Tu m'apprendras…?

Et nous voici arrivés au chapitre 8 de cette fiction !

ATTENTION : on m'a avertie d'un bug de FFnet, les notifications n'ont pas été envoyées pour le chapitre 7 donc si vous n'avez pas lu le chapitre publié le 26 février, c'est le moment de rattraper votre retard !

Souvenez-vous, nous avions laissé Brianna à son triste sort à l'issue d'une réception rude pour ses nerfs, après que Bonnet ait achevé le pas-du-tout-regretté Neil Forbes et ait terminé sa journée bien remplie en consommant leur mariage sans la moindre once de romantisme… (Qui est surpris ? Personne ?) Cet événement va marquer un tournant dans leur relation (le premier d'une longue série), mais ce chapitre sera globalement bien plus détendu que le précédent. Mais ne vous y fiez pas trop (vous commencez à me connaître à force !). Bonne lecture et n'oubliez pas de me dire ce que vous avez pensé du chapitre, un petit coucou, un merci vraiment ça fait toujours plaisir et ça me motive !

Merci à SarahMattMello2 et Wizzette pour leurs reviews !

SarahMattMello2 : ahahah non il n'ira pas dans la gamelle du chien. Pauvre Blue, c'est encore un chiot, il pourrait s'abîmer les crocs avec cette vieille viande sèche ! En tous cas tu as 100% raison, Stephen n'est pas naïf malgré une bataille de gagnée. Et il va le prouver dès maintenant ! Merci pour ta review !

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8. Cryin' Wolf

Au fil des années, Brianna s'était souvent demandée comment son corps et son esprit réagiraient si un jour Stephen Bonnet lui remettait la main dessus et la violait de nouveau. Elle s'était imaginé hurler, sombrer dans l'hystérie ou la folie. Certains jours, elle pensait pouvoir se défendre et d'autres, simplement quitter son corps pour ne rien ressentir. Elle avait souvent pensé à la douleur… cette brûlure cuisante qu'il avait laissée entre ses cuisses après son passage, et avait toujours été persuadée qu'elle la sentirait de nouveau, comme si elle était obligatoirement liée à sa présence en elle et non à la perte de sa virginité.

Elle avait attendu la douleur, elle n'était pas venue. Elle avait attendu l'hystérie, mais celle-ci n'avait jamais ne serait-ce que pointé le bout de son nez. Elle avait regardé la fenêtre, derrière laquelle l'aube se levait peu à peu, en se demandant si elle avait envie de sauter pour échapper à ce nouveau traumatisme. Mais rien. La seule chose dont Brianna avait conscience était l'absence totale et presque inquiétante de sentiments et de sensations quelconques. Elle ne se sentait pas différente de la veille. Même « l'incident » avec Forbes lui semblait être arrivé dans une autre vie. Elle n'était ni plus ni moins traumatisée qu'elle ne l'était déjà depuis quatre ans. Bonnet ne lui avait rien fait de plus que ce qu'il lui avait déjà fait subir. Elle ne tressaillit même pas lorsque dans son dos le pirate remua et vint coller son torse chaud contre son corps nu.

C'est à cet instant que Brianna prit conscience de sa force. Elle avait fait du chemin en quatre ans, et bien que le traumatisme causé par Bonnet soit toujours bien présent dans son esprit, elle était parvenue à garder son calme et à ne pas se laisser atteindre par cette nouvelle intrusion dans son intimité. Elle aurait besoin de ce calme et de cette détermination si elle voulait piéger Bonnet et s'en sortir. Comme elle se l'était juré la veille alors qu'il l'avait prise contre le mur. Puis une nouvelle fois au cours de la nuit, lorsqu'il avait encore étanché sa soif de chair.

Peut-être les choses auraient-elles été différentes s'il l'avait forcée à coucher avec lui dès leur première soirée à River Run ? Sans lui laisser le temps de s'habituer à la situation, ni même d'évacuer le stress accumulé tout au long du procès. Peut-être aussi que la quantité non négligeable d'alcool ingurgitée la veille avait joué. Sans oublier le défouloir involontaire qu'avait été le visage de Neil Forbes. Feu Neil Forbes, corrigea-t-elle intérieurement en se mordant la lèvre inférieure. Le fait qu'il ait été bien vivant lorsqu'elle l'avait abandonné à son sort et qu'elle n'ait jamais pu voir son corps inerte l'empêchait de pleinement réaliser qu'il avait disparu de la surface de la Terre. Elle était d'ailleurs de plus en plus persuadée de ne pas être celle qui avait porté le coup fatal, mais Bonnet lui-même ou l'un de ses sbires, contrairement à ce qu'il avait voulu lui faire croire la veille. Oui, elle se raccrocherait à cette idée pour son propre bien. De toute façon, cela ne changerait plus grand-chose à présent : elle ne doutait pas qu'un homme comme Bonnet saurait faire disparaître toute preuve avec soin et Forbes avait bien mérité son destin. On ne s'associait pas avec des criminels comme Bonnet sans devoir en payer le prix un jour ou l'autre.

