– On a un petit problème, murmura Severus en baissant la tête avec un regard gêné.
Lucius fronça les sourcils sans comprendre tandis que son mari écartait d'un doigt le col de son manteau, relevé comme s'il avait froid. Brusquement, Lucius pâlit de façon vertigineuse. Là. Sur le côté de la gorge si blanche de Severus... deux petits trous d'un rouge presque violacé.
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Lucius avait amorcé un mouvement pour se lever, mais il retomba assis sur son fauteuil, les deux bras sur les accoudoirs, la bouche ouverte sur un cri muet. Non ! Ça n'était pas possible ! Pas Severus ! Comment était-ce arrivé ? Comment était-il possible que Severus... ? Pas lui, Merlin ! Qu'allait-il devenir ? Qu'allaient-ils devenir ?!
Son cœur battait la chamade, presque douloureux, et propulsait un bruit assourdissant dans ses oreilles. L'angoisse et la souffrance morale le figeaient là, écroulé sur son fauteuil, immobile, et pourtant Lucius s'aperçut qu'il tremblait. Presque imperceptiblement, mais il tremblait malgré tout. Lentement, il baissa ses mains trop moites sur ses cuisses, les essuya sur son pantalon et tenta de se ressaisir.
Pour la première fois depuis bien longtemps, depuis la captivité de Harry peut-être, Lucius eut envie de pleurer. Mais il fit appel à toute sa volonté et son éducation malfoyenne et retint ses larmes d'émotion. Severus n'avait pas besoin de ça, mais plus sûrement de son soutien et de son amour.
– Reste où tu es et ne t'approche pas de moi, marmonna Severus en le voyant se lever. Je n'ai pas encore ressenti le besoin de sang, mais je ne sais pas si je pourrai le maîtriser quand ça arrivera.
Lucius acquiesça en silence mais avança tout de même. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il allait capituler devant un danger. Tout en restant à bonne distance de son mari, il le contourna pour se diriger vers le cabinet en laque chinoise qui contenait quelques boissons fortes. Sans lésiner, il se servit un grand verre de whisky qu'il avala d'un trait.
– Un whisky ? ricana Severus. À onze heures du matin ?! Tu prends de bien mauvaises habitudes !
– Ça le vaut bien, avoua Lucius d'une voix rauque en se retournant pour faire face à son mari. Comment c'est arrivé ?
En quelques mots, Severus expliqua ce qui s'était passé tandis que son mari se servait un nouveau whisky qu'il déposa sur son bureau en retournant s'asseoir. Ses gestes étaient plus assurés, ses mains ne tremblaient plus et son visage avait repris toute sa contenance.
– Quand as-tu été mordu ?
– Hier soir. Il a attendu quelques heures avant de me libérer pour s'assurer que la transformation avait bien commencé.
– À quoi vois-tu qu'elle a commencé ?
– Une certaine fatigue, une torpeur... mon cœur est plus lent qu'à l'ordinaire et mon corps plus douloureux... comme si je vieillissais prématurément, expliqua Severus. D'après ce que j'ai compris, dans quelques jours, mon cœur s'arrêtera définitivement et la transformation sera complète au premier sang que je boirai...
– Quelques jours, releva Lucius en déglutissant péniblement.
Merlin ! Ils avaient quelques jours pour trouver une solution que Harry n'avait pas trouvée en plusieurs mois ! Il devait absolument savoir où leur amant en était de ses recherches en potions et de ses progrès... S'il n'était pas trop tard !
Mais après tout, même si Severus allait au bout de sa transformation, ce n'était pas la fin du monde. Il existait de par l'Europe bon nombre de vampires qui ne consommaient pas de sang humain ou qui le faisaient sans tuer leur victime ! Ceux de Colibita en étaient l'exemple parfait.
Et Harry se ferait à cette nouvelle. En rencontrant Mihai, il avait montré qu'il avait surmonté sa crainte des vampires, et il lui avait même donné son sang...
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– Harry...
– Harry ne doit pas m'approcher ! trancha Severus d'un ton dur. C'est impératif ! Avec le lien qu'il y a entre nous, s'il m'approche, la magie de l'union risque de prendre le dessus sur ma volonté. Je vais vouloir le dominer et je risque de faire de lui ma première victime ! C'est hors de question !
– Mais il va vouloir te voir...
Severus ferma douloureusement les yeux. Lui aussi avait envie de voir Harry. Malgré leur dispute. Ou surtout à cause de leur dispute. Il avait besoin de lui parler, de s'expliquer, de le prendre dans ses bras, de s'accoupler avec lui... Même si le lien était de nouveau actif depuis que Vladimir l'avait libéré, même si la migraine avait disparu au même moment, cela ne lui suffisait pas. Il avait besoin de renouer avec lui complètement. Corps et âme. Mais c'était devenu bien trop dangereux.
– C'est non.
– Il ne comprendra pas, souligna Lucius en faisant tournoyer le liquide ambré au fond de son verre.
– Je me doute..., soupira Severus. Dans quel état d'esprit est-il ?
– Prêt à te pardonner... avec un certain degré de résignation. Fatigué. Un peu éteint. Je commence à me demander si le fait que le lien soit parfois muet entre vous n'a pas également une certaine incidence sur lui... Cela te déclenche des migraines; lui, je le trouve plus effacé, plus terne... Peu importe, reprit Lucius d'un ton plus ferme. Ce n'est pas l'essentiel. Je m'occuperai de tenir Harry éloigné de toi et je lui expliquerai la situation. Pour l'instant, il faut réfléchir à des solutions. Quelque chose qui puisse ralentir le processus. Moi, je vais aller voir le directeur du Bureau des Aurors : si nous sommes visés personnellement par Vladimir, il faut faire renforcer la sécurité du Manoir. Je dois prendre des conseils, mais en toute discrétion, et toi, tu vas chercher dans la bibliothèque s'il n'y a pas un quelconque sortilège ou potion qui puisse nous faire gagner un peu de temps.
Severus esquissa un sourire triste. Il savait bien qu'il n'existait aucune solution qui puisse l'empêcher de devenir un vampire, même si la magie de Harry qu'il possédait en lui, ralentissait légèrement sa transformation. Sinon, il aurait sans doute déjà sauté sur son mari pour le vider de son sang !
Mais malgré tout, c'était rassurant de voir Lucius ne pas céder ni à la peur, ni à l'envie de fuir. Comme en toute chose, il restait stoïque et droit dans ses bottes. Il relevait le menton et prenait les problèmes à bras le corps. Il ne fuyait pas, il affrontait la situation. Il prenait ses responsabilités et les assumait. Lucius serait toujours quelqu'un sur qui il pouvait compter, et cela, plus que n'importe quoi d'autre, apaisa légèrement Severus. Quoi qu'il arrive, Lucius serait là.
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– Il y a autre chose, murmura Severus.
Cette fois, Lucius devint blanc comme un linge. Severus allait encore lui annoncer une catastrophe et il ne voyait pas ce qu'il pouvait y avoir de pire.
– Je t'écoute...
