Tu m'apprendras…?

Attention, ce nouveau chapitre contient des scènes violentes (mais très appréciables). Oui, du sang va couler et oui, vous en serez ravis. Lol. Merci à tous pour vos reviews, je vais y répondre juste en-dessous. N'hésitez pas à me laisser votre avis sur ce chapitre quand vous aurez terminé ! Croyez-moi, il y a des choses à dire dessus… Bonne lecture !

Merci à l'Anonyme, Gis, AuroreMoonstone, Wizzette et SarahMattMello2 pour vos reviews !

Giselle : Alors clairement, la mignonitude n'est pas le mot d'ordre de ce chapitre et même si Stephen va savoir à peu près se tenir, il va parvenir à ses fins d'une manière… discutable ahahah. Merci pour ta review !

Anonyme : merci pour ton commentaire ! J'espère que ce chapitre te plaira !

AuroreMoonstone : C'est en effet très dur pour Brianna, qui était encore sous le choc dans le précédent chapitre. Elle aura réussi à éloigner Stephen une quinzaine de jours en tout, mais soyons honnête, ce n'est pas un homme connu pour sa patience… Mais Bree est plus forte qu'elle ne le pense elle-même et elle saura s'adapter à ces nouvelles conditions ! Merci pour ta review !

SarahMattMello2 : Ne t'en fais pas pour Phère (du moins pour l'instant, héhéhé). Stephen a vraiment pour but d'être meilleur aux yeux de Bree. Il donne des leçons, il fait un peu peur, mais il n'a aucune envie de devoir mettre ses propres menaces à exécution…. :p Bonne lecture et merci pour ton commentaire !

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7. Sucker Punch

La semaine suivante avait été relativement calme, plus calme que ce que Brianna aurait pu imaginer. Bonnet quittait la plantation au petit matin, en compagnie de quelques hommes, pour ne revenir qu'en fin d'après-midi avec l'air satisfait de celui qui retrouve le confort de son foyer après une longue journée de labeur. Son premier réflexe lorsqu'il passait le seuil de la maison était d'aller trouver Jeremiah, pour lui remettre chaque jour un nouveau présent sorti d'on ne savait où, avec un large sourire. Marionnettes, poupées, toupie… Pas une seule journée ne se passait sans que Bonnet n'offre un nouvel objet au garçonnet, qui prit vite l'habitude de l'accueillir les bras grand ouverts et l'œil brillant de curiosité à l'idée de découvrir le cadeau du jour.

Brianna aurait voulu pouvoir avoir une conversation à ce sujet avec l'enfant, pour lui expliquer que son nouveau 'papa' n'était pas digne de confiance et qu'il était même dangereux, mais en son absence Bonnet avait ordonné à l'un de ses hommes de ne jamais lâcher la mère et l'enfant d'une semelle. Certainement pour éviter ce genre de complot. Et le quatrième jour, elle sut qu'elle devait définitivement s'avouer vaincue lorsque le pirate déposa un minuscule chiot berger américain aux yeux vairons, couinant et remuant, sous le nez émerveillé de Jemmy.

C'est pas vrai…, gronda-t-elle intérieurement en voyant le chiot lécher abondamment le visage de l'enfant, hilare. Aujourd'hui, un chiot, et demain ce sera quoi ? Un poney ?

Bonnet se redressa, visiblement très fier de lui, et se dirigea ensuite vers la deuxième personne qu'il venait toujours saluer immédiatement après avoir comblé Jemmy : sa mère. Le premier jour, celui où il était rentré avec les marionnettes, il s'était approché de Brianna pour l'embrasser et la jeune femme avait eu un mouvement de recul. Encore aujourd'hui, elle se rappelait nettement de son expression vexée lorsqu'il lui avait murmuré que, faute d'obtenir davantage, il espérait au moins pouvoir embrasser sa femme en rentrant chez lui, comme n'importe quel homme. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le au moins pour garder ton fils…, avait-il ajouté avec un regard menaçant.

Brianna avait donc consenti à se laisser embrasser chaque soir, mais tout en étant bien décidée à garder les lèvres obstinément fermées. Heureusement pour elle, Bonnet ne s'attendait pas à ce qu'elle lui rende ses baisers et il ne s'offusqua pas de son absence de réaction. Pour le quatrième jour consécutif, donc, elle pinça les lèvres de toutes ses forces et attendit qu'il les effleure des siennes. Mais le pirate ne se pencha pas vers son visage comme à son habitude et inclina légèrement la tête avec un sourire.

« C'est un… client qui me l'a donné pour se faire pardonner d'un petit écart. Qu'est-ce que tu en penses ? Je me suis dit qu'il ferait un bon compagnon de jeu pour Jeremiah. Et un bon gardien contre les monstres qui perturbent ses nuits… »

« C'est un chiot d'à peine un kilo. Et contre les monstres, il a déjà sa mère… », rétorqua-t-elle un peu trop sèchement.

Bonnet dodelina de la tête et se rapprocha un peu plus de Brianna, qui tenta de reculer d'autant mais se retrouva bientôt coincée entre une cloison dans son dos et le torse massif de l'Irlandais. « Mon cœur, bien que j'apprécie énormément d'entendre les gazouillis de notre fils dans son sommeil, ou de le voir dénuder ta poitrine et s'y blottir au petit matin… », levant la main droite, il ponctua ses paroles en effleurant de son index les courbes de Brianna à travers sa blouse, « j'aimerais pouvoir moi aussi profiter de la douceur de ton sein et d'autre chose… disons, d'ici quelques jours ? »

Malgré le frisson de dégoût que sa proposition avait inspiré en elle, Brianna ne put s'empêcher de froncer les sourcils. « Quelques… jours ? »

Bonnet esquissa un hochement de tête confiant. « Et je suis sûr que Jeremiah ne recevra plus la visite d'aucun monstre d'ici-là. Je ferai poster un de mes hommes devant sa porte, pour plus de sécurité, si cela peut te rassurer… »

Malgré son air nonchalant, la menace n'était même pas déguisée : si Phèdre remettait une seule fois les pieds dans la chambre de Jeremiah après l'avoir couché, elles seraient toutes deux mises à la porte de River Run avant d'avoir eu le temps de dire 'ouf'. Dissimulant son émoi derrière un sourire, Brianna hocha la tête.

