Le petit sapin lumineux, fidèle à son poste sur le rebord de la fenêtre, égaye l'appartement durant les jours sombres de janvier. Mila, à la recherche de chaleur, est assise sur le vieux radiateur et s'amuse à appuyer sur l'interrupteur qui illumine l'arbre en plastique, plongeant l'appartement dans la semi-obscurité, puis dans des lueurs colorées.
Excepté le cliquetis incessant de l'interrupteur, la pièce est silencieuse. Yuri, comme Otabek, est concentré sur son téléphone et avachi sur le sofa. Enfin, Otabek est occupé à envoyer des messages à sa sœur et Yuri fixe l'écran comme s'il pouvait faire apparaître le message qu'il attend. Le portable de Mila est face contre la table, elle a abandonné l'idée d'y toucher.
Clic, clic.
Yuri lève les yeux vers le plafond, où de plus en plus de traces de moisissure apparaissent, puis les repose sur son téléphone. Il est plus d'une heure du matin, qu'est-ce que la Fédération est en train de foutre ?
Clic, clic.
Le son n'aide pas Yuri à se calmer, réminiscent d'une horloge annonçant le compte à rebours dans lequel il est piégé depuis le début de sa carrière. S'il reçoit une réponse négative ce soir, qui sait s'il arrivera à tenir quatre ans de plus…
Clic, cl—
— Putain, Baba ! Arrête ça ! Tu me rends dingue !
Mila se fige, le pouce au-dessus du bouton. Elle observe Yuri de haut en bas, puis se lamente :
— Il faut que je m'occupe, sinon c'est moi qui vais péter un câble !
— Qu'est-ce que tu proposes, alors ?
— Laisse moi au moins remettre un film !
— C'est mort. Tu nous as déjà fait regarder Mamma Mia!, j'ai eu ma dose de conneries.
— De conneries ?
— Oui. J'arrive toujours pas à croire que ton groupe préféré est ABBA. Comment se portent ton arthrite et ta peau pendante, la vieille ?
Feignant d'être vexée, Mila appuie sur l'interrupteur. Clic, clic. Clic, clic.
— Je vais te botter le cul, grogne Yuri.
Clic, clic. Clic, clic. Clic, clic.
Yuri pose rageusement son téléphone sur la table et saute du canapé. Il considère l'idée de passer le sapin par la fenêtre, puis d'y jeter Baba ensuite. En voyant la moue colérique de Yuri, Mila repose l'arbre à sa place. Elle lui jette un regard de défi et le provoque :
— Botte moi le cul si tu veux ! Il va falloir m'attraper d'abord !
Avant de terminer sa phrase, elle se sauve à travers la pièce, effrayant Potya au passage, qui file se cacher sous le canapé. Otabek, habitué de leurs querelles, ne lève même pas le nez pour constater l'ampleur des dégâts.
Le bruit d'objets bousculés et renversés ne tarde pas à résonner alors que Yuri poursuit Mila. L'espace n'est pas bien grand, mais la vieille chouette est endurante. Elle court autour de la table ronde de la cuisine, forçant Yuri à la suivre jusqu'à ce qu'ils aient besoin de s'arrêter pour reprendre leur souffle.
— Tu as effrayé Potya ! râle Yuri.
— Elle est vieille et sourde, elle aussi ! Elle s'en remettra !
— Comment est-ce que tu parles de mon chat ? Je vais te—
— Yura, le coupe soudainement Otabek.
Sans même jeter un œil à Otabek, Yuri l'interrompt d'un geste de la main. Mila, de l'autre côté de la table, lui tire la langue.
— Reste en dehors de ça, dit Yuri. C'est entre Baba et moi !
— Non, ce n'est pas ça, répond Otabek.
— Je sais. La voisine va nous détester et je m'en fou ! Ça lui apprendra à simuler jusqu'à en faire trembler les murs ! C'est pas à nous de subir les conséquences de l'incapacité de son mec à se servir de sa b—
— Yura, interrompt à nouveau Otabek. Ton téléphone.
Tout en parlant, Otabek secoue le téléphone de Yuri dans sa main. L'écran d'accueil est allumé de plusieurs notifications. Mila, comme Yuri, s'est figée, les yeux ronds comme des soucoupes. Merde.