– Comme je te l'ai dit, Vladimir n'avait pas l'intention de me tuer, juste de me transformer. Mais d'une façon particulière, fit Severus en fermant les yeux devant la difficulté de l'aveu. Je ne sais pas s'il s'agit d'une magie qui leur est propre, ou bien de la manière dont il a fait cette morsure, mais elle va me rendre malléable. Docile à sa volonté. Je vais être sous son influence, en quelque sorte. À ses ordres...
Severus laissa filer un silence tandis que son mari restait tétanisé par la nouvelle. Un instant, il aperçut le verre de whisky, posé sur le bureau, et cela lui fit envie. Boire jusqu'à oublier le marasme de la situation actuelle. Mais il ne savait pas quelle influence l'alcool pouvait avoir sur sa transformation en cours, et il préféra s'abstenir.
Lucius ne s'abstint pas longtemps, lui, et avala d'un trait le contenu du verre avant de faire venir la bouteille à lui d'un Accio et de se resservir aussitôt. À ce rythme-là, il n'allait pas rester sobre bien longtemps...
– J'ai l'intime conviction, reprit lentement Severus, que la magie que Harry m'a transmise empêche une partie de la transformation, ou tout du moins, la freine... Mais à terme, elle ne pourra pas empêcher que je devienne un buveur de sang et un jouet entre les mains de ce psychopathe. Il fera de moi ce qu'il voudra, juste pour le plaisir de vous atteindre. Et il est hors de question que je le laisse faire.
Les yeux gris de Lucius semblaient si pâles à cet instant, si douloureux. Il devait pressentir les tourments qui les attendaient tous les trois, les déchirures, les paroles aussi cruelles et blessantes que l'était la réalité. Puis il se reprit et son regard redevint dur et déterminé.
– Nous ne le laisserons pas faire.
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– Pour l'instant, je vais partir, annonça Severus, plus calme. Normalement, je dispose de quelques jours devant moi avant de devenir dangereux, mais je ne veux pas prendre de risques. Je vais aller à Llewellyn. Au moins, vous serez en sécurité.
– C'est hors de question, fit Lucius en reposant sèchement son verre sur le bureau. Tu ne t'éloigneras pas d'ici. Je veux pouvoir te parler n'importe quand et je veux que tu restes proche de Harry. Il aura besoin de ressentir tes sentiments dans le lien, surtout si tu refuses de le voir, et Llewellyn est trop loin pour ça ! Si vraiment tu ne veux pas rester dans le Manoir, je vais faire aménager le pavillon chinois dans le parc. Je vais le sécuriser et tu pourras y séjourner sans représenter une hypothétique menace pour nous.
– Elle n'est pas hypothétique, Luce... Il faudra en faire une vraie prison pour que ce soit efficace.
– Je ferai ce qu'il faut mais je veux t'avoir à mes côtés !
Severus esquissa un sourire triste qu'il cacha aux yeux de son mari en hochant la tête. Combien de fois avait-il rêvé d'entendre ces mots, d'entendre une telle déclaration d'attachement, une telle revendication, et qui aujourd'hui semblait si dérisoire. Si futile. Aujourd'hui, il représentait une menace pour Lucius et pour Harry. En étant sous la coupe de Vladimir, il représentait même une menace pour la sécurité du pays, surtout avec un mari pour Ministre. Dans une partie d'échecs, il aurait été le pion qui devait se sacrifier pour protéger son roi.
– D'accord, d'accord..., concéda-t-il. Je suis d'accord... pour l'instant. Je vais retourner à la Librairie pour récupérer quelques livres sur les vampires et je m'installe dans le pavillon chinois. Je voudrais revoir les livres que Vladimir a feuilletés pendant qu'il était là-bas et comprendre ce qui l'a fait changer d'avis... Mais si j'estime que le pavillon n'est pas assez sûr et que le besoin de mordre se fait trop grand, je pars d'ici !
Tout comme lui, Lucius était bien conscient que le premier sang bu achèverait la transformation et surtout la tutelle de Vladimir. Ils devaient reculer ce moment le plus possible, quelles qu'en soient les conséquences. Mais il viendrait inexorablement.
Sans même que Severus ne le réalise, Lucius s'était levé pour venir se poster face à lui, légèrement penché et les deux mains posées sur les accoudoirs de son fauteuil. Son visage à quelques centimètres du sien. Et son regard rivé dans ses yeux noirs qui vireraient bientôt au rouge.
– Tu ne partiras pas d'ici. Je ne vis pas avec toi depuis si longtemps pour que tu te sauves pour un petit problème de dents trop longues et de soif hors du commun. Tu restes mon mari.
Et les lèvres de Lucius étaient si chaudes sur les siennes qui paraissaient déjà glacées...
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Une fois Severus parti s'enfermer avec ses livres dans le pavillon chinois, Lucius laissa tomber le masque pendant quelques minutes, le cœur broyé par une angoisse sourde et insidieuse. Les coudes posés sur son bureau, la tête entre les mains, l'envie de pleurer et l'impression d'être submergé le reprirent avec violence. Comment allaient-ils pouvoir se sortir de cette situation-là ?! Pourquoi Vladimir s'acharnait-il ainsi sur eux ?...
Il ressentait le même désespoir, la même détresse que lorsque Harry avait disparu à l'automne dernier. L'incompréhension la plus totale. Cette sidération devant la cruauté poussée à son comble. Et pourtant il avait connu Voldemort qui était loin d'être un tendre ! Mais Voldemort avait eu des objectifs : il voulait le pouvoir, il voulait régner. Dans la peur, la menace et la terreur, peu importe, mais il voulait conquérir et asservir le monde sorcier. Vladimir ne semblait pas avoir d'autre objectif que celui de les faire souffrir, pour son plaisir. Le sadisme à l'état pur. Quelque chose que Lucius ne pouvait pas même imaginer.
Il joua un instant avec son verre puis avala une gorgée de whisky qui lui tira une grimace mais qui lui remit les idées en place. Il ne pouvait pas rester à s'apitoyer ainsi sur leur vie brisée. Il devait se reprendre et réfléchir. Anticiper les actions à venir pour tenter de sauver les meubles. D'un claquement de doigts, il fit venir un elfe à qui il demanda une potion de sobriété. Au vu de la situation, les deux whiskys qu'il venait de boire étaient de trop et il avait besoin de toutes ses capacités de réflexion.
Cela fait, il songea aux personnes qu'il devait voir et surtout à l'ordre de ses priorités. Le chef du bureau des Aurors et le directeur de la sécurité nationale. Les avertir du danger, faire renforcer la sécurité du Manoir et celle du Ministère, mais devait-il pour autant leur dire toute la vérité sur Severus ? Un petit entretien rapide avec William MacNair pour s'assurer que rien ne fuite dans la presse. Prévenir Francis et Mandy de se tenir sur leurs gardes. Mettre Mark en congés jusqu'à nouvel ordre. Moins il y aurait de personnes à transiter au Manoir, mieux ce serait. Il avait bien fait, d'ailleurs, d'annuler le dîner avec Blaise et Alicia dès la dispute de ses amants. Le moment aurait été bien mal choisi !
Lucius soupira en songeant qu'il allait devoir également annoncer la nouvelle à Draco et à Matthieu. Il ne pouvait s'en abstenir. L'un était le filleul de Severus, l'autre son fils adoptif, et si par malheur, tout ça devait mal finir, il ne pouvait pas les tenir dans l'ignorance. Severus allait pester et lui en vouloir, mais peu importe. Ils avaient le droit d'être au courant.
