Tu m'apprendras…?

Voici déjà le 12e chapitre de cette fiction et les choses vont commencer à se corser pour Brianna. Les mois passent (déjà cinq mois qu'elle est devenue Mme Bonnet) l'isolement, le stress, la fatigue et certains comportements de son mari commencent à sérieusement lui embrouiller l'esprit…

Une fois n'est pas coutume, en plus de remercier les rares lectrices qui commentent chaque chapitre, j'aimerais vraiment inciter les lecteurs fantômes à se manifester. N'hésitez pas à me donner vos impressions sur les chapitres, ce que vous avez aimé (ou pas), ce que vous pensez du développement, des personnages, de leurs réactions ou même juste un petit mot pour me dire que vous avez passé un bon moment ! Ça m'aide beaucoup à persévérer. Je n'ai pas ce problème là sur Ao3, où les gens commentent volontiers après leur lecture, mais malheureusement il y a de moins en moins d'interactions entre lecteurs et auteurs sur FFnet, c'est bien dommage ! Promis, je ne mords pas ! J'arrête de blablater et je vous souhaite une bonne lecture !

Merci à Wizzette et Ambrouille pour leurs reviews !

Ambrouille : Merci beaucoup pour tes deux reviews ! Si tu aimes les scènes où Brianna se torture mentalement, ce chapitre va te ravir ! Une bonne dose d'angoisse comme on les aime ! (Et les réactions de Stephen pourraient commencer à être très… intéressantes hihihi) Bonne lecture !

oOo

12. Carry The Blame

15 décembre 1773.

Cette fois, le doute n'était plus permis. Aux douleurs mammaires qui s'étaient installées à la fin du mois de novembre, s'étaient ajoutés un retard inhabituel de règles, puis des nausées dans le courant du mois suivant. Pour ne rien arranger, l'hiver était l'un des plus pluvieux et les plus maussades qu'elle ait connus depuis son arrivée en Caroline du Nord quatre ans plus tôt. Il ne faisait pas particulièrement froid, mais les trombes d'eau qui s'étaient abattues sur la côte depuis la mi-novembre avaient recouvert l'ensemble d'une gluante couche de boue grisâtre particulièrement déprimante. Si jusque-là Brianna avait pu jouir d'une certaine liberté en emmenant jouer Jemmy dans le jardin, les sols détrempés et froids avaient dissuadé enfant et mère de s'aventurer à l'extérieur. Renforçant toujours plus son impression d'isolement et de solitude.

Assise sur le large rebord de la fenêtre de la chambre conjugale et chaudement emmitouflée dans son peignoir, Brianna avala avec une grimace une gorgée de tisane de gingembre apportée par Phèdre un peu plus tôt dans la matinée. Encore un luxe que seuls les citoyens les plus riches des Treize colonies pouvaient s'offrir, étant donné qu'à l'époque une seule racine de gingembre coûtait l'équivalent d'un petit mouton. Et Stephen m'en a fait apporter une caisse entière…, pensa-t-elle avec un froncement de sourcils réprobateur. Elle n'avait cependant pas osé s'en plaindre à haute voix : le gingembre l'aidait à gérer ses nausées, lesquelles étaient particulièrement fortes – bien plus que lorsqu'elle était enceinte de Jemmy.

Inconsciemment, son regard se déporta sur sa droite, en direction de l'armoire où elle rangeait ses affaires. Quelque part à l'intérieur, bien cachée sous d'épaisses couvertures, se trouvait la sauge qu'elle devrait bientôt utiliser. Brianna était consciente qu'elle ne devait pas attendre, que chaque jour qui s'écoulait permettait à l'embryon de s'accrocher un peu plus profondément dans ses entrailles. Mais quelque chose la retenait de passer à l'acte. La peur.

De l'erreur de dosage. Des complications d'une fausse couche incomplète. De l'infection. Des éventuelles séquelles, physiques et psychologiques. Mais surtout de se faire prendre et livrer aux autorités. Le sort réservé aux femmes qui avortaient en ce siècle n'avait rien d'enviable. Mais un autre enfant serait un verrou supplémentaire apposé à sa cage dorée. Un nouvel obstacle à tout éventuel retour dans le futur. Sans oublier le risque non négligeable que les pierres les séparent si elle tentait de les ramener au vingtième siècle…

Quatre ans plus tôt, lorsque sa mère lui avait proposé de mettre un terme à sa grossesse, elle avait refusé. Parce qu'elle s'était raccrochée à l'idée que l'enfant était de Roger. Parce qu'elle était déjà enceinte de plus de deux mois lorsqu'elle l'avait avoué et qu'une simple tisane n'aurait jamais suffi à régler le problème. Parce qu'elle avait eu peur de mourir en l'absence de matériel adapté et d'antibiotiques. Elle ne se serait certainement pas posé autant de questions à son époque, mais pas ici. Pas dans un siècle où s'égratigner avec un simple clou rouillé pouvait vous tuer.

Autrement dit, elle devait agir vite… avant qu'il ne soit trop tard. Elle ne doutait pas de sa capacité à aimer cet enfant s'il venait au monde – tout comme elle avait aimé Jemmy à la seconde où elle l'avait tenu dans ses bras pour la première fois – mais l'emprise qu'aurait alors Stephen sur elle briserait toutes ses chances de fuir. Sans compter la fatigue et les hormones qui, elle le savait, la rendraient aussi malléable et fragile qu'une poupée de chiffon.

Elle en était là dans sa réflexion lorsqu'une épaisse couverture doublée fut déposée sur ses épaules et elle sursauta, manquant de renverser sa tasse de tisane à moitié vide.

