Tu m'apprendras… ?

Bonjour à tous ! J'espère que vous avez bien profité du mignon petit chapitre de la dernière fois, car on ne sera pas sur la même ambiance ! Le rôle de la parfaite épouse commence à peser sur les épaules de Brianna et cela risque de créer quelques tensions…

Comme toujours, n'oubliez pas de me donner vos impressions sur le chapitre ! Ca me fait plaisir et ça motive ! Et merci à SarahMattMello2 et Wizzette pour leurs reviews ! Bonne lecture !

SarahMattMello2 : la relation avance, oui, même si parfois on a l'impression qu'elle recule ahahah. Merci pour ta review !

oOo

9. Hurt Me Tender

A deux jours de partir pour Wilmington, Brianna peinait à cacher son excitation. L'idée de pouvoir retrouver un semblant de liberté, sortir de ce huis clos malsain, peut-être même faire passer un petit message à ses parents en secret, et surtout de se fournir en plantes abortives, soulageait nettement le poids qui pesait depuis de longues semaines sur ses épaules. Au point de se surprendre à sourire à la vue de Jeremiah courant après Blue dans le jardin. La douceur de la fin de l'été, le soleil chauffant agréablement son visage et le tissu de sa robe, l'odeur de la terre sèche et des massifs fleuris qui ornaient la cour de la plantation… elle aurait presque pu imaginer Jamie sortant sur le porche pour venir rire avec elle des cabrioles de l'enfant et de son chien.

Mais au lieu de son père, ce fut Bonnet qui interrompit sa rêverie en lui annonçant qu'ils dîneraient plus tôt ce soir, et son sourire avait quelque peu faibli avant de devenir plus crispé, plus faux. Cela n'échappa pas à l'Irlandais, qui lui jeta un regard puant la déception, avant de repartir d'où il venait. Puis ce fut la voix de Phèdre, tout juste apparue sur le porche, qui acheva de briser la bulle de Brianna pour la ramener à la dure réalité.

« Jeremiah ? Veux-tu bien rentrer pour te changer ? Il va être l'heure de dîner et d'aller au lit ! »

« Déjà ? », s'étonna Brianna, en baissant un regard sur son poignet gauche, avant de lever les yeux au ciel. Quatre années entières passées au dix-huitième siècle, et elle avait toujours ce satané réflexe de vouloir regarder sa montre quand elle avait besoin de savoir l'heure… « Il n'est pas un peu tôt ? »

« Ordre de Monsieur… », marmonna Phèdre avec un regard d'excuse.

Brianna fronça les sourcils. Bonnet tenait visiblement à expédier le souper et le coucher, mais dans quel but ? Avait-il prévu quelque chose de spécial ? Tant que ce n'est pas moi, le truc spécial…, frémit-elle en regardant Jeremiah accourir vers sa gouvernante, Blue jappant joyeusement à ses côtés. « A-t-il dit… pourquoi ? »

Phèdre secoua la tête en signe de dénégation et s'empressa de rentrer avec l'enfant, tandis que Brianna sentait l'appréhension nouer petit à petit ses entrailles. Le soleil n'était pas encore sur le point de se coucher, mais sa descente déjà bien entamée et le voile doré qu'il jetait sur le paysage, lui indiquèrent qu'il devait être près de dix-huit heures. Bonnet n'était pas un couche-tôt, ils dînaient rarement avant vingt heures, parfois plus tard lorsque l'envie lui en prenait. Il avait également renoncé à faire dîner Jeremiah avec eux, le petit tombant littéralement de sommeil dans son assiette une fois les dix-neuf heures trente passées. N'y tenant plus, elle rentra dans la maison et se dirigea vers la magnifique horloge en bronze et or (l'une des nombreuses pièces bien trop lourdes et inutiles que Jocasta avait renoncé à emporter avec elle) qui trônait sur le manteau de la cheminée. Les aiguilles ouvragées indiquaient à peine dix-sept heures trente. Soit plus de trente minutes d'avance par rapport à l'heure où Jeremiah était généralement prié de se préparer pour le dîner.

Dans la salle à manger, les valets s'affairaient déjà à mettre le couvert pour deux personnes, démontant sa théorie d'un invité de dernière minute. Peut-être a-t-il rendez-vous quelque part après le dîner ? Elle en était là de sa réflexion lorsque deux mains se glissèrent autour de sa taille et elle sursauta. Trop absorbée par ses hypothèses, elle n'avait pas entendu Bonnet approcher dans son dos et fit volte-face.