Mais avant tout cela, il devait voir et parler à Harry, et ça n'allait pas être une mince affaire. Il s'attendait à voir sa magie déborder, ou de colère, ou de douleur. Et l'amener à comprendre pourquoi Severus ne voulait pas le voir lui donnait déjà des sueurs froides.
Harry était fragile en ce moment. Cette énième dispute était peut-être celle de trop, celle pendant laquelle l'amour avait été supplanté par la résignation, une lassitude qui confinait au lâcher-prise... Comment Harry allait-il encaisser la menace que Severus représentait à présent ?
Car Lucius avait eu beau dire, il était bien conscient que la transformation de Severus n'était qu'une broutille par rapport au danger réel de l'influence de Vladimir. Qu'il devienne un vampire était fâcheux en soi, mais ils auraient pu s'en accommoder... Mais que Severus soit capable de tuer, de blesser, eux ou qui que ce soit d'autre, qu'il puisse vouloir le mordre et le soumettre à son tour, influer sur la politique et la sécurité du pays, ou même sur un plan international, que Vladimir puisse, à travers eux, atteindre ses rêves de grandeur et de domination de la nation vampire... c'était impensable. Si Severus devenait l'homme de main de Vladimir, Lucius serait contraint de l'éloigner d'eux et de l'empêcher de nuire.
Et Severus n'avait sans doute pas eu autre chose en tête en disant que le pavillon chinois devait devenir une vraie prison.
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Lucius soupirait encore, plein d'incertitudes et d'appréhensions, quand Harry apparut au beau milieu de son bureau, auréolé de volutes de magie émeraude qui se dissipèrent rapidement.
Évidemment ! Il ne pouvait pas mettre une ou deux heures de plus avant de débarquer !
– Où est-il ? gronda Harry, d'une voix plus rauque qu'à l'ordinaire.
Lucius songea une seconde avec regrets que c'était le même genre de voix que le jeune homme avait pendant le sexe, et que ce n'était pas prêt d'arriver à nouveau... Il songea aussi qu'il avait bien fait d'interdire aux elfes de lui révéler quoi que ce soit sur l'endroit où se trouvait Severus, ni même sur le fait qu'il soit rentré au Manoir. Mais Harry n'était pas dupe. Avec leur lien, il avait déjà dû sentir sa présence et le chercher dans les différentes pièces du Manoir, avant de venir le trouver pour des explications.
– Assieds-toi, soupira Lucius en désignant un siège de l'autre côté de son bureau. Il faut qu'on parle.
– Ce n'est pas avec toi que je veux parler ! fit sèchement Harry. Où est-il ?! Je sais qu'il est revenu ! Je sens sa présence, même s'il ne veut rien communiquer de plus à travers le lien.
Le visage de Harry était fermé et son aura irradiait de colère et de frustration. Jamais il n'arriverait à l'empêcher d'aller trouver Severus une fois qu'il saurait ! Lucius secoua la tête mais refusa de se laisser marcher sur les pieds pour autant. Harry allait entendre ce qu'il avait à dire, dusse-t-il pour cela lui jeter un sortilège !
– Bon sang ! Assieds-toi et écoute-moi ! Oui, Severus est revenu mais j'ai besoin de t'expliquer un certain nombre de choses avant que tu ne fonces tête baissée à faire n'importe quoi ! Alors, fais-moi le plaisir de te taire et de m'écouter !
Le regard presque aussi noir que Severus dans ses mauvais jours, Harry refusa de s'asseoir, mais il s'appuya du bout des fesses contre le dossier du canapé, les bras croisés sur son torse.
– Dis ce que tu as à dire.
Lucius joua nerveusement de ses doigts sur le bois précieux de son bureau. Il regrettait presque le whisky qu'il avait fait disparaître tout à l'heure.
– Tu devrais t'asseoir...
Harry ne bougea pas d'un pouce, mais sa magie, qui s'agita brusquement dans la pièce, traduisait son agacement. Lucius haussa les épaules. Il ne savait toujours pas comment présenter la chose mais il n'existait pas de bonne manière. Quels que soient les mots ou les circonvolutions qu'il emploierait, Harry ne retiendrait que la réalité nue et crue. La plus douloureuse qui soit : Severus allait devenir un vampire et surtout un danger pour eux.
Lucius se redressa et s'appuya contre le dossier de son siège. Harry fulminait d'une colère qu'il comprenait mal, mais derrière, il percevait aussi l'angoisse qui montait lentement devant son silence, les mêmes inquiétudes d'abandon, de séparation que lui-même avait pu éprouver quelques minutes plus tôt...
– Severus... Vladimir l'a mordu.
Instantanément, Harry se contracta, comme s'il venait de prendre un coup de poing dans le ventre. Il n'avait pas bougé pour autant mais Lucius pouvait ressentir la crispation de chacun de ses muscles, de ses mâchoires serrées l'une contre l'autre, de ses poings dissimulés par ses bras repliés, jusqu'à ses yeux dont les paupières s'étaient légèrement plissées.
Il restait stoïque en apparence. Mais d'une pâleur à faire peur.
– A priori, Vladimir n'avait pas l'intention de le tuer, reprit Lucius. Severus devrait vivre... En tant que vampire. Le problème est qu'il va être sous l'influence de Vladimir et devenir quelque chose comme son bras droit...
Énoncée de cette façon, la vérité lui semblait à lui aussi terrifiante.
Sur le visage qui lui faisait face, Lucius vit passer toute une palette d'émotions : la colère, encore. La peur. La culpabilité de n'être pas plus avancé avec ses potions et de ne pas pouvoir sauver leur amant. La détresse la plus abyssale. Une fureur sans nom. Nul doute que si Vladimir avait été devant eux à cet instant précis, la magie de Harry aurait fait des ravages !
Mais pour l'instant, il parvenait à la contenir. Il tenait le choc. Quelle que soit sa douleur, Harry n'allait pas flancher. Ou du moins pas maintenant.
– Severus ne veut pas revenir au Manoir parce qu'il a peur de devenir un danger pour nous, poursuivit Lucius. Pour l'instant, il s'est installé dans le pavillon chinois, dans le bois au fond du parc... mais il ne veut pas que tu ailles le voir !
Les mâchoires de Harry s'était crispées à nouveau, ses muscles dansant dans le creux de ses joues. D'ailleurs, il avait maigri ces derniers temps, songea Lucius. Avant il n'avait pas les joues aussi creuses, ni les clavicules aussi saillantes.
– Comprends bien que ça n'a rien à voir avec ce qui s'est passé entre vous il y a quelques jours. À ce sujet-là, Severus voudrait plutôt... faire la paix. Revenir à une situation plus sereine. Tu lui manques...
L'absence de réaction de Harry laissait Lucius dubitatif. Est-ce que sa rancœur était déjà trop enkystée ou est-ce que la nouvelle de l'état de Severus étouffait leur conflit précédent ?
