Tu m'apprendras… ?

Bonjour à tous ! Une fois n'est pas coutume, le site Fanfiction-net a encore planté ! Du coup, je sais que vous n'avez pas reçu l'alerte du précédent chapitre. Si par miracle le site fonctionne de nouveau aujourd'hui et que vous avez manqué le chapitre 20 (posté le 27 novembre), je vous invite à rattraper votre retard et vous rappelle en passant que j'indique toujours la date de la prochaine update dans mes notes de fin de chapitre. Sinon, si vous êtes comme moi désabusés de FFnet, je poste aussi la version anglaise de la fiction sur AO3. Au moins là-bas, les notifs fonctionnent ahahah.

Merci à SarahMattMello2 et Wizzette pour leurs reviews, ainsi qu'à Yeyer, Aurore Moonstone, Siliarwen7456 et Lisa Bachelet pour le follow/fav !

SarahMattMello2 : Très franchement, le destin de Murtagh n'aurait pas beaucoup changé, avec ou sans l'aide de Stephen… Cela faisait partie des choses du passé impossibles à changer ! J'espère que ce chapitre te plaira !

oOo

21. Birthday Boys

Avril 1774.

Un mois s'était écoulé depuis la bataille qui avait coûté la vie à Murtagh Fitzgibbons et à un grand nombre de ses partisans, signant la fin de l'entreprise des Régulateurs face au gouverneur de Caroline du Nord. Morose, Brianna avait d'abord passé ses journées à ruminer divers plans qu'elle aurait pu élaborer pour prévenir plus rapidement les Régulateurs. Stephen, de son côté, avait multiplié les douces attentions à son égard – en lui apportant du thé ou des tisanes à l'improviste, en la couvrant de cadeaux et de mots doux, ou encore en l'emmenant se promener autour du domaine ou à Cross Creek avec Jeremiah.

Peu à peu, la jeune femme avait fait son deuil et la paix avec elle-même. Elle le savait : Stephen et elle avaient tout mis en œuvre pour empêcher ce drame dans le bref laps de temps dont ils disposaient et ils avaient échoué, tout comme sa mère et Jamie avaient en vain tenté d'empêcher le massacre de Culloden. Elle n'y était pour rien, c'était ainsi, et s'en vouloir éternellement n'avait aucun sens.

« Blue ! Au pied ! », s'égosilla Jeremiah, la faisant sursauter violemment. Clignant des yeux, Brianna se reconnecta avec la réalité et vit le berger arriver en trottant, tandis que la colonie de pigeons qu'il venait de déranger atterrissait de nouveau un peu plus loin sur la grand-place de Cross Creek. « On mange pas les pigeons ! », ajouta l'enfant en brandissant un index menaçant devant la truffe du chien, qui jappa.

« Est-ce que ça va ? »

La voix douce et inquiète de Stephen à sa droite lui fit tourner la tête et elle lui décocha un sourire rassurant tout en hochant la tête. Il avait pris l'habitude de la voir ruminer en silence et même si ces instants se raréfiaient, il ne manquait pas de s'enquérir systématiquement de son bien-être.

« Laisse-moi t'offrir quelque chose… un bijou peut-être ? », proposa-t-il en désignant la devanture du joaillier à quelques mètres de là.

Bree leva les yeux au ciel. « Stephen, j'ai plus de bijoux que d'occasions de les porter… »

« Qui a dit qu'il fallait une occasion ? Les reines ne portent-elles pas leurs parures chaque jour que Dieu fait ? »

« Je ne pense pas, non… », s'amusa-t-elle avant de regarder néanmoins à travers les fenêtres de l'artisan. L'homme était assis de l'autre côté, penché sur son ouvrage et entouré de quelques autres réalisations, et Brianna se laissa aller à observer ses gestes minutieux, son regard concentré et ses doigts fins façonner les pierres à l'aide d'outils uniques. Elle fronça soudain les sourcils en remarquant l'un des objets déjà achevés et posés sur un côté du pupitre. Une montre de poche sûrement conçue par un horloger mais dont le joaillier avait transformé l'arrière pour y graver une tête de cerf aux bois majestueux. Un décor qui lui fit immédiatement penser au symbole du clan Fraser et à Jamie. Jamie dont le cinquante-troisième anniversaire approchait et qu'elle manquerait, tout comme elle avait manqué celui de sa mère à l'automne dernier. Ou peut-être pas… Elle n'aurait jamais osé le demander en octobre, alors qu'elle était encore recluse à River Run et que ses relations avec Stephen étaient au summum de leur toxicité, mais les choses avaient changé à présent. Assez pour lui permettre de voir ses parents, du moins l'espérait-elle.

