Tu m'apprendras…?

Bonjour, bonjour et bon début de vacances d'été à tous ! Souvenez-vous, il y a trois semaines, Brianna venait d'avorter de son enfant (un acte qui malheureusement n'est toujours pas un droit pleinement garanti en 2022…). Bonnet s'est avéré un soutien moral précieux, pas toujours subtil, mais malgré tout présent et cet événement pourrait avoir un effet apaisant sur leurs relations… Jusqu'à ce qu'il trouve encore le moyen de tout gâcher, ahahah. J'ai offert ce chapitre il y a 15 jours à mon amie Bianca pour son anniversaire, et laissez-moi vous dire qu'elle l'a adoré (il s'y passe un sacré nombre de trucs) alors je vous souhaite une bonne lecture et j'ai hâte de lire vos avis !

Merci à tous d'avoir lu le chapitre 12 et merci à Hikaru Chesire, SarahMattMello2, Macki, Ambrouille et Wizzette pour leurs reviews !

RAR :

Hikaru Chesire : ce chapitre a en effet provoqué quelques angoisses chez certaines personnes, mais c'était l'effet voulu ! Et crois-moi, elle va sombrer encore plus bas d'ici quelques chapitres. Mais ce n'est qu'en touchant le fond qu'on peut vraiment se relever, pas vrai ? :p Merci pour ta review !

SarahMattMello2 : En effet, être coincée avec Stephen 24h/24 ne fait pas franchement du bien au jugement de Bree et on peut dire que ça ne va pas s'arranger. Qu'elle le veuille ou non, ce huis clos fait de lui et Jeremiah son univers, la seule chose qui existe pour elle… et quand elle va sortir (comme ce sera le cas dans ce chapitre et le suivant), le monde extérieur pourrait lui paraître bien pire… et ça non plus ça ne va pas aider ! Bonne lecture !

Macki : oh wow, tu t'es attaquée à The Rise and Fall et Ennemi(s) Intime(s) ! J'espère que l'histoire t'aura plue! Ennemi(s) Intime(s) est assez spéciale, l'univers est totalement original par rapport à l'univers de départ et ça peut ne pas plaire à tout le monde ! ^^ J'espère que ce nouveau chapitre te plaira et merci pour ta review !

Ambrouille : marchand d'esclaves… hummmm….. tu chauffes, ahah. Mais pas question de vendre Brianna, Stephen ne laisserait jamais un seul homme la toucher ahah (en cela, il est moins bête que dans la série ahahah). Stephen a beau être un homme de nature violente et égoïste, la « fausse-couche » l'a perturbé, pour de vrai. Sait-il mettre des mots sur ses sentiments ? Peut-être que oui, ou peut-être que non… Brianna le découvrira d'ici un chapitre…hehehe. Merci pour ta review ! J'ai hâte de savoir ce que tu penses de ce chapitre, il est plutôt fun et très informatif…. Hihi

oOo

13. It's The Most Wonderful Time Of The Year

24 décembre 1773.

« Je vais faire envoyer un message à Tryon pour lui dire que nous ne viendrons pas. »

Brianna ferma les yeux, prit une longue – très longue – inspiration et se passa une main fatiguée sur le visage, tandis que Bonnet achevait de s'habiller. Le jour n'était pas encore levé en cette veille de Noël, mais il avait déjà commencé à l'énerver. Un seul regard à son réveil lui avait suffi pour juger arbitrairement qu'elle n'était pas en état de voyager, alors même qu'elle mourait d'envie de quitter ce lit et cette chambre pour la première fois en une semaine.

« Tu as dit toi-même que tu étais obligé d'aller à ce dîner… », commença-t-elle avec lassitude. Il s'apprêtait à rétorquer, mais elle ne lui en laissa pas le temps. « Et crois-le ou non, j'ai très envie d'y aller. »

« Je n'en crois pas un mot. » D'un coup d'épaule, il ajusta son gilet, puis enfila sa veste et la vit rouler des yeux dans le reflet du miroir de la coiffeuse. « New Bern est à six heures d'ici. Nous passerions la journée sur la route, et n'aurions ensuite que peu de temps pour nous changer avant d'aller dîner. Sans parler du fait que la soirée risque de s'éterniser. Tu n'es pas en état de- »

« Je suis parfaitement en état de rester assise six heures dans une calèche, puis six heures de plus à table. »

« Tu es pâle comme une morte… »

« N'importe qui serait blanc comme un linge après une semaine entière enfermé dans la même pièce. J'ai besoin d'air ! »

« Ouvre la fenêtre. »

Visiblement très fier de sa plaisanterie, Stephen esquissa un sourire narquois, mais ne reçut qu'un regard glacial en retour et se renfrogna. Il vit Brianna repousser les couvertures et se lever, puis traverser la pièce jusqu'à lui.

« J'ai besoin de sortir d'ici et de me changer les idées… Je n'en peux plus d'être alitée. Je me sens assez reposée à présent. »

Le silence retomba dans la pièce et elle sentit les iris verts de Stephen l'analyser. Depuis sa crise de nerfs, la nuit de sa fausse couche, ils avaient tous deux laissé tomber leurs masques et n'avaient pas vraiment pris la peine de les renfiler dans l'intimité de leur chambre. Les rares discussions avaient été houleuses, quelques insultes avaient fusé du côté de Brianna, mais chaque soirée s'était terminée de la même manière qu'après le départ du médecin. Elle en avait détesté chaque minute, écœurée par les caresses du pirate, par sa chaleur et son odeur de tabac omniprésentes. Plus elle lui vomissait sa haine au visage, frappant et griffant tout ce qu'elle pouvait, plus il redoublait de douceur. Epuisée et frustrée de ne pas trouver en lui le moindre reflet de la colère et de la culpabilité qu'elle éprouvait, elle finissait par lâcher prise et se laisser cajoler jusqu'à ce que le sommeil la cueille. Il y avait eu néanmoins un point positif à cette trêve : les échanges avaient été authentiques. Violents, frustrants… mais sans faux-semblants. Et elle ne pouvait s'empêcher de redouter le moment où il lui faudrait devenir à nouveau la parfaite Mme Bonnet.

« Même pour dîner avec Lord Tryon ? », fit l'Irlandais avec un sourire narquois.