Derrière elle, l'objet de ses pensées s'agita à nouveau et elle comprit au bruit de sa respiration qu'il venait de se réveiller. Brianna ferma les yeux et tenta de se détendre. Elle ne devait pas lui laisser penser qu'elle le repoussait. Son histoire de destin, son délire sur l'acte de violence qu'elle avait commis la veille… il était désespéré de leur trouver des points communs pour justifier ce qu'il leur avait fait, à elle et à toute sa famille. L'heure était venue de rentrer dans son jeu une bonne fois pour toutes. Plus vite il serait sous son charme, plus vite elle pourrait le manipuler. Avant même qu'elle ait pu faire un geste, la main de Bonnet la saisit par la taille et la fit rouler sur le dos pour examiner son visage, analyser son expression. Elle se composa une moue timide et après un bref regard en direction du pirate, baissa volontairement les yeux en remontant le drap sur son corps nu. Les hommes comme lui adoraient ces comportements de Sainte-Nitouche et comme elle l'avait prévu, Bonnet arrêta son geste, pour placer sa main droite contre la sienne. Bien décidée à l'enfoncer toujours plus loin dans son illusion, Brianna entrelaça leurs doigts et lui sourit faiblement. Le regard de Bonnet était impénétrable et elle n'aurait su dire s'il était sur le point de l'embrasser ou de la tuer. Elle comprit cependant qu'il s'agissait plutôt de la première option lorsque les lèvres de l'Irlandais s'entrouvrirent et qu'il se pencha légèrement sur elle.

Mais Brianna n'attendit pas la fin de son mouvement et se redressa pour être la première à prendre possession de sa bouche. Elle sentit Bonnet tressaillir sous l'effet de la surprise, avant que ses mains ne se glissent autour de sa taille. Si j'arrive à venir à bout de ce baiser sans qu'il ne sente la moindre réticence de ma part, j'aurai encore gagné une bataille…, pensa-t-elle en redoublant d'efforts pour donner à son baiser toute la sensualité dont elle était capable. Après une vingtaine de secondes, elle s'écarta de nouveau et se laissa retomber sur le matelas, scrutant les iris verts du pirate à la recherche de la moindre trace de doute ou de colère. Mais il restait toujours aussi indéchiffrable.

Après plus d'une minute passée à se dévisager mutuellement dans l'expectative, Brianna vit les coins de la bouche de Bonnet se soulever en un rictus sarcastique et il secoua la tête.

« Qu'y a-t-il ? », demanda-t-elle avec un sourire crispé.

« Tu crois que je ne sais pas ce que tu es en train de faire, mon cœur ? »

Un frisson parcourut l'échine de Brianna mais elle parvint à froncer les sourcils avec étonnement. « Je ne comprends pas… »

« Tu crois qu'en feignant d'être séduite, je baisserai ma garde ? Tu penses que tu peux m'adoucir pour mieux me trahir ? »

Il ricana de nouveau, un éclat de malice brillant dans son regard, et Brianna déglutit. « Non, je… »

« Shhh… ce n'est rien, mon cœur… Si tu veux jouer à ce jeu-là, je ne saurais te décevoir », l'interrompit-il en posant son index en travers de la bouche de la jeune femme. « Je trouve même que c'est une excellente idée. Imagine combien la vie sera plus facile, si tu deviens une épouse exemplaire. Pour toi, pour moi aussi évidemment… et pour Jeremiah. »

« Je n'avais pas l'intention de… », balbutia Brianna, terrifiée d'avoir été aussi aisément percée à jour.

« Bien sûr que si. »

Brianna referma la bouche aussi sec pour l'empêcher de trembler, mais étrangement Bonnet ne semblait pas en colère et d'un coup de hanches, il se plaça au-dessus d'elle, écartant les cuisses de la jeune femme pour se faufiler entre elles. Il l'embrassa de nouveau mais, toujours sous le choc d'avoir été démasquée, Brianna en oublia de répondre à ses avances et il se recula avec un regard moqueur.

« Alors quoi, tu abandonnes déjà la partie ? Tu abandonnes… Jeremiah ? »

Le jeu se retournait clairement contre elle. De « feindre une attirance pour mieux contrôler Bonnet », elle était passée à « devoir jouer un jeu dont il tirait les ficelles sous peine de tout perdre ». Stephen Bonnet se fichait probablement pas mal de ce qu'elle éprouvait réellement pour lui. Son seul objectif était qu'elle soit à sa disposition, de son plein gré ou non. Au-dessus d'elle, Bonnet attendait une réponse, un petit rictus victorieux flottant sur ses lèvres.

« Jamais », gronda-t-elle en le fusillant du regard. Bonnet gloussa et s'allongea sur elle, déjà prêt à la prendre pour la troisième fois depuis la veille. Mais à cet instant, la porte de la chambre s'ouvrit toute grande et Brianna poussa un cri étouffé.

« Maman ! Maman ! Regarde ! »

Avec des gestes précipités, Brianna repoussa Bonnet de toutes ses forces et remonta le drap sur sa poitrine. Lorsque ce genre de situation s'était produit avec Roger, un grognement exaspéré s'élevait généralement de la gorge de l'Ecossais, suivi d'un commentaire désobligeant sur « ce morpion qui le faisait certainement exprès ». Mais Bonnet se contenta d'un gloussement et se glissa à son tour sous les draps, une main repliée sous sa tempe. Phèdre arriva en courant sur le seuil, l'air complètement paniqué et baissa chastement les yeux en voyant dans quelle tenue se trouvaient les époux.

« Veuillez m'excuser, Madame, il m'a échappé, il voulait absolument vous montrer ce qu'il a appris à son chien… »

« Ce n'est rien… », rétorqua précipitamment Brianna. L'enfant venait littéralement de la sauver d'une énième situation tordue et si elle avait pu se lever pour le couvrir de baisers, elle l'aurait fait. « Que voulais-tu nous montrer, mon chéri ? »

Avec un sourire radieux, Jemmy se tourna vers Blue et s'écria : « Assis ! »

Le chiot le dévisagea, la langue pendante et l'arrière-train frétillant, sans vraiment comprendre ce qu'on attendait de lui. Le garçonnet parut embarrassé et réitéra son ordre tout en appuyant délicatement de la main sur le bas du dos de l'animal. Cette fois, Blue sembla se rappeler quoi faire et s'assit.