« Tu vas quelque part, ce soir ? », demanda-t-elle sur un ton nonchalant, tout en essayant de reculer pour échapper à ses mains baladeuses. Mais il tint bon, la ramenant à lui aussi facilement qu'une poupée de chiffon.

« Non. »

Sans donner plus d'information, il se pencha vers son cou pour le consteller de baisers, comme pour lui signifier que la conversation était terminée et qu'il envisageait d'autres activités bien plus intéressantes pour sa bouche. Avec une grimace, Brianna se tortilla, tendant le cou et le dos vers l'arrière. Si elle continuait de l'énerver avec ses questions, il perdrait vite toute envie de la tripoter. Ou pas, en fait… Difficile de savoir, avec lui. « Alors pourquoi mangeons-nous si tôt ? »

« Habituellement, tu te plains que nous mangeons tard… », fit la voix étouffée de Bonnet contre sa peau.

« Peut-être, et je m'y suis habituée… mais là, il est beaucoup trop tôt, alors je m'interroge… »

Cette fois, Bonnet poussa un grognement sonore et se redressa de toute sa hauteur. Il avait l'air si exaspéré que Brianna dut se retenir d'esquisser un sourire de triomphe. Il y eut un instant de flottement, pendant lequel Stephen déployait des efforts considérables pour garder son calme, face à son épouse qui attendait patiemment des réponses.

« Nous mangeons tôt pour que tu ailles te coucher tôt », expliqua-t-il avec un sourire faux. « Satisfaite ? »

Brianna cligna des yeux, analysant la réponse et tout ce qu'elle impliquait. Stephen cherchait bel et bien à l'écarter pour la soirée, soit parce qu'il comptait s'éclipser… soit parce qu'il allait recevoir quelqu'un et qu'il ne souhaitait pas la voir traîner dans les parages. Et surtout, il avait dit « tu », ce qui laissait supposer qu'il n'irait pas se coucher en même temps qu'elle, et rien que pour ça… Merci, mon Dieu, pensa-t-elle avec un soupir de soulagement.

« D'accord. »

Ce fut au tour de Bonnet de cligner des yeux bêtement. Il ne s'était certainement pas attendu à ce qu'elle accepte la situation aussi vite et fronça les sourcils en avisant l'air réjoui de sa jeune épouse. « Bien. » Pensant le sujet clos, il se détendit et se pencha de nouveau sur elle, mais cette fois Brianna avait anticipé son geste et recula vivement en direction des escaliers.

« Je vais aller me préparer, alors. Plus vite nous aurons dîné, plus vite je pourrai monter m'allonger. Cette journée m'a épuisée… », clama-t-elle avec emphase. Si tant est qu'on puisse être épuisée à jouer la potiche de service… L'expression de Bonnet face à cette habile esquive était tellement jouissive que Brianna dut se mordre la lèvre pour ne pas rire, mais elle se contenta de sourire poliment et de trotter hors de sa vue, bien décidée à trouver le moyen de sortir de sa chambre à la nuit tombée, pour découvrir l'identité du mystérieux visiteur.

Bonnet avait été relativement silencieux tout au long du repas, les yeux rivés sur la porte qui menait au hall d'entrée, et Bree avait mis un point d'honneur à avaler chaque bouchée avec une lenteur exaspérante. Si d'aventure elle ne finissait pas son assiette avant l'arrivée de leur invité nocturne, peut-être pourrait-elle connaître son identité… En face d'elle, de l'autre côté de la table, Bonnet semblait voir clair dans son jeu et jetait régulièrement des regards noirs aux couverts de sa femme, qui ne s'agitaient pas assez vite à son goût. Alors que celle-ci venait à peine d'entamer son dessert – une part de tarte aux pommes – le garde taciturne habituellement affecté à sa propre surveillance fit irruption dans la salle à manger, adressant un simple hochement de tête à l'attention de Stephen.

« Bien… Il est temps pour toi de monter dans notre chambre, mon cœur », déclara l'Irlandais en essuyant sa bouche d'un revers de main, avant de se rappeler qu'il avait une serviette pour ça et d'essuyer la main dessus.