« Je dînerais avec le diable en personne, rien que pour le plaisir de quitter cette pièce et de voir d'autres personnes que toi, Phèdre et Joyeux… » Elle réalisa soudain qu'elle avait été un peu trop sincère en voyant les sourcils de Stephen s'élever sur son front.

« Joyeux ? »

Embarrassée, Brianna rosit, ne sachant pas quoi répondre mais la porte qui s'ouvrit toute grande la tira de ce mauvais pas et elle fut bientôt assaillie par un Jeremiah survolté, qui se jeta dans ses jambes.

« Maman ! T'es guérie ! »

Se penchant vers le sol pour le soulever et l'étreindre de toutes ses forces, Brianna se fendit d'un large sourire avant de couvrir de baisers chaque centimètre du crâne de son fils. Ils l'avaient tenu éloigné durant toute la semaine, prétextant qu'elle était malade, afin qu'il la laisse se reposer et ne risque pas de voir la moindre goutte de sang sur un linge ou un jupon souillé.

« Eh oui, je suis en pleine forme… et affamée. Je prendrais bien un bout de petit garçon… », grogna-t-elle en faisant mine de dévorer le bras de Jeremiah, qui éclata d'un rire strident.

Bonnet, quant à lui, s'était figé et regardait fixement Joyeux, qui venait d'apparaître sur le seuil de la chambre. Il cligna des paupières plusieurs fois, analysa le visage grognon de son homme de main puis coula un regard en direction de Brianna, avec une expression moqueuse. Les joues de la jeune femme s'empourprèrent de plus belle, lui donnant la confirmation qu'il attendait.

« Faut-il faire atteler les chevaux, Monsieur ? », demanda Joyeux, ignorant superbement Brianna et son fils. Ou peut-être savait-il qu'il perdrait un œil s'il avait le malheur de le poser sur elle tant qu'elle ne portait qu'une simple chemise de nuit.

« Oui, nous irons finalement comme prévu à New Bern aujourd'hui… Monsieur Hennessy », ajouta Bonnet en insistant lourdement sur le nom de l'homme. Celui-ci le dévisagea avec surprise, peu habitué à ce que son patron s'adresse à lui de la sorte, mais il ne releva pas. Brianna, en revanche, avait bien compris le message. Joyeux-Hennessy hocha solennellement la tête avec un grognement et disparut dans le couloir, tandis que Stephen laissait échapper un rire goguenard en comprenant l'origine du surnom. Dans les bras de Bree, Jeremiah s'était quant à lui mis en tête de lui raconter l'intégralité de sa semaine, et ce en un temps record.

« … Phèd' a fait une tarte et avec Papa on est allés à C'oss C'eek, on a vu des chevaux et des moutons et des chèvres. Blue a couru après une poule et le Monsieur qu'avait la poule il était pas content mais nous on a bien rigolé… »

« La poule est indemne, je tiens à le préciser… », intervint Bonnet en levant l'index à l'attention de Brianna.

« …et hier j'ai joué avec Papa à la bataille de pouces, il est nuuuul, il perd tout le temps. Et la nuit, comme tu étais malade, j'ai dit à Phèd' que je ferais pas de cauchemar pour pas crier ! »

« Et alors, tu n'en as pas fait ? », s'enquit Brianna, tout en continuant de le câliner.

« Si… » Le garçonnet fit la moue, avant d'ajouter avec une pointe de fierté : « Mais j'ai pas pleuré ! Et me suis rendormi tout seul ! »

« Ça, c'est courageux ! Je connais des garçons bien plus grands et plus âgés que toi, qui font moins les fiers quand ils font des cauchemars… »

La pique était gratuite et elle vit Bonnet plisser les yeux, manifestement vexé. « Et si on laissait Maman se préparer… ? », grommela-t-il en faisant signe à Jeremiah de le suivre dans le couloir. Brianna tenta aussitôt de serrer un peu plus fort les bras pour garder son fils avec elle, mais l'enfant se mit à gigoter pour qu'elle le pose – ce qu'elle fit, à contrecœur. Pire encore, il fila tout droit dans les jambes de Stephen.

Si l'enfant s'était très vite attaché à lui (certainement en raison du contraste saisissant entre l'affection que Bonnet lui portait par rapport à Roger), cette semaine loin d'elle avait encore plus resserré les liens que l'Irlandais tissait minutieusement avec Jemmy depuis le premier jour. Au point que lorsqu'ils furent prêts à partir, deux heures plus tard, ce ne fut pas sur les genoux de Brianna que Jeremiah grimpa spontanément mais sur ceux de son père, bien décidé à l'humilier encore à la bataille de pouces. Bonnet faisait exprès de placer son doigt de manière à ce que la minuscule main de l'enfant puisse le capturer, mais Jeremiah n'y voyait que du feu et hurlait de rire à chaque fois qu'il remportait une partie. Très vite, cependant, le rythme régulier des chevaux foulant la terre et les vibrations de la calèche eurent raison de son excitation et il s'endormit, suçotant son pouce victorieux, le poing serré autour de son foulard.

Brianna ne pouvait s'empêcher de l'observer d'un air sombre. Le corps contre lequel son fils était lové n'était pas le sien. Le doudou qu'il serrait entre ses doigts non plus. Il n'avait plus mentionné Roger depuis des semaines. Il lui arrivait encore de réclamer sa mamie ou son papi, mais pour encore combien de temps ? Empêcher Bonnet de lui faire de nouveaux enfants était une chose, mais elle ne pourrait pas empêcher le temps et les habitudes de faire leur travail dans l'esprit et les souvenirs de Jemmy. Petit à petit, il oublierait ce qui avait fait sa vie jusque-là, sa vraie famille, sa vraie maison… Et Bonnet se glisserait dans chaque parcelle de mémoire libérée, écrasant et effaçant tout le reste. Même sans en avoir l'intention.

« J'étais là, tu sais… »

Brianna sursauta, brusquement tirée de ses pensées. Sur la banquette en face d'elle, Bonnet avait baissé les yeux sur le corps endormi de Jeremiah sans réellement le regarder, comme s'il était plutôt plongé dans ses souvenirs.

« Quand ça ? », demanda-t-elle avec un léger froncement de sourcils.

« Quand Jeremiah est né. »

Le cœur de Brianna fit un bond dans sa poitrine et son cerveau se mit aussitôt à fouiller dans sa mémoire à la recherche d'une quelconque trace de la présence de Bonnet à River Run en ce quatre mai fatidique, trois ans et demi plus tôt. Mais rien.