« Tu vas attraper froid près de cette fenêtre… », grommela Bonnet en resserrant les pans de la couverture autour d'elle. Comme elle levait les yeux au ciel et faisait mine de vouloir poser la tasse sur le guéridon à sa droite, il repoussa sa main (et la tasse) vers elle. « Et finis-moi ce thé. Dois-je te rappeler qu'il m'a coûté une fortune… »

« Gnois-je gne gnappeler gn'il m'a gnouté une gnortugne », marmonna Brianna entre ses dents, presque en même temps que son époux. Elle connaissait la rengaine, pour l'avoir entendue presque chaque matin depuis que la caisse de gingembre avait fait son apparition à River Run. Bonnet plissa les yeux, mais un demi-sourire se dessina sur ses lèvres et il ne releva même pas l'insolence de Bree. Au lieu de la réprimander, il se détourna pour enfiler son gilet et le boutonner avec des gestes lents. Comme s'il réfléchissait. Sur son rebord de fenêtre, Brianna fit mine de ne rien remarquer et reprit une gorgée de tisane, tandis que la couverture glissait en bas de son épaule droite.

« Je me demandais ce qu'on allait pouvoir dire à Jeremiah… », reprit l'Irlandais en remontant la couverture autour du cou de Brianna, qui renversa cette fois un peu de thé dans sa sous-tasse en étouffant un juron.

« Nom de D… A quel sujet ? » Le silence retomba dans la pièce et elle vit Stephen la dévisager avec des yeux ronds, avant de diriger ostensiblement son regard en direction de son bas-ventre. « Oh… »

Pour être honnête, elle n'avait même pas envisagé de dire quoi que ce soit à Jeremiah, étant donné que cette grossesse n'avait aucune chance de durer plus d'un mois et demi. Mais cela évidemment, Bonnet ne pouvait pas le savoir…

« C'est encore… un peu tôt, tu ne penses pas ? », demanda-t-elle avec un sourire gêné.

« Peut-être, oui… »

Elle vit son regard se déporter sur la droite et ses yeux se plisser, comme il le faisait à chaque fois qu'il réfléchissait intensément.

« Il sera ravi, n'est-ce pas ? Devenir grand frère, c'est quelque chose… qui fait généralement plaisir à un petit garçon, non ? »

Brianna haussa les sourcils, décontenancée par cette question étrange, et hocha la tête. « Oui… Tu n'aurais pas été heureux à sa place ? »

« Comment le saurais-je ? L'occasion ne s'est jamais présentée. »

Oh, je ne sais pas… Essaie d'imaginer, fais marcher ton empathie ? Oh, c'est vrai… Tu n'en as aucune…, grinça intérieurement Brianna, qui réussit malgré tout à conserver une expression et un sourire parfaitement neutres. « Il sera fou de joie », le rassura-t-elle, avant d'ajouter prudemment : « Mais attendons tout de même un peu avant de lui annoncer la nouvelle. Au cas où… quelque chose n'irait pas. »

« Evidemment… Evidemment… », répéta-t-il à mi-voix… avant de se plonger dans son nouveau rituel préféré : la dévisager avec une lubricité qui aurait fait rougir une catin. Brianna ne savait si c'était le fait de la savoir enceinte ou tout simplement la vue de ses seins gonflés par les hormones, mais il s'était montré tout particulièrement entreprenant ces derniers temps, pour son plus grand malheur. Heureusement ce matin-là, Brianna avait déjà la nausée, si bien qu'il ne s'offusqua pas lorsqu'elle porta une main à son cœur en grimaçant.

D'un geste, il lui fit signe d'avaler sa tisane et elle leva les yeux au ciel, pour la énième fois de la matinée. Si elle s'autorisait toutes ces micro-expressions et cette effronterie, c'était parce que Bonnet lui-même était bien plus permissif depuis que sa grossesse s'était confirmée. Il n'avait plus quitté River Run une seule fois en trois semaines, multipliant les attentions à son égard, ce qui avait agacé Brianna plus que de raison. Pas seulement parce que son omniprésence lui pesait, mais aussi parce qu'elle s'était surprise à trouver ce changement agréable. Les nausées l'épuisaient trop pour lui permettre de maintenir sa façade d'épouse modèle en permanence. Le fait qu'il tolère ses petites sautes d'humeur était donc étrangement reposant et la tension qu'elle avait ressentie depuis des mois s'était quelque peu atténuée. Docile, elle termina sa tasse, qu'il récupéra aussitôt non sans effleurer sa main au passage et elle esquissa un sourire crispé.

Le fait qu'il la touche n'était pas un problème en soi. Ça, elle s'y était habituée depuis longtemps… Non, ce qui la dérangeait, c'était justement de réaliser qu'elle s'y était faite. Comme si elle avait accepté son statut de Madame Bonnet et cette nouvelle normalité qu'était sa vie avec l'Irlandais. Mais accepter… n'était-ce pas un peu se résigner ? Non, sa soif de Justice était toujours là. Elle avait simplement admis que cela prendrait du temps. Des semaines au début. Puis des mois… Peut-être des années… Elle frissonna à cette idée et entendit aussitôt Stephen grogner.

