Tu m'apprendras…?

Souvenez-vous, la semaine dernière nous avons laissé Brianna se faire inviter à une mystérieuse soirée par le premier conseiller de Lord Tryon, un certain Josiah Martin… et Bonnet a étrangement peu apprécié l'idée, c'est le moins qu'on puisse dire… Je ne vous fais pas languir plus longtemps : découvrez ci-dessous l'un des quelques business que notre cher pirate a montés avec le Gouverneur de Caroline du Nord. Un chapitre un peu tendu donc, et… oui, un poil coquin à de nombreux niveaux. Régalez-vous…. (ou pas ! ahahah) !

Merci à Ambrouille, Wizzette, Flolive et Macki pour leurs reviews !

Réponses :

Ambrouille : tu vas découvrir la raison de sa colère (et quelques autres révélations) dans ce chapitre ! J'espère que tu aimeras ! Merci pour ta review !

Macki : Ouh là, La Voix des Morts…. Ça remonte à tellement d'années (j'ai un peu honte, je n'assume plus du tout mes premières fictions, je les trouve nulles maintenant ! Enfin bon, si ça te plaît c'est le principal, ahah) Merci de lire toutes ces vieilleries et pour ta review !

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14. Going Once, Going Twice…

C'est la dernière fois que tu quittais River Run… La dernière fois…

Les derniers mots de Bonnet, prononcés dans ce couloir sombre du palais de Lord Tryon, tournaient en boucle dans la tête de Brianna et les larmes avaient menacé plus d'une fois de couler à cette seule idée. Même si la soirée n'avait pas été des plus agréables, quitter quelques heures son quotidien de femme au foyer isolée lui avait fait du bien. Et si elle voulait trouver une âme charitable pour l'aider à échapper à cet enfer, ce serait forcément en rencontrant du monde à l'extérieur. Elle ne pouvait donc pas laisser Stephen mettre sa menace à exécution. Le retour à leur hôtel s'était fait dans un silence pesant, malgré les tentatives de Brianna de rétablir la communication. Elle avait tout essayé : les regards de biche larmoyants, la main suppliante sur la cuisse, les « Tu n'étais pas sérieux, n'est-ce pas, Stephen ? » murmurés d'une voix chevrotante… mais l'Irlandais semblait hermétique à chacun de ses gestes, ses yeux verts fixant ostensiblement le rideau de velours qui ornait la fenêtre de leur voiture.

Pourquoi diable était-il si furieux qu'elle ait accepté cette fichue invitation ? Parce qu'il a quelque chose à cacher, évidemment. Il y avait quelque chose à cette soirée qu'il ne souhaitait pas qu'elle voie ou qu'elle entende. Voilà pourquoi elle devait absolument trouver le moyen de s'y rendre. Mais cela semblait très mal parti…

Même lorsqu'ils se couchèrent, Bonnet lui tourna le dos – dérogeant à son habitude systématique de se lover contre elle, une main posée sur son sein gauche – et Brianna se surprit à paniquer. A regretter l'absence de ce geste devenu normal et qui aurait pu présager d'une évolution positive de la situation. Avait-elle fait l'erreur de trop ? L'écart qui lui coûterait la garde de Jeremiah ? Tout ça pour une soirée idiote ?! Sous ce sein étrangement nu sans la main qui le couvrait chaque nuit depuis des mois, son cœur et sa respiration s'emballèrent et elle fut tentée de le supplier et de renoncer à l'invitation. Se presser contre lui, le cajoler pour qu'il lui parle à nouveau, voire même s'offrir à lui… Pour pouvoir ensuite s'endormir sans crainte que tout dégénère à son réveil. Mais alors qu'elle se retournait sur le matelas, sa raison reprit le dessus. Elle avait déjà fait bien pire depuis qu'ils étaient mariés et malgré tout, il ne l'avait pas chassée. Pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ? Était-il vraiment nécessaire d'en venir à de telles extrémités ? A cette soumission totale ? Non… Alors pourquoi paniquait-elle autant pour une absence de contact physique quand c'était précisément ces contacts physiques qui lui faisaient autrefois si peur ? La situation s'était inversée et elle était incapable de savoir quand cela s'était produit. Dégoûtée par sa propre recherche malsaine d'attention et de sécurité, elle reprit sa position initiale, priant pour que Stephen ait oublié l'incident après une bonne nuit de sommeil.

Malheureusement, la journée du lendemain ne fut pas bien différente : Stephen l'ignorait superbement, passant son temps avec Jeremiah – emmenant même l'enfant se promener en ville en abandonnant Brianna aux bons soins de Joyeux et de Phèdre. Mais au moins, Dieu merci, elle n'avait pas perdu la garde de son fils et était toujours Madame Bonnet. Par le Christ… à quel moment est-ce devenu une bonne nouvelle ?

Quand Stephen était rentré se préparer en fin d'après-midi, elle s'était presque résignée à passer la soirée enfermée avec Jem et Phèdre sous surveillance, lorsque des coups frappés à la porte de leur suite brisèrent le silence tendu qui avait régné en maître toute la journée. Quelle ne fut pas la surprise de Brianna en voyant entrer le séducteur de la veille, son sempiternel sourire suffisant plaqué sur ses lèvres.

« Monsieur Martin ? », s'étonna Brianna en se levant du sofa où elle avait élu domicile avec un livre. Derrière elle, le bruit des bottes de Stephen lui indiqua (sans qu'elle ait eu besoin de se retourner) qu'il avait accouru aussitôt, son gilet à moitié boutonné et un foulard dénoué autour du cou.