« Tu n'en savais rien, mais j'étais là. » Devant l'air interrogateur de la jeune femme, il reprit : « Après mon évasion, j'ai fait profil bas. Je me suis éloigné des ports et des manteaux rouges. J'ai retrouvé ta trace, pris un emploi sur un chantier non loin d'ici… De temps en temps, il m'arrivait de marcher jusqu'à la plantation pour voir si le bébé était né. Et un jour, je t'ai entendue hurler. »

Brianna déglutit. L'idée qu'il l'ait observée de loin, tapi dans l'ombre sans qu'elle n'en sache rien et pendant peut-être plusieurs semaines, lui glaçait les sangs mais pas seulement… Une foule de questions se pressait contre ses lèvres, mais elle se retint de les poser. Les moments où Bonnet se confiait réellement étaient rares. Elle ne voulait pas risquer de passer à côté d'une information utile, et le laissa donc continuer.

« … Des heures durant. Par Danu, j'ai vraiment cru que tu allais y rester… », fit-il avec un rire nerveux. « Et puis un des valets est sorti annoncer la bonne nouvelle aux palefreniers. 'C'est un garçon', qu'il a dit. L'un des gars a demandé si tu te portais bien. J'ai attendu la réponse et je suis parti. A ce moment-là, je n'avais guère voulu en savoir plus. J'avais un fils. Ce fils avait une mère en vie et un véritable palais en guise de maison. Des serviteurs, de l'argent, une famille qui s'assurerait qu'il mange à sa faim et reçoive une bonne éducation. Je ne voyais pas vraiment ce que je pourrais lui apporter… »

Le silence retomba dans la calèche, mais l'une des phrases de Bonnet ne cessait de tourner en boucle dans la tête de Brianna. A ce moment-là, je n'avais guère voulu en savoir plus

« Qu'est-ce qui a changé ? », demanda-t-elle assez abruptement. « Pourquoi est-ce que cela a cessé de te suffire ? »

Le sourire de Bonnet disparut et il s'assombrit. « Après quelques mois en mer, j'ai appris que tu étais partie vivre au milieu des bois… » Il grimaça. « Et que tu avais épousé cet imbécile de McKenzie. Ce n'était pas la vie que je souhaitais pour notre fils. »

« Personne ne t'avait vraiment demandé ton avis. »

« Justement. » La réponse avait été sèche, un peu trop certainement et il se reprit, avec plus de douceur. « Je me suis souvent demandé ce qu'il se serait passé si j'étais entré, ce jour-là… Si je n'étais pas parti... »

« Ulysse aurait probablement lâché les chiens. Et on aurait été débarrassés… », railla Brianna. Contre toute attente, Stephen esquissa un sourire et hocha la tête.

« Probablement. »

Incapable de mettre des mots sur les émotions qu'elle ressentait en cet instant, Brianna avait choisi l'ironie comme porte de sortie mais cela n'arrangeait en rien le trouble que déclenchaient en elle les paroles de son mari. Savoir qu'il l'avait littéralement stalkée pendant des mois, s'enquérant de tous ses faits et gestes, l'observant à la dérobée, était terrifiant. Mais elle ne pouvait s'empêcher de faire la comparaison avec Roger qui lui, l'avait abandonnée, rejetée (même en la sachant enceinte), avant de priver Jeremiah d'amour paternel au point que celui-ci se jette dans les bras du premier inconnu qui lui montre un tant soit peu d'affection et le couvre de cadeaux. Son désarroi devait se lire sur son visage, car elle vit Bonnet froncer les sourcils.

« Qu'y a-t-il ? »

Brianna se mordit la lèvre, ne sachant pas vraiment expliquer le désordre qui régnait dans sa tête et dans son cœur. Elle envisagea un instant de mentir, de lui dire ce qu'il avait certainement le plus envie d'entendre : qu'elle l'aurait accueilli à bras ouverts, ou fui avec lui et Jeremiah sur son bateau, pour peu à peu succomber à son charme et vivre heureux à tout jamais. Mais elle savait d'ores et déjà qu'il ne la croirait pas et qu'elle serait de toute façon incapable de dire un aussi gros mensonge sans que son nez s'allonge façon Pinocchio. Et puis n'avaient-ils pas cessé leur comédie depuis maintenant une semaine ? Autant être directe tant qu'il le tolérait encore…

« Je ne pense pas… que j'aurais voulu te savoir en vie, le jour de sa naissance. Encore moins te voir. J'aurais été terrifiée et cela n'aurait pas été bon pour moi, ni pour Jeremiah. » Elle le vit serrer les dents, acceptant la vérité sans broncher. Dans sa résignation, il ne s'attendait même pas à ce qu'elle ajoute quoi que ce soit d'autre, si bien qu'il sembla étonné lorsqu'elle ajouta dans un murmure : « Mais aujourd'hui, d'une certaine manière… je suis soulagée de savoir que je n'étais pas complètement seule ce jour-là. Puisque tu étais là. »

Il n'en fallut pas plus à Bonnet pour se fendre d'un sourire prétentieux et de se pencher légèrement en avant, tout en maintenant fermement Jeremiah d'une main. « Contrairement à MacKenzie ? »

Bree se renfrogna. Il lui en coûtait de l'admettre, mais si Bonnet lui avait réellement filé le train dans les semaines qui avaient précédé son accouchement, alors il savait pertinemment que Roger n'avait pas daigné pointer le bout de son nez. « En effet », maugréa-t-elle du bout des lèvres, avant de lever les yeux au ciel devant l'air réjoui de son époux.

« Je suis un meilleur père que lui. »

Ce n'était pas une question, plutôt une affirmation et objectivement, Brianna ne pouvait pas lui donner tort. Bien qu'il lui ait fait personnellement subir les pires horreurs, Bonnet n'avait jamais eu le moindre mot ou geste déplacé à l'égard de Jeremiah. Il avait satisfait le moindre désir de l'enfant sitôt qu'il l'avait eu en sa possession, l'avait gâté, choyé, joué avec lui et son chiot… On ne pouvait pas en dire autant de Roger.

« Peut-être bien, oui », soupira Brianna, s'avouant vaincue sur ce point.