– Seulement... avec la morsure et la transformation en cours, il a peur de ne pas se maîtriser. Avec votre lien, il se laissait déjà parfois dépasser par la magie de l'union. À présent, il a peur que cela, ajouté au besoin de sang, ne le pousse à te mordre. Et au premier sang, la transformation, et surtout la sujétion à Vladimir, sera complète. Et irréversible.
Si c'était possible, Harry avait encore pâli. Son regard avait perdu sa noirceur pour laisser place à un vert tendre, presque déboussolé. Délicat et fragile.
Harry avait compris. Il mesurait tout : l'ampleur du danger, la tentation infernale qu'ils représentaient pour Severus, leur relation qui volait en éclats devant cette menace insidieuse. Quel que soit l'amour qu'ils se portaient, Vladimir avait gagné. Échec et mat.
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Il n'avait pas pu supporter davantage le regard de Lucius, et encore moins l'ébauche de geste de tendresse lorsqu'il s'était levé pour s'approcher de lui : Harry avait transplané.
Pas bien loin. Juste la porte à côté. Mais dans son « bureau », dans cet ersatz de sa forêt, dans ce qui était peut-être un refuge salutaire, il pouvait laisser libre cours à son angoisse et à sa colère.
La magie s'était échappée en toute liberté. Les arbres avaient été secoués comme par un ouragan. Les oiseaux s'étaient enfuis à tire d'aile. Le bois avait craqué avec un bruit sinistre. La lumière s'était obscurcie en un crépuscule inquiétant. À présent, le calme était revenu mais le silence perdurait dans la forêt, étrange et dérangeant.
Harry s'en voulait d'avoir réagi ainsi. De s'être enfui. D'avoir fui les bras et le réconfort de son amant comme si sa compassion pouvait représenter une menace. Lucius aussi avait peut-être besoin de partager ses inquiétudes... Dans son regard, Harry avait vu à quel point il était perdu. Ce qu'il ne montrait jamais à personne, il l'avait laissé transparaître devant lui. Parce que devant cette situation, ils devaient se soutenir mutuellement, ils devaient faire face ensemble, ils devaient faire front commun. Severus n'avait pas besoin qu'ils se déchirent un peu plus. Et pourtant il était parti. Vladimir avait gagné, là aussi.
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Mais Harry n'avait pas pu faire autrement. Il devait épuiser sa colère pour pouvoir retrouver les idées claires. Il devait lâcher sa douleur pour ne serait-ce que respirer. La forêt en avait un peu pâti mais ce n'était pas bien grave. C'était toujours mieux que de montrer son désarroi devant Lucius et de ravager le Manoir.
À présent qu'il était légèrement calmé, il remit le lit en état d'un geste de magie et s'assit au bord, penché en avant et les coudes sur les genoux. Une colère sourde lui tenaillait encore le ventre. Une rancœur féroce. S'il avait eu Vladimir devant lui, il lui aurait sans doute arraché le cœur à la petite cuillère avec la plus belle argenterie de Lucius. Les vampires étaient-ils sensibles au Doloris, d'ailleurs ?
Les images de sa captivité dansaient inlassablement devant ses yeux, sordides et écœurantes. Il entendait son rire et sa voix, comme une musique lancinante qui ne le quittait pas. Un refrain cruel qui creusait de nouveau des plaies anciennes. Vladimir avait-il violé Severus ? À cette idée, Harry faillit vomir et il lui fallut plusieurs inspirations profondes avant que la nausée ne se dissipe. C'était impossible. Cette idée-là était impossible à soutenir.
Lucius avait été avare de détails – il n'en possédait peut-être pas beaucoup – mais Harry voulait savoir exactement ce qui s'était passé. Tout ce qui s'était passé. Ce que Vladimir avait dit. Ce qu'il avait fait. L'endroit où il avait mordu Severus... Et Severus ne lui dirait rien. Severus ne voulait pas le voir.
Même s'il comprenait les raisons de son amant, la douleur du rejet lui vrilla le ventre un instant. Abrupte. Une sensation de chute libre dans un gouffre sans fond. Avec presque l'envie de l'impact pour signifier que la chute était finie et qu'il avait enfin atteint la profondeur ultime et le summum de sa douleur.
Et brutalement, sans savoir ce qui avait déclenché cette idée, Harry songea qu'il n'avait pas étouffé le lien. Severus avait dû tout ressentir de lui : sa colère, son effarement, sa culpabilité, sa peur... Cette douleur insondable, ce presque sentiment de panique. Et puis, de manière plus étonnante, sa honte. L'impression que ce qu'il avait vécu avec Vladimir n'avait servi à rien. Que ce qu'il avait subi n'avait pas suffi au vampire pour les laisser tranquille. Le souhait, s'il l'avait pu, de se sacrifier à la place de Severus, de racheter par son corps la violence qui lui était faite. Mais il était trop tard, Severus à son tour était profané, et cette constatation lui tira un ricanement nerveux et douloureux.
Il devait aller le voir.
Même si Severus refusait de le voir en personne, Harry devait renouer quelque chose. Un lien, une parole, une simple présence. Il devait atténuer la virulence des sentiments que Severus venait de percevoir. Il devait l'épauler, le soutenir, si ces mots ne contenaient pas un semblant de pitié... Il était son amant, et surtout son compagnon : il se devait d'être là. Envers et contre tout.
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À la lisière des derniers arbres, il s'arrêta un instant et s'accroupit, vieux réflexe de chasse et d'affût. Il avait besoin de quelques minutes.
Le pavillon chinois se tenait là, à quelques dizaines de mètres devant lui, insolite au beau milieu de ce jardin à l'anglaise, et pourtant élégant et précieux.
Harry n'était pas venu dans ce recoin du parc depuis une éternité, il n'était rentré à l'intérieur qu'une seule fois, un souvenir lointain et malgré tout si limpide, un souvenir attachant. Là, pour la première fois, Severus l'avait autorisé à partager avec Lucius plus qu'une simple amitié. À aller chercher auprès de lui réconfort, tendresse, et même plaisir. À faire de lui son amant, avant de réellement former un couple à trois, comme ils l'étaient aujourd'hui encore... Du moins, Harry l'espérait.
Le pavillon chinois avait été une étape sur le chemin vers leur vie actuelle, vers leur bonheur. Et aujourd'hui, deux ans plus tard, il était l'écrin de leur malheur. La prison de Severus. Le tombeau de leurs espoirs...
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Il ne pouvait pas penser ainsi, même s'il avait partiellement étouffé le lien. Il ne pouvait pas être aussi sombre et pessimiste. Ce n'était pas faire honneur à ce qu'ils étaient les uns aux autres.
Severus avait besoin de lui. Il avait sans doute besoin d'espoir, d'une idée à laquelle se raccrocher. Même s'il ne l'avouerait jamais, il avait besoin de soutien, et Harry était là pour ça. Sans compter à quel point il avait besoin de lui en retour.
Il se remit debout et franchit rapidement la courte distance qui le séparait du pavillon.
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La porte était là, devant lui; close, évidemment. La vaste baie vitrée semblait opacifiée par un sort qui l'empêchait de distinguer quoi que ce soit à l'intérieur. Il n'entendait aucun bruit, aucun mouvement. À quoi s'était-il attendu au juste ?