« C'est inutile, ce ne sont que des cauchemars… Je suis sûre que dormir entre nous l'aura rassuré pour un temps… »

« C'est ce que je crois aussi… », murmura Bonnet en se penchant cette fois vers elle pour réclamer son baiser quotidien. Brianna ferma aussitôt la bouche et tendit la joue, mais un simple contact au coin des lèvres ne lui suffirait pas aujourd'hui et il l'embrassa avec avidité, poussant un grognement de frustration face à l'immobilité de sa femme. S'écartant de nouveau, il entraperçut un éclair d'appréhension dans le regard de Brianna et se maudit de lui avoir encore une fois montré son impatience. Ce n'était pas ainsi qu'il gagnerait sa confiance, il l'avait bien compris ces dix derniers jours, et il recula à une distance plus convenable pour afficher de nouveau un sourire affable.

« J'ai aussi quelque chose pour toi, aujourd'hui… », déclara-t-il en reculant vers son manteau qu'il avait négligemment jeté sur un fauteuil dans l'entrée. Brianna en profita aussitôt pour respirer profondément et grimaça. Ses poumons la brûlaient, tant elle était restée en quasi-apnée tout le temps qu'il s'était trouvé dans son espace vital. Il revint avec une boîte, qu'il ouvrit sous ses yeux et la jeune femme haussa les sourcils. A l'intérieur de l'écrin se trouvait une parure complète d'argent et d'émeraude : un collier orné de dizaines de complications en formes de feuilles, et qui se terminait par un pendentif en émeraude entouré de petits diamants. Le tout se trouvait sur un support en velours accompagné de deux boucles d'oreilles et d'un bijou pour cheveux assortis.

« Dimanche prochain, nous donnerons une grande réception ici-même à River Run… Je voudrais présenter officiellement ma merveilleuse femme et mon adorable fils à mes clients et partenaires. Et je voudrais que tu portes ceci. »

Une réception ? Pleine de malfrats qui vont passer leur temps à me reluquer et à faire des commentaires désobligeants ? Merveilleux…, pensa Brianna, qui sentait sa respiration s'accélérer. Un signe que Bonnet prit à tort pour une réaction flatteuse face à son présent.

« Elle te plaît ? »

« Quoi ? », sursauta Brianna, brutalement arrachée à ses pensées.

Bonnet laissa échapper un petit rire. « La parure, évidemment… Quoi d'autre ? »

Brianna déglutit et se reprit, hochant la tête avec un sourire timide. « Elle est magnifique. »

Fier comme un paon, l'Irlandais referma le coffret et le lui tendit. Brianna s'apprêtait à prendre l'objet lorsqu'elle remarqua que les jointures de Bonnet étaient abîmées, parfois à vif, et que de petits morceaux de peau encore fraîche s'étaient détachés par endroits. Comme s'il avait frappé quelque chose ou quelqu'un un peu plus tôt dans la journée. Le chiot…, se rappela-t-elle en saisissant la boîte précipitamment. Un client qui voulait se faire pardonner… Mais pardonner de quoi ?

Pour lui cacher son trouble, elle agrandit quelque peu son sourire et faisait mine d'aller ranger son cadeau dans leur chambre lorsque Bonnet la retint par le poignet pour l'attirer à nouveau vers lui. Que me veut-il encore ?, gémit intérieurement la jeune femme.

« Dimanche, c'est dans quatre jours. Pourras-tu achever de m'apprendre à… me tenir en société, d'ici là ? »

Pas la moindre chance…, ricana Brianna dans sa tête, mais extérieurement elle se força à hocher la tête. « Je ferai de mon mieux. »

Bonnet acquiesça et avec un dernier sourire, lâcha son poignet pour repartir aux côtés de Jemmy et du chien qu'il avait déjà baptisé Blue en raison de son œil bleu électrique. Le soir venu, il avait de lui-même couché Jemmy dans leur lit, mais cette fois l'enfant refusa de dormir entre eux, préférant garder son regard rivé sur le chiot qui avait élu domicile sur le tapis près de la table de chevet de Brianna. La mort dans l'âme, la jeune femme s'était donc allongée au milieu du matelas, Bonnet dans son dos. Comme elle s'y attendait, sitôt la chandelle soufflée, il s'était rapproché et avait glissé une main sous sa chemise de nuit, remontant lentement le long de ses hanches, de sa taille, jusqu'à venir prendre son sein gauche dans sa main. Osant à peine respirer, Brianna avait attendu la suite, tous les sens aux aguets, mais il n'avait rien fait de plus pour tenter de la conquérir. Pas tant que Jeremiah serait dans la pièce. Fermant les yeux, elle tenta de se calmer. S'évader… imaginer que cette main sur son sein n'était pas celle de Bonnet mais de Roger. Se convaincre que la chaleur étouffante qui émanait du corps du pirate était celle de son véritable mari. Mais la seule image qu'elle gardait de Roger était son expression mauvaise, lorsqu'il lui avait ordonné de laisser tomber Jeremiah. Et ce ne fut donc qu'après deux heures de ruminations et de tentatives désespérées de se créer une autre réalité, que Brianna finit par sombrer dans un sommeil agité, où des dizaines de mains brûlantes et avides prenaient possession de son corps.

Elle ne fut pas la seule à mal dormir, cependant. Contre elle, le corps de Bonnet s'était lui aussi agité de soubresauts tout au long de la nuit, la réveillant de temps à autre. Mais lorsque l'un de ses cauchemars mit un terme brutal à la nuit de l'Irlandais peu avant l'aube, elle ne fit pas un geste pour l'empêcher de la serrer un peu plus contre son torse. Un jour – pas si lointain, l'espérait-elle – elle découvrirait ce qui terrifiait tant le pirate. Et elle l'utiliserait contre lui. Elle s'en faisait la promesse.