« Je savais bien que tu finirais par avoir froid… »

Saisissant la couverture – avec Bree à l'intérieur – il souleva le tout comme si elle était aussi légère qu'une plume, la forçant à se lever pour l'attirer contre lui et resserrer les pans de tissu autour de sa frêle silhouette. Lorsque la jeune femme leva les yeux vers les siens, un nouveau frisson la parcourut : les iris verts la transperçaient littéralement, brillant d'une lueur inhabituelle… et douce. Encore un obstacle supplémentaire à son avortement, qu'elle avait tenté d'ignorer de toutes ses forces. Quand bien même elle réussirait à mettre un terme à cette grossesse sans être démasquée, qu'adviendrait-il de cette trêve qu'ils semblaient avoir signée à demi-mot ? Bonnet redeviendrait-il l'enfoiré tordu qu'il avait été jusque-là ? Peut-être même serait-il pire qu'avant, rongé par la colère d'avoir perdu son nouveau moyen de pression ? Car il ne pouvait pas être animé par autre chose, n'est-ce pas ? Un homme comme lui devait se ficher pas mal d'un amas de cellules de quelques millimètres, aussi fragile que le pistil d'un pissenlit s'envolant au moindre souffle.

« Tu as raison, je vais aller m'habiller… », fit Brianna, en tentant de se soustraire à son étreinte, mais il la ramena derechef contre son torse et glissa ses bras sous la couverture pour empoigner ses hanches. Contre toute attente, il n'alla pas plus loin et se contenta de poser son front sur celui de Bree, avant de fermer les yeux. Cette dernière n'osait plus bouger, ne sachant pas vraiment ce qui allait se passer, mais Bonnet semblait simplement… savourer l'instant présent, sans arrière-pensée. Après une bonne minute dans cette position, ses paupières s'animèrent et il s'écarta juste assez pour déposer un baiser sur le front de Bree, ignorant son expression perplexe. Puis il la lâcha enfin et recula de quelques pas pour aller chercher un foulard dans son armoire et le nouer autour de son cou.

« Penses-tu que tu seras en état de voyager jusqu'à New Bern pour Noël ? Le gouverneur nous invite à son dîner annuel… », reprit Stephen le plus normalement du monde.

Brianna fronça les sourcils, frustrée à l'idée de devoir passer les fêtes en compagnie du second responsable de son malheur, avant de se rappeler de la conversation qu'elle avait surprise entre les deux hommes au début de l'automne. Une soirée spéciale se préparait à New Bern le lendemain de Noël. Le seul moyen d'en savoir plus était donc de se rendre là-bas.

« Sommes-nous vraiment obligés d'y aller ? », grommela-t-elle malgré tout, pour ne pas éveiller les soupçons de Stephen.

« Moi, je le suis… et comme je ne compte pas te laisser seule ici… », ajouta-t-il avec un rictus moqueur. « Tu n'apprécies pas notre bon vieux gouverneur, je me trompe ? »

« Oh voyons voir… Misogyne, méprisant… méprisable aussi d'ailleurs. Il livre une guerre sans merci contre les Régulateurs, qui ne réclament que des taxes et un système équitables. Il contribue au génocide des peuples autochtones… et mon petit doigt me dit qu'il s'acoquine avec des pirates. Vraiment, je me demande comment je peux ne pas l'aimer ? »

Elle avait volontairement dévisagé Bonnet en insistant sur le mot « pirates » et avait vu les coins de sa bouche se relever légèrement, comme s'il avait apprécié son trait d'humour.

« Misogyne, rien que ça ? »

« Je n'aime pas sa façon de parler de moi… et je n'ai pas aimé non plus sa façon de traiter sa femme devant nous, cet été… », rétorqua-t-elle en secouant la tête.

« Ça, c'est le problème de sa femme, pas le tien. »

« A partir du moment où il l'humilie sous mon toit et en ma présence, j'estime que cela devient aussi mon problème… »

Le silence retomba dans la chambre et Bonnet dodelina de la tête, comme s'il était à moitié d'accord avec elle. « Et voilà la raison pour laquelle je mets toujours un point d'honneur à te traiter comme une reine en public… » Alors que Brianna fronçait les sourcils, il acheva de nouer son foulard et lui adressa un clin d'œil tout en se dirigeant vers la sortie : « Comme ça, personne n'est tenté de venir te sauver… »

Brianna regarda la porte de la chambre se refermer d'un air sombre. Ainsi donc, voilà à quoi tout cela rimait : les belles robes, les bijoux extravagants, les manières de gentleman… Son seul but était de la faire passer pour une épouse choyée, pour que personne n'imagine un instant ce qu'elle était vraiment : une séquestrée. Et cet embryon qui grandissait en elle n'était qu'un élément de décor supplémentaire de sa comedia dell'arte. Une pointe d'angoisse lui transperça la poitrine de part en part lorsqu'elle réalisa qu'elle devrait passer à l'acte sans attendre. Aujourd'hui même. Elle ne pouvait plus le laisser se montrer si doux avec elle – elle préférait de loin le haïr purement et simplement – ni risquer qu'il annonce sa grossesse à Jeremiah. Aurait-elle encore la force d'avorter après avoir vu le regard brillant de son fils à l'idée d'avoir un frère ou une sœur ? Probablement pas.

Fouillant dans son armoire, elle en retira la petite bourse qui contenait la sauge coupée et séchée, et versa une partie des feuilles dans la théière abandonnée par Phèdre un peu plus tôt. Le mélange avec le gingembre serait infect, mais elle ne pouvait pas prendre le risque de descendre à la cuisine pour se faire bouillir de l'eau, alors même qu'elle venait de terminer sa précédente tisane. Et en utilisant la vaisselle usagée, Phèdre arriverait bientôt pour faire disparaître les preuves sans le savoir.