« Je croyais que nous devions nous retrouver sur place… » La voix de Stephen était sourde, grondante, et Brianna ne put s'empêcher de frissonner. Elle détestait quand il utilisait ce ton-là mais heureusement cette fois, cela ne lui était pas destiné. Malgré l'agressivité de son « ami », le conseiller de Tryon ne se laissa pas démonter et haussa nonchalamment les épaules.

« J'habite un peu plus haut dans le quartier, je me suis dit qu'il serait plus amusant de faire la route tous les trois ensemble… Ma voiture est bien trop spacieuse pour voyager seul. » Il décocha un sourire radieux en direction de Brianna qui se mordit la lèvre. Ce type savait-il seulement de quoi Stephen était capable quand il était énervé ? Certainement pas, sinon il ne serait pas là… Ou alors il cherchait à mourir. « Je m'étonne cependant de vous voir dans cette tenue, ma chère. Ne devriez-vous pas déjà être en train de vous arranger pour notre soirée ? »

Brianna ouvrit la bouche pour répondre mais Stephen lui coupa l'herbe sous le pied. « Ma femme est fatiguée, elle ne se joindra pas à nous. »

« Je me sens parfaitement bien », rétorqua-t-elle du tac-au-tac. Un rictus narquois flotta un instant sur les lèvres de Josiah mais elle ne s'attarda pas dessus, préférant guetter du coin de l'œil la réaction de Stephen. Au cas où il tenterait de se jeter sur elle pour la ligoter et l'enfermer dans un placard, par exemple. Mais il se contentait de lui faire les gros yeux. Manifestement, refuser quelque chose à ce Josiah Martin n'était pas une option, alors autant en profiter.

« Vous m'en voyez ravi ! », claironna l'homme avant d'aviser la mine furieuse de Bonnet. « Allons, mon ami… Ce serait dommage de nous priver de sa délicieuse présence, nous la voyons si peu. »

« Dois-je vous préparer une robe, Madame ? », demanda doucement Phèdre depuis l'entrée de la chambre à coucher. Mais bien que sa phrase s'adresse à Brianna, les yeux sombres de la servante interrogeaient Bonnet. Tous les occupants de la pièce semblèrent retenir leur souffle, y compris Hennessy posté derrière le conseiller, jusqu'à ce que Stephen – les narines dilatées par la colère qu'il tentait tant bien que mal de réprimer – acquiesce d'un bref hochement de tête, et Phèdre battit en retraite sans demander son reste, suivie d'une Brianna victorieuse.

Ne voulant pas risquer que les hommes s'impatientent et partent sans elle, Brianna s'empressa d'enfiler la dernière des deux robes de soirée qu'elle avait emportées de River Run et alors que Phèdre nouait les lacets de cette dernière dans son dos, Stephen fit irruption dans la chambre, refermant la porte derrière lui. Elle faisait son possible pour avoir l'air parfaitement normal lorsque Stephen fit signe à Phèdre de les laisser seuls et prit le relais du laçage, serrant les liens un peu plus brutalement que leur servante. C'était la première fois depuis la veille qu'il posait la main sur elle et Brianna n'aurait su dire si c'était une bonne ou une mauvaise chose.

« Tu ne t'éloigneras de moi sous aucun prétexte… », souffla-t-il dans sa nuque, sans cesser de nouer sa robe. Son ton n'était pas menaçant, ni furieux. C'était un conseil, une supplique, murmurée à son oreille. « Et quand je dirai 'nous partons', nous partons, tu as bien compris ? »

Intriguée, la jeune femme se retourna, cherchant son regard et y trouvant de nouveau la peur qu'elle y avait lu la veille. Un frisson la parcourut tandis qu'elle se demandait ce qui pouvait bien effrayer un homme comme lui et si elle ne ferait pas mieux de rester tranquillement au chaud dans cette chambre, à câliner Jeremiah. Non. Si elle voulait avancer dans ses recherches (plutôt maigres jusqu'à présent), il fallait qu'elle en sache plus sur lui, ses activités et ses partenaires. Avec un sourire rassurant, elle hocha la tête, poussant même la comédie jusqu'à caresser d'une main la cicatrice sur la joue de son mari. Il fallait qu'ils repartent sur de bonnes bases, si elle voulait gagner sa confiance. « Je serai sage, c'est promis… »

Les sourcils de Stephen se haussèrent sur son front, comme s'il en doutait, et il se détourna. « Toi, peut-être… »

Brianna fronça le nez, attendant qu'il élabore sur cette réponse énigmatique, mais il quitta aussitôt la pièce, laissant Phèdre reprendre ses préparatifs. La tension qui émanait de lui fut palpable tout au long du trajet jusqu'au lieu de l'événement, une résidence à l'écart de la ville, entourée d'un immense parc et dont l'allée principale était éclairée par plusieurs rangées de chandeliers déposés à même la pelouse. La première chose qui frappa Brianna en arrivant dans la salle de réception, c'est le nombre très limité de femmes. Seuls quelques hommes étaient venus accompagnés. La deuxième chose, c'était que les autres femmes présentes ne semblaient pas guindées comme la veille et évoluaient dans cet environnement avec une aise toute particulière. Soudain, Brianna se sentit comme la victime d'une gigantesque farce. La seule personne à ne pas savoir ce qui se tramait entre ces murs.

La salle était immense et divisée en deux espaces distincts : le premier où ils se trouvaient offrait un buffet avec alcools et gourmandises à profusion, ainsi que plusieurs sofas et causeuses disposés aléatoirement. L'autre moitié se composait d'une petite estrade érigée devant plusieurs rangées de sièges. Un spectacle ? Un discours peut-être ?, se demanda Brianna en balayant les alentours du regard. Regard qui se posa quelques secondes plus tard sur William Tryon.