« C'est très impressionnant… », fit Brianna, encourageante, avant de frémir lorsque la main de Bonnet se glissa sous le drap pour venir caresser la peau de son dos, lentement, de haut en bas, jusqu'à la naissance de ses fesses.

« Ai pas fini ! », rétorqua Jeremiah en se tournant de nouveau vers son chien. « Blue ? Couché ! » Pour éviter un nouvel échec, l'enfant s'aplatit sur le tapis pour montrer l'exemple et le chien l'imita avec un jappement joyeux. Jeremiah rayonnait.

« Amusant, non ? Jeremiah et moi avons tous les deux un animal sauvage à dresser… », minauda Bonnet avec un large sourire à l'attention de l'enfant. Brianna tourna la tête pour le fusiller du regard mais il l'ignora.

« Je vous prie encore de m'excuser pour cette intrusion, Monsieur… », fit Phèdre en tendant la main vers Jemmy pour le faire sortir de la pièce.

« Ce n'est rien, mon fils est chez lui après tout… »

« Jemmy, je t'ai déjà expliqué comment frapper avant d'entrer ? », le réprimanda gentiment Brianna. Le petit s'approcha de la porte, serra son poing et fit claquer trois fois ses phalanges sur le panneau de bois. « C'est ça ! Penses-y la prochaine fois, d'accord ? »

« Oui, Maman. »

Jeremiah sortit de la pièce, aussitôt suivi par son chiot, et Phèdre leva un regard interrogateur en direction de Brianna. Il y avait tellement de questions qui se bousculaient derrière ses yeux inquiets (Est-ce que vous allez bien ?, Êtes-vous blessée ?, Avez-vous besoin d'aide ?) que Brianna se contenta d'un hochement de tête, et la femme de chambre referma la porte derrière elle, laissant la jeune femme à nouveau seule avec son mari. Elle s'attendait à ce que celui-ci veuille reprendre les choses là où ils les avaient laissées avant l'arrivée de Jeremiah, mais au lieu de ça, il approcha sa bouche de son oreille.

« Tu vois, mon cœur ? Une matinée agréable… des instants en famille… tout ceci peut devenir quotidien. Cela dépend uniquement de toi… »

Et avant qu'elle n'ait pu répondre, il déposa un baiser lourd de condescendance et de sarcasme sur le front de Brianna et se leva pour s'habiller.

~o~

Après cet incident, Brianna avait longuement réfléchi à sa situation, profitant des heures pendant lesquelles Bonnet disparaissait pour élaborer divers plans de survie. Le principal problème qu'elle avait dû résoudre était la question du sexe. Ou plutôt comment éviter que Bonnet la touche pendant ses jours de fertilité, sans pour autant éveiller ses soupçons. Brianna avait l'avantage de la connaissance scientifique moderne : pour un homme du dix-huitième siècle, le fonctionnement du cycle menstruel était un véritable mystère, il ne remarquerait donc rien si elle se refusait à lui uniquement lors d'une phase précise du processus. Mais pour qu'il accepte de la laisser tranquille ces jours-là, devrait-elle lui accorder du plaisir suffisamment régulièrement le reste du temps ? Elle préférait ne pas y penser pour le moment…

Armée d'un carnet et d'un bout de fusain qu'elle utilisait pour dessiner, elle avait donc mis au point un code pour ne jamais perdre de vue la progression de son cycle. Il lui faudrait cependant être minutieuse et ne jamais passer une journée sans consulter son carnet pour ne pas risquer de s'y perdre. Il était hors de question d'inscrire de véritables dates, au cas où Bonnet tomberait sur le carnet et de toute façon, elle ne connaissait la date du jour que rarement, lorsqu'il laissait traîner un exemplaire de la gazette locale quelque part dans la maison l'essentiel était que le système soit clair pour elle et personne d'autre. Elle n'aurait plus qu'à griffonner quelques croquis sur les pages pour écarter tout soupçon.

Au fil des semaines, Bonnet et elle s'étaient enfermés dans une dynamique de faux-semblants tellement parfaite qu'un observateur extérieur aurait pu les prendre pour un vrai couple d'amoureux. Lorsque l'Irlandais rentrait en fin d'après-midi, il consacrait d'abord une bonne heure à Jeremiah, jouant avec lui ou lui demandant de lui montrer les nouveaux tours qu'il avait appris à Blue. Puis, il rejoignait sa femme et s'enquérait de son bien-être. Brianna lui répondait toujours avec le sourire, feignant d'être comblée par son quotidien (alors même qu'elle tournait en rond et s'ennuyait ferme la plupart du temps), et mettant un point d'honneur à faire abstraction des taches de sang qui maculaient parfois les manches de Bonnet après sa journée de « travail ». De temps à autre, elle tentait d'en savoir plus en lui posant d'innocentes questions mais il éludait chacune d'elles, si bien qu'au début du mois de septembre, après plus d'un mois et demi passé en sa compagnie, elle n'avait toujours pas la moindre idée de la nature exacte de ses activités. Tout ce qu'elle savait – et ce depuis la fête organisée quelques semaines plus tôt – c'était que Tryon était de la partie. Autrement dit, pas grand-chose. Si elle continuait à faire chou blanc ainsi, elle ne serait pas débarrassée de Bonnet avant une bonne vingtaine d'années…