Mila est la première à attraper son portable, Yuri arrache presque le sien de la main d'Otabek. Ils se figent, s'observent sans bouger. Qu'importe le contenu du message, il changera drastiquement la suite de leurs carrières. Yuri a du mal à croire que ça fait presque quatre ans qu'ils étaient en train de larmoyer dans le Village des athlètes de Pyeongchang, à noyer leur déception dans des frites trop grasses et du vin dégueulasse.
Quatre ans à attendre…. Et Yuri se sent plus paniqué que jamais. À en juger les doigts tremblants de Mila, elle n'est pas mieux. Merde, merde.
— Je lis ton message et tu lis le mien ? propose-t-elle.
Ce n'est pas ça va empêcher le cœur de Yuri de battre s'il fort qu'il pense frôler l'arrêt cardiaque, mais il est incapable de se forcer à ouvrir le SMS. Ils échangent leurs téléphones d'un geste incertain ; Otabek les observe avec son habituel regard déterminé, comme s'il était déjà certain qu'ils allaient le rejoindre parmi les athlètes qualifiés.
Ils prennent une longue inspiration, puis lisent en même temps :
— Félicitations, vous êtes sélectionné pour les Jeux olympiques d'Hiver 2022.
Le club préféré de Mila est celui que Yuri déteste le plus. Ils n'ont jamais réparé l'air conditionné, les boissons coûtent un bras et la plupart des mecs sont cons. Ils sortent pour célébrer leur qualification, alors Yuri a accepté sans (trop) râler. Ils méritent une dernière occasion de se défouler ; ce matin, le stupide tableau blanc de Viktor indiquait qu'il reste précisément vingt-sept jours avant qu'ils ne décollent pour Tokyo.
À vrai dire… À cet instant précis, Yuri ne se soucie pas du compte à rebours, ni de l'air moite de la salle. La bouche d'Otabek, pressée contre la sienne, a le goût de ces cocktails trop sucrés qui lui montent à la tête en un temps record. Une fois alcoolisé, Otabek a les mains baladeuses et Yuri ne s'en plaint pas. Il étale son gloss sur les lèvres d'Otabek et transpire des paillettes sur son visage. Le monde se réduit à la sueur formée aux endroits où Beka touche sa peau. Il est vaguement conscient qu'ils sont encore plus indécents que le couple Katsuki-Nikiforov, et, pourtant, lorsqu'Otabek lèche sa lèvre inférieure pour prolonger le baiser, il perd tout sens de la raison. Yuri n'est pas ivre, mais Beka est une addiction bien pire que toutes les autres.
Yuri prend une petite inspiration d'air, puis il cherche immédiatement la bouche d'Otabek. Mila se racle bruyamment la gorge. Yuri l'avait presque oubliée.
Ils se séparent à contrecœur, et si Otabek a la politesse d'avoir l'air désolé, Yuri lance un regard assassin à leur amie.
— Vous êtes dégueulasses… soupire-t-elle.
Ça pourrait être les stroboscopes rouges et roses, mais Yuri a l'impression qu'Otabek rougit. Celui-ci retire lentement sa main de sous le t-shirt de Yuri, où elle caressait le bas de son dos. Il observe furtivement Mila, puis murmure :
— Je vais nous chercher à boire.
— Ramène moi un autre de ces vins ultra cher, ordonne Mila. Tu me dois bien ça.
Otabek acquiesce sans argumenter, Yuri le regarde disparaître dans l'escalier qui quitte l'espace VIP. Dans un long soupir, Mila s'enfonce plus loin dans son fauteuil. Elle termine son verre d'une traite, les glaçons tintent au fond. Elle le repose ensuite sur la table dans un geste dramatique. Puis, elle se penche vers Yuri et passe le pouce au-dessus de sa bouche. Il a du mal à se retenir de reculer.
— Qu'est-ce que tu fiches ?
— Maquillage, dit Mila.
Elle lui montre son doigt, couvert de pigments roses. Yuri passe la pointe de sa langue sur ses lèvres luisantes de salive, considérant l'état dans lequel il doit être. Elle n'a pas tort. S'il se voyait, il s'insulterait.
— D'accord, on est dégueulasses.
— C'est la phrase de croisière ! Vous êtes dégueulasses et mignons. C'est poétique, le premier amour ravivé…
Les mots de Mila retirent la chaleur qu'Otabek avait infiltrée dans ses os pour la remplacer par une chaleur qui fait brûler ses joues.