Brianna avait longtemps pesé le pour et le contre au sujet de Phèdre. Bien qu'elle ne doutât pas de la discrétion de la jeune servante, celle-ci était très pieuse et l'acte que Bree s'apprêtait à commettre était l'un des pires crimes qu'une femme pouvait perpétrer en ce siècle régi par la loi de l'Eglise. Ne rien lui révéler était donc plus prudent… même si Brianna n'aurait pas été contre la présence rassurante d'une autre femme à ses côtés.

Les minutes d'infusion des feuilles lui parurent durer une éternité et elle sursautait au moindre bruit de pas dans le couloir, anxieuse à l'idée que qui que ce soit l'interrompe et emporte plateau, théière et tasse avant qu'elle n'ait pu boire. Mais personne ne vint et bientôt, le liquide restant dans la théière avait pris une couleur encore plus foncée qu'avec le gingembre seul. D'une main mal assurée, Brianna remplit sa tasse à ras bord et la souleva. Ne pas réfléchir. Ne pas se poser de questions. Simplement avaler l'intégralité du breuvage d'un trait. Et attendre…

Je suis déso-

Une vague de culpabilité envers l'être qui s'était installé dans son utérus l'avait soudain submergée et pour couper court, elle porta vivement la tasse à ses lèvres et l'engloutit cul-sec. Avant de se resservir aussitôt et de boire les quelques centilitres restants, grimaçant tant le goût était atroce. Soudain prise d'un violent haut-le-cœur, elle venait de reposer brutalement la tasse sur sa soucoupe, lorsque trois petits coups furent frappés à la porte. Phèdre entra et sembla un instant surprise de voir sa maîtresse arc-boutée au-dessus du guéridon, une main plaquée sur la bouche et les yeux larmoyants.

« Est-ce que tout va bien, Madame ? », demanda la servante en se précipitant à ses côtés.

Brianna hocha frénétiquement la tête et attendit que la nausée s'estompe avant de répondre. « J'ai simplement eu une très forte nausée… ça va aller. »

Phèdre lui jeta un regard inquiet mais opina à son tour du chef avant de se diriger vers le plateau pour le ramener en cuisine. Bree la vit soudain froncer le nez et baisser les yeux vers la théière. L'odeur…, pensa aussitôt Brianna avec effroi. Ça ne sent plus du tout le gingembre… La jeune femme se redressa, tentant d'avoir l'air aussi normal que possible, mais chacun de ses gestes trahissait sa nervosité. Les yeux sombres de Phèdre firent plusieurs fois l'aller-retour entre Brianna et la théière, avant de se poser une dernière fois sur l'Américaine. D'abord en plongeant dans ses iris bleus… puis en descendant lentement en direction de son abdomen.

Elle sait…, gémit intérieurement Brianna, cachant sa main droite sous la couverture pour ne pas que Phèdre la voie trembler. Mais alors qu'elle se voyait déjà emprisonnée et condamnée à mort, Bree vit la jeune fille esquisser un sourire triste, si empreint de compassion qu'elle sentit sa gorge se serrer.

« Voulez-vous que je vous fasse préparer un bain chaud, Madame ? »

Le cœur de Brianna sembla exploser dans sa poitrine et ses yeux se remplirent immédiatement de larmes. Cette simple question, sans aucun rapport avec ce qu'il venait de se passer, n'était pas qu'une douce attention à son égard. C'était aussi un serment de garder le silence, un gage de soutien et la promesse d'emporter le secret jusque dans sa tombe. Bree approuva vivement de la tête, se sentant incapable de prononcer le moindre mot, mais Phèdre ne s'en offusqua pas et quitta la pièce sur la pointe des pieds, emmenant avec elle les preuves incriminantes.

~o~

Après plusieurs jours sans incident particulier (et trois nouvelles théières de sauge avalées), Brianna avait senti son état se dégrader petit à petit. D'abord les nausées décuplées, puis de faibles crampes l'avaient saisies au niveau du ventre, accompagnées de très légers saignements. Elle avait plus ou moins réussi à ne rien laisser paraître, jusqu'au moment où Jeremiah et elle, accompagnés du chien, avaient profité d'une courte éclaircie pour aller jouer dans les flaques d'eau. Mais en rentrant pour se changer et malgré l'air vif de l'hiver sensé faire rosir les joues et le nez… elle était livide.

Alors que Phèdre portait Jemmy dans ses bras jusqu'à sa chambre pour ne pas qu'il salisse le sol de ses chaussures couvertes de boue et d'eau, Brianna s'était arrêtée en haut de l'escalier pour reprendre sa respiration après une crampe particulièrement douloureuse. Un peu plus haut dans le couloir, elle entendit la porte du bureau s'ouvrir, puis la voix de son époux et celle d'un autre homme. Précipitamment, elle se redressa pour ne rien montrer de son mal, mais son teint blafard et sa main gauche crispée sur la rampe ne tromperaient personne. Et surtout pas l'œil constamment aux aguets de Stephen Bonnet.

« Une autre soirée aussi fructueuse et nous pourrions tous nous offrir une plantation comme la vôtre… ou une retraite paisible dans les Caraïbes ! », s'esclaffa l'inconnu en quittant le bureau, suivi par Joyeux qui refermait la porte derrière lui. Sa tenue négligée contrastait fortement avec l'allure de bourgeois gentilhomme que se donnaient Bonnet et ses « partenaires » habituels, et si les pensées de Brianna n'avaient pas été aussi monopolisées par la douleur qu'elle ressentait à cet instant, elle l'aurait certainement remarqué. « Qui aurait cru qu'ils soient tous prêts à sortir de telles sommes pour ces-… ? »

« Brianna ? »

La jeune femme prit une grande inspiration et se retourna vers Bonnet et son invité avec un sourire poli, bien que légèrement de guingois. Avant même qu'elle ait pu dire quoi que ce soit, Bonnet s'était précipité sur elle et examinait sa pâleur avec une réelle inquiétude. Le visiteur, quant à lui, s'était arrêté au milieu du couloir et l'observait d'une manière extrêmement dérangeante, sans que Brianna sache vraiment pourquoi son regard lui était si désagréable.