« Et un meilleur homme. »

« N'exagère pas. »

« Un meilleur amant, alors ? »

Cette fois, Bree laissa carrément échapper un éclat de rire moqueur, qui ne plut pas du tout à l'Irlandais et la situation aurait probablement pu s'envenimer sans la présence de Jeremiah dans ses bras. Elle avait touché un point sensible, peut-être pouvait-elle l'exploiter pour arranger ses conditions de vie tant qu'il n'osait pas répliquer de peur de réveiller l'enfant.

« Il serait pourtant simple de t'améliorer en tant qu'homme… et en tant qu'époux. » Il ne répondit pas mais elle sut à son regard qu'elle avait capté son attention, comme à chaque fois qu'elle jouait les professeurs de bonnes manières. « Il te suffirait de me respecter. De ne pas insister quand je dis non. De ne pas utiliser la force pour me faire taire ou me soumettre à ta volonté. D'être attentionné, compréhensif et- »

« Ennuyeux », acheva-t-il avec un grognement.

« Avoir du respect pour son épouse n'est pas être ennuyeux… »

« Allons, mon cœur, je sais que tu aimes bien être un peu malmenée… comme toutes les femmes. »

« Non, je n'aime pas ça. Et tu ne devrais pas aimer cela non plus. »

Bonnet se tassa légèrement sur son siège, ennuyé à l'idée – certainement trop progressiste à ses yeux – de tenir compte de l'opinion et des refus de son épouse. Comme plus aucun des deux ne parlait, Brianna se cala contre la portière et s'autorisa à respirer un peu plus librement. Si par miracle, Stephen acceptait ses revendications, sa vie à River Run deviendrait nettement plus facile à gérer. Tout comme le risque de grossesse non désirée…

« Et quand tu dis non, alors que je sens que ton corps dit- ? »

« Quand je dis non, c'est non. » Bon sang, qu'il est pénible…, ajouta intérieurement la jeune femme.

« D'accord. »

« Bien. » Brianna souffla bruyamment. Maintenant qu'elle avait fait passer le message, elle avait hâte qu'ils changent de sujet ou qu'ils se taisent, tout simplement. Et pour lui signifier que la discussion était close, elle détourna ostensiblement le regard vers le paysage qui défilait à travers la petite fenêtre. Mais Stephen Bonnet n'était pas du genre à abandonner la partie sans ramasser quelques piécettes.

« Mais ce ne sera pas toujours 'non', n'est-ce pas ? »

Très franchement, je commence à l'envisager. « Non, pas toujours », répondit-elle avec agacement.

« A quelle fréquence à peu près… ? »

Brianna se pinça l'arête du nez et prit une longue inspiration. Le trajet jusqu'à New Bern promettait d'être long.

~o~

La demeure de Lord et Lady Tryon était un vaste palais de briques rouges, entouré d'un immense jardin à la française de plus de six hectares conçu par Claude Sauthier, un paysagiste strasbourgeois que le gouverneur avait mandaté pour réaliser tous les jardins de la ville de New Bern et qui l'accompagnait dans tous ses déplacements. Ce dernier s'était précipité sur Bonnet pour le saluer dès leur arrivée dans le hall d'entrée et Brianna avait aussitôt reconnu le Français collant et bedonnant qui lui avait fait un baise-main lors de leur réception à River Run, et qu'ils avaient à nouveau croisé à Wilmington lors de leur dernière sortie.

« Ah, et voilà le clou du spectacle ! », fit la voix de William Tryon depuis l'entrée de la salle de réception. Le gouverneur s'avança, une coupe de champagne à la main et fit signe à l'un des valets de pied d'en apporter deux pour ses nouveaux convives.

« Vous parlez de moi ou de ma femme ? », rétorqua Stephen en passant une main dans le dos de Brianna. Le regard de Tryon se porta aussitôt sur la robe de velours bleu et les saphirs qui brillaient dans son décolleté, et un sourire moqueur se dessina sur ses lèvres.

« Pour le bien de notre amitié, je ne répondrai pas à cette question… » Saisissant la main de la jeune femme, il la porta brièvement à sa bouche. « Ma chère, vous semblez resplendir un peu plus à chacune de nos rencontres. L'air de River Run vous sied à merveille… »

Brianna se raidit et sentit nettement les doigts de Bonnet s'enfoncer dans son dos à travers les épaisses couches de tissu. Peu avant leur arrivée chez le gouverneur, Stephen lui avait avoué qu'il avait apprécié – 'dans une certaine limite', selon ses propres mots – la sincérité de leurs échanges au cours des derniers jours, mais pas ce soir. Aucun écart ne serait toléré en présence de tout le gratin de Caroline du Nord.

« Ou peut-être est-ce simplement le plaisir incommensurable de me trouver en votre compagnie, Gouverneur », grinça-t-elle avec un sourire faux et une légère révérence. A sa gauche, Bonnet plissa les yeux et lui jeta un regard d'avertissement qu'elle ignora, mais Tryon gloussa. Il n'était pas dupe et savait probablement qu'elle se moquait de lui mais il choisit de passer outre. Un miracle de Noël probablement… Tendant sa coupe de champagne en direction de Stephen, qui venait d'être lui-même servi, il l'incita à trinquer et leurs verres s'entrechoquèrent.

« Elle s'améliore… », marmonna Tryon en désignant Brianna du menton. La jeune femme déglutit, ravalant un flot d'insultes à l'égard du gouverneur et porta sa coupe de champagne à ses lèvres. La main de Stephen quitta son dos et il fit deux pas en avant pour se placer en face d'elle, avec un sourire suffisant.

« J'y veille… »

Espèce d'enf-

Mais l'arrivée de Margaret Tryon, un large sourire aux lèvres, mit un terme aux sombres pensées de Brianna et la jeune femme sentit aussitôt deux mains gantées de soie saisir les siennes avec emphase.

« Quelle joie de vous revoir, ma chère ! Le trajet s'est-il fait sans encombre ? »

Brianna cligna des yeux, interloquée. Lors de leur seule et unique rencontre, au cours de l'été, Margaret n'avait pas été des plus chaleureuses elle l'avait même accusée à demi-mot d'avoir comploté avec Bonnet contre sa tante Jocasta pour la déposséder de son domaine. Son comportement était donc pour le moins suspect, mais Brianna choisit de jouer le jeu et sourit.

