Sinedd - Traitement de choc

En signant chez les Snow Kids, Sinedd s'était évidemment préparé à devoir travailler dur. Pour acquérir le Souffle, d'une part, mais aussi pour apprendre à complètement prendre possession de son nouveau poste de jeu. Assimiler les stratégies, y ajouter ses propres touches, s'habituer au style de jeu de chacun... Bref, bosser d'arrache-pied pour être le plus prêt possible au début officiel de la Cup.

Malheureusement pour lui, Dame Simbai n'est pas du même avis.

Il se présente au premier entraînement auquel tous les Snow Kids sont conviés pour commencer la saison et est finalement escorté autre part par la guérisseuse sous les regards désolés de ses nouveaux coéquipiers. Et s'il n'a pas tout de suite compris pourquoi les autres Snow Kids lui montraient autant d'empathie, il ne lui a pas fallu trop de temps pour comprendre... Sinedd s'était préparé à souffrir sous les entraînements, en courant après une balle, en cherchant le Souffle, en puisant dans toutes ses forces pour prouver qu'il mérite sa nouvelle place. Mais certainement pas à cause d'un traitement.

Depuis trois jours, il est forcé de suivre une routine extrêmement stricte. Il a ingéré un nombre incalculable de plantes, médite des heures entières, s'allonge dans des positions plus ou moins précises, fait des mouvements en boucles. Dame Simbai, qui lui paraissait pourtant si douce, est terriblement exigeante et lui fait recommencer au moindre écart, se montrant pointilleuse sur chaque étape des exercices qu'elle lui impose. Si le planning sonnait au départ comme quelques jours de relaxation pour magiquement chasser les réserves de Smog de son corps, il est tellement exténué qu'il se retrouve à s'effondrer de fatigue à l'instant où il retrouve sa chambre. Sous les rires et les gentilles moqueries de Micro-Ice, évidemment.

Pourtant, il doit avouer que même si le traitement paraît loufoque et complètement irraisonné par moment, il sent qu'il fonctionne. Il peut approuver avec certitude que son esprit n'a pas été si claire depuis des années, la sensation de piquotement qui passe parfois sous ses côtes ou sous sa peau a complètement disparu et il se sent plus connecté à son corps qu'il ne l'a jamais été. Chaque série de mouvements lui fait redécouvrir ses muscles, son équilibre, sa souplesse, ses limites. Il passe des heures à passer d'une jambe à l'autre en agitant ses bras juste comme Simbai demande, et il sent que ça lui fait du bien, si profondément qu'il ne saurait vraiment expliquer comment.

Au matin de son quatrième jour de torture méditative, Simbai l'attend dans la salle de fitness qu'ils occupaient jusque-là avec un sourire en coin, changeant leur routine pour l'entraîner vers l'infirmerie. Si Sinedd n'avait pas encore eu l'occasion de visiter les lieux, il les imaginait exactement comme ça : une collection impressionnante de plantes et arbustes forment une véritable serre végétale, créant une atmosphère humide à l'odeur de terre qu'il ne connaissait que sur la planète Wambas. Le bureau d'accueil est enseveli sous la verdure, et pourtant, l'ordinateur qu'il aperçoit au milieu ne sort pas tant du lot. Plus loin, des portes se découpent dans un couloir blanc qui correspond un peu plus à l'image traditionnelle d'une infirmerie. Il lui suffit de jeter un œil par une des portes pour apercevoir l'équipement, et même s'il n'y connaît pas grand-chose, il sait immédiatement qu'Aarch n'a pas lésiné sur les moyens. Il ne peut pas s'empêcher de comparer ce qu'il a sous les yeux avec l'équipement auquel il était habitué chez les Shadows, son esprit notant la différence dans les priorités d'achats des deux équipes. Et à l'instant où le nom de son coach lui vient en tête, il le découvre, debout au milieu du couloir principal.

Sinedd ne s'y attend tellement pas qu'il a d'abord l'impression d'halluciner, comme si une des plantes de Dame Simbai avait eu un effet secondaire. Pour sa défense, l'homme en face de lui n'a rien à voir avec l'Artegor qu'il a eu l'habitude de côtoyer. Son teint est gris, son visage paraît fin et fatigué sans ses éternelles lunettes, même ses vêtements blancs tranchent terriblement avec l'image qu'il a de son ancien coach. D'ailleurs, lui aussi semble très surpris de le voir. Immobile au milieu du couloir, il le toise avec un air pincé, son corps rigide de haut en bas.