— On est pas… On est pas…
— Mignons ? piaille Mila. Ou amoureux ?
La langue de Yuri est pâteuse, noyée dans le goût de celle d'Otabek et écrasée sous le poids des choses qu'il n'ose toujours pas dire.
— La deuxième option.
— Il y a quelque chose que tu n'arrives pas à dire à voix haute ? taquine-t-elle.
Un point pour Mila. Yuri n'est pas assez loin dans le déni pour ignorer la nature de leurs sentiments. Ils ne l'ont juste jamais verbalisé. Il croise les bras sur son torse et cherche Otabek du regard au rez-de-chaussée, qui piétine nerveusement devant le bar.
— Oh ! Tu es vraiment incapable de le dire à voix haute ! s'écrie Mila.
— Tu me fais chier !
— Qu'est-ce qui t'empêche de lui dire ?
— Rien. C'est juste…
C'est juste que Yuri a cherché comment lui dire, mais il n'a pas trouvé. Il y a une liste sur son téléphone, une liste qu'il n'ose même plus ouvrir. Il l'a écrite un soir d'insomnie, en cachant son écran à Otabek, qui était assoupi à ses côtés. En rétrospective, il sait que c'est idiot. Ses diverses sources sont des articles de magazines de psychologie féminine, Wikihow et un milliard de publications sur Reddit.
— C'est juste que je panique un peu.
— C'est rien, dit Mila. C'est ta peur de l'abandon et ton passé familial qui parlent à ta place.
— Mon…
Mila hausse un sourcil. Yuri lutte contre l'envie de cacher son visage entre ses mains. Ou de taper son crâne contre la table. Putain, il a hâte qu'Otabek revienne avec d'autres verres.
Un mince silence s'écoule, où Mila regarde successivement Otabek, puis Yuri. Elle a bien du mal à camoufler son sourire. Elle se laisse tomber au fond de son siège et demande, sa moue amusée grandissant encore :
— Tu te souviens que tu me dois des dettes ?
Évidemment que oui. Mila est la partenaire de crime de Yuri et elle ne lui laissera aucune chance de l'oublier.
— C'est quoi le rapport ? rétorque-t-il, en levant les yeux au ciel.
— Si tu arrives à confesser tes sentiments à Otabek, j'annule toutes tes dettes.
— Toutes ? s'écrie-t-il. Attends, attends… murmure-t-il ensuite. Tu veux que je lui dise aujourd'hui ?
La pointe de désespoir dans la voix de Yuri fait céder Mila. Elle laisse échapper un long rire, qu'elle interrompt pour feindre un long moment de réflexion.
— Disons… Avant qu'on revienne de Tokyo !
Plus besoin de verres, finalement. À cet instant, Yuri imagine se jeter du haut du balcon.
— Comment tu veux que je fasse ça ? geint-t-il.
— Je n'en sais rien ! Tu es assez grand, débrouille toi !
— Tu peux pas… Merde ! Tais-toi, il est en train de revenir.
Leurs trois verres en équilibre dans les mains, Otabek peine à gravir les marches. Yuri ne lui laisse pas le temps d'approcher, il attrape la boisson de Mila, puis lui fourre rageusement dans les mains. Il ordonne à Otabek :
— Pose tout ça, on va danser.
Pas moyen que Yuri passe une minute de plus avec Baba.
— Maintenant ? demande Otabek.
— On boira plus tard ! Viens, Beka !
Otabek paraît surpris, mais lorsque Yuri embrasse sa joue pour le convaincre et qu'il agrippe son poignet pour le tirer à sa suite, il n'hésite pas une seconde de plus.
— Tu le mènes par le bout du nez, Yura ! s'exclame Mila. Attention à toi, Beka !
Son rire les suit dans l'escalier et Yuri est certain que les joues de Beka sont roses.
Ils se perdent dans la fumée colorée qui flotte dans le club. Yuri danse, les paupières mi-closes, enivré par le rythme de la musique et la présence, encore plus entêtante, d'Otabek. Pour une fois, Otabek ne guide pas Yuri, il se contente d'une main posée au creux de ses reins, le gardant le plus près possible de son torse.