À sa gauche, Harry apercevait le lac, tout près, calme et immobile. Scintillant d'éclats de lumière sous le soleil de juillet. Ce soir-là, deux ans plus tôt, il se souvenait plutôt de l'obscurité qui drapait doucement les berges et d'un héron, venu picorer sa nourriture dans les eaux tranquilles. Aujourd'hui, la lumière était plus vive, trop vive, insolente... mais le calme était le même. Le silence à peine troublé par un souffle dans les arbres. Une sérénité étrangère à leurs tourments. Apaisante. Harry ferma les yeux une seconde, respira profondément puis posa ses deux mains à plat sur la porte.
Aussitôt, il sentit la magie crépiter sous ses doigts, multitude de sortilèges posés par Severus pour empêcher toute intrusion. Et peut-être aussi toute sortie précipitée. Et dans le même temps, un grincement de fauteuil comme un sursaut, puis sa présence, toute proche.
Harry frissonna de satisfaction, de contentement, et laissa cette sensation couler en lui. Un sentiment à la fois de renouveau, et de complétude. Être entier. Retrouver la puissance et le calme. Aller mieux... Malgré la voix furieuse de Severus qui vociférait derrière la porte :
– Qu'est-ce que tu fous là ?! J'avais dit à Lucius que je ne voulais voir personne ! Fous-moi le camp d'ici ! Rentre au Manoir !
Sous ses mains, le bois ouvragé de la porte du pavillon chinois vibrait de magie. Il aurait pu défaire tous ces sortilèges en un tour de main et entrer pour rejoindre Severus, il aurait même pu transplaner directement à l'intérieur, mais il ne voulait pas violer cette espèce d'intimité de son amant. Il comprenait ce besoin d'isolement, de mise à l'écart qui, peut-être, les rassurait malgré tout l'un et l'autre. Mais il ne comptait pas partir pour autant.
– Je n'irai nulle part, Sev, fit Harry d'une voix lente. Et tu ne te serviras pas de la magie de l'union contre moi...
L'affirmation s'apparentait à quelque chose de solennel, à un ordre, et il savait que, cette fois, Severus ne franchirait pas cette ligne rouge. Pas après leur dispute de la dernière fois.
– J'ai simplement besoin d'être là, avoua Harry. Même si ce ne sera jamais assez près.
Il aurait eu besoin d'être dans ses bras, de se tenir mutuellement serrés l'un contre l'autre, mais il ne savait pas si ce serait à nouveau possible un jour. Il aurait même eu besoin de s'accoupler, pour retrouver la fusion et la sérénité que cela leur apportait, mais c'était encore plus improbable. Et Severus devait le ressentir aussi douloureusement que lui.
À l'idée de pouvoir le toucher, de pouvoir éprouver le contact de leur peau l'une contre l'autre, le cœur de Harry s'était brutalement serré. Un manque vertigineux aussi violent qu'un coup de poignard. Mais ce n'était pas ce qu'il devait transmettre à Severus.
– Assieds-toi dos à la porte, demanda-t-il.
– Harry !
– S'il-te-plaît...
Lui-même se tourna, colla son dos à la porte et se laissa glisser jusqu'au sol, soulagé d'y trouver un repos provisoire. Peut-être que l'émotion lui sciait les jambes plus qu'il ne l'aurait cru.
Severus ne protestait pas, ne disait plus rien mais la porte trembla une seconde tandis qu'il devait s'asseoir à son tour et appuyer ses larges épaules contre le bois clair. Harry le devinait même la tête renversée en arrière, les yeux clos, plus près de l'abandon qu'il ne l'était jamais.
Entre eux, entre leurs deux peaux, il n'y avait plus que les quelques centimètres de bois dont les sculptures lui martyrisaient le dos, et deux fines épaisseurs de tissus. Quelques centimètres de matière que Harry aurait souhaité faire disparaître, mais ils étaient plus proches l'un de l'autre qu'ils ne le seraient avant longtemps. Ou peut-être même jamais.
Malgré tout, en cet instant, sa présence si proche, cette satisfaction de le savoir là, presque à portée de main, cette distance si mince qu'il aurait pu le toucher en passant ses doigts sous la porte, suffisait à emporter ses inquiétudes. Il se sentait rassuré par sa proximité, alors même que Severus était sans doute en danger de mort. Le simple fait de le savoir, de le sentir de l'autre côté de cette porte, lui donnait un sentiment de puissance extrême, une sensation d'invincibilité que même les menaces de Vladimir ne pourraient amoindrir. Avec Severus, Harry était entier. Ils étaient Un et ils étaient Tout.
Et maintenant qu'il se sentait pleinement rasséréné, Harry rouvrit complètement le lien, et même son esprit, laissant Severus s'imprégner de sa force, de sa volonté, de la confiance qu'il avait en eux, malgré les disputes et les tensions. Parce qu'au-delà des anicroches de la vie, il existait cet amour infini contre lequel Vladimir ne pouvait rien.
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Harry rouvrit les yeux sur une lumière crue dont les ombres avaient tourné. Il était toujours adossé contre la porte du pavillon chinois mais sur ses jambes croisées en tailleur, le soleil venait éclairer une large portion de son genou gauche. La chaleur dansait sur sa peau, presque cuisante.
Il ne s'était pas endormi mais il était parti loin. Dans des méandres profonds comme une méditation. Habité par la présence si dense de Severus... Il se sentait bien. Mieux que depuis bien longtemps.
Il pouvait le sentir, lui, derrière la porte. Encore là, malgré l'inconfort de la position et la rudesse du sol. Harry aurait presque pu dessiner la forme de son corps, les jambes allongées aux chevilles croisées, les mains aux doigts entrelacés posées sur son ventre, la tête appuyée contre le bois comme pour une sieste. Severus, lui aussi détendu, pour la première fois depuis sa morsure, pour la première fois depuis des jours...
Ce qui s'était passé entre eux ne comptait plus, cette dispute inutile, la magie de l'union utilisée contre lui, la violence de ses doutes... Tout ça était derrière eux, si dérisoire à l'échelle de leur situation actuelle. Mais le besoin de s'accoupler était toujours là, le besoin de renouer leur lien.
– Harry ! sursauta Severus. Est-ce que tu crois que c'est bien le moment ?!
Sans le prévenir, Harry avait déployé sa magie, l'avait glissée à travers, sous la porte, pour s'immiscer dans son corps. Il ne voulait pas éveiller son désir, pas cette fois. Ç'aurait été indécent, hors de propos. Mais il voulait toucher avec sa magie le corps de Severus, remonter le long de ses membres, sentir les battements de son cœur, les mouvements de sa respiration, fusionner autrement...
– Laisse-toi faire. Je ne ferai rien de... Je ne ferai rien.
Il sentit Severus refermer les yeux et savourer la magie qui le parcourait. C'était tellement différent des fois où il le faisait pour les exciter. La magie restait simplement là, dans chaque muscle, dans chaque organe, légèrement pétillante et chaleureuse. Dans les poils qui se hérissaient sur ses bras, dans sa nuque où elle soulageait une raideur inconfortable, dans son ventre où grondait une faim nouvelle. Aux berges de son esprit que Harry ne voulait pas envahir. Mais ce fut Severus qui vint le rejoindre et leurs magies se mêlèrent avec le bonheur et le soulagement de se retrouver, semblables et complémentaires, tourbillonnantes de plaisir.