« Je n'ai pas terminé mon dessert… »

« Phèdre te le montera dans un instant. »

Le ton de son époux était sans appel, tout comme le regard, et Brianna jugea préférable de ne pas insister. De plus, le molosse s'avançait déjà pour tirer sa chaise avec une expression impénétrable. Un mot de travers et elle le sentait prêt à la jeter par-dessus son épaule pour la transporter à l'étage comme un vulgaire sac de pommes de terre. Mais son orgueil la força tout de même à saisir son assiette pour l'emporter elle-même, avec une expression mauvaise qui fit naître un semblant de sourire narquois sur les lèvres du pirate. Après avoir tenté de jouer la montre au souper, elle avait voulu adopter la technique de l'escargot dans le hall d'entrée mais le sbire lui collait toujours au train, la forçant à presser le pas même dans les escaliers et elle se retrouva bientôt dans sa chambre, seule avec sa part de tarte et un garde-chiourme posté dans le couloir. C'est pas vrai… Elle avait englouti sa tarte à grands coups de fourchette rageurs, attendant impatiemment qu'il retourne vaquer à ses occupations, mais l'homme ne semblait pas décidé à quitter son poste. Au bout d'une vingtaine de minutes passées l'oreille collée au panneau de la porte, guettant le moindre grincement de parquet pouvant lui indiquer qu'il s'éloignait enfin, Brianna réalisa son erreur : le garde ne partait pas tout simplement parce qu'elle ne bougeait pas non plus. Une femme normale aurait fait du bruit en se déshabillant, puis en allant se coucher – a fortiori avec un lit aussi bruyant que le leur. Son immobilité trahissait ses intentions de se faufiler hors de la pièce dès qu'il aurait le dos tourné. Je dois faire semblant d'aller dormir…

Sans attendre, elle poussa un long soupir, comme pour signifier aux oreilles indiscrètes qu'elle se lassait de ce petit jeu du chat et de la souris. Puis, elle retira sa jupe et ses bottines, les laissant lourdement claquer sur le sol, pour ne garder que son jupon, ses bas, son corset et sa blouse. Se dirigeant ensuite vers la coiffeuse, elle remua quelques objets, plongea ses mains dans l'eau comme pour s'asperger, avant la touche finale : soulevant précautionneusement le guéridon qui se trouvait près de la fenêtre, elle traversa la pièce et posa le meuble sur le couvre-lit, faisant immédiatement grincer toute la structure, de la même manière que si elle s'était glissée elle-même sous les draps. Elle s'appuya une ou deux fois à d'autres endroits de la literie, pour lui faire croire qu'elle s'installait plus confortablement, et retint son souffle. Cinq minutes s'écoulèrent, interminables, durant lesquelles elle osait à peine respirer de peur de louper le bruit des pas redescendant les escaliers et elle dut retenir un cri de triomphe lorsqu'enfin le garde consentit à repartir au rez-de-chaussée.

Elle attendit cinq minutes de plus, tous les sens en éveil, avant de se risquer à tourner la poignée de la porte et à entrouvrir le panneau. La voie était libre, aucune trace du gorille ni de qui que ce soit d'autre, d'ailleurs. Sur sa droite, au fond du couloir, elle percevait les bruits caractéristiques de Jeremiah lorsqu'il suçait son pouce pour s'endormir, mais c'était à peu près tout. A pas de loup, elle remonta le couloir jusqu'à l'escalier, puis entreprit de descendre chaque marche avec une infinie précaution, évitant soigneusement la sixième qui avait parfois tendance à grincer.

Plus elle approchait du hall d'entrée, plus elle percevait les tonalités graves d'une voix d'homme, bourgeois à n'en pas douter et définitivement Anglais. C'est lorsque l'invité partit soudain d'un grand éclat de rire qu'elle reconnut aussitôt l'agaçante voix du gouverneur lui-même. C'est pour Tryon qu'il m'a fait monter dans ma chambre ? Ce n'était pourtant pas la première fois qu'ils se rencontraient en ces lieux. Cela ne pouvait donc vouloir dire qu'une seule chose : Bonnet et Lord Tryon avaient à discuter d'un sujet qu'ils désiraient garder privé, et Brianna sentit immédiatement l'adrénaline pulser dans ses veines. Elle devait impérativement s'approcher encore pour découvrir de quoi ils parlaient. Soudain, il y eut un bruit sur sa gauche, dans le couloir qui menait aux cuisines et elle eut tout juste le temps de se plaquer dans un recoin sombre avant de voir passer son fidèle garde, les bras chargés d'un plateau sur lequel trônaient deux verres et une bouteille de whiskey. La jeune femme le vit ouvrir la porte du salon d'une main et s'engouffrer à l'intérieur, tandis qu'elle percevait à présent un peu mieux quelques bribes de conversation.

« … au printemps prochain. Je doute que la marchandise leur parvienne avant et ils pourraient trouver cela suspect si nous lancions une offensive au même moment », fit la voix de Tryon, avant d'être interrompu par le tintement des verres.