Leur jeu du couple parfait avait toutefois un effet pervers, que Brianna ne pouvait que constater chaque jour un peu plus. Voyant sa mère souriante et détendue en compagnie de Bonnet, Jeremiah avait totalement adopté l'homme dans son espace vital et réclamait de plus en plus son attention. Attention que le pirate se faisait un plaisir de lui accorder. Brianna n'arrivait pas à déterminer en revanche si là encore, il simulait un intérêt pour l'enfant, ou bien s'il appréciait réellement de passer du temps avec lui. Les hommes comme lui étaient généralement incapables de prendre soin de quelque chose de plus faible qu'eux, mais Bonnet jouait son rôle de père à la perfection, sans jamais commettre le moindre faux-pas. Si bien que lorsqu'un violent orage éclata en cette soirée de septembre, alors que Brianna s'apprêtait à aller se coucher, ce n'est pas elle que Jemmy appela en sanglotant depuis sa chambre, mais… son « papa ».

« J'y vais », maugréa Brianna, tout en tentant de ne pas trop montrer la colère qu'elle ressentait à cet instant précis. Mais Bonnet devait l'avoir sentie car il lui adressa un sourire beaucoup trop grand pour être honnête et se dirigea vers la porte.

« Il me semble que c'est son papa qu'il réclame... »

« Dommage pour lui, il est à Fraser's Ridge… », grinça aussitôt Brianna en lui rendant son sourire faux.

Bonnet se figea sur le seuil, son sourire soudain envolé, et la dévisagea d'un air sombre. C'était la première fois qu'elle osait faire ce genre de remarque depuis qu'ils avaient commencé leur petit jeu, un mois plus tôt, et il n'était pas sûr d'apprécier. Après s'être mesurés du regard pendant quelques secondes, le pirate secoua la tête et disparut dans le couloir, revenant quelques instants plus tard avec Jeremiah dans les bras. Les joues baignées de larmes, l'enfant s'était blotti contre son torse, tétant nerveusement son pouce et son foulard. Il le déposa sur le matelas et Jeremiah rampa jusqu'au centre du lit, attendant patiemment que ses parents s'installent de part et d'autre. Lorsque ce fut fait, Brianna tendit les bras en direction de son fils mais un nouvel éclair et un nouveau coup de tonnerre déchirèrent l'atmosphère et le garçonnet jugea plus intelligent de trouver refuge contre le torse massif du pirate, qui selon lui le protègerait sûrement bien plus efficacement que la frêle silhouette de sa mère si les éléments venaient à se déchaîner à l'intérieur de la maison. Bonnet ne se sentait plus de joie et adressa un rictus narquois à son épouse, qui l'ignora superbement.

« Mamaaan ? », fit une petite voix plaintive, inconsciente du duel qui se jouait de par et d'autre du lit.

« Oui, Jemmy ? »

« Tu peux lire une histoire ? »

Quelques jours plus tôt, Bonnet était rentré à la maison avec toute une collection de contes pour enfants et Jeremiah était entré dans une véritable obsession pour les livres. Elle s'apprêtait à protester, prétextant d'être fatiguée, lorsque la voix mielleuse de Bonnet s'éleva dans la pièce :

« Oh oui, Maman, lis-nous une histoire… ! »

Avec un soupir exaspéré, Brianna s'extirpa à nouveau du lit et partit chercher l'un des volumes dans la chambre de Jeremiah. Tiens, tiens… Charles Perrault… Le petit chaperon rouge… Avec un sourire machiavélique, elle empoigna le recueil de contes et regagna leur chambre en se délectant à l'avance de tous les parallèles qu'elle allait pouvoir tirer entre l'histoire et leur situation personnelle. Souriant de toutes ses dents, Jemmy s'installa confortablement contre Bonnet et attendit que sa mère commence sa lecture.

« Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu'on eût su voir; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l'appelait le Petit Chaperon rouge. »

A son tour, Bonnet se cala sur son oreiller, un bras protecteur passé autour du petit corps de Jemmy, et un sourire un brin narquois flottant sur ses lèvres. Brianna n'aurait su dire s'il souriait encore d'avoir enfin atteint son objectif (à savoir se faire appeler « papa ») ou s'il appréciait simplement l'instant présent. Lentement et en s'efforçant de changer de voix pour chaque personnage, Brianna relata les mésaventures du Petit chaperon rouge, sa rencontre avec le loup dans les bois, puis le piège que tendit ce même loup à la grand-mère pour la dévorer et prendre sa place. Arrivée au moment fatidique, où le petit chaperon rouge constate que l'apparence physique de sa grand-mère a bien changé, Brianna jeta un bref regard en direction de Jemmy – captivé – et de Bonnet, qui la dévisageait avec circonspection, les yeux mi-clos. Il a reçu le message. Parfait.

« Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !

— C'est pour mieux te manger ! Et en disant ces mots, le méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la…. »

Brianna s'interrompit. Le dernier mot de la phrase était « dévora », et le conte s'achevait ainsi. Une minute… c'est quoi cette version ? Le loup n'est-il pas censé se faire tuer par des chasseurs ?, pensa-t-elle, soudain prise de panique. Ce n'était pas du tout le genre de fin qu'elle souhaitait raconter à son fils. Du coin de l'œil, elle vit Bonnet hausser un sourcil et elle se mit à balbutier.