« Tu as vu quelque chose qui te plaît ? », demanda Stephen à la vue de son regard intéressé.

« Oui… enfin, pas pour moi… » Elle prit une grande inspiration et se lança. « Je regardais cette montre, elle me rappelle le clan Fraser… et c'est bientôt l'anniversaire de mon père… »

« Nous pouvons l'acheter et lui envoyer », proposa Stephen avec un large sourire.

« En fait… j'aimerais… » Elle pinça les lèvres et choisit d'utiliser sa technique imparable depuis quelques mois : sembler vouloir quelque chose, prétendre qu'il ne pouvait pas le lui donner et le regarder se décarcasser pour la satisfaire. « Non, rien. Oublie ça, tu ne voudras jamais… »

« Brianna… », gronda l'Irlandais en plissant les yeux. « Si je ne sais pas ce que tu veux, il me sera effectivement difficile de l'obtenir… »

La jeune femme réprima un sourire. « J'aimerais… que mes parents nous rendent visite à River Run. Pour l'anniversaire de mon père le premier mai et jusqu'à celui de Jeremiah, le quatre », acheva-t-elle d'une traite.

Stephen se figea et son regard s'assombrit aussitôt, au point que Bree jugea la bataille perdue d'avance. Elle disposait cependant d'une carte maîtresse qu'elle avait négligée jusque-là et qui se manifesta avec un hurlement de joie.

« On va voir papi-mamie ? », s'écria Jeremiah en ouvrant de grands yeux.

« Euh… », commença Stephen, qui semblait franchement sur le point de refuser, mais Jeremiah considérait déjà la décision prise.

« On va voir papi-mamie ! On va voir papi-mamie ! », se mit à scander l'enfant sous le regard sarcastique de Brianna.

« Je suis désolée », s'excusa-t-elle d'un air faux, « il a dû comprendre que c'était acté… Je vais essayer de lui expliquer que tu n'es pas d'accord… »

Les cris de Jeremiah cessèrent aussitôt et il se tourna vers Stephen avec une expression suppliante. Brianna pouvait presque l'entendre jurer dans son for intérieur et dut se mordre les joues pour ne pas rire.

« Bien sûr que si, je suis d'accord », grommela Stephen, tandis que Jeremiah hurlait de nouveau sa joie et entraînait Blue dans une danse grotesque au milieu de la grand-place. « Quatre jours, pas un de plus. »

Brianna hocha la tête et se jeta à son cou pour le remercier. Les mains de Stephen se glissèrent autour de sa taille et elle sut à la pression que ses doigts exerçaient qu'il ne regrettait pas d'avoir donné son accord, ne serait-ce que pour profiter quelques secondes de cet élan de gratitude. Enfin, elle se détacha de lui et regarda la montre à nouveau.

« Est-ce que je peux… ? », minauda-t-elle, et il lui tendit sa bourse en grommelant. « Merci ! »

Et c'est le cœur débordant de joie et d'excitation qu'elle poussa la porte de l'atelier.

~o~

L'après-midi du premier mai, soit près de trois semaines après l'achat de la montre, une charrette tirée par deux chevaux passa les portes du domaine de River Run. Perchée sur le perron, avec Jeremiah qui trépignait d'impatience à ses pieds et Blue qui peinait à rester assis devant l'enthousiasme de son maître, Brianna sentit son cœur exploser dans sa poitrine en distinguant les trois silhouettes de Ian, Claire et Jamie assises à l'avant. Huit mois et demi s'étaient écoulés depuis ses adieux à sa famille et elle réalisait à peine qu'elle les tiendrait bientôt dans ses bras.

Nerveusement, elle lissa les plis de sa tenue, une robe d'été blanche agrémentée de motifs fleuris dont les discrets pétales, ainsi que les frous-frous qui bordaient le décolleté et les coudes, rappelaient le rouge flamboyant de ses cheveux. A cela s'ajoutait une parure où se mêlaient rubis, argent et diamants, que Stephen avait spécialement achetée pour l'occasion. Il la voulait parfaite. Choyée et gâtée.