« Merci à vous de nous recevoir. Nous avons fait bon voyage, oui… »

« Quelle joie… Et votre petit ? Jeremiah, c'est bien ça ? »

Leur conversation sembla vite ennuyer Tryon, qui fit signe à Bonnet de le suivre. Celui-ci accrocha un instant le regard de Brianna, l'invitant à l'accompagner, mais elle fit comme si elle n'avait rien vu. « Jeremiah va très bien, il est resté dans notre chambre d'hôtel avec notre bonne et J-notre majordome. » Elle avait failli dire 'Joyeux' mais s'était corrigée in extremis. Hennessy, bon sang, son nom c'est He-nne-ssy !

« Quelle joie… », répéta Margaret. Elle semblait tourner en boucle et jetait régulièrement des regards nerveux en direction de Tryon, mais celui-ci entraînait déjà Stephen vers un groupe d'hommes à quelques mètres de là. « Dites… ma chère Bria-, vous permettez que je vous appelle Brianna ? » La jeune femme acquiesça et Margaret reprit aussitôt, un ton plus bas : « Je tenais à m'excuser… pour mon comportement… J'ai cru… enfin, je pensais que vous-… oh, c'est idiot, veuillez m'excuser, j'en perds mes mots… »

« Je vous en prie », la pressa gentiment Brianna. Lady Tryon tentait manifestement de lui dire quelque chose d'inavouable et elle mourait d'envie d'en savoir plus. « Qu'avez-vous cru ? »

Le visage anxieux de Margaret se tourna vers elle, tandis que sa bouche s'ouvrait et se refermait à la manière d'un poisson hors de son bocal. « Oh… eh bien… »

« Margaret ! »

Lady Tryon sursauta si violemment que son chignon élaboré tremblota sur l'arrière de son crâne et elle fit volte-face, avisant son époux qui lui faisait signe depuis l'autre bout de la pièce. Elle bredouilla rapidement un « nous parlerons de cela plus tard » et s'éloigna, laissant Brianna sur sa faim et condamnée à rejoindre son propre mari qui la fixait avec insistance.

Quelques heures plus tard, le dessert n'avait pas encore été servi et elle n'en pouvait déjà plus. Sa robe était affreusement lourde, l'alcool lui était monté un peu trop rapidement à la tête à cause de la fatigue et ses joues la tiraient désagréablement à force de devoir sourire bêtement. Elle avait pourtant tenu bon tout au long de l'entrée, riant aux anecdotes stupides de son voisin de gauche – un certain Joseph Byrne, petit homme bedonnant et moustachu qui avait fait fortune dans le commerce du tabac et semblait plus intéressé par son décolleté que par sa conversation. Puis elle avait survécu au plat de poisson, écoutant d'une oreille distraite les commérages de l'épouse de l'un des conseillers de Tryon, tout en noyant son ennui dans le champagne.

Le plat de viande avait été une épreuve, lorsque le sujet du commerce d'esclaves avait été abordé et elle avait failli pousser un soupir de soulagement lorsque les fromages français étaient arrivés sur la table accompagnés de leurs vins hors de prix. Les Français et leur gestion catastrophique des colonies caribéennes étaient alors devenus le nouveau sujet de conversation, lui offrant seulement un bref répit : à peine le fromage débarrassé, l'imbécile assis à deux sièges de Tryon – James Norrington, percepteur d'impôts au service de la Couronne – avait lancé une autre polémique et Brianna peinait de plus en plus à tenir sa langue.

« Au moins, lorsque c'étaient les Régulateurs qui attaquaient nos convois, ils laissaient la plupart du temps la vie sauve à nos soldats… Mais maintenant qu'ils se sont alliés aux Catobas et les envoient faire leur sale boulot, nous commençons drastiquement à manquer de personnel. Sans parler des chevaux que ces sauvages nous volent… »

« Je croyais que les Catobas étaient de notre côté ? », s'étonna Mme Norrington en portant son verre de vin à ses lèvres.

Tryon secoua la tête. « Non, vous confondez avec les Mohawks, très chère… Une engeance bien plus docile et malléable, si vous voulez mon avis. »

« Peut-être que les Catobas seraient moins en colère si vous ne les dépossédiez pas de leurs terres pour les repousser toujours plus loin sur le territoire des Cherokees ? », demanda sèchement Brianna, tandis que Bonnet de l'autre côté de la table lui faisait immédiatement les gros yeux. « Les Catobas et les Cherokees sont des tribus rivales et vous ne faites que jeter de l'huile sur le feu ! »

Les sourcils de Tryon s'élevèrent sur son front et il jeta un regard à Bonnet en étouffant une quinte de toux. Ce regard, aussi bref qu'il fut, en disait long sur ce que Tryon pensait de son épouse à la langue bien pendue, mais Stephen était bien trop occupé à fusiller Brianna du regard pour le remarquer. Le Gouverneur se recomposa une expression et un sourire mielleux, mais plus froid que la banquise, et se pencha légèrement sur son couvert pour être sûr de regarder Brianna droit dans les yeux.

« Catobas, Cherokees, Comanches… Bonnet blanc et blanc bonnet. Si ça ne tenait qu'à moi, je les ferais tous pendre. »

« Cela nous ferait gagner du temps, c'est certain », renchérit Norrington, déclenchant quelques éclats de rire autour de la table. Mais Brianna n'en avait pas fini avec Tryon.

« Alors, je suppose que l'on peut remercier le Seigneur que l'avenir de ce pays ne tienne pas qu'à vous, Lord Tryon. »

En face, Bonnet fulminait et il se tassa légèrement sur son siège, tendant la jambe sous la table pour tenter d'atteindre Brianna et la faire taire. Mais la table était beaucoup trop large, sa jambe beaucoup trop courte et beaucoup trop d'yeux étaient rivés sur eux. A quelques sièges de là, Brianna vit Lady Tryon lui adresser un sourire discret, confirmant son changement d'attitude curieux envers elle. Sautant sur l'occasion de se faire peut-être une alliée, la jeune femme le lui rendit immédiatement.