« Est-ce que tout va bien ? », marmonna Bonnet contre sa joue et elle hocha la tête.

« Ce n'est rien… J'étais très fatiguée aussi… pour Jemmy… » La fin de sa phrase se perdit dans un grognement de douleur et elle vit l'expression du pirate passer de l'inquiétude à quelque chose de plus proche de la peur. Avec un sourire faux, il se retourna vers son invité et l'invita d'un geste à descendre les escaliers.

« Monsieur Joyce, ma douce épouse est dans une situation délicate… Si cela ne vous dérange pas, nous pourrions terminer cette conversation un autre jour ? »

L'homme releva le menton, les yeux toujours rivés sur Brianna. « Félicitations. »

Son ton était sans chaleur, sans réelle émotion et il était manifeste qu'il se fichait pas mal de sa grossesse. Et c'est à l'instant même où une nouvelle crampe, plus infâme que toutes les autres, lui déchirait les entrailles que Brianna comprit ce qui la dérangeait chez l'individu. Il ne la regardait pas. Il la détaillait, l'évaluait. Comme on examine un cheval de course avant de l'acheter. Oui, c'était bien cela qui l'avait gênée à la seconde où il avait posé ses petits yeux noirs sur elle. La sensation de n'être que du bétail, une marchandise…

Un nouveau grognement, plus plaintif cette fois, s'échappa de la gorge de Bree et elle ne put s'empêcher de se pencher en avant sous le coup de la douleur. Elle entendit vaguement Joyce prendre congé, puis Bonnet demander à Joyeux de faire venir le médecin de Cross Creek. L'instant d'après il l'emmenait dans leur chambre pour l'étendre sur le lit, aidé de Phèdre qui avait laissé Jeremiah avec un valet chargé de lui faire un brin de toilette avant le dîner. Celle-ci venait de lui retirer ses bottines, ses guêtres et sa jupe, lorsque son regard se posa sur le jupon blanc, dernier rempart avant ses jambes nues. Le linge se colorait peu à peu d'un liquide rouge sombre et Phèdre marqua un temps d'arrêt. Bien qu'elle ait compris à demi-mots ce que Brianna avait fait, en avoir la confirmation visuelle était autre chose et la lèvre inférieure de la servante trembla pendant quelques secondes avant qu'elle ne trouve la force de reprendre ses esprits. Le regard paniqué de Phèdre croisa alors les yeux hagards et fiévreux de Brianna, mais ni l'une ni l'autre ne prononça le moindre mot. Il n'y en avait pas besoin, de toute façon. Si bien que lorsque le dernier occupant de la chambre prit la parole, le bruit surprit tant Phèdre qu'elle en sursauta.

« Par Danu… »

Il m'a percée à jour. Il m'a percée à jour et il va me tuer… Tremblante de froid, de douleur et de terreur, Brianna tourna la tête vers Bonnet mais ne trouva pas sur son visage la fureur à laquelle elle s'attendait. L'Irlandais fixait la tache écarlate avec des yeux ronds et en dehors du sang qui pulsait dans les veines de ses tempes, il demeurait parfaitement immobile, comme si la vision des sous-vêtements souillés de sa femme le plongeait malgré lui dans un terrible souvenir. Lorsque Brianna gémit de nouveau, il sembla cependant sortir de sa transe et battit des paupières plusieurs fois.

« Le médecin ne sera jamais là à temps… », murmura-t-il d'une voix blanche.

Hein ?, pensa Brianna, paniquée, entre deux contractions de son utérus. Je saigne tant que ça ? Au point qu'il pense que je vais y passer ? Tendant le cou, elle jeta un regard en direction de son entrejambe mais la quantité de sang ne lui semblait pas mortelle. A la limite équivalente à des règles abondantes mais rien d'inquiétant pour le moment.

« Cross Creek n'est pas si loin, Monsieur », tempéra Phèdre en rapprochant la bassine d'eau fraîche et une petite serviette, qu'elle trempa dedans pour l'appliquer sur le front de Brianna.

« La dernière fois, elle est morte sous mes yeux… »

A ces mots, aussi bien Phèdre que Brianna le dévisagèrent avec stupeur. La dernière fois que quoi, au juste ? Que tu as épousé une fille de force, que tu l'as séquestrée et fécondée ? Un bref regard en direction de Phèdre indiqua à Brianna que la jeune servante devait se poser exactement la même question, mais (mal- ?)heureusement pour elles, Bonnet jugea utile de leur fournir un peu plus d'explications.

« Une putain enceinte, au port de Charleston… Elle avait le ventre rond comme un boulet de canon. On faisait notre affaire quand elle s'est mise à saigner exactement comme ça. » Il désigna la tache d'un doigt tremblant. « Ça s'est accéléré, ensuite. Elle était morte avant que je finisse de me rhabiller. »

Cette fois, les deux jeunes femmes le fixaient avec horreur et dégoût, tant et si bien que Brianna en avait un instant oublié la douleur qui la transperçait de part en part.

« Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur, vous ne devriez pas dire pareilles ignominies devant Madame ! Et surtout pas maintenant ! », s'écria Phèdre avec une véhémence rare. N'importe quel bourgeois de l'époque se serait offusqué d'être interpellé de la sorte par un employé, a fortiori une descendante d'esclaves, mais Bonnet était tellement dépassé par les événements qu'il ne s'en rendit même pas compte. Il avait reporté son attention sur Brianna, comme pour mesurer l'impact qu'avait eu son anecdote sur elle, et vit celle-ci se crisper à la fois de douleur et d'écœurement.

« Sors. »

« C'était il y a longtemps… », lâcha-t-il avec une grimace, comme si cela rendait la chose moins grave.

« SORS DE CETTE FOUTUE CHAMBRE, STEPHEN ! »

Le pirate sursauta si violemment qu'il ne put s'empêcher de faire un pas en arrière. L'idée de lui rappeler qui donnait les ordres ici lui traversa l'esprit, mais en voyant son teint cireux, ses yeux bleus brillant de larmes et ses poings crispés sur les draps, sans parler de cette maudite tache rouge qui s'agrandissait un peu plus à chaque minute, il sut que ce n'était pas le moment. Il avait merdé. Le regard blessé de Brianna le lui hurlait : il avait encore merdé. Les mâchoires serrées, il avait donc obéi et quitté la pièce aussi vite que ses jambes le lui permettaient.

~o~

Un certain Dr. Kent était enfin arrivé, quatre heures plus tard et – malgré les protestations de Bonnet – s'était enfermé dans la chambre avec Brianna et Phèdre, le laissant derrière la porte comme un vulgaire chien errant. Il avait d'abord examiné Brianna, puis les draps contenant les vestiges de sa grossesse, avant d'ordonner à la servante de s'en débarrasser au plus vite et de les remplacer par des propres, plusieurs fois par jour. Il avait parlé longtemps, lentement, d'une voix calme et grave comme s'il souhaitait éviter de brusquer sa patiente en lui annonçant la « mauvaise » nouvelle.

Brianna l'avait d'abord écouté d'une oreille distraite, ne retenant que l'instant où il avait confirmé l'expulsion de l'embryon – le faux-germe, comme il l'appelait – avant de s'enfermer dans un mutisme complet, les yeux rivés sur la lune brillante et ronde que l'on apercevait par la fenêtre. Le médecin avait poussé un long soupir, puis quitté son chevet pour rejoindre Bonnet dans le couloir, au moment où Phèdre revenait avec une coupe fumante remplie d'un liquide ambré, qu'elle invita la jeune femme à venir boire près de la fenêtre le temps qu'elle change les draps. L'odeur du rhum chaud, du miel et de la cannelle envahit aussitôt la pièce et Brianna imagina presque sa mère croiser les bras et secouer la tête, comme elle le faisait à chaque fois que Jamie « soignait » ses grippes et autres maux de l'hiver à grands coups de whisky chaud dans le gosier. En d'autres circonstances, elle aurait décliné mais après cette soirée cauchemardesque, la douce tiédeur de l'alcool et du miel lui apporta plus de réconfort qu'elle n'aurait voulu l'admettre.

Dans le couloir, le médecin faisait son rapport à Bonnet d'une voix neutre et Brianna étouffa un soupir de soulagement lorsque les mots « fausse couche » furent prononcés. Ainsi donc, son geste était passé inaperçu et personne ne la soupçonnait d'avoir provoqué les saignements. La main fraîche de Phèdre se posa brièvement sur son épaule et la jeune servante esquissa un sourire triste mais encourageant avant d'achever de réarranger les oreillers. Toutes ces attentions faisaient progressivement monter les larmes aux yeux de Brianna et elle eut soudain l'envie irrépressible de se retrouver seule. Complètement seule.

Reposant la coupe presque vide sur le guéridon, elle s'allongea entre les draps frais et s'emmitoufla dans l'épais édredon que Phèdre avait disposé par-dessus. Des couches de linge supplémentaires avaient été disposées au milieu du matelas et elle s'efforça de placer son bassin dessus afin de préserver la literie. Phèdre souffla les bougies – à l'exception d'une sur sa table de chevet – et quitta la pièce à pas de loup, laissant la porte de la chambre entrouverte après son passage. Bree ne savait si c'était l'angoisse, la perte de sang ou les draps neufs qui peinaient à se réchauffer autour d'elle, mais elle grelottait. Tout son corps tremblait et elle se recroquevilla, resserrant l'édredon autour d'elle.

« …c'est un phénomène assez courant. Et quand je dis 'courant', je parle de deux à trois grossesses sur dix. Les femmes sont plus fragiles que nous le sommes, Monsieur Bonnet, et elles le sont plus encore une fois fécondées. Un coup de chaud, un coup de froid, la malnutrition, une émotion violente… les causes d'une fausse couche sont diverses et variées, surtout ici dans les terres où la vie est rude. Mes confrères des villes vous diraient que le simple fait pour une femme d'avoir peur de la grossesse peut y mettre un terme, mais je ne suis pas de cet avis. Les causes que j'ai observées durant mes années de pratique sont le plus souvent physiques et environnementales. »

Je t'en foutrais de la fragilité…, gronda Brianna en disparaissant un peu plus sous l'édredon. Mais l'épais cocon de tissu et de plumes qu'elle tentait de se confectionner ne suffisait pas à bloquer la voix grave du médecin et elle en était à envisager de se boucher les oreilles, lorsqu'il reprit la parole.