Ils auraient pu rester là à se dévisager pendant très longtemps si Dame Simbai ne les avaient pas tirés de force vers une des salles de l'infirmerie. Sinedd se retrouve dans une pièce à la lumière tamisée dans laquelle une odeur de pluie flotte dans l'air, elle ne contient qu'un étrange dispositif posé contre le mur du fond et deux lits, dont un est déjà défait. Artegor est poussé vers le lit qu'il devait déjà occuper tandis que Sinedd est fermement invité à s'installer dans l'autre. Dame Simbai ne leur laisse aucune marge de manœuvre pour râler ou s'échapper, ses ordres calmes mais sans appel, alors pendant qu'ils obéissent elle se dirige vers l'installation posée au mur. Elle tape d'abord sur un clavier numérique, change des valeurs et des paramètres qu'il ne comprend pas, puis elle décapuchonne un tube et y verse quelques gouttes d'un flacon qu'elle gardait dans ses poches. A l'instant où le tube est refermé par ses soins, le dispositif s'ébroue silencieusement, puis une fine fumée blanche s'échappe d'une de ses extrémités. Une odeur d'encens se repend immédiatement dans la pièce, renforçant le parfum de pluie que Sinedd avait déjà noté.

Sur le lit à l'autre bout de la petite pièce, Artegor soupire, mais s'allonge, se tournant vers le mur comme s'il ne voulait plus voir personne. Sinedd comprend que son ancien coach est habitué de la procédure alors il se tourne vers la guérisseuse, fronçant les sourcils.

- Et du coup... C'est pour quoi faire tout ça ?

- C'est une "pluie de brume", un remède Wambas très efficace pour purifier et apaiser. Tu n'as qu'à t'allonger et respirer, tu peux même dormir un peu si tu en as envie.

Comprenant que Dame Simbai prévoit de le laisser ici pour une durée non-négligeable, Sinedd grimace. Pas qu'il ait un soucis avec le traitement, bien sûr, c'est plus l'idée de passer du temps seul à seul avec son ancien coach qui lui donne envie de protester.

- Mais c'est censé durer longtemps ?

- Sinedd, tu réagis très bien aux autres méthodes donc tu n'as besoin que de quelques heures, rassure toi. Artegor suit un traitement bien plus long. J'espère que ça ne vous dérange pas de partager, je n'ai qu'une seule machine pour reproduire le processus.

N'attendant pas de réponse de leurs parts, la guérisseuse passe à nouveau la porte et disparaît en leur laissant l'instruction d'attendre qu'elle revienne les chercher. Si Sinedd est frustré de ne pas avoir son mot à dire, il s'avoue vite vaincu, s'allongeant à son tour dans le lit plutôt confortable. A vrai dire, ce traitement est loin d'être le plus contraignant qu'il ait subi dernièrement. L'odeur est légère, agréable même, elle ne lui monte pas à la tête et n'est pas pénible a respirer. Vraiment, il aurait pu fermer les yeux et en profiter pour récupérer le repos qu'il lui manque encore.

Mais c'est sans compter sur le silence lourd et désagréable qui règne dans la pièce.

S'il sa première envie était plutôt d'ignorer son ancien coach, maintenant qu'ils sont coincés ensemble pour une durée indéterminée, une quantité astronomique de questions se mettent à lui brûler les lèvres, toutes plus douloureuses et rancunières les unes que les autres. Alors il opte pour la plus simple d'entre elle.

- C'est là que vous étiez parti alors ?

De l'autre côté de la pièce, il entend distinctement Artegor soupirer. Ce n'est pas un des soupirs secs auxquels il est habitué, ceux qui marquaient son agacement. Non, celui-là est las, presque triste. L'image fatiguée d'Artegor qu'il a croisé dans le couloir lui revient à l'esprit et il hésite à insister. Son doute ne dure pas longtemps, et s'il accepte de ne pas avoir de réponse à sa question précédente, Sinedd décide qu'il a bien le droit à une conversation avec son ancien coach.

- J'avais pas votre numéro pour vous prévenir, mais je suis revenu chez les Snow Kids.

Cette fois-ci, Artegor pivote sur son matelas pour se mettre sur le dos, puis il tourne la tête vers lui pour le dévisager. Ses petits yeux le scrutent de bas en haut comment s'ils cherchaient quelque chose.

- Je vois ça. Une idée de Fumulgus je présume ?

- De Rocket.

- Hm.

Artegor le quitte des yeux pour se tourner vers le plafond, affichant un air stoïque qui cherche clairement à clore la conversation. Sinedd n'est pas trop de cet avis et, maintenant que la conversation est engagée, il relance sa première question.

- Et vous ? Comment vous êtes arrivé là ?

- Ca ne te regarde pas.

- Vraiment ? Vous allez me faire ce coup-là, à moi ?

Sinedd voit son ancien coach faire la moue et se tourner vers lui à nouveau. Son regard est maintenant plus amer, presque blessé, et Sinedd frissonne quand Artegor lui répond avec un ton sec, ses mots sifflants entre ses dents serrées.