« Je ne vous aurais pas crue si prompte à prendre la défense de ces sauvageons… », reprit Tryon, faisant aussitôt disparaître le sourire timide des lèvres de son épouse. « Ne voulez-vous pas rendre justice à ce pauvre Forbes ? »

Brianna se raidit. Elle n'avait pas repensé à Forbes depuis des semaines, se rassurant dans l'idée que c'était bel et bien Stephen qui avait porté le coup fatal et non elle lors de l'altercation qui avait coûté la vie à l'avocat. Mais pourquoi diable Tryon mentionnait-il son nom dans cette discussion ? Quel était le rapport ? Désemparée, elle se tourna vers Stephen, cherchant dans son regard une explication à ce qui était en train de se passer, mais l'Irlandais se contenta d'engloutir son dernier morceau de pain d'un air sombre. Bree reporta donc son attention sur Tryon, qui la dévisageait d'un air narquois.

« Que voulez-vous dire ? », demanda-t-elle, tout en essayant de garder le contrôle des battements de son cœur.

« Vous n'êtes pas au courant ? », lâcha Joseph Byrne à sa gauche. « Sa voiture a été attaquée au retour de votre réception, cet été. »

« Il paraît qu'ils lui ont défoncé le crâne et ouvert le ventre de là à là », renchérit Norrington en pointant son index tour à tour sur son nombril puis sur son sternum. « Et gardé son scalp en souvenir… »

Il y eut quelques exclamations de dégoût parmi les femmes et des grognements approbateurs, mais Brianna – qui pâlissait à vue d'œil – ne pouvait détacher son regard de l'expression goguenarde que Tryon dardait sur elle. Avec la désagréable impression qu'il savait parfaitement que les Catobas n'avaient rien à voir avec le funeste destin de Maître Neil Forbes. Lorsqu'enfin le gouverneur se détourna pour avaler une gorgée de vin, Brianna chercha à nouveau des réponses dans le regard de son mari – une chose qu'elle semblait faire de plus en plus souvent dernièrement – mais celui-ci pour une fois ne la dévisageait pas. Il fixait Tryon au bout de la table. Il l'a mis au courant… Peut-être même ont-ils orchestré cela ensemble pour que cela ressemble à une attaque de natifs ?

La voix rocailleuse de Byrne, et sa main qui tapota soudain la sienne, la firent sursauter. « Allons, Monsieur Norrington, épargnez les détails à ces dames ! Regardez dans quel état vous avez mis notre douce et innocente Mme Bonnet… »

Le rictus et le sourcil que Stephen haussa légèrement aux mots « douce et innocente » n'échappèrent pas à Brianna, bien qu'il tentât de dissimuler le tout derrière son verre de vin.

« Si cela pouvait faire comprendre à Madame le danger que ces gens représentent… », acheva Tryon, qui semblait plutôt satisfait de l'issue de leur échange houleux.

Brianna le toisa, les yeux mi-clos. « Rassurez-vous, Lord Tryon, je crois que j'ai parfaitement compris… »

Le dîner s'acheva dans une ambiance plus légère. Les hommes s'étaient levés pour parler politique et commerce tout en dégustant divers alcools, et leurs femmes – qui se connaissaient toutes pour la plupart – s'étaient regroupées à un bout de la table pour parler chiffons, laissant Brianna seule et mal à l'aise face aux miettes de son gâteau. Stephen semblait de plus en plus à son aise dans cet élément, trinquant et riant en bonne compagnie, et elle en éprouva une pointe de jalousie. Vivant recluse à River Run, elle ne connaissait presque personne ici et les autres femmes ne semblaient pas pressées de faire sa connaissance. A part peut-être Margaret, qui lui jetait de temps à autre des regards inquiets depuis son siège, où Mme Norrington lui tenait la jambe depuis vingt bonnes minutes. Soudain, Brianna vit Tryon, Bonnet et un troisième invité finir leurs brandys et se diriger vers une porte à l'autre bout de la pièce. Les trois hommes s'isolaient, probablement pour aborder des sujets privés – ou peut-être illégaux ? – et elle balaya les alentours du regard pour s'assurer que personne ne se préoccupait d'elle. Il faut que je les suive

Elle était sur le point de se lever de sa chaise, lorsque Lady Tryon – qui avait réussi à se débarrasser de la bavarde Mme Norrington – fondit sur elle comme un aigle sur sa proie. « Ma chère Brianna… Je tenais à vous répéter combien je suis ravie que vous ayez pu venir aujourd'hui… », déclara Margaret en s'asseyant sur la chaise jusqu'alors occupée par Mr. Byrne. La mine sombre, Bree regarda la porte – derrière laquelle leurs deux époux venaient de disparaître – se refermer et faillit lever les yeux au ciel.

« J'ai passé une très agréable soirée », mentit-elle avec un sourire niais. Tout comme à leur arrivée, Margaret s'assura qu'aucune oreille indiscrète ne traîne dans le coin et se pencha un peu plus vers Brianna.

« Je tenais à m'excuser, très chère… Pour mon comportement envers vous cet été. »

« Vous l'avez déjà dit… Vous étiez sur le point de m'expliquer quelque chose lorsque nous avons été interrompues par votre mari », la pressa aussitôt Brianna, de peur que Tryon ne réapparaisse, coupant une nouvelle fois court à la discussion.

Margaret prit une grande inspiration et se mordit la lèvre. Elle semblait peser le pour et le contre, décider si elle devait aller plus loin ou non et pour l'encourager, Brianna posa sa main sur les doigts crispés de Lady Tryon, lui souriant gentiment.

« J'ai reçu une lettre de mon amie Jocasta… Nous étions très proches, bien que William n'approuve pas notre amitié. Il était – est – persuadé que Jocasta collabore avec les Régulateurs. Je sais, c'est idiot… » Elle s'interrompit, cherchant ses mots tandis que le cœur de Brianna se mettait à battre à tout rompre. « Voyez-vous… mon mari m'avait laissé entendre que vous et Monsieur Bonnet étiez follement épris l'un de l'autre… et que vous aviez organisé toute cette mascarade pour… oh Seigneur, je m'excuse d'avoir cru de telles sornettes… pour pouvoir quitter votre précédent mari et toucher malgré tout la fortune de votre famille, ainsi que la propriété de River Run. »

Brianna accusa le coup. Ainsi, c'était ce qu'il se racontait dans les hautes sphères de Caroline du Nord. Qu'elle et Stephen étaient… amoureux – beurk – et cupides à ce point ? Pas étonnant que les autres femmes me tournent le dos… Je dois passer pour une vulgaire intrigante.