La tension est palpable entre eux, manifestée par des décharges qui provoquent de la chair de poule sur les bras de Yuri. Il est plus conscient du regard d'Otabek sur lui, brûlant sa peau là où le tissu ne la couvre pas. Yuri pose une main sur la nuque d'Otabek, comme appelé à lui. Yuri ouvre à son tour les yeux. Ce que Yuri voit dans le regard d'Otabek le déstabilise. Il ne saurait pas décrire l'adoration qu'il y voit, comme si Yuri était à la fois le saint qu'il rêve d'être et le martyr dans lequel il se dépeint.
Les paillettes transférées sur le visage d'Otabek brillent sous les spots. Yuri cligne des yeux, momentanément aveuglé. Il incline le visage, il happe les lèvres d'Otabek, traçant les mots qu'il ne sait pas dire à l'aide de sa langue. C'est la première fois que Yuri se dit que, peut-être, Beka se sent également comme un papillon de nuit irrémédiablement attiré par une flamme qu'il ne sait pas dompter.
L'entraînement reprend intensément dès le retour de Viktor et Katsudon à Saint-Pétersbourg. Au moins, Yuri n'a pas le temps ou l'énergie de se laisser distraire. Ses progrès sur l'Axel sont constants depuis que le Grand Prix est derrière lui, encore plus depuis qu'il a quitté Moscou.
La première étape pour s'améliorer, pour Yuri, est d'accepter d'être épaulé. Il accepte les conseils de Viktor sans crise de nerfs, il suit à la lettre ses plans d'entraînement et de repas sans faire de zèle. Yuri est loin d'être parfait, mais il fait de son mieux pour s'améliorer. En tant que personne et en tant qu'athlète.
Seulement… Est-ce que faire au mieux, c'est suffisant ? Là, observé par Viktor, Yuri hésite. Est-ce que Viktor voit la même chose que lui ? Les cernes de son visage sont moins prononcés et les muscles gonflent autour de ses os. Est-ce que c'est c'est assez pour effacer deux ans passés à se torturer ?
— Concentre-toi sur le saut, ordonne Viktor. Prends ton élan et va-y.
Ça fait quelques semaines que Yuri n'a plus besoin du harnais pour sauter le quadruple Axel, mais il ressent toujours un pincement d'appréhension avant de se lancer. Le saut est rapide, haut. La chute est inévitable, ramenant Yuri au sol. Il se redresse et reprend son souffle, attendant l'approbation de Viktor pour recommencer.
— C'était pas si mal… Ne te concentre pas trop sur comment réaliser tes mouvements, par contre. Contente toi de les suivre librement.
Yuri acquiesce d'un signe de tête, puis recommence à patiner. Sur le bord de la piste, le tableau blanc et son décompte, vingt-et-un, captent son regard. Il a perdu le compte de son nombre d'essais aujourd'hui, et, lorsqu'il s'élance une nouvelle fois, la tentative n'est pas plus fructueuse. Il hésite toujours au moment de retrouver son équilibre et se retrouve inévitablement le cul sur la glace, comme si son corps et sa tête n'arrivaient pas à fonctionner en tandem. Il parvient à exécuter assez de rotations sur lui-même, alors pourquoi n'arrive-t-il pas à atterrir le putain de saut correctement ?
— Yura, appelle Viktor. Encore une fois.
Yuri recommence, encore, encore et encore. Les jours passent, détachés du calendrier de la cuisine, décomptés sur le téléphone de Yuri, inscrits sur le tableau blanc, comptabilisés par le nombre de chutes. Ils manquent de temps.
— Yura ? Tu es là ?
Yuri cligne des yeux, planté devant le tableau blanc. Seize jours. Otabek l'appelle une seconde fois et il tourne la tête. Combien de temps est-il resté planté là ?
— Ouais, juste là ! répond Yuri.
La porte du vestiaire s'ouvre sur Otabek. Son sac de sport est déjà à son épaule et il observe curieusement Yuri, qui porte toujours ses fringues sales de l'entraînement. Otabek fait quelques pas de plus et s'arrête à côté de Yuri. Il le contemple de son air indéchiffrable, puis observe le tableau. Il commente :
— Tu es stressé ?
— À ton avis ? demande Yuri.
Pour être honnête, ils le sont tous. Katsudon, qui leur a tenu tête toute la saison, n'arrête pas de trébucher sur ses propres pieds. Mila, qui est généralement enjouée quoi qu'il arrive, n'a pas tenté de faire de farce à Yuri depuis des jours. Otabek est… Maintenant que Yuri y pense, il parvient à garder la tête froide. Putain, qu'est-ce qu'il arrive à Otabek ?