« Tu es heureuse, n'est-ce pas ? », murmura-t-il à son oreille, alors que la charrette avançait lentement dans l'allée. « Jeremiah et toi, vous vous plaisez ici ? »

Brianna lui jeta un regard inquisiteur. Elle voyait globalement où il voulait en venir et se fendit donc d'un sourire encourageant. « Oui, bien sûr… »

« Alors montre-leur. »

C'était un ordre. A peine dissimulé. Elle le dévisagea un instant il semblait tendu, angoissé même et elle ne pouvait l'en blâmer. Tout le simulacre qu'il avait mis en place, la toile qu'il avait tissée autour d'elle, pouvait se briser en un instant si les choses devenaient un peu trop houleuses avec les Fraser. Mais elle n'avait aucune intention de le provoquer, ni de laisser sa famille ruiner tout ce qu'elle avait réussi à obtenir de Stephen. L'essentiel était que Jamie reparte avec la montre et qu'elle lui glisse l'idée de la démonter. Un peu plus tôt au cours de la semaine, elle avait en effet ouvert le boîtier pour y introduire un message, quelques mots griffonnés sur un minuscule bout de papier au sujet des détournements de taxes. Histoire de leur donner quelque chose à creuser de leur côté. Elle n'avait donc aucun intérêt à ce que la visite se passe mal et elle s'était promis de jouer son rôle à la perfection.

Ian fut le premier à sauter de la charrette, jetant un regard interloqué à toutes les personnes alignées sur le perron. Stephen, Brianna et Jeremiah d'une part, mais aussi Hennessy et Phèdre, ainsi que deux valets étaient là pour les accueillir comme on le ferait dans un château. Brianna ne put s'empêcher de sourire en voyant Hennessy froncer le nez à la vue de ce jeune garçon au crâne presque rasé et ses peintures faciales indiennes. Puis ce fut au tour de Jamie et de Claire de mettre pied à terre, et Jeremiah ne put plus se retenir. Avec un cri de joie, il abandonna son poste et courut jusqu'à la charrette pour se jeter dans les jambes de Jamie.

« Joyeux anniversaire, papi ! », s'exclama le garçonnet tandis que Jamie le soulevait de terre pour l'enlacer à l'en étouffer.

« Oh, mo bheag, tu sais que tu nous as manqué ? », grogna l'Ecossais tandis que Claire venait prendre Jem à son tour pour le couvrir de baisers.

« Salut, cousine… », fit Ian avec un grand sourire, en ignorant superbement Stephen. « Tu ne m'avais pas dit qu'il fallait la tenue des grands jours, sinon j'aurais mis autre chose… »

« Tu as autre chose ? », railla-t-elle en descendant les marches pour aller à sa rencontre.

Ian pouffa. « Non. » Il la serra chaleureusement dans ses bras et Brianna sentit les larmes monter. Ce serait un miracle si elle parvenait à enlacer tout le monde sans fondre en larmes. « Marsali et Fergus t'envoient leurs amitiés. Ils seraient volontiers venus mais Marsali est déjà ronde comme une barrique… »

Brianna rit et s'écarta pour se diriger vers ses parents. Le regard de Jamie plongea dans le sien, et elle y lut les centaines de questions qu'il se posait certainement depuis des mois sur sa situation, son bien-être, sa sécurité, sa santé – mentale et physique. « 'Pa… », fit-elle, au bord des larmes.

« Mo leannan… », murmura-t-il avant de l'enlacer avec force. La puissance de ses bras, son odeur, la sensation de sa mâchoire si dure contre son crâne, tout lui revint de plein fouet et elle dut lutter pour ne pas pleurer. Ce qui devint encore plus difficile lorsque les bras de Claire s'ajoutèrent à ceux de Jamie, la coinçant entre ses deux parents. Ils étaient ainsi depuis une dizaine de secondes lorsque la voix de Stephen s'éleva depuis le perron.

« Bienvenue à River Run, Mr. et Mrs. Fraser… et Mr. Murray », fit Stephen qui avait bien appris ses leçons au cours des derniers jours. Ian ne répondit pas et Brianna sentit son père grogner contre son oreille. Il fallait mettre les points sur les i sans tarder. Brianna se détacha – non sans difficulté – de ses parents et arbora un large sourire.

« Stephen et moi sommes ravis de vous accueillir. Nous vous avons préparé deux chambres, ainsi que de bons bains bien chauds pour vous détendre avant le dîner… Je sais combien le voyage a dû être long ! »

Comme dans une mauvaise comédie, Brianna vit ses parents tourner lentement la tête pour échanger un regard décontenancé. S'étaient-ils attendus à la trouver enchaînée dans une cage ? Ou amaigrie, couverte de bleus et de bosses ? Stephen n'avait – hélas ? – jamais levé la main sur elle, ni fait quoi que ce soit qui puisse prouver le caractère forcé de ce mariage. Et quand bien même ce serait le cas, cela ne l'aurait pas avancée à grand-chose en ce siècle où les femmes n'avaient aucun droit face à leurs maris. Elle ne pouvait donc qu'être resplendissante, voire même plus que lorsqu'elle vivait avec Roger dans les montagnes, mais ils semblaient malgré tout surpris.