« Je ne serais pas trop inquiet à votre place, Monsieur Bonnet. Vous avez déjà un fils en parfaite santé et malgré son état actuel, j'ai de bonnes raisons de croire que votre épouse l'est aussi. Quelques semaines de repos et tout rentrera dans l'ordre. N'hésitez pas à… la solliciter. Ne la laissez pas s'enfermer dans un deuil inutile. Les femmes qui ont déjà plusieurs enfants ont l'habitude des fausses couches, mais les plus jeunes qui ont moins d'expérience peuvent se laisser aller à la mélancolie. Elles ont l'impression d'avoir échoué dans leur fonction première, qui est de donner des enfants à leur époux. Montrez-lui que vous n'êtes pas déçu, continuez de l'honorer régulièrement et… vous serez très certainement à nouveau un père comblé avant Noël prochain. »

Brianna porta une main tremblante à sa bouche, nauséeuse. Outre le paternalisme absolument écœurant du discours de Kent, celui-ci avait soulevé un point auquel elle n'avait même pas pensé tant elle avait été concentrée sur un autre aspect du problème. Elle s'était certes débarrassée de cet embryon-là… mais dès le retour de son cycle normal, tout recommencerait. Les nuits passées à sentir Bonnet aller et venir en elle, à « l'honorer » comme disait cet imbécile, les calculs hasardeux pour éviter les jours fatidiques, l'angoisse du moindre jour de retard… Combien de fois allait-elle encore subir cela ? Combien de journées de douleur, combien de litres de tisane de sauge avalés, combien de larmes versées, combien, combien, combien-

Et tout ça à cause de lui

Non.

Tout ça à cause de moi.

Brianna étouffa un gémissement, tandis que son cerveau faisait l'inventaire de toutes les mauvaises décisions qu'elle avait prises et qui l'avaient menée à cet instant précis, dans cette chambre et dans cet état. Prendre une chambre à la Willow Tree Tavern. Se disputer avec Roger au lieu de réagir comme une adulte. Accepter de suivre Bonnet dans la pièce du fond…

Aller lui rendre visite dans cette foutue prison.

Enfouissant ses ongles dans sa chevelure, elle agrippa son crâne et se recroquevilla toujours plus en position fœtale, tandis que des sanglots commençaient peu à peu à agiter son dos.

Lui dire que Jeremiah était son fils. Avoir bêtement cru que c'était une putain de bonne idée.

Sa mâchoire commençait à la faire souffrir à force de serrer les dents, mais elle ignora la douleur – qui était toujours plus insignifiante que la détresse dans laquelle elle se trouvait en cet instant.

Ne pas avoir fui quand j'en avais encore l'occasion. Avoir cru que je pouvais gagner ce foutu procès.

Un gémissement s'échappa de sa gorge et les premières larmes se mirent à rouler sur ses joues.

Ne pas avoir abandonné Jeremiah comme le voulait Rog-

Stop. Non. Tout mais pas ça. Elle pouvait se blâmer de beaucoup de choses, mais cette décision-là était la seule qu'elle savait bonne. Jeremiah était son petit, sa chair, son sang…

Tout comme la chair et le sang que Phèdre vient d'envoyer au lavoir ?

La respiration de Brianna devint saccadée et elle ne réalisa qu'elle était en pleine crise d'angoisse que lorsqu'il fut bien trop tard pour l'arrêter. Dans sa tête, la petite voix jusque-là accusatrice, était devenue grinçante.

Tu aurais pu tenter de fuir. Tu aurais pu tenter de tuer Stephen dans son sommeil. Tu aurais pu te refuser à lui. Au lieu de cela, tu as joué la comédie. Tu l'as laissé te prendre… parfois plusieurs fois par mois… A ce stade, ça ne s'appelle plus prendre des mauvaises décisions, mais être parfaitement stupide !

Pourtant, ces décisions, elle les avait prises en son âme et conscience. Pour survivre. Pour ne pas perdre Jeremiah. Parce qu'elle avait peur de ce qui pouvait arriver si elle ne jouait pas le jeu malsain de Bonnet. Toutes ces raisons, elle les connaissait par cœur et se les répétait souvent pour se rassurer, mais maintenant qu'elle en avait le plus besoin, aucune ne lui venait à l'esprit. Le vent de la culpabilité faisait un tel vacarme dans sa tête, que la seule chose qui la ramena à la réalité fut un craquement assourdissant dans son dos. Quelque part entre la liste de ses erreurs et le moment où elle avait conclu à son imbécilité, le médecin avait pris congé et Bonnet avait pénétré dans la pièce. Comme par magie, les voix accablantes se turent et le cerveau de la jeune femme devint soudain aussi vide et silencieux qu'un trou noir. Tout son être n'était plus concentré que sur deux choses : la présence de Stephen dans son dos et comment ne pas exploser littéralement de colère à son contact.

Des doigts effleurèrent son épaule et elle glissa vivement vers l'avant de quelques centimètres pour rester hors d'atteinte. Dieu seul savait qu'il ne fallait pas qu'il la touche, où elle pourrait se laisser aller à des gestes qui lui vaudraient ni plus ni moins qu'un aller simple pour Fraser's Ridge. Ou la tombe.

« Brianna », murmura-t-il avec une certaine prudence. Sentait-il sa colère ? Sentait-il qu'elle était dirigée contre lui ? Ou pensait-il simplement qu'elle pleurait l'enfant qu'elle venait de perdre ? Avait-il seulement assez d'empathie pour l'un ou l'autre, d'ailleurs ?