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Contrairement à ce qu'elle avait imaginé – et à son grand désarroi – les invités de Stephen Bonnet n'avaient rien de malfrats crasseux ou de pirates sanguinaires. Les personnes qui s'étaient présentées ce dimanche pour partager le gigantesque buffet que le personnel avait installé dans le jardin n'étaient autres que des couples de bourgeois et hauts dignitaires de Caroline du Nord, dont certains avaient déjà fait la connaissance de Brianna ici-même, lors de dîners mondains organisés par sa tante Jocasta. Comment ces gens avaient-ils le culot de se montrer ici, alors même que leur ancienne « amie » avait été expulsée de chez elle par leur hôte ? Mais elle avait rapidement trouvé la réponse à sa question. Chaque famille bourgeoise de la colonie semblait profiter de près ou de loin des activités de Bonnet et/ou s'offrir ses services douteux, si bien qu'ils avaient tous accouru à River Run pour lui lécher les bottes et le complimenter pour son ascension sociale fulgurante. Sans parler de tous les cinquantenaires ventripotents qui osaient également le féliciter pour avoir fait valoir ses droits sur son fils et sauvé sa magnifique jeune épouse des griffes de Roger MacKenzie. Chaque mensonge était un fil adroitement tissé pour former une toile parfaite dont Brianna, telle la mouche tombée dans le piège de l'araignée, ne parvenait à se dépêtrer. Elle avait envie de hurler. De vomir. De pleurer. De frapper. Mais personne ne lui prêtait la moindre attention. Et les affabulations du pirate étaient si habilement menées que personne ne la croirait si elle tentait de hurler la vérité. Elle finirait certainement dans un asile pour femmes dérangées. Et Bonnet aurait alors la mainmise sur River Run et sur Jemmy. Il en était hors de question.

Brianna s'était donc très vite trouvée incapable de supporter leurs expressions affables, leurs sourires mielleux, ou les remarques flatteuses sur la ressemblance du pirate avec Jemmy, et s'était tournée vers le seul véritable ami de cette journée : l'alcool. Un petit jeu lui était même venu à l'esprit après une ou deux heures de présentations incessantes et de commentaires stupides : un « Oh, quel merveilleux petit ange ! » ou encore un « Oh, mais comme il ressemble à son père, ce beau jeune homme ! » en parlant de Jemmy valait une gorgée. Un regard libidineux d'un homme ou un « Toutes mes félicitations, Mr. Bonnet, elle est splendide » à son égard en valait deux. Un « Vous devez être soulagée d'avoir échappé à la pauvreté et à ce mariage sinistre avec ce MacKenzie, ma chère », en revanche, valait un verre cul sec.

Elle venait justement de terminer une énième coupe de champagne lorsque le verre disparut comme par enchantement de sa main, arraché à ses doigts par un Bonnet légèrement agacé. « Essaie de ne pas rouler sous la table tout de suite, mon cœur, Lord et Lady Tryon viennent d'arriver. Viens avec moi. »

Brianna, qui avait d'abord ouvert la bouche pour protester contre la disparition de son verre, se figea et se laissa entraîner par son mari dans un état second. Le gouverneur de Caroline du Nord faisait donc partie de la cour du Roi Bonnet ? Comment était-ce possible ? Ce même gouverneur qui l'avait fait condamner à mort pour piraterie quatre ans plus tôt ne pouvait décemment pas être à sa botte, elle refusait de le croire. A ses côtés, son épouse Margaret, une jolie brune au nez en trompette et aux hanches généreuses, ne semblait pas exactement ravie d'être là et cela la rendit aussitôt sympathique aux yeux de Brianna.

« Lord Tryon ! », le salua Bonnet avec un large sourire, tandis qu'un employé présentait un plateau chargé de coupes pleines aux deux nouveau-venus. Margaret déclina poliment, tandis que son époux se servait avec un sourire satisfait et un regard appréciateur en direction de Brianna. Celle-ci fit un geste vers les coupes, mais Bonnet saisit sa main au vol. Message reçu. « Voici enfin celle que je mourais d'envie de vous présenter… ma chère et tendre épouse, Brianna… »

« Seigneur, mon cher Bonnet, vous êtes un homme comblé ! », s'exclama Tryon tandis que sa femme esquissait une moue désapprobatrice. « Avouez, cette invitation n'avait pour but que de rendre tous les hommes de Caroline fous de jalousie ? »

Ça compte pour deux gorgées ou un cul sec ?, se demanda Brianna en levant machinalement le coude… avant de se rappeler qu'elle n'avait plus rien à boire. Et merde.

Bonnet s'esclaffa et lâcha la main de Brianna pour faire lentement glisser la sienne jusque dans le bas de son dos. « C'était indéniablement l'un des objectifs recherchés… »

« Ça et vous vanter d'avoir usurpé cette maison ainsi que tout son contenu, j'imagine… », grinça Margaret, sous le regard furieux de son mari. Brianna haussa les sourcils, agréablement surprise de trouver enfin quelqu'un qui ne semble pas gober tous les mensonges de Bonnet aveuglément. Peut-être tenait-elle là une potentielle alliée ? Elle esquissa un sourire en direction de la femme du gouverneur, mais celle-ci lui répondit par un regard méprisant. Tout compte fait, peut-être pas…

Tryon pinça les lèvres et Brianna le vit discrètement enfoncer ses doigts dans le bras de sa femme, qui tressaillit de douleur. « Veuillez m'excuser, partenaire… Ma femme était une proche amie de Mme Cameron. Elle s'est mis en tête que cette vieille bique n'aurait jamais quitté la plantation pour s'installer avec son nouveau mari. J'ai eu beau lui expliquer cent fois que vous êtes le propriétaire légitime, mais vous savez comment sont les femmes… Bêtes à manger du foin », acheva-t-il avec un sourire suffisant.

Le regard qu'il adressa alors à Bonnet n'échappa pas à Brianna. Bien sûr qu'il sait que c'est faux… C'est peut-être même lui qui l'a aidé à déposséder Jocasta de ses biens… Il l'a appelé 'partenaire'… De nouveau, Brianna tenta d'attirer l'attention et la sympathie de la pauvre Margaret, mais le geste de son époux semblait l'avoir plongée dans une réflexion peu joyeuse et Bree se demanda si elle ne savait pas déjà qu'elle aurait droit à des représailles pour son manque de respect une fois rentrés chez eux. L'idée lui glaça le sang et elle ne put s'empêcher de ressentir de la compassion pour la femme du gouverneur. Entre les brimades, les commentaires dépréciateurs sur son intelligence et la violence physique, Tryon faisait presque passer Bonnet pour le gendre idéal.