— T'es vachement zen depuis qu'on est rentrés d'Almaty ! C'est ton titre de champion national qui t'est monté à la tête ?
— Ouais, dit Otabek. C'était agréable qu'on applaudisse enfin mon talent.
— Très drôle, abruti ! Sérieux, quel est ton secret ?
Otabek hausse les épaules.
— Je n'en sais trop rien, dit-il. Tu n'as pas totalement tort. Ça m'a soulagé de retourner à Almaty, je crois que j'avais besoin de revoir mon père.
— De le confronter, tu veux dire ? Comme avec ma mère ?
— Pas vraiment… J'avais besoin de confronter mon besoin de plaire aux autres. Durant toute ma carrière, j'ai patiné pour mon pays et pour ma famille, pas pour moi.
— Ça, je peux le comprendre.
— Ouais. Je n'ai jamais eu l'envie d'être un héros, j'ai toujours fait ce qu'il me semblait juste. Alors… Peu importe ce qu'il se passera à Tokyo et peu importe leur avis… J'aurais réalisé quand même mon rêve deux fois. Si je ne gagne pas, j'arriverai à faire la paix avec moi-même.
— Tu penses vraiment pouvoir passer outre la déception ?
Ils l'avaient tous ressenti, il y a quatre ans, à PyeongChang… L'envie irrépressible de repousser leurs limites.
— Pas toi ? contrecarre Otabek.
Pas lui. Toute cette saison, Yuri était obsédé par l'idée de faire l'unanimité. Inconsciemment, il voulait rester dans le rôle du petit soldat prodige qu'avait créé sa mère. Sa discipline de fer ne suffisait plus à plaire, il était prêt à tout pour ne pas être remplacé. C'est simple, s'il faut un nouveau champion à ce pays, ils en fabriqueront un autre, une nouvelle machine de guerre obéissante et sans pitié.
— Je suis effrayé, dit Yuri. Effrayé de continuer à me planter et effrayé de décevoir encore. Je sais que j'ai géré cette saison, mais… J'ai encore peur de me casser la gueule comme il y a deux ans. Comme avec… Ma connerie de vidéo. Comme à chaque fois que je commence à paniquer.
— On est pas habitués à perdre, admet Otabek. La moindre déception peut paraître douloureuse lorsqu'on est entraînés à gagner coûte que coûte.
— C'est pas juste ça… Rien ne me paraît jamais assez.
— Tu sais… J'en voulais toujours plus, mais ça ne m'a pas rendu plus heureux. Gagner le Grand Prix ne m'a pas rendu plus heureux. Gagner le championnat national ne m'a pas plus rendu heureux. J'étais satisfait, oui. Mais ça n'est pas ça qui me rend heureux.
La même question demeure, alors. Yuri croise les bras sur son torse et demande :
— Est-ce que ça vaut le coup de se donner autant ?
Otabek réfléchit à sa réponse. Il passe une main dans ses cheveux, les ébouriffant un peu.
— Je pense que tu connais déjà la réponse à cette question, dit-il. Si on voulait abandonner, on en serait pas là.
Sur le coup, Yuri reste silencieux. Combien de fois s'est-il laissé déstabiliser parce qu'il avait la tête ailleurs ? Parce qu'il songeait à Grand-Père ? À impressionner les juges ? À se venger de sa mère ? À dépasser Viktor ?
— Merde… Je m'attendais à une de tes théories fumeuses. Depuis quand tu es devenu aussi sage ?
— Ils passent des émissions culturelles au milieu de la nuit, répond Otabek. C'est pas mal quand tu n'arrives pas à dormir.
— Je me disais bien !
Otabek laisse échapper un rire, puis il attrape les affaires de Yuri pour se diriger vers les vestiaires.
— Rentrons, Yura. Je te ferai de ce thé que Kula nous a offert.
— Et tu me feras couler un bain ?
Face à la moue faussement boudeuse de Yuri, Otabek abdique.
— Oui, votre majesté.
— Cool ! J'arrive, Beka.
La porte se referme derrière Otabek. Yuri regarde une dernière fois le tableau et efface le chiffre avec sa main. L'encre tache sa peau, comme des petits hématomes sur une feuille blanche.