« Et… et …. Il l'attaqua ! Mais… le petit chaperon rouge se défendit de toutes ses forces et parvint à faire fuir le grand méchant loup. Et on ne le revit plus jamais », acheva-t-elle avec un hochement de tête déterminé. Le pirate lui jeta un regard dubitatif et tendit légèrement le cou, mobilisant ses faibles compétences de lecture pour comprendre comment se terminait réellement le conte… avant de ricaner doucement.

« Il reviendra pas, alors, le loup ? », s'enquit Jeremiah en se redressant légèrement.

« Non, et il ferait mieux de ne pas essayer, parce que le petit chaperon rouge sait se défendre, maintenant ! » Derrière Jemmy, Bonnet poussa un grognement et Brianna tourna la dernière page du livre, découvrant avec soulagement qu'il y avait bel et bien une leçon exploitable, sous la forme d'un dernier paragraphe.

« Oh, ce n'est pas fini : On voit ici que de jeunes enfants, font très mal d'écouter toute sorte de gens, et que ce n'est pas chose étrange, s'il en est tant que le Loup mange. Je dis le Loup, car tous les Loups ne sont pas de la même sorte Il en est d'une humeur accorte, sans bruit, sans fiel et sans courroux, qui privés, complaisants et doux, suivent les jeunes Demoiselles jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles mais hélas! qui ne sait que ces Loups doucereux… de tous les Loups sont les plus dangereux. »

Elle avait prononcé le dernier vers sans quitter Bonnet des yeux et malgré son expression quelque peu vexée, une lueur malicieuse brillait dans ses iris verts. Reportant son attention sur Jemmy, elle leva l'index et l'agita sous son nez. « Moralité : il ne faut pas faire confiance à n'importe qui, même à des gens qui paraissent gentils. »

« Non, la moralité, c'est surtout que quand on est une jeune fille sans défense, on ne se balade pas toute seule dans les bois en aguichant les loups qui s'y terrent », rétorqua Bonnet avec une horripilante légèreté.

« Oh selon toi, traverser un bois, c'est aguicher ? » Il y avait une pointe d'exaspération dans sa voix et n'importe qui ayant plus de quatre ans aurait compris que le bois n'était plus qu'une métaphore pour ne pas dire « taverne ». Mais Jemmy se contenta de les regarder tour à tour, les sourcils froncés.

« De toute évidence, oui », feula Bonnet en plissant les yeux d'un air menaçant.

« Donc le chaperon n'a pas le droit d'aller de chez elle jusqu'à chez sa grand-mère ? »

« Eh bien, peut-être que le chaperon aurait dû se faire chaperonner ? » Il lui décocha un grand sourire, visiblement très fier de son mauvais jeu de mot, mais Brianna n'en avait pas fini avec lui.

« Ne faudrait-il pas plutôt apprendre au loup à bien se comporter ? »

« Un loup est un loup, mon cœur, il attaque avant d'être attaqué. »

Brianna secoua la tête avec agacement. « Le petit chaperon rouge ne représentait aucun danger pour le loup. »

« Détrompe-toi : un loup court toujours le risque de se faire amadouer par un joli minois… puis de finir domestiqué comme un vulgaire chien de berger. »

La tension dans la chambre à coucher était palpable et les deux époux se regardèrent en chiens de faïence pendant si longtemps, que Jemmy commença à trouver le temps long.

« Le loup il est méchant ! », décréta-t-il pour mettre un terme à la dispute. Un sourire goguenard se dessina aussitôt sur les lèvres de Brianna, tandis qu'intérieurement, elle se faisait un plaisir de faire un magnifique doigt d'honneur à l'Irlandais.

« Tu as raison, Jemmy, il est très très méchant. »

Après un dernier regard courroucé dans sa direction, Bonnet poussa un profond soupir et arracha le livre des mains de Brianna pour le jeter à terre. « Et le petit chaperon est bien imprudent, si tu veux mon avis… Ou peut-être cherchait-il à se faire croquer… ? »

Justement, on ne t'a pas demandé ton avis, Stephen…, maugréa intérieurement Bree en s'allongeant avec humeur. Elle souffla la bougie et bientôt, la seule source lumineuse était la succession d'éclairs que l'on distinguait à travers les vitres entrouvertes, pour faire entrer la fraîcheur. Même en ayant le dos tourné, elle sentait le regard de Bonnet lui brûler la nuque et après quelques minutes, elle ne put s'empêcher de se tourner vers lui pour le scruter à son tour. Il demeurait toujours un peu de colère dans ses yeux sombres, mais autre chose prenait peu à peu le dessus. Quelque chose de plus doux qu'elle n'arrivait pas à déterminer. Troublée, elle décida d'y mettre un terme et lui tourna le dos aussi sec.

~o~

Malgré leur différend à la lecture du conte, le lendemain Brianna ne put que constater que Bonnet avait repris son rôle de père de famille parfait et elle avait suivi le mouvement avec un certain soulagement. Après avoir passé une partie de la nuit à se torturer et à imaginer toutes les conséquences possibles de leur dispute, elle avait vu ce retour à la « normalité » comme le signe qu'il lui pardonnait son indiscipline de la veille. Ou bien il attend un moment plus opportun pour me le faire payer…, pensa-t-elle en le voyant approcher de la table où elle finissait son petit-déjeuner pour l'embrasser sur le front comme chaque matin avant son départ.