« Lord Tryon ! », s'exclama un vieux bourgeois tartiné de fard blanc et avec un accent français à couper au couteau. Le gouverneur sourit de toutes ses dents et se tourna vers le nouveau-venu pour le saluer, tandis que Bonnet faisait de même. « Ah Monsieur Bonnet ! Je viens de voir votre fils dans les bras de sa gouvernante, c'est votre portrait tout craché ! »

Oh Seigneur, c'est reparti…, gémit intérieurement Brianna, dont les mains se mirent à trembler. Si elle devait encore entendre un seul de ces éternels compliments formatés, elle allait se mettre à hurler. Mais le bourgeois ne sembla pas percevoir sa supplication silencieuse et empoigna sa main dans ses doigts boudinés pour la baiser de ses lèvres humides et rendues grasses par les petits fours qu'il avait engloutis.

« Et cette femme ! Vous devez être le plus heureux des hom- »

« Veuillez m'excuser ! », claironna Brianna en arrachant sa main des doigts du Français pour faire volte-face et s'éloigner à grands pas sous les regards étonnés des convives et celui – furieux – de Bonnet. Le souffle court, la jeune femme traversa le jardin et s'engouffra dans les écuries pour se soustraire aux regards et aux commentaires des invités. Tremblante, elle s'approcha de l'un des chevaux pour lui présenter sa main et lui caresser le museau. Ces grands animaux majestueux avaient un don pour l'apaiser et la réconforter. Elle commençait tout juste à se calmer lorsque le bruit caractéristique de souliers raclant la paille sèche qui tapissait le sol la fit se retourner. Neil Forbes, ce sale cafard d'avocat véreux, venait d'entrer lui aussi dans l'écurie, son petit nez de fouine fièrement relevé. Brianna sentit aussitôt sa colère remonter et fusilla le traître du regard.

« Comment allez-vous, ma chère ? Vous êtes-vous accommodée à votre nouvelle vie ? »

Brianna se mordit la lèvre et reporta son attention sur le cheval, grattant une dernière fois le dessus de son museau avant de reculer d'un pas. « J'étais venue ici pour m'isoler, au cas où ce ne serait pas assez clair. Votre présence ne m'est en rien agréable. Ni ici, ni ailleurs, pour être honnête. »

« Croyez-moi, j'ai compris il y a déjà longtemps que vous n'aviez aucune envie de partager quoi que ce soit avec ma personne… Peut-être le regrettez-vous aujourd'hui, mais cela n'est plus vraiment mon problème, n'est-ce-pas ? » Il esquissa un sourire absolument horripilant et Brianna fronça les sourcils.

« Regretter quoi ? De ne pas vous avoir épousé ? Ah ! » Son ton sarcastique fit perdre un peu de sa superbe à Forbes, qui se balança d'un pied sur l'autre. Mais elle n'en avait pas fini avec lui. L'alcool aidant, elle comptait bien lui dire exactement ce qu'elle pensait de sa face de traître, sans filtre. « Vous m'avez dégoûtée à la seconde où j'ai posé les yeux sur vous, Monsieur Forbes. Pour une raison que je ne m'expliquais pas tout d'abord… Mais maintenant, je sais que ma première impression était la bonne. »

« Je ne vous aurais pas livrée en pâture au Capitaine Bonnet si vous m'aviez accordé votre main, Brianna… », rétorqua sèchement Forbes en faisant quelques pas vers elle. « Mais vous n'en avez fait qu'à votre tête. J'ai donc pris la liberté de vous montrer qu'on n'humilie pas un homme comme moi impunément. »

Les nerfs de Brianna, qui avaient été déjà mis à rude épreuve au cours de la soirée, commencèrent peu à peu à lâcher et elle éclata d'un rire sardonique. « Alors c'est uniquement pour cela que vous avez comploté contre moi ? Privé ma grand-tante de son domaine et de sa fortune ? Menacé ma famille de poursuites judiciaires ? Simplement parce que j'ai égratigné votre… misérable égo ? »

Forbes n'eut pas besoin de répondre par l'affirmative. Son regard était suffisamment éloquent. Brianna avait cessé de rire et s'était plantée en face de lui, les yeux lançant des éclairs.

« Avez-vous la moindre idée de ce que vous avez fait ? Du mal que vous avez causé ? »

« Il n'y a qu'à vous regarder… La colère vous ronge de l'intérieur. » Forbes releva un peu plus haut son menton comme pour tenter de la toiser malgré sa petite taille. « Et je dois avouer que c'est un spectacle extrêmement satisfaisant dont je ne suis pas sûr de me lasser un jour. »

Brianna serra les poings. Il était temps de battre en retraite d'urgence, sinon elle risquait de perdre le contrôle de ses émotions. Elle se pencha légèrement vers l'avocat et murmura du bout des lèvres : « Profitez-en bien car c'est toute la satisfaction que vous tirerez de cet arrangement. Je m'assurerai que vous ne touchiez jamais le moindre penny en provenance des coffres de River Run. Et si je le peux, je vous enverrai vous balancer au bout d'une corde. »

Elle vit avec une joie immense un postillon expulsé par sa rage atteindre Forbes en plein milieu de la joue droite. C'était un peu comme lui cracher au visage, dans un certain sens, et cela faisait un bien fou. Comme Forbes n'ajoutait rien, elle recula et se détournait pour quitter les écuries lorsque la voix de l'avocat s'éleva une dernière fois dans le silence.