« Vous l'avez amenée ? », s'étonna le gouverneur à l'attention de Bonnet, sans même saluer Brianna qui plissa les paupières devant tant d'impolitesse. Non pas qu'elle accordait une quelconque importance aux saluts de Tryon, mais elle détestait sa manière de parler d'elle comme si elle n'était pas juste sous son nez. Bonnet roula des yeux pour toute réponse, tandis que Josiah – qui ne les avait pas quittés depuis leur descente de son carrosse – arborait un rictus satisfait.

« Je l'ai un peu forcé. Il est si rare que Monsieur Bonnet nous fasse l'honneur de côtoyer son épouse… »

Tryon arqua un sourcil moqueur et après un bref coup d'œil à Brianna, porta son verre d'alcool à ses lèvres.

« Margaret n'est pas avec vous ? », demanda Brianna avec froideur. Elle s'attendait à une réponse maugréée d'un air las, mais au lieu de cela, Tryon faillit s'étouffer avec sa gorgée, l'avala avec difficulté et éclata d'un rire méprisant.

« Margaret ? Ici ? Grands dieux, non, vous imaginez le tableau ? », ricana-t-il en secouant la tête.

Son conseiller inclina la tête sur le côté et les yeux perdus dans le vague, esquissa un étrange sourire. « Sans aucun mal… »

Cette fois, toute hilarité quitta immédiatement Lord Tryon, qui fusilla son subalterne du regard. Brianna était de plus en plus mal à l'aise. Pourquoi cet endroit n'était-il pas approprié pour Margaret ? Et pour moi… puisque je n'étais pas censée être là non plus. Discrètement, elle observa à nouveau attentivement les convives qui s'amassaient peu à peu dans la salle. Le comportement des femmes en particulier, la dérangeait. Bien trop détendues pour une soirée bourgeoise, bien trop tactiles aussi. Mais pas au point d'être vulgaires : elles étaient toutes bien nées, sans aucun doute cela se voyait à leur prestance. Quelque chose ne collait pas…

Et les hommes. Les regards qu'elle captait de temps à autre sur elle lui donnaient envie de fuir en courant. Il n'y avait aucune bienveillance, aucune étincelle amusée dans leurs pupilles – contrairement à celles de Josiah « Casanova » Martin. Non, ils la reluquaient. Purement et simplement. Comme un morceau de viande. Tiens, un visage familier…, pensa-t-elle en reconnaissant au loin l'homme que Bonnet avait reçu à River Run le jour où sa grossesse s'était définitivement terminée. Monsieur… James ? Non, Joyce. Elle reporta son attention sur Stephen, qui semblait déterminé à bouder et resserra les pans de son étole autour de ses épaules. Il ne faisait pourtant pas froid dans l'immense salle, mais elle frissonnait. Depuis le petit groupe d'hommes placés près de l'estrade, Joyce leva le bras et fit un signe de la main dans leur direction.

« Je crois que nous allons pouvoir commencer… », annonça Josiah avec légèreté. Avant d'offrir son bras à Brianna. « Me ferez-vous le plaisir de m'accompagner jusqu'à nos places ? »

Tu ne t'éloigneras de moi sous aucun prétexte… Tels avaient été les mots de Stephen juste avant leur départ et pour une fois, elle n'avait aucune envie de lui désobéir. Avec un sourire d'excuse, elle glissa son bras autour de celui de son époux, mais Josiah ne sembla pas s'en formaliser et il porta une main à son cœur, comme pour s'excuser.

« Bien sûr… j'oubliais à quel point il est difficile de séparer deux jeunes mariés… »

« Dieu soit loué, ça ne dure jamais… », maugréa Tryon, qui vida son verre d'un trait avant de se diriger vers les rangées de sièges à l'autre bout de la salle.

Brianna attendit qu'il soit à bonne distance et roula des yeux. « Décidément, c'est toujours un plaisir de discuter avec lui… », marmonna-t-elle et à sa grande surprise, Bonnet esquissa un sourire (le fait qu'elle ait délibérément choisi son bras y étant pour beaucoup), tandis que Josiah gloussait bruyamment.

« Et encore, dites-vous qu'il est de bonne humeur aujourd'hui… »

Quelques minutes plus tard, Brianna se retrouvait assise au dernier rang, coincée entre Stephen à sa gauche et Josiah à sa droite, mais bien loin de s'en plaindre elle devait avouer que leur présence la rassurait. Depuis que les convives s'étaient mis en mouvement pour gagner leurs sièges, les regards dans sa direction s'étaient multipliés et les corps des deux hommes de part et d'autre du sien formaient désormais un rempart protecteur plus que bienvenu. Il y eut un brouhaha pendant quelques dizaines de secondes, puis Mr. Joyce grimpa sur l'estrade, amenant le silence dans l'assistance.

« Bonsoir, messieurs. Eeet mesdames… », salua-t-il d'une voix atrocement mielleuse. « C'est une nouvelle soirée d'exception que mes associés et moi-même vous réservons aujourd'hui. Je vois qu'il y a quelques nouveaux visages ici, ce soir, ainsi que d'autres plus familiers… Je ne vais donc pas m'éterniser et avant d'ouvrir les enchères de ce soir, remercions chaleureusement notre ami Claude Sauthier dont les jardins ne sont pas le seul aspect du mode de vie à la française qu'il a importé dans nos colonies, et ce pour notre plus grand plaisir… »