« Jocasta m'a tout dit… Les horreurs commises par Monsieur Bonnet, ses manigances et l'implication probable de William dans toute cette histoire… Veuillez accepter mes plus plates excuses et j'aimerais… j'aimerais que nous soyons amies. Si je peux faire quoi que ce soit pour vous soutenir, si vous avez besoin de quelqu'un à qui parler… »

« Ce dont j'ai besoin, c'est de quelqu'un pour m'aider à faire tomber Stephen Bonnet et ses complices pour leurs crimes… », rétorqua Brianna, quelque peu sèchement.

Margaret referma la bouche et se mordit de nouveau la lèvre, avant de baisser les yeux. Non, ça, elle ne le fera pas. Car cela reviendrait aussi à faire tomber son mari…, pensa Brianna avec amertume… avant de réaliser qu'il n'était peut-être pas très judicieux d'évoquer la chute de Tryon devant sa femme, dans son palais. Elle secoua la tête. « Je suis navrée… Je suis un peu fatiguée ces derniers temps, mes mots ont dépassé ma pensée. »

« Ce n'est rien, votre mari a fait part à William de votre perte… », souffla Margaret, tandis que Brianna se raidissait aussitôt. Nom de Dieu, ces deux-là partagent-ils donc le moindre des détails de ma vie ? La colère faisait bouillir le sang dans ses veines et elle commença à se sentir à l'étroit dans son corset, mais Lady Tryon persistait. « Deux de mes grossesses ne sont jamais arrivées à leur terme, je sais combien c'est douloureux- »

« J'aimerais me rafraîchir un peu », l'interrompit brusquement Brianna en se levant de sa chaise.

« Oh bien sûr… Passez cette porte et vous trouverez tout ce qu'il vous faut dans la première salle sur votre gauch- »

Sans attendre que Margaret ait achevé sa phrase, Brianna détala et s'engouffra dans le même couloir que Stephen et Tryon quelques minutes plus tôt. Sitôt la porte close, elle s'adossa au panneau, le souffle court et les mains tremblantes. Le corridor était désert et elle profita quelques secondes du calme pour retrouver le contrôle d'elle-même. Devant elle, plusieurs portes fermées et tout au bout un cul-de-sac. Autrement dit, Stephen et Tryon étaient forcément dans l'une de ces pièces, à condition qu'aucune de ces portes ne débouche elle-même sur un autre couloir. Prudente, Brianna s'approcha de la première porte sur sa droite et tendit l'oreille. Aucun son ne lui parvenait. Sur sa gauche, la pièce indiquée par Lady Tryon ne comptait qu'une série de miroirs et d'aiguières pleines d'eau claire à la disposition des invités, ainsi que des chaises percées. Relevant les pans de sa robe pour limiter son frottement sur le sol, elle procéda jusqu'à la seconde porte de droite, répétant le même schéma que pour la première. Elle se dirigeait vers la porte de gauche suivante, lorsque l'homme qui avait accompagné les deux complices sortit soudain d'une pièce tout au bout du corridor, refermant derrière lui. Brianna se redressa et tenta de ne pas avoir l'air trop coupable, face à l'homme qui approchait à présent en la dévisageant avec attention. Son attitude et ses atours étaient ceux d'un noble de haut rang, il devait approcher de la quarantaine peut-être, avait de beaux yeux bleus bien que légèrement tombants et un sourire suffisant. Qui était-il déjà ? Elle avait été présentée à tant de personnes différentes… Il travaillait pour le gouverneur, ça c'était sûr. Mais son nom de famille lui échappait complètement.

« Mme Bonnet ? », s'étonna l'aristocrate en la déshabillant littéralement du regard. « Vous cherchez quelque chose ? Ou quelqu'un… ? »

« Je… J'avais besoin de me rafraîchir… », balbutia-t-elle. La bienséance aurait voulu qu'elle le nomme elle aussi, mais son cerveau persistait à refuser d'ouvrir le fichier qu'il conservait sur cet invité. Il dut sentir son désarroi, car il laissa échapper un léger rire et s'inclina poliment.

« Josiah Martin, premier conseiller de Lord Tryon… » Prenant sa main dans la sienne, il la porta à ses lèvres avant de l'abaisser de nouveau. Sans la lâcher, cependant. « Ne soyez pas gênée. Vous avez été présentée à plus d'une trentaine de personnes ce soir, il est normal d'oublier quelques noms. »

« Vous aviez tous ici un avantage sur moi, puisque j'étais le seul nouveau visage à retenir… », rétorqua Brianna avec un sourire gêné. Elle n'osait retirer sa main, que l'homme tenait toujours dans la sienne.

« Et quel visage… » Sa voix n'était à peine plus qu'un ronronnement et elle frissonna, retrouvant dans les yeux de Martin le même désir malsain de conquérir qu'il y avait dans le regard de Bonnet. Bree se demanda un instant s'il flirtait avec elle en particulier, mais elle avait vu toute la soirée d'autres femmes faire les yeux doux à ce séducteur, notamment Margaret. Il devait être le Casanova de Caroline du Nord, voilà tout… Alors qu'elle esquissait un sourire timide, ne sachant pas vraiment comment se tirer de cette situation, il s'avança si brusquement qu'elle recula de deux pas et son dos heurta la cloison. Mais cela ne sembla pas déranger Josiah, qui s'approcha au plus près de la jeune femme, la toisant de toute sa hauteur.

« Nous ferez-vous l'immense plaisir d'apparaître à notre soirée de demain ? », feula-t-il en se penchant vers son cou.

Tout se mit en branle dans le cerveau de Brianna. Le vingt-cinq décembre était une date dont elle avait mentalement pris note la dernière fois qu'elle avait espionné Tryon et Bonnet à River Run. Quelque chose d'important allait avoir lieu demain, mais quoi ? Visiblement, il était invité et souhaitait également qu'elle y soit. Une occasion en or comme celle-là ne se présentant pas tous les jours, Brianna surmonta le malaise que la proximité de l'homme faisait monter en elle et sourit poliment.

« Mon mari est-il également convié ou bien n'invitez-vous que moi ? », minauda-t-elle bêtement, tout en se frappant mentalement le front du plat de la main. Certes, il était dans son intérêt de brosser l'homme dans le sens du poil, pour espérer en savoir plus, mais maintenant qu'elle y réfléchissait, il n'était peut-être pas si malin de flirter avec un inconnu dans un couloir vide… Le sourire de Martin s'agrandit.