« C'est certain. Et puis, il y aura d'autres événements intéressants avant ça… »

La voix de Bonnet cette fois, suave et un brin salace. Brianna fronça les sourcils, se demandant ce qu'il voulait dire par « intéressant ». Il y avait forcément un double sens à sa phrase, car Tryon gloussa, bientôt imité par son comparse.

« Cette soirée est un coup d'essai avant celle du vingt-cinq décembre. Il est impératif de faire du chiffre, de sonder notre public. Si ça ne fonctionne pas à Wilmington, ça ne fonctionnera pas à New Bern… »

« Le public de Caroline n'est peut-être pas aussi réceptif qu'en France, mais une fois qu'ils auront goûté à ce que nous allons leur proposer… », ricana Stephen avant de laisser sa phrase en suspens.

« J'ai effectivement eu un aperçu de la petite collection de Monsieur Joyce, la semaine dernière… J'étais déjà conquis, mais il a ajouté qu'il réservait la meilleure partie pour New Bern. Vous imaginez ? »

Nouveaux rires. Brianna en était à se demander de quel genre de collection ils pouvaient parler, lorsque la voix de Stephen s'éleva à nouveau. « Fermez la porte. » Il y eut un bruit de pas, puis la grosse main du garde s'abattit sur la poignée pour refermer le panneau et Brianna se retrouva de nouveau privée d'une partie du son et de toute lumière. Prudemment, elle approcha un peu plus du salon, glissant parmi les ombres jusqu'à se faufiler derrière une épaisse tenture. Bonnet et Tryon parlaient définitivement affaires, mais sans connaître le contexte, tout cela restait pour elle incompréhensible. Il lui fallait en savoir plus.

« …-erveux ? »

« J'aurais préféré un autre lieu de rendez-vous. Mais vous avez insisté… », grogna Stephen avant de se racler la gorge.

« Je voulais m'assurer que vous sachiez tenir votre femme… N'a-t-elle pas trop rechigné à être confinée dans ses appartements ? »

« Un peu. Mais soyez assuré qu'elle devient chaque jour… un peu plus docile. »

Le ton qu'il avait employé pour achever sa phrase donna la nausée à Brianna et elle sut parfaitement à quoi il faisait référence. La voix de Bonnet avait été si mielleuse et lubrique qu'elle ne laissait aucune place à l'imagination.

« Comme toute bonne épouse se doit de l'être », renchérit Tryon avec un rire suffisant.

« Je préfère quand elles ont un peu plus de mordant. »

Les deux hommes se gaussèrent pendant quelques secondes, trouvant manifestement cette plaisanterie de très bon goût, jusqu'à ce que Tryon reprenne sur un ton légèrement plus confidentiel :

« Entre nous, mon cher Bonnet, le seul avantage du mariage aujourd'hui, c'est que l'on peut y faire subir légalement à nos femmes ce qui nous vaudrait d'être pendus haut et court en d'autres circonstances. »

Enfoiré… C'en était trop pour Brianna. Leur ton doucereux contrastait avec la violence de leurs sous-entendus et elle ne se sentait plus capable de les écouter en silence sans hurler.

« En parlant de votre femme… devinez qui est venu me proposer ses services dans la lutte contre les rebelles écossais ? »

Il y eut un silence, pendant lequel Bonnet haussa probablement les épaules pour signifier qu'il donnait sa langue au chat.

« Son père. Jamie Fraser lui-même m'a presque supplié de rejoindre les rangs de la Couronne. Ce grand imbécile croit que je ne me doute pas qu'il cherche des informations sur sa fille ou à me faire avouer mon implication dans toute cette histoire, mais pour l'instant je dois avouer que je m'amuse beaucoup de le voir trahir ses frères d'Ecosse… pour rien. » Nouveau silence, Tryon vida son verre et le posa sur la table. « Je pense exiger de lui qu'il porte un manteau rouge, un de ces jours. Une humiliation pour lui, un plaisir incommensurable pour moi. »

Derrière sa tenture, Brianna serra les dents, les poings, les paupières… Elle allait exploser et se jeter à la gorge du gouverneur si elle restait là à les écouter. Le bruit d'une chaise que l'on tire acheva de la convaincre de s'éclipser, au cas où l'un des trois hommes à l'intérieur de la pièce se déciderait à sortir et elle remonta les escaliers pour regagner leur chambre plongée dans l'obscurité. Elle se pencha aussitôt sur sa coiffeuse, les ongles profondément enfoncés dans ses paumes et la respiration saccadée. Il fallait qu'elle se calme, faire la liste de tout ce qu'elle avait appris au cours de cette conversation. Son père était en quête d'informations. Deux soirées étaient prévues : une à Wilmington, probablement le « travail » dont avait parlé Bonnet lorsqu'elle l'avait supplié d'aller en ville, et une à New Bern le vingt-cinq décembre. De quoi parlaient-ils tout au début… ? Quelque chose qui aurait lieu au printemps ? Mais Brianna ne savait plus si elle avait oublié l'information ou si elle ne l'avait tout simplement pas entendue.