Un concert d'éclats de rire accueillit cette dernière remarque, tandis que ledit Claude Sauthier se levait brièvement de sa chaise pour esquisser une courbette en guise de remerciement. Brianna s'avouait totalement perdue à la mention des enchères, mais elle n'eut pas le temps de cogiter sur la nature des marchandises qui allaient être mises en vente : Joyce avait frappé dans ses mains et aussitôt, une file de magnifique jeunes femmes très peu vêtues progressa en direction de l'estrade. Les yeux de Brianna s'écarquillèrent et elle sentit sa mâchoire inférieure tomber lourdement, lui donnant l'air d'un mérou fraîchement pêché. Ça ne pouvait pas être réel. Elle était en plein cauchemar et allait se réveiller d'une minute à l'autre. C'était forcément ça : car elle ne pouvait pas être en plein milieu d'une vente aux enchères d'êtres humains. De femmes qui plus est. C'était impensable. Vraiment si impensable ?, grinça-t-elle intérieurement. Lentement, elle tourna la tête en direction de Stephen qui évitait ostensiblement son regard, mais ses mâchoires crispées trahissaient sa nervosité. Il savait que ça ne me plairait pas…

Sur l'estrade, la première vente commençait déjà. Joyce avait délicatement saisi la main de la jeune femme en tête de file et celle-ci s'avança sur la scène avec un sourire timide.

« Comme toujours, nous ouvrons la soirée avec nos plus beaux joyaux… Amateurs de jeunes innocentes, il est l'heure pour vous d'enchérir ! »

De jeunes quoi ?, hurla intérieurement Brianna, sa tête pivotant de nouveau vers la scène. Était-il en train de suggérer qu'ils commençaient par… des vierges ? Sa stupeur ne devait pas passer inaperçue car elle sentit Josiah à sa droite se pencher sur son oreille.

« Rassurez-vous, ma chère, nous sommes tous ici entre adultes consentants… La vente n'est qu'une manière de s'amuser et d'aider ces jeunes femmes modestes à mettre un peu d'argent de côté. Monsieur Joyce et votre mari ne prélèvent qu'une… anecdotique commission. »

Il appelle ça 'aider' ? Il veut une putain de médaille ? Cette fois, Stephen tourna légèrement la tête vers elle. Tu as voulu venir, maintenant assume : voilà ce que lui hurlait le regard froid de l'Irlandais, et Brianna regretta instantanément d'avoir accepté l'invitation de Josiah. Son insistance ne pouvait d'ailleurs vouloir dire qu'une chose…

« Que… que faites-vous de ces femmes après la vente ? », demanda-t-elle d'une voix blanche, tandis que la jeune vierge venait d'être adjugée à un des rares couples de la salle pour la modique somme de cent cinquante livres sterling. Le sourire de Josiah s'agrandit et il se pencha un peu plus sur elle. Le sentiment de sécurité qu'elle avait brièvement éprouvé entre ses deux voisins s'était à présent complètement envolé et Bonnet semblait désormais être le seul rempart entre elle et le reste du monde. Quelle ironie…

« Ça, c'est tout l'objet de la deuxième partie de cette soirée… C'est Claude qui a ramené ces pratiques de France. Ils appellent cela le 'libertinage'. Ne trouvez-vous pas que les Français ont le don de trouver de jolis noms aux occupations les plus décadentes ? » Il gloussa, tandis que Brianna faisait de son mieux pour ne pas hurler, ce qui devint un exercice des plus difficiles lorsqu'il susurra, juste avant de s'écarter : « J'espère d'ailleurs que vous resterez. »

A gauche, le poing de Bonnet s'était crispé sur sa cuisse et Brianna lui jeta un regard de détresse. Sur l'estrade, une deuxième jeune femme ondulait des hanches pour faire monter les enchères et Stephen profita que Josiah fasse une offre pour se pencher vers elle et murmurer à toute vitesse :

« Après la vente, je règle quelques détails avec Joyce et on disparaît. »

La gorge serrée et le cœur battant la chamade, Brianna ne se fit pas prier pour acquiescer, pressée d'échapper à cet endroit. Elle comprenait à présent tous les regards qui l'avaient suivie depuis leur arrivée. Tous ces hommes préparaient une orgie, ni plus ni moins… et certains avaient vraisemblablement très envie de goûter à la mystérieuse Mme Bonnet, si rare en société. A cet instant, sa vie tordue de femme au foyer désespérée à River Run ne lui semblait plus si insupportable et si elle avait pu se téléporter là-bas d'un claquement de doigts, elle l'aurait fait.

Non seulement elle n'avait rien appris de plus – mis à part que Bonnet percevait une taxe sur les activités d'un proxénète, ce qui n'était probablement même pas illégal à cette époque – mais quand bien même elle aurait déniché quelques informations croustillantes, elle n'avait personne à qui les transmettre puisque la plupart des représentants de la loi de cette colonie… se trouvaient ici-même. Les larmes menaçaient de couler et elle ne pouvait s'empêcher de se maudire pour cette prise de risques inutile. Elle aurait pu passer la soirée avec Jeremiah dans ses bras, à chantonner des comptines au coin du feu ou à parler tranquillement avec Phèdre autour d'une tasse de thé. N'importe quoi aurait été mieux qu'ici…

Brianna faillit sursauter en sentant les doigts chauds de Bonnet effleurer sa main gauche, dans une tentative de l'apaiser probablement. Il regardait toujours la vente – certainement devait-il calculer dans sa tête le pactole qu'il empocherait une fois toutes ces filles louées au plus offrant – et toute la colère, le dégoût et l'angoisse de Brianna se reportèrent illico sur lui, le responsable de tout. De ça et du reste. De toutes ces situations malsaines et de son malheur. Et elle retira vivement sa main.