« Passe une bonne journée, mon cœur… »

L'ironie était palpable dans sa voix mielleuse. Il devait savoir pertinemment – par ses hommes de main en poste à River Run – qu'elle tournait comme un lion en cage. L'un d'eux l'avait même un jour surprise à tenter de forcer la porte du bureau où Bonnet s'enfermait parfois, mais elle ne savait pas s'il avait fait remonter l'information jusqu'à son patron. Le pirate se détournait déjà, lorsque Brianna fit claquer sa tasse sur sa coupelle.

« Journée chargée, aujourd'hui ? Des clients à voir sur Cross Creek ? », demanda-t-elle d'une voix faussement désintéressée.

Bonnet se figea et pivota lentement sur ses talons. « Qu'est-ce qui te fait croire que j'ai quelqu'un à voir à Cross Creek ? »

« Rien… C'était juste une question », dit-elle avant de prendre une moue boudeuse et une voix plaintive qui ne lui ressemblaient pas du tout. « Tu ne me racontes jamais rien et je passe des heures à m'inquiéter de ce que tu fais, où tu es et avec qui… »

L'Irlandais laissa échapper un ricanement sarcastique. Une répartie cinglante lui brûlait les lèvres, mais il était hors de question qu'il la houspille alors qu'elle ne faisait que ce qu'il lui avait demandé : faire semblant d'être une épouse aimante.

« Voyons, mon amour, il n'est pas convenable pour une femme de ton rang de se mêler des affaires des hommes. »

Brianna esquissa le plus faux des sourires et gloussa bêtement. « C'est vrai, j'oubliais. De toute façon, je suis certainement trop bête pour y comprendre quoi que ce soit. Je ne suis bonne qu'à porter des robes, des bijoux et parader à ton bras. »

Bonnet hocha la tête et agita un index dans sa direction. « C'est bien, tu commences à comprendre. »

Le sourire de Brianna retomba aussitôt et il se délecta un moment de son expression furieuse, avant de quitter la salle à manger en sifflotant. La jeune femme soupira et reprit sa tasse de thé, se préparant à passer une nouvelle journée inutile où elle n'apprendrait rien de plus. Le soir venu, la même mascarade que tous les autres soirs se répéta. Bonnet avait commencé par jouer avec Jeremiah et Blue sous le porche, était venu embrasser Brianna (non sans un regard sarcastique, alors qu'il se remémorait leur discussion de la matinée), puis s'était enfermé dans son bureau avec l'un de ses hommes. La jeune femme avait tenté d'approcher de la porte avec un plateau, contenant une théière fumante et des tasses vides, bien décidée à les espionner à travers le panneau, mais le garde-chiourme qui la suivait comme son ombre surgit au détour de l'escalier et lui prit le plateau des mains pour l'apporter lui-même. Message reçu, elle n'irait pas plus loin.

La mort dans l'âme, elle avait fait manger Jeremiah, puis l'avait couché, avant de dîner à son tour seule et de gagner leur chambre. Elle n'avait aucune envie de voir son agaçant sourire ce soir, ni qu'il se délecte de la regarder se déshabiller comme il en avait pris l'habitude lorsqu'ils se couchaient en même temps. Et de toute façon, il était toujours enfermé dans son satané bureau.

Lorsqu'il en ressortit, il était si tard que Brianna s'était réellement endormie et c'est à pas de loup que Bonnet traversa la chambre, quitta ses vêtements et s'allongea auprès d'elle. Le lit craqua bruyamment et Brianna émergea un peu de son sommeil, juste assez pour sentir le pirate se presser contre son corps et caler une main sur son sein gauche. Sans tenter quoi que ce soit d'autre. Exténuée et rassurée qu'il ne se montre pas plus entreprenant, Brianna se laissa de nouveau glisser dans les bras de Morphée. Quelques secondes seulement. Ou du moins était-ce l'impression qu'elle en avait.

Ses paupières s'ouvrirent toutes grandes et contrairement au début de la nuit, où la lune n'était pas encore visible à travers la fenêtre ouverte, l'astre éclairait à présent abondamment la pièce. Elle était en train de se demander ce qui l'avait réveillée lorsqu'elle sentit Bonnet s'agiter violemment dans son dos. Brianna se retourna et avisa son front et son torse trempés de sueur, les draps qu'il tordait entre ses doigts et sa mâchoire qui se contractait, faisant saillir les veines et les muscles de son cou. C'est pas vrai, il fait encore plus de cauchemars que Jeremiah…, grommela intérieurement Bree en se passant une main sur le visage. Elle se fichait pas mal que ses démons intérieurs le torturent une nuit sur deux – très franchement, il le méritait un peu – mais elle commençait à en avoir assez de voir son propre sommeil perturbé par ses mouvements saccadés et ses grognements. Et aussi parce que c'est l'une des nombreuses choses qu'il refuse catégoriquement de me révéler…

Avec un soupir impatient, elle tendit la main et secoua l'épaule de Bonnet. Sans effet. Elle réitéra son geste, un peu plus violemment cette fois, mais le pirate semblait trop profondément emporté par ses terreurs nocturnes pour être ramené à la réalité. Oh et puis zut, l'occasion est trop belle. Avec une intense satisfaction, elle gifla l'Irlandais de toutes ses forces et il se redressa d'un bond sur son séant, les yeux hagards et le souffle court. Brianna reprit aussitôt une expression inquiète et inclina la tête sur le côté. « Tout va bien, mon cœur ? », fit-elle, sa voix suintant littéralement le sarcasme.