Une autre phrase de Stephen tournait en boucle dans sa tête, occultant tout le reste et faisant bouillir son sang dans ses veines. Elle l'avait laissé prendre possession de son corps une nuit. Une seule et unique nuit. Elle avait joué le jeu de l'épouse modèle pour le bien de Jeremiah… Et voilà qu'il disait à présent d'elle qu'elle se faisait docile. La vérité était qu'il avait été bien trop heureux qu'elle lui cède du terrain. Elle l'avait vu à la flamme dans son regard. En perdant une bataille, elle avait ravivé en lui son fantasme pervers de la séduire par tous les moyens. Et s'il y avait bien une chose qui était difficile à étouffer, c'était le feu qui animait Stephen Bonnet, quelle que soit l'étincelle à son origine.

Une bonne demi-heure plus tard, elle en était toujours au même point à fulminer et à faire les cent pas devant sa coiffeuse, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Brianna jeta un regard noir dans son miroir et vit que Stephen semblait surpris de la trouver encore debout et à moitié déshabillée. Mais la surprise laissa très rapidement la place à l'expression mutine qu'il lui réservait lorsqu'il tentait de la manipuler et de jouer les gentilhommes avec elle. Bientôt, elle sentit ses mains la saisir par la taille et Brianna ferma les yeux, révulsée à l'idée de le sentir à nouveau en elle, si vite après son dernier assaut et encore plus après avoir entendu ses commentaires. Elle tenta de le repousser et sentit ses doigts s'enfoncer un peu plus profondément dans sa chair. Message reçu : il ne lui laisserait jamais une minute de répit. Pas tant qu'il ne l'aurait pas pliée à sa volonté. Pas tant qu'il lui resterait une once de rébellion à mater.

Le léger chuintement métallique d'une lame se fit entendre lorsque Bonnet tira son couteau de son fourreau pour faire céder les lacets qui retenaient son corset dans son dos et Brianna repensa avec hargne aux larmes de Phèdre lorsque celle-ci avait dû réparer la dernière robe qu'il avait déchirée, le soir de leur grande réception. Cet homme ne savait manifestement pas retirer un vêtement sans le réduire en miettes. Il détruit tout ce qu'il touche…, pensa Brianna tandis que la blouse et le corset rejoignaient le sol avec un bruit mat. Il posa son couteau sur la coiffeuse, tout en la dévisageant avec une lueur de défi dans les yeux. Il lui hurlait littéralement d'essayer de le prendre, pour voir ce qu'il lui arriverait si elle faisait la bêtise de tenter de s'en servir, mais Brianna resta immobile. Sans douceur aucune, il la délivra de sa chemise de corps, exposant ses seins nus devant le miroir. Aussitôt, ses mains les recouvrirent pour les presser, les malaxer, tout en attirant Brianna contre lui pour qu'elle sente son désir naître contre ses fesses. Il se pencha dans le creux de son cou et y mordit sa peau, tout en s'extasiant comme à chaque fois sur sa douceur et sa pureté, qu'il n'avait selon ses dires « jamais vue chez aucune autre femme avant elle ». Il la sentit frémir à son contact, mais rien de plus. Qui ne dit mot consent, du moins telle était la devise de Stephen Bonnet dès lors qu'il s'agissait de satisfaire sa soif de chair. Il continua donc de la caresser de ses mains empressées, avant de tirer ses hanches en arrière pour la forcer à se pencher sur la coiffeuse.

Elle avait de plus en plus de mal à rester calme et détachée, il pouvait le sentir à la façon dont son dos se soulevait et s'abaissait au rythme de sa respiration erratique. Il s'attaquait à la fermeture de son propre pantalon lorsqu'elle poussa enfin un premier grognement menaçant. « Arrête ça tout de suite… »

D'un geste vif, il passa un bras autour d'elle pour venir glisser ses doigts autour de sa mâchoire, l'extrémité de son index et de son majeur venant doucement jouer avec ses lèvres. « Shhh, mon cœur… souviens-toi de l'excellente résolution de la dernière fois… c'est à toi de décider si tu veux rendre les choses plus difficiles ou non, Brianna… »