« Il vous faudra écarter les cuisses un bon nombre de fois pour espérer avoir un quelconque contrôle sur le Capitaine Bonnet et sur votre fortune », railla Forbes tandis que Brianna se figeait, n'en croyant pas ses oreilles. « Mais je suis sûr que vous mettrez du cœur à l'ouvrage, ma chè- »

Forbes n'acheva jamais sa phrase. Tout était allé très vite et si quelqu'un avait demandé à Brianna d'expliquer comment un marteau – posé sur une tablette près d'un des box – s'était retrouvé dans sa main droite, elle n'aurait pas su répondre. En moins de deux secondes, elle avait fait volte-face et visé la mâchoire de l'avocat. Il y eut un premier craquement des plus satisfaisants lorsque le marteau percuta le menton de Forbes sur le côté et Brianna s'en félicita. Tant mieux si cet enfoiré était condamné à manger de la soupe jusqu'à la fin de ses jours. Cela faisait des semaines… Des semaines qu'elle courbait l'échine sous les exigences de Bonnet, qu'elle supportait ses hommes dans sa maison, ou qu'elle sentait son cœur se déchirer à chaque fois que Jemmy lui souriait. Des semaines qu'elle cherchait un exutoire, un moyen d'évacuer sa colère, sans jamais le trouver. Malheureusement, sa satisfaction fut de courte durée : déséquilibré par l'impact, l'homme tituba en arrière jusqu'à poser le talon sur le manche d'une fourche. Comme dans un film au ralenti, Brianna vit le manche pivoter d'un quart de tour sous le poids de Forbes, le déséquilibrant encore plus, puis le corps de l'avocat partir en arrière. Un second craquement – plus sinistre cette fois – s'éleva dans l'écurie, provoquant des hennissements nerveux chez les quelques chevaux des box alentours, lorsque l'arrière du crâne de Forbes s'abattit sur le rebord de l'enclume du maréchal-ferrant.

Brianna cligna des yeux plusieurs fois, attendant une réaction, un mouvement. Forbes allait forcément hurler de douleur, ramper misérablement sur le sol en tenant sa mâchoire fracturée en lui jurant ses grands dieux qu'il la ferait jeter en prison (mais après tout, n'y était-elle pas déjà ?). Il allait sortir de l'écurie en courant et la dénoncer, ce n'était plus qu'une question de secondes… Mais les secondes s'écoulaient et Brianna commença à trouver le temps de réaction de Forbes extrêmement long, tant et si bien qu'un frisson glacé remonta le long de son échine, faisant se dresser les plus petits cheveux de sa nuque. Avec la plus grande prudence, elle fit quelques pas en direction de Forbes, guettant le moindre geste de l'homme au cas où il essaierait de l'attaquer à son tour.

C'est alors qu'elle la vit : le filet de sang qui s'étalait progressivement sur le sol, juste sous sa tête. Oh Seigneur… Avec un tintement métallique, le marteau glissa de ses mains et vint frapper le sol à ses pieds, la faisant sursauter violemment. « Monsieur Forbes ? » Tremblante, elle se pencha au-dessus de l'avocat, les doigts tendus en direction de sa gorge pour prendre son pouls. Il ne pouvait pas être mort. Pas comme ça. Pas d'une manière aussi stupide. Et elle ? Quelle mouche avait bien pu la piquer pour qu'elle perde son sang-froid à ce point ? Non, Forbes, ne pouvait pas être mort, il était simplement KO et dès qu'elle s'en serait assurée… Que ferait-elle au juste ? S'il était mort, elle deviendrait une meurtrière. S'il ne l'était pas, il s'empresserait de raconter à qui voudrait l'entendre qu'elle avait attenté à sa vie et elle perdrait Jemmy. Voire peut-être la vie, si un tribunal la condamnait à mort ou à la priso-

La main gauche de Forbes s'éleva avec la vitesse de l'éclair et ses doigts osseux se refermèrent sur le poignet de Brianna, qui poussa un cri de terreur. Prise de panique, elle agita le bras pour se libérer, en vain, avant de baisser les yeux sur le visage de l'avocat. Sa bouche rouge de sang était grande ouverte, la mâchoire inférieure bizarrement décalée par rapport à l'autre, lui donnant l'air d'un grotesque masque de théâtre antique. L'homme la dévisageait, fou de rage et de douleur, ses pieds raclant la paille boueuse étalée sur le sol de l'écurie dans un effort surhumain pour se relever. Le spectacle était tellement effroyable que Brianna sut instantanément que cette image la hanterait probablement jusqu'à sa mort.

« Eswèce… de wetite… wutain… »

La respiration de Brianna s'accéléra. Elle n'avait plus qu'une seule chose en tête, lui faire lâcher prise et fuir. Fuir vite, fuir loin de l'écurie et de son crime. Forbes était vivant, c'était au moins ça de gagné, mais il était hors de question de rester une minute de plus à le regarder gigoter et baver. Plantant ses ongles dans les doigts de Forbes, elle s'arracha à ses griffes et sans un regard en arrière, quitta l'écurie à toutes jambes.

Derrière la grande porte où entraient les chevaux – et par laquelle Forbes lui-même était arrivé – deux yeux verts n'avaient rien manqué de la scène et alors que l'avocat s'agitait toujours désespérément sur la paille sans pouvoir se relever, Bonnet entra lentement dans l'écurie, le visage fermé. En voyant le regard froid et neutre que son client posait sur lui, Forbes comprit instantanément qu'il ne lui porterait pas secours et il redoubla aussitôt d'efforts pour essayer de se tirer de là. Mais la douleur dans son crâne et dans sa mâchoire était insoutenable, et ses gestes trop désordonnés. Il poussa un gémissement quand Bonnet se pencha pour ramasser le marteau avec lequel sa sale petite catin l'avait blessé et ses yeux s'agrandirent une dernière fois de terreur lorsque l'outil s'éleva dans les airs avant de s'abattre sur son crâne.

Brianna ne s'arrêta de courir que lorsqu'elle fut dans sa chambre – leur chambre – et qu'elle se pencha au-dessus de la cuvette d'eau en porcelaine qui servait à la toilette. L'eau avait été changée et elle plongea ses mains dans le liquide froid, avant de les frotter frénétiquement. Maintenant que sa rage était passée, la peur des conséquences et l'horreur d'avoir commis un tel acte la submergèrent et elle plaqua ses mains mouillées sur sa bouche pour étouffer ses sanglots de panique. Dans la cuvette, quelques gouttes rouges s'étaient diluées pour teinter progressivement l'eau claire. Elle les observait, tremblante et nauséeuse, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit en grinçant et la tira de sa contemplation. Elle tourna son visage baigné de larmes vers l'entrée, gémissant lorsqu'elle constata qu'il ne s'agissait pas de Phèdre mais de la dernière personne qu'elle avait envie de voir à cet instant.