« Où est Rollo ? », demanda-t-elle pour briser la gêne qui s'installait peu à peu et Ian répondit aussitôt, comme s'il avait compris avant tous les autres à quel jeu elle jouait.

« Je l'ai laissé à la maison… » Ian se baissa vers Jeremiah et son chien. « Et heureusement d'ailleurs, car ton molosse n'en aurait fait qu'une bouchée ! Qu'est-ce qu'il est effrayant ! »

Comprenant qu'on parlait de lui, Blue jappa joyeusement et vint se frotter contre la main tendue de Ian.

« C'est même pas vrai ! », s'esclaffa Jeremiah. « Il est tout p'tit ! »

Ian hocha la tête. « Tu as raison… peut-être quatre ou cinq bouchées, alors. »

Deux mètres plus loin, Jamie grimpait lentement les marches du perron, toisant Bonnet de toute sa hauteur, tandis que Claire restait auprès de Brianna et refusait de lui lâcher la main. Lorsque son père fut sur la dernière marche, il dépassait Stephen de dix bons centimètres mais celui-ci ne fit pas un geste pour tenter de paraître plus imposant. Son regard était certes d'un froid polaire, mais son sourire poli ne faiblit pas et il tendit une main insolente en direction de son invité – le défiant de la refuser ou de se montrer impoli sous ce toit qu'il avait usurpé à leur famille.

Jamie resta immobile un long – très long – moment, si bien que Hennessy fronça imperceptiblement le nez et que Phèdre, postée à côté de lui, leva des sourcils inquiets. Ce que Jamie prit pour une supplique, une injonction à obtempérer et saluer le criminel, sans quoi la situation pourrait très vite tourner au vinaigre. Les mâchoires serrées, il leva donc la main à son tour et serra celle de Bonnet. Des souvenirs de son sourire affable et de sa voix doucereuse alors qu'il leur implorait de les aider à creuser la tombe de Hayes, plus de quatre ans auparavant, lui revinrent à l'esprit et il regretta pour la millionième fois de ne pas avoir livré ce chien d'Irlandais aux Anglais lorsqu'il en avait eu l'occasion. Bien des drames auraient alors été évités.

Pour alléger un peu l'atmosphère, Brianna lâcha la main de sa mère et remonta sur le perron pour glisser son bras autour de celui de Stephen. « Phèdre va vous conduire à vos chambres, vous devez avoir hâte de vous décrasser… »

Phèdre hocha la tête avec une brève courbette et leur fit signe de la suivre avec un large sourire. Brianna n'était pas la seule à être visiblement soulagée de leur visite. Le petit groupe pénétra dans le hall d'entrée et dès que ses parents et Ian furent au pied des escaliers, Bree se retourna vers Stephen – tendu comme un arc. Avec douceur, elle prit son visage en coupe dans ses mains et sourit.

« Tout va bien se passer… », murmura-t-elle avant de déposer un baiser sur ses lèvres. Rien ne devait menacer la remise de la montre. Rien.

Lorsqu'elle recula de nouveau, elle vit que Claire, un pied sur la première marche de l'escalier, la dévisageait avec une expression incrédule, presque horrifiée. Seigneur… suis-je convaincante à ce point-là ?, se demanda-t-elle avant de lui sourire, rosissant comme une jeune mariée que l'on surprend en plein moment de tendresse avec son époux. Elle comprendra… Elle comprendra forcément que je joue la comédie.

Une heure et demie plus tard, lorsque les Fraser redescendirent – propres et changés – pour le dîner, les Bonnet les attendaient déjà dans la salle à manger. Brianna sur le sofa observait Jeremiah en train de jouer avec sa toupie, avec l'aide de Stephen dont la tâche essentielle consistait à réenrouler le fil autour du jouet après chaque utilisation. Lorsque l'enfant aperçut ses grands-parents, il se leva aussitôt et courut dans leur direction.

« Papi, papi, tu sais comment on joue ? », demanda Jeremiah en levant sa toupie à bout de bras pour la lui montrer.

Jamie fronça les sourcils et chaussa ses petites lunettes rondes sur son nez. « J'ai bien peur de n'avoir encore jamais vu pareil objet, mo bheag… »

« Alors, tu enroules la ficelle comme ça… »

« Avez-vous pu vous reposer un peu avant le dîner, Mrs. Fraser ? », demanda poliment Stephen en tirant une chaise pour elle. Claire s'y assit mécaniquement et répondit alors qu'il faisait de même pour Brianna, avant de déposer un baiser sur le haut du crâne de sa fille, qui lui sourit de toutes ses dents en retour.