La jeune femme ferma les yeux, dégoûtée par la façon dont son si joli prénom roulait sur la langue de Bonnet. Elle prit une longue inspiration par le nez, percevant une forte odeur de tabac froid. Sûrement un cigare qu'il avait dû fumer en compagnie de Tryon quelques dizaines de minutes plus tôt. Repenser à ce-dernier – ainsi qu'à ses propos insultants sur son père – acheva d'enrager Brianna. Elle serra les mâchoires, attendant avec impatience le moment où Stephen relâcherait son attention pour lui permettre d'attaquer. Comme elle ne bougeait plus, Bonnet dut prendre cela pour de la soumission et sa main commença à s'écarter légèrement du visage de son épouse. Il ne fut pas assez rapide, cependant, pour éviter les dents de la jeune femme qui claquèrent sur son index, pour le cisailler de toutes ses forces.

Avec un juron, Bonnet tira d'abord sur son doigt pour l'extraire du piège qui s'était refermé sur lui, en vain. De l'autre main, il fit donc pivoter Brianna et empoigna sa gorge pour la faire suffoquer. Elle finit par desserrer les dents avant que ses doigts n'aient pu causer trop de dommages sur sa trachée et il recula aussitôt d'un pas pour constater les dégâts. Son index saignait, la chair nettement déchirée sur le dessus et le dessous, formant de petits tirets violets.

« Je croyais que ça te plaisait, les filles qui ont du mordant ? », cracha-t-elle avec un sourire glacial, qu'elle n'aurait jamais cru un jour voir sur son propre visage. L'expression qu'elle affichait en cet instant n'avait certainement rien à envier aux masques cruels qu'elle avait pu observer sur le visage de Bonnet quelques années auparavant. Son sourire mauvais s'agrandit en pensant qu'il ne récoltait que ce qu'il avait semé.

Les yeux de Stephen étaient exorbités de fureur et leurs mouvements erratiques se portaient tour à tour sur elle et sur la lame posée sur la coiffeuse. Elle avait fait ressortir le démon. Elle préférait presque qu'il en soit ainsi, la façade insipide qu'il servait à la bonne société de Wilmington lui donnant littéralement envie de vomir. Les iris verts s'assombrirent lorsqu'il réalisa qu'elle avait écouté sa conversation avec Tryon et il devint encore plus impressionnant, plus terrifiant, qu'une seconde plus tôt.

« Là, on y est… », siffla Brianna entre ses dents. « L'animal est de retour, dans toute sa gloire… Le véritable Stephen Bonnet. »

Il saisit sa nuque de sa main intacte et tira de toutes ses forces pour attirer son visage vers le sien. « On dirait que ça te fait plaisir… »

« Très franchement ? Oui… Ta petite mascarade de bourgeois gentilhomme, ça ne te va pas du tout. Ça me donne envie de vomir… » Joignant le pouce et l'index comme si elle s'emparait d'un chiffon crasseux, elle pinça le col ouvragé de son gilet avec une grimace. « Tous les plus beaux habits, tout l'argent du monde, tous les titres de propriété de Caroline du Nord n'y changeront rien… Moi, je sais bien qui tu es. L'asticot qui pourrit la pomme, le pouilleux qui se déguise en monarque. » Elle sentit la pression de ses doigts s'accentuer sur sa nuque, mais plutôt que de l'effrayer, cela lui donna encore plus envie de lui faire mal. « Tu es l'ordure qui m'a frappée et violée dans une taverne. Jamais je n'aurais cru un jour qu'on pouvait faire autant de mal à une personne en moins d'une minute, d'ailleurs. J'imagine que c'est un de tes records personnels… »

« Fais très attention à ce que tu dis, Brianna », gronda l'Irlandais en achevant d'ouvrir son pantalon de sa main blessée.

« Ou sinon quoi ? » Elle lâcha un rire aussi sec qu'un coup de fusil, rejetant la tête en arrière, avant de la ramener vers lui, leurs fronts se touchant presque. « Tu vas me violer ? » Elle haussa les sourcils, comme si cette menace-là ne lui faisait plus peur. Après tout, ce ne serait pas la première fois… et probablement pas la dernière. Il remonta son jupon sur ses cuisses et s'apprêtait à la tirer vers lui pour la pénétrer lorsqu'elle saisit son visage à deux mains pour murmurer contre son oreille, d'une voix lourde de sarcasme : « Mais je t'en prie, mon amour… N'hésite pas. Aide-moi à me rappeler chaque jour qui… tu… es. »

Tout le corps de Bonnet se tendit sur les trois dernières syllabes et en reculant son visage, Brianna perçut dans l'émeraude de ses yeux le même éclair de souffrance qu'elle y avait lu lorsqu'il évoquait sa phobie de la noyade. Elle avait touché une corde sensible : son envie de changer n'avait d'égale que sa crainte d'en être incapable. Et maintenant, il allait laisser libre cours à sa fureur, la prendre avec violence et elle aurait gagné. Elle aurait prouvé qu'elle avait raison.