Bonnet approcha à pas lents, un sourire étrange plaqué sur ses lèvres. Aucun sarcasme sur ses traits, aucune lueur dangereuse dans son regard, il semblait au contraire… satisfait ? Peu importait, elle n'avait que faire de ses états d'âme. Le pirate s'arrêta à quelques centimètres de son dos et elle se raidit, ne sachant pas vraiment ce qui allait se passer. Était-il au courant de son altercation avec Forbes ? Si oui, allait-il la punir ? Si non, allait-il lui demander pourquoi elle pleurait ? Et auquel cas, valait-il mieux mentir ou dire la vérité ?

Mais il mit fin à son questionnement d'une manière plutôt inattendue : avec une douceur inhabituelle, il saisit l'un de ses poignets entre les doigts de sa main droite et tira doucement pour la faire pivoter. Brianna tressaillit, tentant de se dégager, mais le bras gauche de Bonnet se glissa autour de sa taille pour la presser contre lui et l'empêcher de fuir. « Qu'est-ce que- ? »

« Je savais que tu avais ça en toi, mon cœur… », murmura-t-il contre son oreille, tandis que Brianna écarquillait les yeux. Il savait ? Non, mieux… Il l'avait vue blesser Forbes. Et il n'était pas intervenu ?

Elle serra les dents. « De quoi est-ce que tu parles… ? »

« Je l'ai su dès notre première rencontre… La façon dont tu as tenté de te débattre, j'ai compris que j'avais affaire à quelqu'un de spécial… » Il avança son visage pour le nicher dans le creux de son cou et laissa échapper un petit rire. Le son produisit un léger souffle, qui caressa la clavicule nue de Brianna, au-dessus de son décolleté, et elle tressaillit de nouveau violemment mais Bonnet ne lui laissait aucune marge de mouvement. « Toi et moi, nous sommes pareils. Cette fougue qu'il y a en chacun de nous, elle nous attire irrémédiablement l'un vers l'autre. Je sais que tu l'as sentie aussi… »

« Non… », siffla-t-elle en fermant les yeux. « Je n'ai rien en commun avec toi. Rien. »

Les lèvres de Bonnet effleurèrent la peau de sa nuque. « Je suis à peu près sûr que ce cher Monsieur Forbes ne serait pas d'accord avec cette dernière affirmation… »

« Est-ce qu'il va bien ? », gémit Brianna en revoyant mentalement le désastre qu'était le faciès de l'avocat lorsqu'elle l'avait abandonné dans l'écurie.

« Est-ce que tu en as réellement quelque-chose à faire ? »

Elle tourna la tête vivement, rencontrant le regard malicieux du pirate.

« Sois honnête, mon cœur… », acheva-t-il, l'exhortant à répondre.

Brianna sentit sa lèvre inférieure trembler, comme à chaque fois que l'Irlandais semblait lire dans ses pensées comme dans un livre. « B-bien sûr que- »

Bonnet secoua la tête et se pressa un peu plus contre elle. « Pas à moi, Brianna, pas à moi… »

La jeune femme ferma les yeux et une larme roula doucement sur sa joue. « Non… », murmura-t-elle après quelques dizaines de secondes de silence. « Je m'en fiche. » L'avouer à haute voix était presque aussi douloureux que de se mentir à elle-même. En prétendant s'inquiéter de l'état de santé de Forbes, elle culpabilisait d'avoir perdu le contrôle et d'avoir laissé libre cours à sa colère. Mais en avouant la vérité, à savoir qu'elle se fichait totalement de savoir s'il était mort ou vif, elle se découvrait un côté sombre, une part de ténèbres dont elle savait que Bonnet se délecterait.

« Il va me faire jeter en prison… Je vais perdre Jeremiah par sa faute et vous aurez gagné tous les deux… », souffla-t-elle tandis que Bonnet s'écartait pour la faire pivoter vers lui.

« Ça, j'en doute fort, mon cœur. Maître Forbes ne dira plus grand-chose, il a rendu son dernier soupir quelques secondes après ton départ… Je n'ai rien pu faire pour le sauver… »

Brianna lui jeta un regard alarmé, le souffle court et le cœur au bord des lèvres. « Il est… Je l'ai… ? Non… il était en vie quand je… Il était… »

« A peine… Le pauvre homme était condamné. Cette blessure à la tête… Il ne pouvait survivre. »

Les paroles de Bonnet, qui se voulaient compatissantes et graves, contrastaient avec son ton mielleux et son souffle chaud dont il caressait la nuque de la jeune femme, comme s'il ne venait pas de lui annoncer qu'elle avait assassiné son avocat. Elle leva ses yeux, paniqués et larmoyants, vers les siens et le vit s'humidifier inconsciemment la lèvre inférieure du bout de la langue. Il brûlait d'envie de l'embrasser, de la prendre. La voir dans un tel état de fureur sanguinaire l'avait probablement excité et elle sentit la nausée l'envahir.

« Il… C'était ton partenaire… »

« Tout juste un outil… Un vieil outil dont je n'avais plus l'utilité. » Il la dévisagea un instant, ses lèvres entrouvertes, son regard de biche désorienté et ses sourcils froncés. « Ose me dire que tu n'es pas heureuse de le savoir mort. »

« Je… » Non, bien sûr que non elle n'était pas 'heureuse' ! Elle venait d'ôter la vie à un être humain et il s'attendait à ce qu'elle saute de joie ? Juste parce que l'homme en question était un formidable salaud, qui avait ruiné sa vie par orgueil ? Forbes a eu ce qu'il méritait, fit la petite voix grinçante dans sa tête et même si elle devait admettre que l'avocat l'avait bien cherché et qu'il ne lui manquerait pas, il y avait un monde entre ça et se réjouir de sa mort ? Non ? Elle releva les yeux vers Bonnet et vit que celui-ci la dévisageait avec un rictus satisfait, comme s'il avait parfaitement suivi le cheminement de ses pensées.