« Oui, ce bain nous a fait grand bien… Je suppose qu'un remerciement serait de mise. »

Brianna jeta un bref regard à sa mère. C'était sa phrase favorite pour laisser entendre à son interlocuteur qu'elle pourrait le remercier… si elle le voulait vraiment. Mais Stephen parut s'en contenter et s'assit à son tour à table, avant de se tourner vers Jeremiah.

« Jemmy, encore une ou deux démonstrations et il sera temps de passer à table », dit-il avec un sourire crispé. L'enfant répondit un bref « oui, papa » avant de retourner à son jouet et Stephen reprit à l'attention de Claire. « J'espère que vous avez faim. J'ai bien peur que notre cuisinier, Mr. Fitzpatrick, ait mis les petits plats dans les grands. »

Brianna prit une profonde mais discrète inspiration et tenta de se calmer. Stephen avait certes fait des progrès en mondanités et conversation informelle, mais elle doutait sérieusement de la capacité de Jamie ou de Claire à faire de même. Surtout avec celui qu'ils considéraient comme un ennemi juré. Mais heureusement, elle semblait pouvoir compter sur le soutien d'Ian, qui s'assit à côté d'elle avec un sourire presque aussi faux que celui du pirate.

« Parfait ! J'ai tellement faim que je pourrais avaler un bison entier ! », lança-t-il avec un clin d'œil à l'égard de Brianna.

La jeune femme pouffa et déplia sa serviette sur ses cuisses. « Pas de bison ici, nous sommes dans une maison distinguée… »

Lloyd fit son entrée, les bras chargés d'un grand plateau au fumet alcoolisé et délicieusement odorant qu'il remit à Hennessy, chargé de faire le service. Celui-ci commença par déposer dans les assiettes de Claire et Brianna de petites tranches qu'il nappa de sauce rouge sombre.

« Foie de veau aux pommes et sauce au vin de Porto », annonça-t-il avant même que Claire ait pu poser la question. Brianna vit Stephen jeter un coup d'œil discret à sa « belle-mère », inquiet à l'idée de trouver dans son regard un quelconque indice prouvant que cette entrée n'était pas assez distinguée pour un anniversaire, mais il n'y eut rien et il pinça les lèvres, souriant d'un air satisfait.

Tandis que Hennessy nappait l'assiette d'Ian de sauce, Jamie aida Jeremiah à s'asseoir sur sa chaise et Phèdre apporta une petite assiette contenant une tranche de pomme ainsi qu'une minuscule tranche de foie sans sauce pour l'enfant, qui la remercia avec un sourire gourmand. Jeremiah adorait manger 'comme les grands' et même s'il n'aimait pas certains plats, il mettait toujours un point d'honneur à goûter et à en avaler au moins la moitié.

« Alors, Mr. Bonnet… », commença Jamie en s'installant devant son assiette, raide comme un piquet. « J'ai eu vent des nombreuses terres que vous avez cédées ces derniers mois aux fermiers du coin… J'ose espérer que vous ne les avez pas bradées ? »

Oh Seigneur, il commence tôt…, se lamenta Brianna alors que Hennessy servait du vin aux convives. Lorsqu'il parvint à sa hauteur, elle murmura à son oreille : « Mr. Hennessy, pouvez-vous veiller à remplir les verres de mon père et de Stephen le moins souvent possible ? »

Hennessy lui adressa un bref coup d'œil entendu. « Bien sûr, Madame. »

« J'ai beau être un homme de la mer, Mr. Fraser, je sais reconnaître la valeur d'une terre et celle-ci était bien trop vaste et riche pour se contenter de produire du coton. De plus… Brianna et moi favorisons les fermiers locaux en consommant leurs produits, contrairement aux précédents propriétaires. Tout le monde y trouve son compte… »

Jamie enfourna une bouchée de foie et de pomme sans un mot, et Brianna tenta de sauver la situation. « Et de ce fait, il n'y a donc plus d'esclaves à River Run, puisque ce sont les maraîchers eux-mêmes qui cultivent les terres », fit-elle avec un sourire.