Les enchères se passèrent pour Brianna dans un état de semi-conscience. Elle percevait des sons, des éclats de voix, du mouvement, mais sans vraiment y porter une quelconque attention. Elle avait vite compris que les femmes qui se présentaient sur l'estrade étaient des professionnelles, des catins de la haute société espérant devenir la maîtresse d'un nanti, ou de jolies jeunes femmes sans le sou vendant leur virginité à prix d'or. Apparemment – comme Josiah s'était empressé de lui faire savoir – Joyce avait déjà tenté de vendre des jeunes femmes voyageant seules qu'il avait fait kidnapper, mais celles-ci avaient été peu coopératives ensuite et des clients s'étaient plaints. Tout le monde ce soir était donc averti et rôdé à l'exercice. Tout le monde sauf moi… Un frisson de dégoût la parcourut et elle jeta un nouveau regard empreint de détresse à Stephen. Il ne laisserait personne la toucher, elle en était certaine. Pas possessif comme il l'était. Mais en même temps, il semble ne pas vouloir refuser quoi que ce soit à certains de ses associés, et en particulier celui qui est assis à ma droite…

Une fois la dernière recrue adjugée, Stephen se leva de sa chaise et fit signe à Brianna de le suivre. Ils se frayèrent un chemin parmi les convives qui retournaient en direction des sofas, leur(s) conquête(s) sous le bras, et rejoignirent Joyce dans une petite pièce attenante, où les filles avaient certainement attendu leur heure. Joyce faisait ses comptes sur un petit carnet, où il avait noté le montant auquel chaque fille était partie et les deux hommes échangèrent un moment à voix basse. Pendant ce temps, Brianna s'était adossée au mur, respirant profondément pour la première fois depuis le début des enchères. Dans la salle voisine, des rires mutins et des gémissements commençaient à se faire entendre. Elle essayait de penser à autre chose, bloquer les voix qui parvenaient jusqu'à ses oreilles pour s'imaginer sur une plage de sable fin – n'importe où mais très… très loin d'ici – lorsque le paysagiste français apparut sur le seuil.

« Ah Monsieur Joyce, je voulais vous féliciter ! », lança-t-il, son gilet déjà à moitié déboutonné sur son ventre bedonnant. « Vous avez vraiment l'œil pour les choisir, encore une fois votre sélection est exquise. »

« A vot' service, M'sieur Claude, » fit Joyce avec un large sourire, avant de se tourner de nouveau vers Bonnet. « Pour vot' part, on fait comme d'habitude ? »

Stephen acquiesça, lui décochant une tape amicale sur l'épaule, puis retourna près de Brianna pour lui offrir son bras, qu'elle accepta immédiatement. Rien ne comptait plus pour elle à présent que de quitter cette orgie de malheur, pour se recroqueviller sous d'épaisses couvertures et oublier la soirée entière.

« Vous ne restez pas ? », demanda Sauthier avec une pointe de déception, et Bonnet lui adressa un sourire faux.

« Nous allons plutôt rentrer nous reposer, Brianna ne se sent pas très bien… »

Sacré euphémisme…, grinça intérieurement la jeune femme. Sauthier la dévisagea un instant et son angoisse dut jouer en sa faveur car il sembla aussitôt convaincu qu'elle était effectivement malade.

« Quel dommage, une autre fois peut-être ? »

Pour le plus grand plaisir de Brianna, ni elle ni Stephen ne répondirent à cette question et avec un dernier sourire poli, il l'entraîna vers la sortie. La traversée de la grande salle fut l'un des moments les plus inconfortables et les plus gênants de toute sa vie : partout sur les sofas, des corps à moitié nus, imbriqués les uns dans les autres, simplement spectateurs ou parfois attendant leur tour… Brianna tenta de garder les yeux rivés sur la porte, mais ne put s'empêcher de remarquer Tryon confortablement installé dans un sofa avec une jeune femme seins nus, assise à califourchon sur ses cuisses. Un peu plus loin, depuis un recoin sombre, Josiah regarda Brianna presser le pas, son sempiternel sourire narquois flottant sur ses lèvres. Il ne fit pas un geste pour la retenir, ne s'enquit pas de la raison de son départ et elle eut soudain la désagréable impression qu'il n'avait pas voulu la faire venir pour profiter d'elle. Il voulait que je voie… Il voulait que je sache ce qu'était cette soirée… Pourquoi ?

Mais elle n'eut pas le loisir de réfléchir à une réponse. Stephen la poussait doucement dans le dos jusqu'à l'allée en graviers où les attendait une voiture. L'Irlandais marmonna leur destination au cocher et ils s'engouffrèrent à l'intérieur. Brianna se terra dans un coin de la banquette, rongeant un de ses ongles en évitant le regard de son mari. Maintenant qu'ils étaient sortis, cependant, toutes les émotions réprimées au cours de la soirée remontaient à toute vitesse, menaçant bientôt de déborder. Tout l'étouffait : l'étroitesse du carrosse, son corset, la présence de Stephen sur la banquette opposée. Si bien que lorsque le cocher ralentit ses chevaux au dernier croisement avant leur hôtel, elle se jeta sur la petite porte de leur véhicule et l'ouvrit. Sautant les deux pieds joints sur le sol, elle bascula en avant mais réussit à reprendre l'équilibre pour ne pas tomber. Derrière elle, elle entendait les cris furieux de Stephen qui l'appelait mais elle avait déjà commencé à s'éloigner, glissant maladroitement sur le sol boueux.

Tout ce qui lui importait pour le moment, c'était de marcher. Droit devant, prendre de grandes bouffées d'air froid et calmer sa crise d'anxiété. Titubant presque, elle se mit à longer les murs, butant bientôt contre une caisse en bois déposée devant la boutique d'un marchand de tissus. Le contact de l'obstacle l'arrêta dans son élan et elle s'arc-bouta dessus, incapable de reprendre son souffle ni de faire un pas de plus. Une main se posa sur son bras droit et devinant qu'il s'agissait de Stephen – qui d'autre, étant donné que la rue était déserte en cette nuit de décembre – elle la repoussa vivement.