Les secondes passèrent, au moins aussi rapides que le panel d'émotions dans le regard du pirate : doute, peur, excitation, colère, fascination se bousculaient à une vitesse inimaginable et Brianna se prépara à payer le prix de son acte de rébellion. Mais il ne bougeait toujours pas.

« Qu'est-ce que tu attends ? », aboya-t-elle, les yeux écarquillés par la fureur. Elle sentait qu'il faisait tout son possible pour se dominer, pour le seul plaisir de la faire mentir, de lui montrer qu'elle se trompait. Mais elle ne se trompait pas. Il était et resterait la pire ordure de son enfer personnel. Et c'était l'immuabilité de ce fait qui lui permettrait de ne pas perdre la raison, dans cette maison de poupées insane qu'était devenue River Run. Bonnet ne répondit pas et la lâcha pour remonter son pantalon, avec une expression de nouveau neutre et indéchiffrable.

« Non… », souffla Brianna, qui commençait à se sentir mal. Il ne pouvait pas lui donner tort, pas maintenant, pas comme ça. Elle le poussa brutalement, ses traits déformés par la haine. « Tu ne t'en tireras pas avec les honneurs. Tu es un monstre. Agis comme tel. »

Mais toute colère avait définitivement quitté le regard de Bonnet et il se laissait malmener comme un pantin désarticulé, avec plus de calme qu'un moine en pleine méditation. « Il est temps que tu apprennes à accepter le nouveau moi… », dit-il simplement en se dirigeant vers son armoire, probablement pour enfiler une tenue pour la nuit.

Brianna éclata d'un rire sarcastique, mais ne supporta pas qu'il lui tourne le dos. D'un geste, elle saisit le couteau sur la coiffeuse et balaya l'air devant elle, sentant une légère résistance lorsque la pointe toucha sa cible. Une estafilade de quelques centimètres de long barrait à présent la manche de Stephen, se teintant peu à peu du rouge de son sang. Il baissa les yeux sur la blessure, avec une lenteur déconcertante, avant de marcher à nouveau en direction de Brianna.

« Voilà… c'est bien… fais-moi payer cet affront, je sais que tu ne rêves que de ça… »

Elle entendait sa voix sortir de sa propre gorge sans la reconnaître. Elle aurait pu incarner le serpent du jardin d'Eden convaincant Eve de mordre dans la pomme de l'arbre du Destin. Mais à sa grande surprise, Bonnet saisit la lame dans sa main avec une infinie délicatesse et la reposa sur la coiffeuse. Brianna se trouva tellement abattue par ce nouvel échec, qu'elle sentit les larmes lui monter aux yeux. « Si je ne te connaissais pas mieux, mon amour, je penserais que toi, tu ne rêves que de ça… », murmura-t-il, en reprenant son expression avec ironie.

« Pour mieux continuer de te haïr… »

« Pourquoi ? Aurais-tu peur d'oublier un jour ta haine au profit d'autre chose ? » Il saisit la jeune femme par les hanches pour l'attirer contre lui.

« Pas même dans tes rêves les plus fous », répondit-elle avec hargne.

Il fit remonter ses mains le long de sa taille, jusqu'à ce que ses pouces effleurent la peau délicate de ses seins. La colère et la fraîcheur ambiante de la pièce les avait durcis et il dut résister à l'envie d'y plonger la bouche.

« Tu n'es rien sans ta haine envers moi… Et tu es terrifiée de découvrir la personne que tu pourrais être si jamais je devenais le plus doux des époux… » Il ponctuait ses phrases de baisers le long de son épaule gauche et la peau de Brianna se recouvrit de chair de poule.

« Arrête… »

« Tu vois, moi aussi, je sais dire des choses qui font mal… », susurra-t-il contre son oreille.

Elle le repoussa violemment et lui assena une gifle magistrale, dans l'espoir qu'il réplique. Mais encore une fois, il n'en fit rien. Mieux, il lui décocha un sourire calculateur et elle sentit ses dernières barrières mentales céder. « Qu'est-ce que tu attends, nom de Dieu ?! », hurla-t-elle, les yeux pleins de larmes.