Tentant difficilement de reprendre sa respiration, Bonnet fit un rapide check-up de son état et porta une main hésitante à sa joue gauche qui picotait désagréablement. « Tu… tu m'as giflé ? »

Brianna secoua la tête et haussa les épaules. « Je n'arrivais pas à te réveiller… »

Elle crut un instant qu'il allait lui reprocher son geste, mais au lieu de ça il replia ses genoux et posa son front humide dessus, entourant ses jambes de ses bras. La jeune femme le dévisagea un moment avec curiosité : elle ne se rappelait pas l'avoir jamais vu aussi vulnérable ni aussi sincère, à part peut-être ce regard désemparé qu'il lui avait jeté à la prison en apprenant qu'il deviendrait père. Peut-être était-ce le moment d'en profiter… Prudemment, elle tendit la main pour repousser quelques mèches de cheveux blonds collants derrière son oreille et il tressaillit au contact de sa peau fraîche, lui jetant un regard méfiant. Brianna ne put s'empêcher de sursauter, mais esquissa un sourire rassurant.

« Tu veux en parler ? »

Bonnet plissa les yeux. « Pour que tu utilises ce que tu sais contre moi, ensuite ? »

Bien sûr que oui, assura intérieurement Brianna. Mais extérieurement, elle secoua la tête et se rapprocha un peu plus de la silhouette prostrée de l'Irlandais pour lui souffler : « Bien sûr que non. Je sais juste que quand Jeremiah me parle de ce qui lui fait peur, il se sent mieux après. »

« C'est complètement idiot », rétorqua-t-il avec humeur en se laissant retomber sur le dos sur le matelas. « L'objet de mes peurs ne va pas disparaître simplement parce que j'en ai parlé. »

Oh donc c'est quelque chose de réel… ?, pensa Brianna en veillant à ne pas avoir l'air trop intéressée. Elle s'allongea à son tour sur le flanc et sourit. « Pas disparaître. Mais un point de vue extérieur peut aider à rendre la chose moins… effrayante. A rationaliser la peur. »

Mais les yeux verts fixaient obstinément le plafond en silence et elle comprit qu'encore une fois, elle ne parviendrait pas à lui tirer les vers du nez.

« Très bien, comme tu voudras… », marmonna-t-elle, agacée, avant de se retourner pour lui tourner le dos. « Mais essaie de cauchemarder en silence, la prochaine fois. J'en ai assez d'être réveillée sans arrêt. »

Le silence retomba dans la chambre et elle soupira, essayant de se calmer pour se rendormir. Mais après une ou deux minutes, la voix de Bonnet s'éleva de nouveau.

« Je me noie. »

Hein ? Interloquée, Brianna fit mine de se retourner de nouveau pour le regarder mais d'une main ferme, il la maintint dos à lui.

« Ne me regarde pas. »

Il a honte ou quoi ? Le cœur battant, Brianna attendit qu'il reprenne la parole. Sa main brûlante toujours plaquée dans son dos pour l'empêcher de lui faire face.

« La mer… Elle vient pour me prendre. L'obscurité se referme sur moi. Je ne peux plus bouger. Mais personne ne vient. Personne ne vient jamais. »

Brianna fronça les sourcils, abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre. L'eau ? C'est ça, la plus grande peur de Stephen Bonnet ? Comment je suis sensée utiliser cela contre lui ? C'est une blague ? Mais à en juger par la voix de Bonnet qui avait légèrement vacillé sur la dernière phrase, cela n'en était pas une. Elle tenta une nouvelle fois de se retourner pour voir si oui ou non il était en train de se moquer d'elle, mais il ne la laissa pas faire.

« Depuis mon enfance… je suis constamment importuné par des cauchemars affreux. Je me vois en train de me noyer, presque toutes les nuits. »

Oh Seigneur, c'est moi qui suis en plein cauchemar…, maugréa intérieurement Brianna en roulant des yeux. Des semaines et des semaines passées à me cacher ce qui lui fait si peur, et au final ce n'est que de l'eau ? De la bête eau ?

« On pourrait croire à force, que je me réveillerais... », continua Bonnet, sans se douter que Brianna ne l'écoutait plus qu'à moitié. « Mais non, je dors. Jusqu'à ce que l'eau me recouvre la tête. Je sais que je mourrai de cette manière. »

Voilà qu'il est devin, maintenant… Non mais vraiment, on aura tout vu… Un pirate qui a peur de la mer… Ah ! Et pourquoi pas un cosmonaute qui a peur de quitter sa fusée, tant qu'on y est ? Imaginez Neil Armstrong, deux échelons avant de poser le pied sur la lune… « Non les gars, j'ai trop peur, allez on rentre… »

« Des eaux boueuses, froides et sombres dans lesquelles plein de petites choses nagent. J'attends que l'océan m'enveloppe. Qu'il m'entraîne dans ses profondeurs. »

Un gloussement retentit du côté de la jeune femme et Bonnet sentit son dos s'agiter de soubresauts. Il cligna des paupières, incrédule, avant de réaliser qu'il s'agissait bien d'un rire. Un rire de plus en plus sonore, de plus en plus incontrôlable. Fou de rage, il empoigna la taille de Brianna et la fit rouler sur le dos pour la forcer à le regarder, mais la jeune femme redoubla d'éclats de rire nerveux, une larme perlant déjà au coin de ses yeux. Elle savait qu'elle risquait gros en se fichant ouvertement de lui, mais elle ne parvenait plus à s'arrêter. Encore une fois, l'accumulation de semaines de tension et de jeu de rôle malsain avait grillé un fusible de son cerveau et la pression se relâchait cette fois non pas dans la violence comme avec Forbes, mais dans un fou rire insensé.