- Tu as vraiment besoin de poser la question ? La réponse ne te paraît pas évidente ? J'ai besoin de t'expliquer que le Smog a fini par m'atteindre moi aussi ?!

Quelques volutes de fluides noir s'échappent d'Artegor pendant sa tirade et Sinedd ne peut s'empêcher de grimacer quand il réalise que l'homme est dans un bien moins bon état que lui. Artegor doit s'en rendre compte, car son expression de colère disparaît d'un coup, laissant place à de la surprise, puis à une expression plus neutre, comme fatiguée. Le Smog disparaît et ils échangent le regard un long moment pendant que la brume s'épaissit doucement dans la petite pièce fermée.

Sinedd ne sait plus quoi penser. Lui qui voulait des réponses, et peut-être même laisser échapper quelques-uns de ses reproches, il ne sait plus quoi faire. Parce que l'homme en face de lui n'est pas le coach colérique et abusif qu'il a connu pendant ces dernières années, ni le joueur brutal et mesquin qu'il a vu jouer quand il était plus jeune. Et finalement, il commence à croire que c'est peut-être la première fois qu'il aperçoit le véritable Artegor, celui qu'il était avant les Shadows, avant le Smog.

Sinedd pense soudainement aux longues années qu'Artegor a passé à utiliser le Smog sans jamais s'arrêter, à tout ce temps où il devait se sentir comme quelqu'un d'autre, et la réalisation lui donne le vertige.

- Je comprends pas comment vous avez fait pour le garder si longtemps.

Artegor sourit à la remarque d'une manière qui lui parait plus pincée que sincère. Après tout, Sinedd n'a jamais vraiment vu l'ancien coach sourire de bon cœur, alors qui sait, il a peut-être sous les yeux le sourire véridique du ténébreux. En tout cas, cette fois-ci, Artegor lui réponds d'une voix bien plus basse, comme si toute la colère qui l'habitait il y a quelques instants encore l'avait soudainement quitté, emmenant ses forces avec elle.

- Est-ce que tu sais pourquoi le Smog rend malade ?

- Hm... Une histoire de génétique ? Il est adapté aux Shadows et pas à nous ?

- Ce n'est pas le plus tendre des fluides, je te l'accorde. Mais, même s'il n'est pas toujours agréable à porter, il reste un fluide. Le Smog n'est pas mauvais en soit, tout comme son utilisation. En réalité, il n'y a qu'un moyen de le rendre virulent à ce point envers son porteur... Le souci, c'est le rejet.

- Le rejet ?

Artegor hoche mollement la tête.

- A partir du moment où tu n'embrasses plus le Smog en entier, ses bons côtés comme ses mauvais... A partir du moment où tu l'empêches de prendre totalement le contrôle, quand tu le brides volontairement, que tu le combats, c'est là qu'il devient dangereux.

- ... Vous croyez ?

- Je suis loin d'être un expert, mais c'est la conclusion qui me saute aux yeux. Aarch, c'est sa culpabilité qui a causé le rejet. Moi, c'est de voir mes anciens amis essayer de recréer du lien. Et toi, la réponse me paraît plutôt évidente.

Artegor finit sa phrase dans un murmure, cachant avec peine le tremblement qui fait vibrer sa voix, et Sinedd n'ose plus rien dire. Il n'est pas naïf au point de prendre l'aveu comme des excuses, et il n'est pas prêt d'oublier tout ce que son ancien coach lui a fait subir. Et pourtant, il a la nette impression de déceler plus d'humanité chez lui aujourd'hui qu'il n'en a jamais vu auparavant.

Alors quand son ancien coach se tourne à nouveau vers le mur après quelques secondes de silence, sa silhouette à peine masquée par la brume laiteuse entre eux, Sinedd ne cherche pas à relancer la conversation.

Il crachera ses reproches au vieux Shadows quand la pointe de pitié qui lui lacère les côtes aura disparu.


Merci d'avoir lu, j'espère que ce début de partie 4 vous plaît ! :D

D'ailleurs, vous vous souvenez quand je disais que j'avais du retard sur mes chapitres en stock et que j'essayais d'avancer un max pour pas avoir à faire de pause ?

J'ai recalculé, et j'ai tous les chapitres écrits jusqu'en... Février 2023...? Cette partie est super longue, on est entre 43 et 45 chapitres (j'ai encore un doute pour un passage...), donc elle devrait durer jusqu'en mais prochain, plus ou moins !

Voilà voilà, c'était juste pour vous mettre au courant ! Des bisous, j'espère que ça vous plaira, pensez à laisser des petites reviews si les chapitres vous plaisent, et bonne fin d'été !

Wolf.