Aux premières heures du matin, quand le soleil ne s'est pas levé, Yuri peut exister sans angoisse. Loin des regards, au creux des bras d'Otabek, il se sent bien. C'est son moment préféré de la journée.
Ils se sont tous les deux réveillés tôt, profitant de ces derniers instants de tranquillité avant d'affronter l'extérieur. Lorsqu'ils relâchent leur garde, pressés l'un contre l'autre et partageant des baisers silencieux, Yuri a l'impression qu'ils sont deux animaux blessés en train de lécher mutuellement leurs plaies.
Rien d'autre que Beka existe et Yuri veut se perdre totalement dans sa présence. Le corps d'Otabek est plaqué contre son dos, leurs jambes sont entremêlées. Otabek repousse ses cheveux, il embrasse sa nuque et ses épaules. Sa main caresse chaque centimètre du torse et du ventre de Yuri qu'elle peut atteindre. Yuri répond avec des soupirs étouffés, penchant la nuque pour en libérer l'accès.
Ouais, c'est le moment préféré de Yuri. Il aime sentir la peau nue d'Otabek contre la sienne. Il aime les morsures qu'Otabek laisse dans son cou comme de peur qu'il s'échappe. Il aime entendre les compliments murmurés contre son épaule. Il aime sentir Otabek durcir progressivement contre ses fesses. Il aime être touché comme s'il était la chose la plus précieuse au monde.
— Yuronka… appelle doucement Otabek.
Yuri est vaguement conscient qu'ils pourraient arriver en retard à l'entraînement, mais comment résister à une plainte si douce qu'elle paraît être une prière ? Il décale l'une de ses cuisses en une invitation silencieuse et Otabek glisse son érection entre elles. Ils ont tous les deux besoin de ça, de faire semblant qu'ils sont seuls au monde.
La pression satinée entre les cuisses serrées de Yuri n'est pas aussi agréable que de sentir la chaleur d'Otabek en lui, ni même la douce friction de leurs sexes pressés ensemble, mais à cet instant, c'est suffisant. Yuri guide l'une des mains d'Otabek autour de sa propre érection, joignant leurs mains dans un rythme lent. Il se surprend à penser qu'il ne cherche pas seulement à jouir, mais qu'il a besoin de cette connexion entre eux. Comment pourrait-il continuer à refuser cette affection, lorsqu'Otabek le serre contre lui comme si la lueur du jour allait les séparer ? N'est-ce pas son amour qu'Otabek essaye de confesser, lorsqu'il soupire son surnom encore et encore ?
— Vide toi la tête ! Va-y et saute !
Ça doit faire dix fois que Viktor répète la même chose et c'est toujours le même conseil. Visualiser le saut pour le réussir. En réalité, Yuri ne peut pas se mettre en colère, il sait qu'il y a de la vérité là-dedans. C'était ce que Yuri avait réussi à faire, au moment de filmer sa vidéo à la con. Faire le vide dans son crâne et juste sauter.
Yuri reprend son élan. Il ignore la voix dans son crâne qui lui rappelle que même cette fois-là, il était tombé. Il se concentre sur sa respiration. Inspirer, expirer. Inspirer, expirer. Inspirer, expirer. Il saute, mais il est ramené à la réalité par la glace froide sous ses fesses.
— Presque ! Tu as la vitesse et la hauteur, mais il te manque la précision. Vide toi la t—
— Bordel, je sais ! aboie Yuri. Je me vide la tête, putain !
C'est plus fort que Yuri, il ne peut pas s'empêcher de gueuler lorsqu'il est frustré. La voix froide d'entraîneur de Viktor le rend dingue, il en viendrait presque à regretter Yakov.
— On prend cinq minutes de pause, Yura.
Hein ? Yuri secoue la tête et crache une excuse, à contrecoeur :
— Non, non. Je ne voulais pas hausser la voix.
— Ce n'est pas une punition. Je veux discuter avec toi.
À vrai dire, Yuri n'est pas certain de préférer cette option. Les discussions avec Viktor se terminent rarement bien. Il le suit néanmoins jusqu'au bord de la piste, où il s'adosse contre la rambarde. Derrière eux, le nombre dix est inscrit sur le tableau.
Yuri attrape sa gourde et attend que Vitya cesse de tapoter son menton en faisant semblant de chercher ses mots. Il a probablement déjà préparé toute sa tirade au préalable.