« Notre cher Stephen est l'un des organisateurs, il se doit d'être présent… » Il s'était penché un peu plus sur elle, et son souffle chaud chatouillait le cou de Brianna qui ne put réprimer un autre frisson, tout en jetant machinalement un coup d'œil vers la sortie. « Alors en un sens, oui, je n'invite que vous… »

Malgré sa coiffure et sa tenue sages de noble, Josiah Martin était de ces hommes qui donnaient l'impression d'aspirer tout l'oxygène d'une pièce et même s'il la dérangeait plus qu'il ne la séduisait, Brianna se surprit à perdre un instant l'usage de la parole. Ce ne fut que lorsque la porte qu'il avait empruntée se rouvrit sur Bonnet et Tryon, et qu'elle vit l'expression furieuse de son mari en la voyant ici, qu'elle retrouva sa langue.

« Eh bien dans ce cas, j'accepte », déclara-t-elle d'une voix forte, mais Martin ne la regardait plus. Il avait tourné la tête, sans pour autant s'écarter de Brianna dont il était dangereusement proche, et fixait Stephen avec un sourire indéfinissable. L'Irlandais, quant à lui, bouillonnait et Bree se demanda un instant s'il était en colère parce qu'il l'avait surprise à fureter, parce qu'elle se trouvait dans une position presque scandaleuse avec un autre homme que lui, ou parce que l'homme en question avait l'air de le narguer. Le conseiller émit un gloussement sonore et reporta son attention sur elle. N'ayant toujours pas lâché sa main depuis le début de leur échange, il la porta à nouveau à ses lèvres pour un baiser d'adieu.

« Vivement demain. »

Avec un dernier sourire narquois, il lâcha ses doigts et Brianna put enfin remplir ses poumons d'oxygène tandis qu'il retrouvait les autres invités dans la salle de réception. Bonnet et Tryon s'étaient rapprochés et le Gouverneur fusilla la jeune femme du regard, avant de se tourner vers son partenaire.

« Nous poursuivrons cette discussion un autre jour », lâcha-t-il, avant de toiser une dernière fois Brianna. « Les murs ont des oreilles… » Quelques secondes plus tard, il avait pris le même chemin que son conseiller, laissant les époux Bonnet en tête à tête.

« Je peux savoir ce que tu faisais seule avec lui dans ce couloir ? », la houspilla aussitôt Stephen, avec une hargne qui ne lui était plus coutumière depuis plusieurs semaines. Chassez le naturel, il revient au galop…, pensa Brianna en fronçant les sourcils.

« Rien du tout, je cherchais un point d'eau pour me rafraîchir et j'ai croisé Monsieur Martin qui m'a poliment invitée à une soirée demain. Soirée à laquelle tu avais visiblement prévu de te rendre sans moi. »

Elle s'attendait à ce qu'il réplique du tac-au-tac, qu'il lève les yeux au ciel en lui répétant qu'elle était trop fatiguée ou qu'une femme n'avait pas sa place dans des soirées d'hommes, mais il n'en fut rien. Pire : à la lueur orangée des chandeliers qui éclairaient le couloir, elle le vit littéralement se décomposer et pâlir.

« Que lui as-tu dit ? »

« J'ai accepté, évidemment ! » Bonnet haussa un sourcil et fit un pas en arrière, tout en se passant une main sur le visage. Quoi que Brianna ait accepté, ce n'était pas une bonne nouvelle pour lui. Parfait

« Tu n'iras pas. »

« Ce ne serait pas très poli de lui faire faux bond maintenant que j'ai dit oui… »

Stephen bondit sur elle et Brianna se retrouva de nouveau plaquée contre le mur, se maudissant intérieurement d'avoir le don de se fourrer dans dix situations tordues à la minute.

« Je me contrefous de la politesse. Tu. N'iras. Pas. », gronda-t-il tout contre ses lèvres, la faisant sursauter. Il écumait littéralement de rage mais il y avait quelque chose d'autre dans son regard, quelque chose d'inhabituel. De la peur. Son sursaut sembla rappeler au pirate qu'il était censé se comporter autrement avec elle, car il recula et marmonna vaguement qu'il partait faire préparer une voiture, mais Bree refusait de s'avouer vaincue et elle décida de frapper un grand coup, là où ça faisait mal.

« Si tu veux que les gens continuent d'avaler tes mensonges et de croire à notre amour, traite-moi comme tes amis traitent leurs épouses et non comme une séquestrée… », siffla-t-elle en désignant la porte de la salle de réception du doigt. « Ils se connaissent tous là-dedans. Tous sauf moi. Tu imagines à quel point c'est humiliant pour moi ? »

Stephen, qui avait commencé à s'éloigner, se figea et se retourna lentement vers elle. Elle sut à la seule vue de ses iris vert sombre qu'elle allait payer son effronterie et tenta de lui échapper, en vain. Saisissant son bras gauche, il l'avait tirée violemment à lui, les mâchoires serrées et les narines dilatées par la rage.

« Dans ce cas, réjouis-toi, la situation ne se reproduira plus. C'est la dernière fois que tu quittais River Run. » D'un vif mouvement du poignet, il rejeta son bras et alors que Brianna massait son muscle endolori avec une grimace, il ajouta dans un souffle : « Maintenant, on s'en va. »

oOoOoOoOoOoOoOoOo

Eh bien, eh bien, eh bien… Un chapitre riche en événements, même si certains peuvent paraître anodins : Stephen tisse plus de liens que jamais avec Jeremiah, Brianna découvre qu'il l'a stalkée depuis bien plus longtemps qu'elle ne le pensait, mais aussi que tout le monde pense qu'elle et Bonnet sont de vulgaires usurpateurs… Qu'avez-vous pensé de la révélation concernant Forbes ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que Brianna n'a rien vu venir ahah. Et en ce qui concerne la soirée à laquelle Josiah l'a invitée ? D'après vous, pourquoi Bonnet semble-t-il si furieux ?

J'ai hâte de lire vos réactions à ce chapitre et vos théories sur le prochain ! Le chapitre 14 arrivera le 24 juillet, d'ici là je vous souhaite un bon été et au plaisir de vous lire !

Xérès