« Je… je suis désolée… c'est juste… », haleta-t-elle avant de se remettre à rire.

« C'est l'idée de me voir mourir qui te remplit ainsi de joie, je suppose ? »

Hilare, Brianna secoua la tête avant de plaquer les mains sur son visage et de respirer un grand coup. « Non, c'est juste… Pardon… Mais un marin qui a peur de l'eau ? »

L'air renfrogné de l'Irlandais suffit à la faire glousser bruyamment de nouveau.

« Je n'aurais pas dû t'en parler, maintenant je passe pour un idiot… »

De nouveau Brianna expira profondément, achevant de se calmer. « Non, c'est simplement que je ne m'attendais pas à ce genre de cauchemar. Et si tu veux tout savoir, au contraire, avoir passé ta vie en mer malgré ta peur, je trouve ça… plutôt courageux. »

En silence, Bonnet se laissa retomber sur le matelas, sans pour autant cesser de la regarder étrangement, avec un mélange de frustration et de fascination.

« Quoi ? », finit par demander la jeune femme, face à son insistance.

« C'est la première fois que tu ris en ma présence et c'était à mes dépens… »

« Je suis désolée », s'empressa-t-elle de répondre, mais il l'interrompit d'un mouvement de tête.

« Ne le sois pas. C'était un son plutôt agréable. Il m'a semblé… réel. »

Brianna tressaillit à ces mots et pendant quelques secondes, ne put cacher son trouble. Elle avait rit de bon cœur, hantée par l'image délicieusement absurde de Neil Armstrong remontant son échelle quatre à quatre, trop apeuré de poser un pied sur la lune. Et une fois lancée, le rire avait fait tomber les barrières qu'elle dressait quotidiennement autour d'elle. Jusqu'à oublier où elle se trouvait et surtout avec qui. Gênée, elle se racla la gorge, cherchant désespérément un moyen de changer de sujet. Lorsque soudain la lumière se fit dans son esprit.

« Il y a un apothicaire à Wilmington ! Ma mère y achète certaines plantes qu'elle ne peut pas faire pousser elle-même. J'en connais quelques-unes qui pourraient t'aider à mieux dormir, une fois infusées. » Et je pourrais me constituer un stock de sauge au cas où je tomberais enceinte…, pensa-t-elle sombrement.

A sa grande surprise, Bonnet plissa les yeux d'un air menaçant. « Tu me crois vraiment naïf au point de me laisser empoisonner bêtement, Brianna ? »

« Hein ? », s'étonna la jeune femme avant de comprendre son cheminement de pensée. Elle n'avait même pas envisagé de le prendre en traître de la sorte, mais maintenant que l'idée était implantée dans son esprit… elle ne put s'empêcher de hausser les sourcils, comme si elle y pensait réellement.

« Par Danu, maintenant c'est sûr, je n'avalerai pas la moindre chose que tu me serviras… », gronda-t-il en la fusillant du regard, mais la jeune femme roula des yeux et se redressa vivement.

« Je n'y avais même pas pensé avant que tu en parles ! Et ce n'est pas que pour toi, si ça peut te rassurer. J'en prendrai aussi, pour ne plus me réveiller à chaque fois qu'il te prend l'envie de gigoter en pleine nuit. » Comme il continuait de la regarder d'un air dubitatif, elle opta pour un ultime argument, le plus sincère qui soit. « Et il faut que je sorte de cette maison, Stephen. Vraiment. »

Comme elle s'y attendait, le regard du pirate s'adoucit. Cette technique commençait à faire ses preuves : faire semblant jusqu'à avoir épuisé toutes les solutions, puis sans prévenir, ajouter quelque chose qu'il percevrait à coup sûr comme un sentiment ou une parole authentique. Lui laisser croire que derrière le masque, la vraie Brianna était là elle aussi, désespérée de ne pouvoir se montrer plus souvent à la lumière du jour.

« C'est d'accord », lâcha-t-il, tandis qu'elle tentait de ne pas avoir l'air trop ravie. « Je devais justement me rendre à Wilmington pour… le travail. » Il pinça un instant les lèvres, cherchant désespérément un moyen de passer rapidement sur sa réponse volontairement évasive. « Nous emmènerons Jeremiah, il sera ravi. »

« Excellente idée ! » La jeune femme lui adressa un large sourire avant de se reprendre devant son regard soupçonneux. « Sérieusement, je ne comptais pas t'empoisonner. » Voyant qu'il se détendait de nouveau, elle prit un air mutin et ajouta à mi-voix : « …jusqu'à maintenant. »

Du coin de l'œil, elle vit le pirate se redresser vivement mais ne lui laissa pas le temps de rétorquer et lui tourna le dos pour s'allonger de nouveau sur son oreiller, avec un sourire satisfait.

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Comment avez-vous trouvé ce chapitre ? Brianna s'est découvert une force qu'elle ne soupçonnait pas et je dois dire que cela va grandement faciliter son quotidien. Moins de stress, elle aura les idées plus claires pour comploter et essayer de tromper son adversaire… Mais celui-ci a plus d'un tour dans son sac ! J'espère que vous avez bien profité de la douceur de ce petit chapitre de transition… Car ce ne sera point le cas du prochain ! D'après vous, que va-t-il se passer ? River Run pourrait voir un visiteur très particulier franchir ses portes…

N'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé ! Le chapitre 9 devrait arriver un peu avant la mi-avril. D'ici là, je vous fais plein de gros bisous et à bientôt !

Xérès