L'intérieur du pavillon chinois devait luire de volutes émeraudes et d'autres plus sombres qui dansaient ensemble et Harry sourit, comme il sentit Severus sourire en même temps.
Il aurait pu rester là toute une vie.
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Et pourtant...
Il avait bien senti dans le corps de Severus la transformation à l'œuvre. Le cœur plus lent, la température plus basse, le métabolisme ralenti... L'oreille plus sensible aux moindres bruits qu'il faisait de l'autre côté de la porte, la vue plus perçante qui distinguait sans peine les fourrés, de l'autre côté du lac, malgré le sort d'opacification sur la baie vitrée.
Il avait bien perçu aussi cette odeur particulière qui marquait dorénavant son amant. Celle des sorciers sur le chemin de Traverse, le lendemain de Noël. Celle de ceux qui avaient tenté d'enlever Scorpius. L'odeur de Vladimir.
La magie qu'il avait laissée en Severus lui permettrait de gagner quelques heures, quelques jours dans le meilleur des cas, mais ce ne serait pas suffisant.
Des ombres, Harry fit apparaître une petite fiole argentée qu'il déposa sur le carrelage, juste à côté des jambes de son amant.
– Bois ça, murmura-t-il.
– Qu'est-ce que c'est ? lui parvint la voix presque méfiante de son amant.
– Une des potions que j'élabore... Ça ne changera pas grand-chose, mais si on peut gagner quelques jours...
Severus ne réclama pas plus d'explications, déboucha le flacon et en avala le contenu d'un trait. Harry résista à l'envie de pénétrer à nouveau le corps de son amant avec sa magie pour en voir les effets. Il savait que ça ne le guérirait pas.
À Sainte-Mangouste, la potion n'avait pas empêché le patient mordu de se transformer. On l'avait pourtant cru presque tiré d'affaire... Et avant de s'échapper, il avait à son tour mordu une infirmière qui, heureusement, n'avait pas été contaminée. En même temps que le patient, elle et toutes ses collègues avaient accepté de prendre la potion de manière préventive... Elle était saine et sauve.
La potion agissait davantage comme un vaccin que comme un médicament, mais si elle pouvait détruire chez Severus encore un peu de la substance inoculée par Vladimir...
– Quand est-ce qu'il t'a mordu ? murmura Harry.
– Hier soir. Tes potions sont aussi infâmes que l'étaient les miennes à l'époque ! cracha Severus avec une grimace.
Harry esquissa un sourire triste devant le sarcasme. Moins de vingt-quatre heures... Peut-être un espoir supplémentaire.
– À quel endroit ? fit-il dans un souffle à peine perceptible.
– Quelle importance ? lâcha Severus en haussant les épaules.
– Ça en a pour moi...
Un murmure, dans l'attente inquiète de la réponse.
– Dans le cou.
Harry ferma les yeux.
Respira profondément. Et puis, parce que la parole était ouverte...
– Est-ce qu'il t'a... touché autrement ?
Il perçut Severus froncer les sourcils, son visage se durcir, la compréhension se faire jour à mesure que son esprit fouillait le lien et ses sentiments.
– Il ne m'a pas violé, si c'est ce que tu veux savoir, fit-il d'une voix dure. Il a été plus intéressé par ma conversation. Il ne m'a pas touché. Il m'a juste... embrassé.
Dans l'hésitation des mots, dans l'embarras même léger à avouer ce geste, Harry percevait pourtant les non-dits. L'ampleur de ce qu'avait été la convoitise de Vladimir. Il n'avait sans doute pas été aussi loin qu'il l'aurait voulu, mais une fois Severus sous sa coupe, la porte serait ouverte à bien d'autres profanations. Et cela, il ne pourrait l'accepter.
Malgré tout, dans l'aveu difficile de son amant, Harry sentait aussi sa résignation. Le baiser rendu pour éviter la colère. La compromission qui crève le cœur de honte mais qui reste nécessaire parce qu'utile. Cette impression de parjure. Il n'en voulait pas à Severus, mais cela lui tordait quand même le ventre. Comme s'il vivait à nouveau cette violation dans son propre corps.
– Je vais faire tout ce que je peux, murmura-t-il.
– Il n'y a rien à faire, fit sèchement Severus. La transformation restera incomplète tant que je ne consommerai pas de sang.
– La faim t'y poussera...
– C'est bien pour ça que je suis enfermé. Jusqu'à ce que je meure ou que je devienne fou.
Le ton était sans appel, la sentence irrévocable. Harry ne put s'empêcher de frémir. La mort ou la folie. Quelque chose d'inconcevable dans un cas comme dans l'autre, mais Severus n'en démordrait pas. Et le décompte du temps comme un aiguillon supplémentaire à leur angoisse. Un répit de quelques jours avant l'irrémédiable.
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– Je vais... Je vais devoir m'éloigner pendant quelques heures, annonça Harry après un long silence. Je dois aller chercher des ingrédients de potion, sur le Chemin de Traverse. Peut-être même beaucoup plus loin... Est-ce que ça te déclenche toujours des migraines si je m'éloigne trop ?
La lenteur de ses paroles aurait permis à Severus de réagir à chaque phrase mais il n'avait rien dit. Il ne répondit même pas, et se contenta de hausser les épaules contre le bois rugueux de la porte.
– Je me disais qu'avec la morsure, peut-être que ça avait changé quelque chose...
– Ça n'a rien changé. Notre union préexiste à la morsure. Fais ce que tu as à faire. De toute façon, je n'irai pas bien loin !
Le ton était tranchant. Acerbe. Plein d'une ironie amère que Severus ne cherchait même pas à dissimuler.
Et quelle ironie, en effet ! Pour une fois, c'était Severus qui se trouvait captif, contraint de ne pas quitter un lieu, enfermé dans le pavillon chinois de la même manière que Harry s'était parfois senti enfermé dans le Manoir, alors que là, il était libre... libre d'aller et venir à sa guise sans que Severus ne puisse le retenir, ni l'obliger à revenir. Sans limitation de distance, même à l'autre bout du monde, il pouvait partir sans que son amant ne puisse quitter ces trois murs et cette baie vitrée sur un lac triste et immobile. Et pourtant, il aurait préféré que la situation soit restée la même, être enfermé si cela avait pu épargner Severus. Mais personne ne pouvait plus revenir en arrière.
– Je vais prévenir Matthieu...
Harry avait dit cela sans y penser, comme une évidence, parce que c'en était une pour lui. Mais cette fois, la réaction de Severus ne se fit pas attendre.
– C'est hors de question ! Je t'interdis de lui dire quoi que ce soit ! J'avais dit à Lucius que je ne voulais pas...
Il s'était certainement levé, la voix avait changé de hauteur et Harry devinait sans peine son doigt furieux pointé vers la porte dans un geste d'avertissement. Il l'interrompit sans même hausser le ton.
– Tu ne m'interdiras rien du tout. Je vais prévenir Matthieu parce qu'il est ce qu'il est pour toi et parce que j'ai besoin de lui. Et s'il compte autant que tu le dis, tu lui dois au moins la vérité.