« C'est vrai. » Stephen sembla ravi qu'elle amène le sujet et tendit le bras de son côté pour saisir brièvement la main de sa femme. « Mr. Innes et votre Tante Jocasta ont emporté leurs esclaves avec eux. Et si cela n'avait pas été le cas, je les aurais fait transporter à Nassau, où ils auraient vécu libres. Bien que la République des Corsaires soit de l'histoire ancienne, leurs idées modernes et justes perdurent. »

Claire haussa un sourcil, certes ravie d'entendre que l'esclavage à River Run n'était plus, mais ne résistant pas à l'envie d'envoyer une petite pique. « J'oubliais que vous, les pirates, aviez une position très différente de la plupart des gens concernant le sujet de l'esclavage. »

« Une position que nous partageons, Maman », rappela Brianna avec un sourire légèrement crispé.

« Et concernant les tribus indiennes ? Quelles sont vos positions, Mr. Bonnet ? Comptez-vous les faire déménager à Nassau, également ? », demanda Ian en dévorant son foie. Il n'y avait aucune animosité ni sarcasme dans sa voix, mais Brianna tourna malgré tout la tête vers lui avec un regard d'avertissement, qu'il ignora superbement – trop attentif à la réaction de son hôte.

Stephen avala sa bouchée avec lenteur et Bree sut qu'il profitait de ce laps de temps pour réfléchir à une réponse adéquate. « J'ai malheureusement très peu côtoyé de représentants de ces tribus lors de mes années en mer, Mr. Murray. Mais je ne leur veux aucun mal, tant qu'ils me rendent la pareille… » Stephen dévisagea le jeune homme et saisit son verre de vin. « Les connaissez-vous bien ? »

« J'ai vécu deux ans avec les Mohawks… Cela m'a permis d'avoir un regard bien différent sur ce qu'il se passe dans les Colonies, notamment les exactions de certains groupes de soldats anglais sous les ordres de Lord Tryon. »

Un silence de mort tomba dans la salle et Brianna prit une longue gorgée de vin. « Allons, assez parlé de politique », fit-elle avec un rire nerveux. « Je ne vous ai pas vus depuis l'été dernier, dites-moi plutôt comment vous allez ! Avez-vous fini d'agrandir la maison ? »

Claire parut ravie d'embrayer sur un sujet plus léger et sauta sur l'occasion, sachant pertinemment que la conversation exclurait de facto Bonnet puisqu'il ne connaissait ni les lieux dont ils parlaient, ni les habitants. Au foie de veau se succédèrent un filet de bœuf et sa jardinière de légumes, du turbot sauce hollandaise, des fromages italiens et deux desserts – une crème de framboise (la préférée de Jeremiah) et du pudding au citron.

L'ambiance s'était considérablement allégée et Jamie retrouva peu à peu le sourire, à condition de ne pas regarder l'homme qui trônait à l'extrémité de la table et qui les regardait interagir en famille dans un silence total. Alors qu'ils dégustaient leur dessert en s'amusant des bêtises qui commençait à faire Germain au Ridge, Brianna se tourna vers Jeremiah.

« Peux-tu aller chercher les surprises pour papi ? », demanda-t-elle en chuchotant assez fort pour que tout le monde puisse entendre malgré tout.

Jemmy sauta hors de sa chaise et courut vers une commode dont il ouvrit l'un des battants à sa portée, pour en ressortir une boîte et un papier plié en deux. Il revint ensuite illico à table, où il présenta le tout à Jamie.

« Bon anniversaire, papi ! », répéta l'enfant avec un sourire radieux. « La boîte c'est de la part de maman, et ça c'est moi. »

Jamie commença par déplier le papier et découvrit un dessin approximatif composé de bonhommes en bâtons, d'un chien qui ressemblait à une araignée vue de dessus et d'une maison rectangulaire avec une rivière à côté.

« C'est nous ! », précisa-t-il en posant le doigt sur le papier. « Papa, maman, Blue, moi, papi, mamie, Ian et Phèd'. Et la maison ! »

« C'est très beau, mo bheag. Presque aussi beau que les dessins de ta maman. Nous l'accrocherons au mur, à Fraser's Ridge. Ce sera du plus bel effet au-dessus de la cheminée… Qu'en penses-tu, Sassenach ? », fit Jamie en lui tendant le dessin.

« Hé, au-dessus de la cheminée, c'est le portrait que j'ai fait de vous deux ! », protesta Brianna avec un gloussement.

« Que veux-tu, ma chérie ? Tu as été détrônée, cette œuvre est bien meilleure… », plaisanta Claire en retournant le dessin pour le lui montrer, tandis que Jeremiah rayonnait de fierté.