— Tu sais à quoi je pense ? demande Viktor.
— À quel vin tu va choisir ce soir pour aller avec la bouffe de Katsudon et oublier tes élèves casse-couilles ?
Le coin de la bouche de Viktor tressaille. Il essaye de rester dans son rôle de coach.
— Dis-moi, Yura… Est-ce que parfois, ton chat s'allonge sur le dos pour avoir de l'attention, et, quand tu approches ta main de son ventre pour le gratter, il plante soudainement ses griffes dans ta main ?
De… Quoi ? Yuri se tourne vers Viktor, interdit. Il a une idée de la direction dans laquelle se dirige cette conversation. Il a également l'impression que Vitya et Otabek ont passé plus de temps ensemble qu'il ne l'aurait songé.
— Tu es en train de parler de moi, là ?
— Tu es pire qu'un chat sauvage, dit Viktor. Tu aimerais qu'on t'aide… Mais ne laisse pas les gens t'approcher.
— Je…
Yuri serre le poing autour de sa gourde. Il sait que Vitya a raison. Depuis que Viktor est devenu son entraîneur, il a tout fait pour le repousser. Il est perpétuellement sur la défense, mais Viktor n'a rien fait de plus qu'être… Péniblement lui-même.
— Tu vois, Yura… Ça me brise le cœur de l'admettre, mais je crois bien que c'est un tout petit peu de ma faute.
En temps normal, la théâtralité de Viktor aurait davantage énervé Yuri, mais quelque chose dans son ton est étrangement sérieux.
— Qu'est-ce qui te laisse penser ça ? ironise Yuri.
— Je n'ai pas choisi la meilleure manière de t'entraîner. Tu n'avais pas besoin d'être poussé dans tes retranchements pour t'améliorer. Tu n'as jamais été du genre à te laisser aller.
— Yakov a passé dix ans à me beugler dessus, dit Yuri. C'est… Juste votre boulot.
— Ça ne l'est pas forcément, avoue Viktor. J'ai perpétué la même chose sans réfléchir à tes besoins. Je ne suis pas très doué avec les émotions humaines.
Encore maintenant, ce n'est pas rare de voir Katsuki quitter la glace en retenant ses larmes. Ils s'entendent merveilleusement bien, au point de toujours en être aussi dégoûtants qu'aux premiers jours, mais tout n'est pas rose entre eux. En rétrospective, Yuri ne s'en sort pas si mal. Surtout si Viktor est en train de lui présenter ses excuses… Même si c'est de sa façon tordue et détournée.
— Tu veux entendre un secret, Yurachka ? reprend soudainement Viktor.
Le surnom fait tiquer Yuri, mais il ne le dégoûte plus autant qu'avant.
— Euh… Ouais ?
— Tu n'as pas besoin de moi pour réussir cet Axel.
— Évidemment que si ! Tu vois bien que je n'y arrive pas.
— Tu l'as fait une fois, pourquoi pas une seconde ? Pour ma part, je sais que tu vas y arriver. Tu as besoin de croire en toi-même.
C'est putain d'étrange d'entendre une phrase positive sortir de la bouche de Viktor. Ça soulage Yuri plus qu'il ne voudrait l'admettre. Qu'il le veuille ou non, il a passé la majorité de sa vie à idolâtrer Vitya. Encore aujourd'hui, il est effrayé de ne pas lui arriver à la cheville.
Quelque part, Yuri sait que Viktor ne méritait pas toute la haine que Yuri ressentait envers lui, mais c'était plus aisé de le détester que d'admettre la vérité. Encore un truc à ajouter à la longue liste des choses que Yuri doit avouer à voix haute.
Viktor ne lui laisse de toute façon pas le temps de répondre, reprenant sa tirade, gesticulant et portant la main à son coeur pour souligner ses paroles :
— C'est agréable d'avoir pu parler à cœur ouvert ! Nous devrions faire ça plus souvent…
Il passe un bras autour des épaules de Yuri et continue à s'écrier :
— Mon petit Yurachka… Si tu as besoin d'un frère de substitution pour t'aiguiller, n'hésite pas à te confier à moi !
Ah… Yuri a pris sa décision. Il ne va pas s'excuser.
— Certainement pas ! s'écrie Yuri. T'es complètement dingue ! Lâche moi !