De part et d'autre de la porte, le silence était d'autant plus assourdissant que dans le lien, Severus bouillonnait d'agitation et de colère. Il peinait encore à se maîtriser quand Harry ajouta :
– Et Lucius voudra certainement prévenir Draco : tu es le grand-père de ses enfants et son parrain. Il a le droit de savoir, lui aussi. Et il voudra être là pour toi, lui aussi.
– Je n'ai pas besoin qu'on vienne s'apitoyer sur mon sort ! explosa Severus avec une rage sombre.
Pour la première fois depuis qu'il était là, devant le pavillon chinois, Harry était content que la porte soit présente entre eux, comme un rempart salutaire à leur confrontation. Il n'aurait pas voulu se trouver juste devant son amant à un pareil moment.
– Est-ce que tu veux que je prévienne ton ami Sebastiaan ? demanda-t-il pour couper court à la fureur de Severus.
– Non ! Je le ferai si je l'estime nécessaire !
– Très bien, fit Harry en levant les yeux au ciel.
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Le soleil était encore un peu plus éclatant dans le ciel, gagnant lentement du terrain sur sa jambe repliée. L'heure du repas était passée depuis un moment Lucius avait dû se résoudre à déjeuner sans lui. L'ironie, là aussi, était cruelle : ils étaient présents tous les trois au Manoir, un samedi, et pourtant tout semblait si loin de la tranquillité qu'ils espéraient habituellement de leurs week-ends. Pas de thé dans le Petit Salon, pas de déjeuner ensemble, pas de film ce soir dans la salle de cinéma et pas de piscine au petit matin... Pas de nuit ensemble dans leur chambre avant Merlin savait quand. Ou peut-être jamais plus.
À cette idée toute bête et pourtant ô combien importante à ses yeux, Harry sentit son cœur se serrer à nouveau. Dormir avec ses deux amants; ne serait-ce que dormir ensemble, dans les bras les uns des autres... Cela paraissait si dérisoire que le bonheur s'incarne dans ce simple geste. Un bonheur révolu dont le manque creusait déjà un vide insondable dans son ventre.
Il ne devait pas penser à ça. C'était déjà compliqué de se dire qu'il ne pouvait pas être présent pour ses deux amants à la fois... S'il passait du temps avec Severus, même derrière cette porte, il allait manquer certains moments avec Lucius, comme ce déjeuner, disparu avant même de réaliser qu'il était l'heure du repas...
Et malgré son masque et son apparence stoïque, l'aristocrate avait certainement besoin de sa présence. Ou au moins d'un semblant de normalité qui l'aiderait à maintenir une façade de circonstance, et son contrôle sur lui-même. Lucius ne céderait pas à la panique, ni à l'émotion – jamais – mais il aurait besoin d'une épaule sur laquelle s'appuyer. Discrètement. Et si Harry passait plus de temps avec lui, cela voulait dire laisser Severus seul pour gérer ses inquiétudes, le bouleversement soudain de sa vie et cette mort en suspens au-dessus de sa tête...
Devoir choisir entre l'un et l'autre... Alors qu'en réalité, il aurait dû passer chaque minute, chaque seconde de son temps sur ses potions.
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– Je vais y aller, annonça Harry en se levant à son tour. Est-ce que tu veux que je te ramène quelque chose tout à l'heure ? Des vêtements, des affaires de toilettes ? De quoi manger ?
– Clay a pourvu à tout ça, répondit Severus d'une voix brusquement plus sombre. Et j'ai aussi de quoi passer le temps.
– Est-ce que tu as le médaillon pour m'appeler, si besoin ?
– Je n'aurai pas besoin de t'appeler. Et c'est bien trop dangereux pour toi.
Harry éluda la remarque d'un geste agacé, même si Severus ne pouvait pas le voir.
– Je te l'apporterai tout à l'heure... Si tu m'appelles, je me débrouillerai pour transplaner en dehors du pavillon, mais je préfère que tu l'aies.
Pour toute réponse, Severus se contenta de grogner. L'irritation crispée qui était la sienne quand Harry était arrivé était de retour, déjà. Leur semblant de communion et la fusion de leur magie n'avaient été qu'un intermède fugace.
Harry tourna la tête vers les bois sombres et frais sous le soleil de plomb, puis vers le lac chatoyant de reflets irisés. Ce recoin tranquille des jardins était vraiment joli et agréable, si ce n'était le désespoir de leur situation.
– Je reviens tout à l'heure. Je t'aime.
Il transplana avant même que Severus ne puisse esquisser une réponse.
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Sans même repasser par le Manoir pour voir Lucius, il se rendit sur le Chemin de Traverse. Il savait exactement ce qu'il lui fallait : des ingrédients de potions et des herbes particulières, peu nombreux mais par litres. De quoi faire et refaire de multiples variantes de ses potions jusqu'à trouver la solution.
Il perdit beaucoup de temps à faire tous les marchands et les herboristes du coin, jusque dans l'Allée des Embrumes, à comparer la qualité et la fraîcheur de leurs produits, tout en sachant bien qu'au fond, il ne serait jamais satisfait... Il aurait voulu éviter d'aller chercher ses ingrédients lui-même, au fin fond de la jungle ou du désert, mais s'il voulait des résultats, il devait mettre toutes les chances de son côté, et accepter à la fois de perdre du temps, et de déclencher une sévère migraine à Severus.
Il fit livrer ses quelques achats directement au Manoir, ôta sa chemise pour la nouer autour de sa taille puis disparut pour des paysages plus chauds et luxuriants.
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Le soleil avait encore bien tourné quand Harry fut de retour au Manoir, il devait être dix-neuf heures au bas mot et le ciel s'était couvert de nuages grisâtres qui n'annonçaient pas un orage, mais le beau temps semblait être révolu malgré tout, au moins jusqu'au lendemain.
Les ingrédients qu'il avait achetés sur le Chemin de Traverse l'attendaient sagement empaquetés sur une paillasse du laboratoire. Il ajouta tout ce qu'il venait de récolter, et rapidement, s'occupa de les trier, les ranger, les découper ou les infuser pour pouvoir les conserver. Le minimum nécessaire pour ne rien perdre avant de rejoindre Severus. Même si le lien s'était réveillé quand il était revenu en Angleterre, il se doutait que son amant devait encore souffrir de son absence.
Dès qu'il put, Harry repartit pour le pavillon chinois. Il aurait bien aimé y aller à pied ou en courant pour épuiser un peu sa nervosité inquiète, mais ç'aurait été perdre encore plus de temps et il en était hors de question. S'occuper des ingrédients avait déjà retardé son retour.
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À son arrivée près du pavillon chinois, quelques gouttes s'étaient mises à tomber, noyant le lac dans une grisaille indéfinie. Aussi morne que cette étrange fin de journée qui avait vu le bouleversement de leur vie, qui était passée de la chaude moiteur des tropiques à ce temps triste et maussade.
À peine apparu près de la porte, Harry déploya sa magie, envahissant brusquement le pavillon comme le corps de Severus qui sursauta sous l'intrusion.
– Bon sang ! grommela-t-il en se levant pour s'approcher de la porte. C'est pas la délicatesse qui t'étouffe !