Et Jamie de renchérir : « J'ai peur d'ouvrir ton cadeau, maintenant, mo leannan. Je vais forcément être déçu après tant de perfection… »

Bree plissa les yeux et retroussa la lèvre supérieure comme une enfant. « Gneuh gneuh gneuh. »

C'est maintenant qu'elle les avait retrouvés qu'elle réalisait combien ces instants futiles avec ses parents lui avaient manqué. Quatre jours seulement… Quatre jours pour profiter de leur présence et de leurs traits d'humour, et elle ne comptait pas en gâcher une seule minute. Jamie ouvrit la boîte et tomba nez à nez avec la montre de poche, avant de la déloger de son support.

« Retourne-la », l'incita Bree avec enthousiasme et il s'exécuta, son expression s'adoucissant aussitôt à la vue de la gravure.

« Un cerf… », murmura-t-il avec un sourire.

Brianna hocha la tête. « Je suis prest. »

« C'est un très beau cadeau, Brianna. Je la garderai précieusement. »

La jeune femme hocha la tête, à la fois émue et le cerveau en ébullition pour trouver un moyen détourné dans la conversation de lui faire comprendre qu'il fallait ouvrir le mécanisme, mais un long bâillement les interrompit. Jeremiah frottait ses yeux à l'aide de ses petits poings.

« Je crois qu'il est l'heure pour l'artiste d'aller au lit… », fit Claire en le couvant du regard.

Brianna se tourna vers son fils. « Jeremiah, veux-tu que mamie aille te border, comme avant ? »

L'enfant eut un sursaut d'énergie et hocha vivement la tête, courant vers Claire pour se laisser transporter à l'étage. La chambre dans laquelle dormait Jeremiah n'avait plus grand-chose à voir avec l'époque où Brianna l'occupait. Livres et jouets emplissaient chaque coffre, chaque étagère. Le guéridon où sa fille aimait dessiner près de la fenêtre avait été remplacé par un petit bureau d'enfant couvert de pages gribouillées, de tentatives d'écriture et plusieurs fois le prénom de Jeremiah en lettres capitales approximatives. Alors qu'elle faisait le tour de la pièce, Jeremiah se dirigea vers sa bassine en porcelaine remplie d'eau pour se déshabiller et faire rapidement sa toilette avec un linge trempé dans l'eau et du savon – inconscient du regard de sa grand-mère qui scrutait chaque centimètre de peau à la recherche d'une marque, d'un hématome ou d'une cicatrice qui laisserait présager de mauvais traitements. En vain.

Lorsqu'il eut enfilé sa chemise de nuit, Jeremiah grimpa dans son lit et se glissa sous les couvertures, le sourire aux lèvres. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas été bordé par quelqu'un d'autre que maman, papa ou Phèdre qu'il comptait bien en profiter. Claire s'assit sur le lit à côté de lui et lissa les couvertures autour de son petit corps.

« Dis-moi, Jeremiah… Est-ce que tu es heureux ici ? », demanda-t-elle d'une voix qui se voulait rassurante. Que Brianna soit forcée de jouer la comédie, elle pouvait l'envisager, mais un enfant de quatre ans serait facile à percer à jour. Contre toute attente, Jeremiah hocha la tête. « Je vois que tu as une jolie chambre et beaucoup de jouets… »

« Papa me ramène des surprises. C'est lui qui m'a ramené Blue aussi », fit-il en désignant le chien qui dormait paisiblement dans son panier, au pied du lit. « On fait des tas de choses ensemble. On se promène avec Blue, on joue… Des fois, on part en voyage à Wimigton ou à New Bern, mais c'est loin… »

« Et ta maman est heureuse aussi, selon toi ? »

Cette fois, Jeremiah prit le temps de réfléchir avant d'acquiescer. « Oui… Sauf quand elle a été malade… »

« Malade ? », répéta Claire en inclinant la tête sur le côté.

Jeremiah opina du chef. « Elle a dit malade mais moi je sais qu'il s'est passé quelque chose de triste. Elle pleurait souvent. »

« Quand était-ce ? »

« Avant Noël et un peu après. Mais Papa lui a fait plein de câlins et après ça allait mieux… », assura l'enfin en chuchotant, comme s'il partageait un secret d'État. Claire esquissa un pauvre sourire, tout en se promettant de découvrir ce qu'il s'était exactement passé avant Noël, puis caressa la tête de Jemmy.

« Tu sais, ton papi et moi, nous sommes très heureux de te voir… », dit-elle pour changer de sujet. « Tu manques aussi beaucoup à Germain, oncle Fergus et tante Marsali… et à Roger aussi. »

« Qui ? », fit Jeremiah en fronçant les sourcils.