« Tu n'aurais pas dû venir… »

Brianna ferma les yeux, toujours agrippée à sa caisse et lâcha d'une voix méprisante : « Excuse-moi d'avoir gâché ta soirée… Sans moi, tu aurais été bien plus tranquille, n'est-ce pas ? Avec une fille sur chaque genou… »

« Je n'ai que faire de ces femmes-là. Je n'achète pas, je vends simplement ce que Joyce me ramène… », répondit Stephen avec une pointe d'agacement.

« Oh, alors dans ce cas tout va bien ! »

Brianna sut sans se retourner qu'encore une fois, il avait pris son sarcasme au pied de la lettre et elle roula des yeux en l'entendant demander : « Vraiment ? »

« Non ! » Se redressant, elle fit volte-face pour lui afficher tout le dégoût que son commerce lui inspirait. « C'est abject ! Comment peux-tu faire ça ? Vendre ces femmes comme si c'était du bétail ? »

« Elles sont là parce qu'elles le veulent… et pour gagner de l'argent », se défendit l'Irlandais, qui semblait ne pas du tout comprendre la raison de ce scandale.

« Mais ça n'a pas toujours été le cas, d'après ce que j'ai compris ! »

Le froncement de sourcils qu'il lui adressa était révélateur. « Qu'elles le veulent ou pas, quelle différence ? Tant que les clients sont satisfaits… »

« MAIS PARCE QUE C'EST MAL ! »

Cette fois, elle avait carrément hurlé. Stephen la dévisageait avec stupeur, muet comme une carpe, lorsqu'une fenêtre au premier étage de la maison voisine s'ouvrit toute grande sur un grand gaillard en chemise de nuit.

« C'est pas bientôt fini, tout ce boucan ? »

Brianna secoua la tête, trop épuisée pour s'excuser et tourna les talons pour se rapprocher de leur hôtel. Elle entendit Bonnet lui emboîter le pas, la rattraper, et la dépasser pour se planter en face d'elle. « Ce n'est pas mal… Ce commerce nous rapporte une partie de l'argent qui nous fait vivre, toi, moi et Jeremiah. »

« Et pour toutes ces femmes que vous exploitez ? », répondit-elle avec hargne mais sur un ton plus confidentiel, au cas où le dormeur du premier étage déciderait de descendre leur fermer le clapet.

« Eh bien quoi ? Je ne les connais pas, tu ne les connais pas… comment suis-je censé savoir si quelque chose est bien ou mal pour elles ? Je ne suis pas dans leur tête… »

Brianna le dévisagea, incrédule. Il ne comprenait vraiment pas ou il le faisait exprès ? « Qu'est-ce que tu ressens en envoyant ces filles dans les griffes d'hommes deux fois plus vieux qu'elles ? »

« Rien… Elles ne sont rien à mes yeux. »

« Qu'est-ce que tu ressens en me regardant ? »

Stephen haussa un sourcil et esquissa un sourire qu'il voulait certainement séducteur. « Mon cœur se réchauffe… d'autres parties de mon corps également. C'est le cas depuis le premier jou- »

« Je voulais dire en me voyant maintenant ! Bouleversée et en colère ?! »

Le sourire de l'Irlandais disparut et il lui jeta un regard pétri d'incompréhension. Ou méfiant ? Brianna n'aurait su le dire, il était si difficile à déchiffrer… « Mais bouleversée par quoi au juste ? »

« Par ce que tu fais ! Par cette soirée… Par ce que j'aurais pu y subir ! »

« Je n'aurais jamais laissé personne te toucher, Bria- »

« Peu importe ! J'ai eu PEUR ! » Sa voix s'était brisée sur le dernier mot et une larme de rage roula sur sa joue. Stephen la suivit lentement des yeux, comme s'il mesurait enfin l'impact que la mésaventure de ce soir avait eu sur elle. « Tu me fais peur ! Tes actions, tes clients… ton MONDE tout entier me terrifie ! » Elle essuya ses larmes d'un geste rageur et secoua la tête. « Je ne connais rien de tes activités et à chaque fois que j'en apprends quelques détails, c'est pire encore… Et je sais que tu es parfaitement conscient que ce que tu fais est mal, sinon tu ne m'aurais pas empêchée de venir… »

« Absolument pas, je ne voulais simplement pas qu'un autre homme pose un seul doigt sur toi, voilà tout… Si certains ne voient aucun inconvénient à partager leurs femmes, sache que ce n'est pas mon cas. »

Brianna se figea, le regard torve. « Evidemment… Je ne sais pas ce qu'il m'a pris d'imaginer que ça pouvait être autre chose que ça… Tu n'as donc aucune foutue conscience… »

Bonnet ne sembla pas aimer sa remarque et lui saisit vivement le bras. « Contrairement à toi, je n'ai pas eu le privilège de grandir dans une famille aimante, où l'on se paie le luxe d'enseigner aux enfants ce qui est bien ou ce qui est mal… Tout ce que j'ai appris et fait dans ma vie n'avait qu'un seul but : survivre ! »

« Ne parle pas de ma famille, tu ne sais rien de moi ni d'eux », gronda-t-elle en détournant le regard. Oui, elle avait été privilégiée, elle avait vécu à une époque moderne, moins violente, avec un père adoptif qui l'adorait, avait suivi des études dans une université prestigieuse… Bien entendu, il ne savait rien de tout ça il devait s'imaginer une enfance paisible dans un château en Ecosse, entourée de ses deux parents… mais quoi qu'il pense, elle refusait que Stephen utilise cela pour justifier toutes ses mauvaises actions.