Une deuxième gifle le cueillit sur sa joue gauche et au lieu de perdre son sang-froid, il immobilisa son bras et l'attira doucement contre lui. Brianna laissa échapper un sanglot. Il avait repris le dessus sur sa colère et elle sut qu'elle venait de perdre une nouvelle bataille lorsque les lèvres de Bonnet effleurèrent les siennes, aussi douces que les ailes d'un papillon. Mue par l'énergie du désespoir, Brianna cherchait par tous les moyens de raviver sa fureur mais il tenait bon, répondant à ses offensives par toujours plus de douceur, toujours plus de chastes baisers. Elle était prête à craquer, à basculer dans la crise de nerfs et pour évacuer sa rage, elle se mit à se débattre, à griffer, à mordre, constellant le corps de l'Irlandais de coups de poings et de genoux. Plus elle le frappait, plus il la serrait contre lui et bientôt tout mouvement lui fut impossible. Brianna utilisa donc la dernière fonctionnalité de son corps qui n'était pas restreinte et poussa une longue plainte déchirante – laissant libre cours à ses larmes, le front posé contre l'épaule de Bonnet.

Celui-ci relâcha légèrement son emprise et ses bras, tels deux dangereux pythons, coulèrent autour de son dos, une main partant vers le haut – jusqu'à sa nuque – et l'autre vers le bas, à la naissance de ses fesses. Cette étreinte la dégoûtait au plus profond de son être, mais elle avait aussi l'effet surprenant d'apaiser sa colère et Brianna reprit doucement le contrôle de sa respiration.

« Tu voudrais que je redevienne comme avant ? », susurra-t-il dans le creux de son cou. Serrant les paupières de toutes ses forces, Brianna hocha la tête. Il s'écarta d'elle, juste assez pour pouvoir la regarder droit dans les yeux et secoua la tête. « Ça n'arrivera pas. »

« Tu ne pourras pas jouer les gentils éternellement, ce n'est pas dans ta nature… », cracha-t-elle en reniflant.

« Peut-être… » Il esquissa un sourire narquois, tout en repoussant une mèche de cheveux roux humides et collés à la joue de la jeune femme. « Heureusement que tu es là chaque jour pour me rappeler pourquoi je fais tout ça. »

La lèvre inférieure de Brianna se mit à trembler. S'il prenait sa dose de motivation quotidienne rien qu'en posant les yeux sur elle à son réveil, alors elle était bel et bien perdue. Jamais il ne basculerait à nouveau dans la violence tant qu'elle serait à sa merci. Jamais personne ne verrait qui il était vraiment et elle ne pourrait pas le quitter sans risquer de perdre Jemmy à tout jamais. C'était un cercle vicieux, une histoire sans fin. Sans fin heureuse, du moins.

Soudain, Stephen recula d'un pas. Sa chaleur, qui avait jusque-là enveloppé Brianna, disparut et elle frissonna, croisant ses bras sur sa poitrine pour la dissimuler. Non pas qu'elle ait encore une quelconque pudeur devant lui, mais après avoir été poussée à bout de la sorte, elle se sentait vulnérable. Nue dans tous les sens du terme. Et honteuse.

« Tu devrais aller dormir avec Jeremiah, ce soir… Je pense qu'un peu de repos ne te ferait pas de mal. Profites-en pour réfléchir à la situation… » Il se pencha et sans toucher aucune autre partie de son corps, déposa un dernier baiser innocent sur son front. « A ce que tu pourrais gagner. Ou perdre… » Puis en se penchant pour attraper une robe de chambre sur le dossier de la chaise de sa coiffeuse, il la lui tendit et elle saisit un pan de tissu de ses doigts tremblants. « Et quand nous partirons pour Wilmington, nous serons de nouveau et sans aucun doute les heureux – et très amoureux – Monsieur et Madame Bonnet. »

Brianna ne répondit pas. Les dents serrées et le nez froncé, elle arracha la robe de chambre des doigts de Stephen et se précipita vers la sortie.

oOoOoOoOoOoOoOoOoOo

Qu'avez-vous pensé du petit pétage de plombs de Brianna ? Et de la réaction de Stephen ? Il essaie de se raccrocher à son fantasme du couple parfait, mais il sait au fond de lui que ça ne pourra pas continuer…

Dans le prochain chapitre, première sortie au grand air pour Brianna ! Et premières tentatives de communiquer avec l'extérieur… Mais cela va-t-il fonctionner ? Vous le saurez dans trois semaines ! D'ici là, j'ai hâte de lire vos commentaires et je vous fait des gros bisous !

Xérès