« N'aie crainte… Je ne laisserai pas ce malheureux incident te porter préjudice. » Il la pressa un peu plus contre lui et elle le sentit soudain avide, pressant. Excité… « Mon devoir en tant qu'époux est de vous protéger, toi et Jeremiah. Ton devoir à toi… est de m'en remercier. »

C'est lui… c'est lui, qui l'a tué…

Avant qu'elle n'ait pu réagir ou réfléchir plus longtemps à cette soudaine révélation, il l'avait saisie par la nuque et avait écrasé ses lèvres contre les siennes. Le baiser ne dura que quelques secondes, et même si Brianna n'y répondit pas, il semblait satisfait lorsqu'il y mit un terme. « Je m'occupe de tout, mon cœur, et dès que nos invités seront partis, nous terminerons cette discussion… » Joignant le geste à la parole, il porta les doigts de Brianna à ses lèvres encore humides de leur baiser et après un dernier regard enfiévré, il lui sourit avec malice et quitta la chambre sans se retourner.

Au fil des heures, les invités avaient peu à peu quitté les lieux sous le regard anxieux de Brianna derrière sa fenêtre au premier étage. Elle avait scruté avec attention chaque visage, chaque attitude de ceux qu'elle discernait à travers la vitre, s'attendant à voir des expressions choquées ou nerveuses qui auraient pu indiquer qu'ils étaient au courant de ce qu'elle avait fait. Mais étonnamment, rien ne semblait avoir troublé la fête. Lorsque le dernier carrosse eût quitté la plantation et que débuta le ballet des valets qui débarrassaient les vestiges du buffet, l'absence totale de réaction parmi les convives avait attisé sa curiosité et elle décida de s'aventurer hors de leur chambre. Mais à peine avait-elle posé le pied sur la première marche de l'escalier que Bonnet apparut en bas. Il murmura quelques mots à son garde le plus fidèle – celui à qui il assignait la tâche pénible de surveiller les faits et gestes de sa femme – et l'homme hocha la tête avant de disparaître à l'extérieur. Bonnet le suivit du regard avant de reporter son attention sur Brianna, toujours immobile en haut de l'escalier, et entreprit de grimper chaque marche avec une lenteur et un sourire suffisant insupportables. Lorsqu'il s'arrêta à sa hauteur, elle baissa les yeux sur ses doigts crispés, la lèvre inférieure tremblante.

« Est-ce qu'il est vraiment… ? », souffla-t-elle, incapable de terminer sa phrase. Mort ? Non… Est-ce que je l'ai vraiment tué ou l'as-tu fait ? C'est ça, la vraie question. La main de Bonnet se glissa sous son menton la forçant à le regarder.

« C'est terminé, nous nous sommes occupés de tout. »

Nous ? Qui ça « nous » ? Lui et mon garde du corps ? Ou parle-t-il de quelqu'un d'autre ? Qui avait-il bien pu mettre dans la confidence ? Ou plutôt, qui d'autre que lui possédait maintenant le pouvoir de la faire passer pour une meurtrière ? Et comment avaient-ils fait pour faire disparaître le corps ? Pour s'assurer que personne ne le recherche ? Une bonne centaine de questions se bousculait derrière les lèvres de Brianna, mais l'état de fébrilité dans lequel elle se trouvait depuis des heures ne lui permettait pas d'en poser une seule. Bonnet dut sentir son trouble car il se pencha pour coller son front contre le sien et saisit délicatement ses mains, dans un geste qu'il voulait rassurant.

« Tu n'as plus aucune inquiétude à avoir. Personne ne saura jamais ce que tu as fait. » Il esquissa un rictus et pencha légèrement la tête sur le côté. « Pour être honnête, Forbes n'était pas un élément fiable. Il en savait beaucoup trop sur nous, notre histoire. Et si tu ne lui avais pas réglé son compte après de telles injures, c'est probablement moi qui l'aurais fait… » Il fit une brève pause, lâchant les mains de Brianna pour glisser les siennes autour de sa taille. « Je ne laisserai personne nous manquer de respect – à toi, à moi ou à Jeremiah. Je t'ai donné un aperçu aujourd'hui… de ce que pourrait être notre vie si tu t'offrais entièrement à moi. Toi, déambulant dans les plus magnifiques atours et jalousée de toutes les autres femmes, moi avec plus d'hommes à me lécher les bottes que le roi Georges lui-même… Intouchables. Une belle revanche pour deux pauvres âmes errant dans une taverne sordide de Wilmington, tu ne crois pas ? » Il lui sourit et elle le sentit frémir d'excitation tout en approchant ses lèvres des siennes. « Tu dois juste t'autoriser à vivre cette vie avec moi, Brianna… »

Le souffle court, la jeune femme fit mentalement le récapitulatif de la situation et des options qui s'offraient à elle. Bonnet était surexcité, pas seulement sexuellement, mais aussi par le pouvoir dont il avait joui tout au long de la soirée, sans oublier l'incident – le meurtre – qu'elle venait de commettre, éliminant la seule personne capable de témoigner contre lui et de dénoncer toutes les manigances dont il avait usé pour s'approprier River Run et sa nouvelle famille. Sans Forbes, il était désormais libre de faire de sa version des faits une vérité immuable, emprisonnant un peu plus Brianna auprès de lui. Si elle le repoussait maintenant, l'adrénaline qui enflammait ses veines pourrait le pousser à faire quelque chose de regrettable : au mieux, elle serait mise à la porte, au pire elle quitterait la maison dans le même état que l'avocat direction un trou dans la terre meuble. Sa seule solution était d'entrer dans son jeu, au moins le temps qu'il se calme. Mais dans ce cas, où le jeu s'arrêterait-il ? Il était proche, beaucoup trop proche d'elle et la situation était déjà probablement hors de contrôle.

« Tu n'as rien à me dire ? », souffla-t-il en collant son front contre le sien.

Non, pour être honnête, elle n'avait rien à lui dire. Des choses à lui hurler, peut-être, comme par exemple « tu es complètement taré », ou encore « bas les pattes, espèce de psychopathe », mais rien qui soit susceptible d'arranger son cas. Elle opta donc pour une réponse brève, sobre et qui ne risquerait pas de la faire terminer dans une fosse commune. Brianna pinça ses lèvres pour les humidifier. Elles étaient tellement sèches qu'elle avait l'impression qu'elles pourraient se fendiller si elle parlait directement. Puis elle se composa un léger sourire et leva timidement les yeux vers ceux du pirate.