« Ce que je fais avec Joyce n'est pas illégal, cela fait partie des activités que j'ai lancées pour gagner ma vie autrement que par le vol et la contrebande. Pour montrer l'exemple à Jeremiah ! »

Brianna aurait presque ri si la situation le permettait. « Prostituer des femmes, c'est montrer l'exemple, selon toi ? »

« C'est bon, j'ai compris… Les femmes ne sont pas un commerce que tu approuves, très bien ! Dans ce cas j'arrête, je vends bien assez d'autres choses. »

« Quoi ? Des hommes aussi ? », cracha-t-elle, sarcastique.

« Non, mais si ça peut te faire plaisir… »

« Arrête… » D'un coup de coude, elle se dégagea de son emprise. « Arrête de parler, ça vaut mieux. »

« Je te l'ai dit, le jour de notre arrivée à River Run : j'ai fait tout cela pour devenir meilleur. Pour être un bon père pour Jeremiah… »

« Tais-toi… » Brianna ne supportait plus d'entendre le moindre son qui sortait de sa bouche et elle dut résister à l'envie de se boucher les oreilles en chantant une chanson stupide à tue-tête, comme font les enfants qui refusent d'écouter quelque chose qui ne leur plaît pas. Au lieu de ça, elle recula de quelques pas, bien décidée à regagner l'hôtel le plus vite possible. Une fois à proximité de Jeremiah – qui devait déjà dormir à cette heure tardive – il cesserait de parler pour ne pas le réveiller et elle aurait enfin la paix. Mais ce n'était manifestement pas le plan de Bonnet, car il la rattrapa aussitôt et se pressa contre elle.

« Aujourd'hui, il ne s'agit plus seulement d'être meilleur pour notre fils… »

« Je ne veux plus t'entendre… » Ne pouvant pas se soustraire à son étreinte, Brianna tourna la tête à quatre-vingt-dix degrés, les mâchoires serrées et les yeux clos.

« … Je veux devenir un homme respectable à tes yeux… » La voix du pirate se faisait plus douce, presque suppliante et cela agaça encore plus Brianna, qui se débattit de plus belle. En vain.

« La ferme ! »

« … sans ça, ton corps ne cessera jamais de rejeter nos enfants. »

Les mots firent à Brianna l'effet d'une douche froide et elle s'immobilisa, ne sachant pas comment ils étaient passés d'une dispute en pleine rue à ces propos étranges, murmurés – presque gémis – à son oreille. Trop choquée pour se libérer, elle tenta de tourner juste assez la tête pour étudier l'expression de Stephen. Sourcils froncés, mâchoires serrées et une lueur étrange dans le regard. De la culpabilité ? Non, elle devait se tromper, c'était inimaginable. Malgré son apparente suffisance et ses airs de maître du monde, avait-il une estime de lui-même si basse qu'il se pensait capable de provoquer une fausse couche chez sa propre femme ? Il était temps de changer de tactique, ranger sa colère aussi profondément que possible en elle pour essayer de profiter au maximum de la vulnérabilité qu'il venait de laisser éclater au grand jour.

« C'est à cause de ce qu'a dit le médecin ? », demanda-t-elle, plus doucement, pour l'apaiser. « Il t'a dit lui-même qu'il ne croyait pas en cette théorie. Et si mon seul mépris à ton égard pouvait interrompre une grossesse, Jeremiah ne serait certainement pas là… »

Elle vit les coins de la bouche de Stephen se relever légèrement, puis ses sourcils se froncer comme s'il avait d'abord pris sa remarque comme une bonne chose, avant de réaliser qu'il ne s'agissait pas du tout d'un compliment.

« Ce qu'il y a eu entre toi et moi est une chose… et je ne sais pas si je serai un jour capable de passer outre… », reprit-elle, sentant aussitôt les doigts de Stephen se crisper autour de sa taille, « mais tu es un bon père. Ça je ne peux pas le nier. Et Dieu sait si ça me coûte de le reconnaître, mais Jeremiah t'adore. » Elle prit une discrète inspiration, leva une main pour venir effleurer doucement la joue du pirate. Si elle voulait l'adoucir, il ne fallait pas lésiner sur les compliments. « Et il n'y a aucune raison pour que nos autres enfants ne t'aiment pas tout autant. »

Elle avait dû paraître sincère car le visage de Bonnet s'éclaira soudain et son habituel sourire très fier de lui réapparut sur ses lèvres.

« Et pourtant, j'improvise… Je n'ai jamais eu de père pour savoir quoi faire. Ou de mère… »

« Je sais. »

Le silence retomba entre eux, mais Brianna mettait un point d'honneur à continuer ses caresses sur la joue de Stephen, tout en affichant un sourire encourageant. Il fallait qu'elle tente d'aller plus loin, lui tirer les vers du nez avant qu'il ne se referme comme une huître.

« Tu n'as clairement besoin d'aucun exemple pour être un bon père, mais je pourrais être ton guide pour tout le reste ? Tu saurais ainsi si tes actions sont bonnes ou mauvaises… Que fais-tu d'autre à part organiser des soirées coquines pour riches bourgeois dépravés ? »

Elle avait pris le ton de la plaisanterie, pour paraître désintéressée mais elle sut qu'il avait vu clair dans son jeu lorsqu'il s'écarta légèrement d'elle et haussa les épaules. « Je vends toutes sortes de choses… La seule différence c'est qu'aujourd'hui, je le fais en toute légalité, grâce à un partenariat bien pensé avec Lord Tryon. Tu n'as donc aucun souci à te faire, mon cœur. »

Raté. Certes, elle n'avait pas fait preuve d'une grande subtilité mais au moins, elle avait essayé. En face d'elle, toute trace de vulnérabilité disparaissait peu à peu des traits de Stephen, et après avoir rajusté sa veste, il lui tendit son bras.