« Laisse-moi. »

Il y eut un soupir et la main de Bonnet devint plus insistante, l'invitant à se retourner et à lui faire face. D'un geste brusque, Bree sortit un bras de sous l'édredon et dégagea les doigts de Bonnet d'une tape sèche. Même sans la voir, Brianna se représentait parfaitement l'expression agacée qu'il devait arborer à cet instant et bien qu'elle espère le contraire, elle savait qu'il n'en resterait pas là.

« Bria- »

« Va te faire foutre. »

Cette fois, c'était sorti tout seul. Encore une chose qu'elle ajouterait certainement à sa longue liste de décisions merdiques, mais elle était bien trop bouleversée et angoissée pour s'en soucier. Si bien que lorsque les bras de Bonnet la forcèrent à se retourner vers lui, toute la haine et la culpabilité qui l'avaient submergée au cours des dernières minutes se déversèrent sur lui en une pluie de coups de poings et de gifles. Les bras et les mains de Brianna s'agitaient dans tous les sens, frappant, griffant, tirant, déchirant tout ce qui était à leur portée. Pendant quelques dizaines de secondes, Bonnet resta étrangement immobile, comme s'il acceptait de la laisser se décharger de ses émotions. Mais après une rencontre particulièrement douloureuse entre son menton et les phalanges de Brianna, le manège l'agaça et il commença à parer les coups tout en cherchant à immobiliser les poignets de la jeune femme.

Une brève lutte désordonnée s'ensuivit, ponctuée de grognements furieux, jusqu'à ce qu'il parvienne à lui replier les bras contre la poitrine avant de l'étreindre de toutes ses forces. Limitée dans ses mouvements, Brianna étouffa un cri de rage et se tortilla pour essayer de lui échapper, mais il tenait bon. Elle l'avait appris à ses dépens quatre années plus tôt : il était bien trop fort pour qu'elle espère se libérer. Lorsque l'étau de ses bras se refermait sur elle, rien ne pouvait plus le desserrer.

Elle frémit lorsque l'une des mains de Bonnet glissa le long de son dos pour s'enfoncer dans ses cheveux roux, tandis que l'autre entourait sa taille un peu moins durement que précédemment. Il ne semblait ni sur le point de la tuer, ni de la punir, ni vouloir obtenir une quelconque faveur sexuelle… Alors à quoi rimait cette mascarade ? La réponse lui vint lorsqu'il enfouit son visage dans le creux de son cou. Aucun geste déplacé, aucun mot prononcé. Une simple étreinte qu'il voulait certainement réconfortante, mais qui eut l'effet inverse. De quel droit osait-il la consoler, lui qui était seul responsable de son malheur ? Comment pouvait-il la câliner de la sorte, comme on rassure un enfant après un cauchemar, alors même qu'il était l'unique raison pour laquelle le cauchemar se poursuivrait jour après jour, encore et encore ?

« Lâche-moi ! »

« Non. »

Il avait prononcé le mot dans le plus grand calme, presque avec douceur, ravivant les braises de la rage de Brianna qui recommença à gigoter pour se libérer.

« Je refuse… C'est non… Lâche-moi ! »

Il était hors de question qu'il joue les maris aimants en cet instant précis. Pas alors que tout, absolument tout ce qu'il lui était arrivé de mal ces quatre dernières années, était de sa faute. Y compris ce qu'il venait de se passer ce soir. Mais comme à son habitude, Stephen Bonnet n'entendait pas le mot « non » et il la serra un peu plus fort contre lui, comme s'il tentait de fusionner leurs deux corps. Il ne s'écarta pas quand Brianna parvint à libérer un de ses bras, ni quand elle se mit à le marteler de coups avec. Il ne bougea pas non plus lorsqu'elle se mit à hurler que tout était de sa faute, ni lorsqu'elle planta ses ongles dans la manche de sa blouse, griffant jusqu'à entamer la peau.

L'immobilité de l'homme la décontenançait presque autant qu'elle l'énervait. A choisir, elle aurait presque préféré qu'il la frappe, histoire de pouvoir le blâmer entièrement pour la douleur qu'elle ressentait – et ne plus se blâmer elle-même de l'avoir causée. Mais plus encore que de l'énervement, c'était la honte qui la rongeait. La honte de sentir que, peu à peu, la chaleur et la puissance des bras de Bonnet autour d'elle l'apaisaient, faisant retomber la pression et monter les larmes.

« Tout est de ta faute… », gémit-elle une dernière fois, les ongles labourant toujours le bras du pirate, mais à un rythme moins frénétique. Avant de s'y agripper désespérément.

Et d'éclater en sanglots.

oOoOoOoOoOoOoOo

Et voilà c'est terminé pour aujourd'hui ! Un chapitre qui commençait tout en douceur pour se finir dans le désespoir le plus total… Une chose est restée constante, cependant, l'avez-vous remarquée ? Cette grossesse semblait beaucoup plaire à Stephen, qui s'est montré bien plus attentionné qu'à son habitude, même après le drame… Et si ça continuait ? Soyons fou, imaginons-le juste une seconde… Imaginez à quel point cela mettrait encore plus la confusion dans le cerveau déjà exténué de Brianna… héhé

Vous avez également fait la connaissance de Mr. Joyce. A votre avis, à quel type de commerce se livre-t-il ? Des idées ?

J'espère que ce chapitre vous aura plu. Les adeptes du toxique ont dû se régaler ahah ! N'hésitez pas à laisser un petit commentaire si vous passez par ici, je me fais toujours un plaisir de les lire et d'y répondre ! Le prochain chapitre sortira le dimanche 3 juillet. D'ici là je vous fais de gros bisous et vous souhaite un bon début d'été !

Xérès