« M-merci… »

Bonnet inclina légèrement la tête et comme à chaque fois qu'il venait lui réclamer un baiser, l'interrogea du regard, attendant qu'elle lui donne son accord. Brianna referma les lèvres, fermant les paupières pour lui signifier qu'elle était prête, et il prit possession de sa bouche avec empressement. Toutefois, il ne se contenterait pas d'un simple baiser à sens unique ce soir et il le lui fit nettement comprendre lorsqu'il la plaqua contre le mur le plus proche. La jeune femme laissa échapper un hoquet de surprise, dont il profita pour approfondir un peu plus leur étreinte et Brianna n'eut d'autre choix que d'accompagner à son tour les mouvements de ses lèvres, frissonnant de dégoût lorsque leurs langues entrèrent en contact. Mais elle ne fit aucun geste pour le repousser. Rien ne devait le faire basculer dans la colère.

Lorsqu'il s'écarta enfin, haletant, elle vit dans son regard qu'il avait adoré ce premier « véritable » baiser qu'ils venaient d'échanger et qu'il ne compterait pas s'arrêter là. De nouveau, il se pressa contre elle, enfouissant son visage dans son cou, mordillant et caressant sa peau au-dessus et en-dessous de la parure d'argent et d'émeraudes qui l'entourait. « Tu dois juste t'y autoriser, Brianna… simplement t'y autoriser… », murmura-t-il dans son oreille.

Brianna ferma les yeux. S'autoriser à céder. A faire semblant. Prétendre qu'elle abandonnait toute tentative de le fuir pour mieux le tromper plus tard. Il lui serait plus simple de garder la raison si elle jouait un rôle, celui de l'épouse docile du dix-huitième siècle, mariée par convenance à un riche propriétaire terrien, plutôt que d'essayer de rester elle-même. Si elle se montrait suffisamment convaincante, il cesserait de se méfier, petit à petit. Et elle pourrait alors en savoir plus sur ses activités et trouver le moyen de l'exposer aux yeux du monde pour ce qu'il était : un voleur, un violeur, qui vivait dans une illusion malsaine. Tentant de maîtriser les tremblements de ses mains, elle passa les bras autour du cou du pirate et il la dévisagea un instant avec méfiance, peu habitué à ce genre de comportement de la part de sa captive. Mais ce qu'il lut dans son regard lui fit perdre la tête : elle abandonnait la lutte, elle cédait enfin, pour accepter son destin et devenir entièrement, irrémédiablement, à lui. Sans attendre, il empoigna le bas de sa robe pour la retrousser sur ses cuisses, avec la ferme intention de la prendre ici-même debout dans le couloir, mais l'expression de détresse qu'il lut aussitôt sur les traits de la jeune femme l'en dissuada.

« Pardonne-moi… où sont mes manières ? », grimaça-t-il en reculant d'un pas. Brianna se décolla du mur et se dirigea lentement vers leur chambre, dont il ferma la porte avec empressement avant de s'attaquer immédiatement aux fermetures de sa robe. L'une d'elles, plus complexe, lui fit perdre patience et Brianna entendit clairement le tissu craquer lorsqu'il déchira le tout sans une once d'hésitation. Lorsqu'elle fut entièrement nue, Bonnet se débarrassa à son tour de ses propres vêtements et l'attira de nouveau contre lui pour l'embrasser.

Brianna frémit en sentant son excitation pressée contre son bas-ventre, mais parvint à se maîtriser. L'instant d'après, il l'avait à nouveau plaquée contre le mur et passé ses mains sous ses cuisses pour la soulever. Son sexe la pénétra sans douceur et Brianna haleta bruyamment, son cerveau peinant à réaliser que Stephen Bonnet était à nouveau en elle après toutes ces années passées à essayer d'oublier les sensations déchirantes de leur première rencontre. Rien de tout cela n'était logique : cette chambre n'était pas la sienne, ce mari qui la prenait n'était pas Roger, cette vie entière n'était qu'un vaste cauchemar dont elle ne voyait jamais la fin. Mais pour sortir d'un cauchemar, il fallait en prendre le contrôle, suivre le scénario pour mieux le tourner à son avantage. Et c'était ce qu'elle comptait faire à partir de maintenant. Quel qu'en soit le prix. Mais pour l'instant, mieux valait penser à autre chose qu'au moment présent.

Les coups de reins de Bonnet prirent de la vitesse et ses grognements s'intensifièrent. Ce salopard croit qu'il a gagné…, pensa Brianna en se cramponnant malgré elle aux épaules du pirate pour ne pas glisser. Mais à peine une ou deux minutes plus tard, il s'immobilisa, s'enfonçant une dernière fois plus profondément en elle avec un râle d'intense satisfaction. Tout ça pour ça ?, grinça la petite voix sarcastique dans sa tête et Brianna, le regard vide dans sa semi-léthargie, dut se retenir de ricaner.

Le nez de Bonnet retomba dans le creux du cou de la jeune femme, alors qu'il tentait de reprendre sa respiration avant de laisser échapper un rire. « Si tu savais depuis combien de temps j'attendais ça… », souffla-t-il entre deux halètements.

J'aurais aimé pouvoir en dire autant…, cracha intérieurement Brianna tandis qu'il se retirait, laissant derrière lui une désagréable sensation poisseuse entre ses cuisses. Elle n'avait qu'une envie : plonger dans une baignoire fumante et nettoyer son entrejambe à grandes eaux mais visiblement ce n'était pas dans les projets de Bonnet, et le pirate l'entraîna sans attendre en direction de leur lit.

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Bon, je vous avais prévenus, ahah, ce chapitre n'était pas une partie de plaisir pour Brianna… Que pensez-vous qu'il soit arrivé au corps de ce « pauvre » Mr. Forbes ? Vous aurez la réponse d'ici quelques chapitres, mais faites-moi part de vos théories les plus folles ahah.

Le mariage de Bree et Stephen est désormais consommé et même si c'est un gros choc pour Bree ( en témoigne son apathie à la fin de ce chapitre), elle est bien plus forte qu'elle ne le pense, comme vous le constaterez dans le prochain.

J'espère que vous avez apprécié ce chapitre et n'hésitez pas à me donner vos impressions ! Le prochain sera publié d'ici mi-mars. D'ici là, je vous souhaite amour, paix et moments heureux en famille, nous en avons tous besoin en ces temps difficiles.

Xérès