« Rentrons, tu vas finir par prendre froid. »

En silence, elle glissa son bras autour du sien et ils prirent la direction de leur hôtel, qui n'était plus qu'à quelques dizaines de mètres. Plus ils s'en rapprochaient, plus Brianna se détendait, soulagée que cette soirée cauchemardesque s'achève enfin. Elle n'osait imaginer ce qu'il se serait passé si Stephen n'avait pas été aussi farouchement possessif. Aurait-elle été forcée de coucher avec d'autres hommes, comme les kidnappées de Joyce ? Arrête d'y penser, Bree, il ne s'est rien passé et tu es en sécurité maintenant…, se morigéna-t-elle, sans même réaliser qu'elle venait d'associer sécurité et le fait d'être de nouveau seule avec son mari. Un détail la turlupinait cependant…

« Tu sais… Je crois que tu as vraiment changé, au final », mentit-elle avec un sourire mutin. « Tu n'as pas bougé d'un poil quand Monsieur Martin m'a proposé de rester à la soirée. L'ancien Stephen Bonnet aurait certainement bondi pour lui trancher la langue… »

Un bref rire s'échappa d'entre les lèvres du pirate. « Je suis simplement prévoyant… Il se murmure que le Roi George aimerait confier un poste plus important à Tryon. A New York. Et que Josiah serait tout pressenti pour prendre sa succession à la tête de la Caroline du Nord. Je préfère donc ne pas trop le contrarier. »

Josiah brigue le poste de Lord Tryon ? L'information n'était pas cruciale, mais elle pourrait tout de même lui être utile. Les changements d'affectation en provenance de Londres pouvaient mettre des années avant d'être effectifs dans les Colonies. Si Josiah faisait du ménage et exposait Tryon pour d'éventuelles magouilles peu compatibles avec ses fonctions, il pourrait peut-être accéder à la gouvernance de la Caroline avec un peu d'avance. Il lui faudrait donc s'assurer qu'il était bien un homme de confiance avant de lui divulguer quoi que ce soit qui puisse provoquer la chute de son supérieur et de Bonnet. Mais avant ça… il lui faudrait surtout trouver quelque chose à divulguer. Brianna s'apprêtait à pousser la porte d'entrée de leur hôtel lorsqu'il la retint par le bras et la fit pivoter pour l'attirer contre lui.

« Je sais que tu ne vas certainement pas apprécier ce que je vais dire, mon cœur, mais… il y a malgré tout quelque chose de réellement fascinant dans le fait de te voir déambuler dans 'mon monde', comme tu dis. » Il fit une courte pause, cherchant dans le regard de la jeune femme une trace d'indignation mais elle se contentait de le dévisager dans l'expectative, attendant de savoir où il voulait en venir. « Le jour où nos chemins se sont croisés, j'ai tout de suite vu que tu n'étais pas à ta place dans cette taverne. Trop proprette, trop habillée pour une fille de joie, trop naïve aussi probablement… Un diamant pur au milieu d'un tas de fumier. Et comme tous les diamants rares, j'ai ressenti… un besoin irrépressible de te posséder. »

L'expression de Brianna s'assombrit et il la vit déglutir, comme si elle tentait de digérer ses aveux obscènes.

« Plus tard, à la prison, tu as fait encore mieux. Alors qu'il n'existe pas d'endroit plus misérable sur cette Terre, tu resplendissais dans ta robe magnifique, tes bijoux délicats et ton ventre rond… Mon envie est revenue, plus forte encore. »

« Viens-en au fait », balbutia Brianna, que son monologue ramenait à sa propre culpabilité d'être la seule responsable de tout ce merdier. Pour toute réponse, Stephen glissa une main autour de sa nuque, rapprochant leurs lèvres jusqu'à ce qu'elles s'effleurent.

« Ce soir, quand je t'ai vue traverser la salle jusqu'à la sortie… ma si belle, si parfaite Brianna au milieu de toute cette débauche… l'envie était toujours là. Rien n'aurait pu me faire plus plaisir que de te prendre sur l'un de ces sofas… montrer à tous ces hommes ce qu'ils n'auront jamais… Mais la seule idée qu'un autre que moi pose les yeux sur ton corps me rendait malade de jalousie. »

Brianna n'avait aucune idée de la manière dont elle devait réagir. Mais alors qu'elle ouvrait la bouche pour bredouiller quelques mots, celle de Stephen s'en empara avec fougue. Était-ce le soulagement d'avoir échappé à cette soirée abominable, l'érotisme tordu des aveux de son mari, elle-même qui soignait son rôle de femme peu à peu séduite ou bien l'ardeur de ce baiser inattendu… ? Impossible de le savoir. Toujours est-il qu'elle y répondit.

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Huhuhuhuhuhu, n'était-ce pas la déclaration la plus sale et romantique qu'on pouvait attendre d'un homme comme Bonnet ? Lol Brianna a été clairement prise de court, par la vulnérabilité qu'il a brièvement laissé entrevoir d'abord, puis par la révélation de ses sentiments à son égard. Des sentiments primaires, bestiaux même, mais qui visiblement ne l'ont pas laissée indifférente.

Qu'avez-vous pensé de cette petite soirée coquine et moralement très douteuse ? Du comportement de Josiah ? Et surtout de la dispute finale entre nos deux tourtereaux ?

En tous cas, si vous pensiez que Brianna avait touché le fond avec son avortement, eh bien vous vous trompiez ! Le fond, elle va le toucher très bientôt, avec un arc narratif qui courra sur les trois prochains chapitres (15-16-17) et croyez-moi… vous n'êtes pas prêts. Pas prêts du tout.

Le chapitre 15 sera publié le 14 août, d'ici là j'ai hâte de savoir ce que vous avez pensé de celui-ci et je vous fais des gros bisous !

Xérès