D'un geste brusque, Yuri s'extirpe de l'étreinte de Viktor. Il repose rageusement sa gourde et file à toute vitesse à travers la piste. Le rire déborde de la voix de Viktor lorsqu'il s'écrie :
— Reprends sur l'Axel ! Rends ton grand frère fier !
Assis sur le bord de son lit, Yuri écoute l'eau de la douche couler. Il pense à toutes ces soirées où il a écouté la pluie tomber contre le rebord de la fenêtre en tournant les pages de son carnet. Toutes ces nuits où il s'est caché dans sa chambre comme dans une tanière sombre.
Yuri relève la tête, fixant devant lui. La couverture poussiéreuse cache toujours le miroir sur pied. Il ne peut pas se voir, mais il sait comment il est. Il a honte d'être faible. Pas parce qu'il n'est pas assez bon à son goût, mais parce qu'il ne veut plus décevoir les gens qui comptent pour lui.
Alors… Est-il capable de contempler son reflet dans le miroir ? Est-il capable d'être quelqu'un de meilleur ? Est-il capable d'essayer sans vouloir être parfait ?
Putain, Yuri sait que ça va demander des efforts. Qu'il va devoir apprendre à parler plutôt qu'à mordre. Qu'il va devoir reconstruire tout ce qu'il a détruit. C'est maintenant, la veille de partir à Tokyo, qu'il se sent enfin prêt à le faire. Il se lève lentement, fait quelques pas et arrache la couverture.
Le temps semble flotter un instant, à l'image des particules de poussière dans l'air. Elles floutent un instant l'image de Yuri, puis dévoilent petit à petit sa silhouette.
Qu'est-ce qu'il voit, au juste ? Quelqu'un qui a grandi trop vite ? Quelqu'un qui s'est brisé ? Quelqu'un qui est affamé de reconnaissance ?
Excepté qu'à présent, il ne veut plus rentrer dans le moule qu'on a formé à son image. Il a envie de tout foutre en l'air. Il croit bien que, pour une fois, il voudrait vivre pour lui. Il aimerait dire merde à sa mère, à son père, à tous les autres. Il pense qu'il est enfin prêt à apprendre à apprécier son reflet. Si son entourage peut le voir tel qu'il est réellement, alors pourquoi pas lui ?
Yuri n'a même pas vingt ans et il a déjà tellement de choses à exprimer. Toute cette merde qu'il a notée sur des cahiers, qu'il a voulu oublier en se mettant une mine de plus ou en couchant avec un connard de trop. Le fauve qui vit dans son torse s'est nourri de cette haine, il a grossi au point que même Yuri ne pouvait plus le calmer.
Les traumatismes l'ont rendu hargneux. Maintenant, il réalise qu'il sait comment guérir de ça. Il n'est peut-être rien sans le patin, mais il en a fait son arme. Toute cette merde, il va enfin l'exprimer sur la glace. Peu importe s'il atterrit l'Axel. Peu importe s'il gagne une médaille.
— Yura ? Tu vas bien ?
Yuri sursaute. Otabek vient de sortir de la salle de bain. Quand il cligne des paupières, Yuri peut voir les gouttes qui tombent sur ses joues.
— Je vais bien, Beka.
— Tu es sûr de ça ?
Les yeux d'Otabek papillonnent vers le miroir. Ils n'ont jamais parlé de cette histoire de couverture et de miroir, mais Yuri ne doute pas une seule seconde qu'Otabek sait ce qu'il se passe dans son crâne. Après tout, Otabek a toujours eu une longueur d'avance sur lui.
— Ouais, dit Yuri. On part bientôt pour Tokyo.
Otabek, seulement couvert de la serviette à sa taille, se glisse derrière Yuri. Il passe les bras autour de sa taille. Son torse est chaud dans le dos de Yuri, même s'il est humide.
— Ça ne te fait pas flipper ? demande Otabek.
Yuri observe la façon dont ils s'enlacent. Ils se complètent, Otabek et lui. Otabek est le feu qui a fait fondre la glace dans laquelle il s'était enfermé pour ne pas être blessé.
La guerre que Yuri a menée envers lui-même est enfin terminée. Il se force à desserrer son poing, à relâcher la gâchette. Yuri se retourne, il pose une main dans la nuque d'Otabek. Il souffle, tel un secret qu'il n'avait jamais osé avouer :
— Si. Mais ça ne m'a jamais arrêté.