« Ton papa de Fraser's Ridge ? »

Jeremiah bâilla avant de répondre sans aucun entrain. « C'était pas mon vrai papa, lui… »

« Mais est-ce qu'il te manque ? », insista Claire avec un sourcil levé. Ce à quoi Jeremiah répondit par un haussement d'épaules mollasson. « D'accord… J'arrête de t'embêter. Repose-toi bien… Nous serons toujours là demain », acheva-t-elle avec une dernière caresse dans ses cheveux blonds.

« Bonne nuit, mamie… »

Sur la pointe des pieds, Claire quitta la pièce et referma la porte derrière elle, plus troublée qu'elle ne l'aurait imaginé. Rien dans le discours de l'enfant ne laissait imaginer que Brianna ou lui soient retenus ici contre leur volonté. Pis, Jeremiah avaient mentionné des excursions à Wilmington ou New Bern et des balades récurrentes dans les environs. L'emprise de Bonnet était-elle si forte que Brianna ne cherche même pas à fuir lorsqu'ils étaient hors de la propriété ? Elle voulait en tous cas le croire, car l'autre solution – à savoir qu'elle restait ici de son plein gré – était inenvisageable. Et il y avait ces mentions de deux 'maladies' qu'il lui fallait creuser. Brianna avait toujours eu une santé de fer, à l'exception d'une grippe qui l'avait terrassée pendant une bonne semaine lorsqu'elle était au lycée. Deux « maladies » en un si cours laps de temps relevait donc de l'exception. Claire redescendit l'escalier et vit que tout le monde s'était levé de table.

« Ah Sassenach, je disais justement à Brianna que le voyage nous avait épuisés et que nous allions nous coucher… », fit Jamie avec un regard entendu. Il ne doutait pas une seconde que sa femme ait fait subir un petit interrogatoire à leur petit-fils et piaffait sûrement d'impatience d'en connaître les réponses. Derrière eux, toujours près de la table, Bonnet les observait en retrait, sa façade de gentilhomme poli laissant peu à peu la place à quelque chose de plus sombre, sûrement en raison de la fatigue d'avoir prétendu être ce qu'il n'était pas pendant toute une soirée.

« Il n'y a aucun problème. Nous aurons tout le temps de discuter demain », assura Brianna avec un grand sourire. « Je suis tellement contente que vous soyez là, tous les trois. »

Les deux Fraser et Ian lui rendirent son sourire et prirent congé, remontant les escaliers vers leurs chambres respectives. Mais à mi-chemin, voyant que Brianna ne les suivait pas, Claire ralentit le pas. Elle vit passer le majordome avec les assiettes vides, suivi du jeune valet qui avait aidé au service, et redescendit en prenant garde de ne faire aucun bruit. Aussi silencieuse qu'un chat, elle se dirigea de nouveau vers la salle à manger, risqua un œil à l'intérieur… et eut un mouvement de recul. Brianna et Bonnet se tenaient face-à-face et l'un contre l'autre. Bree avait glissé ses bras autour de son cou et lui jetait un regard énamouré, tandis qu'il enserrait sa taille fine dans ses mains de marin qui semblaient immenses en comparaison.

« Tu vois, ça ne s'est pas si mal passé ? », demanda la jeune femme en caressant la nuque du pirate de sa main droite.

Bonnet leva les yeux au ciel. « Pour que ça se passe mal, il aurait fallu qu'ils m'adressent la parole… »

« Laisse-leur du temps… » Sous les yeux ébahis de Claire, Brianna se hissa sur la pointe des pieds. « Tout comme tu m'en as laissé à moi… », acheva-t-elle avant d'embrasser – tendrement, semblait-il – son mari. Celui-ci ne se fit pas prier et serra Brianna un peu plus fort contre lui, rendant le baiser si voluptueux que Claire s'en sentit soudain… gênée. Mais elle n'eut pas le temps de les observer plus longtemps. Un bruit en provenance des cuisines la fit sursauter et elle s'empressa de rejoindre Jamie dans leur chambre.

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Pauvre Stephen, son malaise est palpable ! Mais il aime tellement gâter sa petite femme, qu'il commence à accepter tout et n'importe quoi pour lui faire plaisir, ahahah. Quant aux Frasers, la situation doit leur paraître bien déroutante. Croyez-vous que l'attitude de Brianna pourrait faire naître des doutes dans leur cœur ? Claire est déjà quelque peu troublée, en tous cas.

J'espère que vous aurez apprécié ce premier chapitre en famille ! Le second arrivera le 8 janvier 2023 et d'ici là, j'ai hâte de lire vos commentaires. Mais surtout je vous souhaite un excellent Noël, une joyeuse Nouvelle Année, une bonne santé et de superbes vacances !

Xérès