Il avait beau protester, Harry percevait le soulagement de son amant. Un contentement certain à la fusion de leur magie tout autant que la paix revenue à mesure que la migraine s'éloignait. Il avait eu raison de ne pas s'attarder davantage.
Tandis qu'il savourait cette communion avec Severus, Harry fit apparaître dans le salon les affaires qu'il avait rapidement préparées : quelques vêtements parmi ceux que Severus aimait le plus, une crème pour la peau et son shampoing, auxquels Clay n'avait pas pensé, une lettre de Sebastiaan, arrivée la veille et que Severus n'avait pas eu le temps de lire, la dernière traduction sur laquelle il travaillait avant d'être retenu par Vladimir, de quoi écrire, plumes, encre et parchemins, ainsi qu'un jeu d'échec ensorcelé pour pouvoir jouer seul contre un adversaire artificiel, et par-dessus le tout, comme un bijou précieux sur un coussin de présentation, le médaillon qui contenait un fragment de sa magie. De quoi s'occuper et de quoi communiquer... Quelques bricoles dérisoires, mais Harry sentait de manière confuse que cela éveillait chez Severus un sentiment de... gratitude ? De reconnaissance ?
– La migraine est partie ? demanda-t-il pour briser le silence.
– Oui, ça va. Le lien n'a pas été muet assez longtemps pour que ce soit aussi fort qu'après l'Australie ou New-York...
– Je vais te laisser quelques potions quand même, si jamais je suis amené à partir brutalement. Même avec la morsure, je pense que ça ne risque rien.
– Je préfère éviter de prendre quoi que ce soit qui ne soit pas indispensable, répondit sèchement Severus.
Mais Harry n'avait que faire des protestations de son amant. À travers les ombres, il récupéra dans son laboratoire quelques fioles contre la douleur, la migraine ou l'insomnie et les fit apparaître dans le salon de l'autre côté de la porte, s'attirant un grognement réprobateur.
Ce ne fut qu'en retirant sa magie qu'il perçut une sensation étrange, fugace, et qui n'avait rien à voir avec la transformation qui avait encore progressé dans le corps de Severus. Un contact plus subtil, comme un enchantement qui miroitait autour du pavillon chinois, un film translucide intégré dans l'épaisseur des murs et de la baie vitrée, à la fois matière et magie.
– Lucius est venu ? demanda Harry en fronçant les sourcils.
– Non. Mais Clay est venu avec des gobelins. Ils ont lancé un sortilège d'orfèvrerie ou de je ne sais quoi sur le pavillon. D'après ce que j'ai vu, ça a laissé un voile d'argent tissé dans la structure du bâtiment, y compris le sol et le plafond. Un sortilège invisible, franchissable par n'importe qui, sauf pour moi.
Harry se mordit la lèvre pour s'empêcher de réagir. L'argent... seul matériau capable de blesser ou de tuer un vampire. Un sortilège sans doute assez efficace pour se concentrer là où Severus essaierait de le forcer. À présent, le pavillon était véritablement devenu une prison.
Comme si cela ne suffisait pas, parler de Lucius lui serra un peu plus le cœur. L'aristocrate n'était pas venu, mais il avait pris des dispositions. Nécessaires, sans doute, mais cette constatation lui tira une grimace crispée et amère. Quelle que soit la situation, Lucius resterait un homme pragmatique plus qu'un homme de cœur.
– En parlant de Lucius, reprit Severus, tu devrais aller le rejoindre...
– Pourquoi ? fit Harry d'un ton plus sec qu'il ne l'aurait voulu.
– Parce que le dîner a été servi il y a cinq minutes et il doit t'attendre pour manger.
– Comment...
– Clay me fait parvenir un plateau repas en même temps que le service au Manoir.
– Je n'ai pas faim !
Harry entendit Severus soupirer derrière la porte. Certes, sa réaction était puérile mais il n'avait jamais aimé qu'on lui dise ce qu'il devait faire. Et surtout il n'avait pas particulièrement envie de rentrer au Manoir et de se confronter aux réactions de Lucius.
En soupirant à son tour, Harry posa son front contre le bois de la porte. Il ne devait pas privilégier son compagnon à Lucius. Ils étaient tous les deux ses amants et l'aristocrate avait également besoin de lui... Sans compter qu'en y réfléchissant bien, il n'avait rien mangé ni bu depuis le petit déjeuner, ce qui commençait à faire un peu long, même pour lui.
– Eh bien, ne t'en déplaise, reprit Severus, je n'ai pas faim non plus, mais je vais faire honneur à ce repas avant que je ne puisse plus jamais en profiter !
C'était une manière de lui donner congé, presque de le vexer volontairement pour le forcer à partir. Sans oublier de souligner que Severus était celui qui vivait la situation la plus compliquée. Il allait rester seul tandis que Harry allait rejoindre Lucius pour dîner tranquillement, puis dormir dans leur ancien lit commun, et non pas dans une prison dorée. Ou argentée, pour le coup. Harry ne pouvait que comprendre son ironie mordante.
– Bien. Je vais te laisser dîner... Je reviendrai demain matin. Dis-moi ce qu'il y a au menu, au moins, fit-il avec une tentative pitoyable de sourire.
– Rôti de porc avec une sauce aux champignons, je pense... Pommes de terre et ratatouille. Banoffee Pie en dessert.
Harry esquissa un sourire un peu plus franc. Comme on tente de consoler par une gourmandise, Sky avait fait le dessert préféré de Severus. Et de la ratatouille dont Harry raffolait autant que Mark. Dire qu'il y a quelques semaines, ils en avaient mangé chez lui, à Paris, entre un musée et un câlin à ses deux gros chatons. Comme cette vie-là paraissait lointaine !
– Je me dépêche d'aller manger tant que c'est chaud, alors ! fit Harry d'une voix trop étranglée à son goût. À demain.
Abandonner Severus pour la nuit, c'était comme l'abandonner à jamais : douloureux, avec une impression d'irrémédiable qui crispait son cœur sur une douleur inconnue.
– Harry ! Attends !
– Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as besoin d'autre chose ?
Il se rapprocha d'un pas de la porte qu'il venait de quitter. Un silence. Une hésitation palpable aussi bien dans l'attitude de Severus que dans le lien.
– Non. Rien... Excuse-moi... À demain.
Rien n'était sorti du silence. Aucun mot ni aucune parole. Juste un énième renoncement. Il y avait intérêt à ce qu'il y ait un lendemain !
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À travers les arbres qui suintaient de grosses gouttes de pluie ça et là, Harry prit lentement le chemin du Manoir. À pied.
Il n'était pas pressé, il n'avait pas hâte de rentrer, il n'avait pas envie de voir Lucius, ni de répondre à ses questions. Quitte à laisser Severus pour la nuit, il aurait préféré rester seul, pour réfléchir, pour aller marcher longtemps, pour dormir à la belle étoile comme ça ne lui était pas arrivé depuis une éternité. Pour se retrouver lui-même et prendre un peu de distance avec la réalité.
Au lieu de ça, il était censé rentrer pour dîner avec Lucius, échanger quelques paroles polies, respecter les convenances et il avait plutôt envie de tout envoyer balader. Mais il ne pouvait pas.
Harry soupira et prit cette fois le chemin le plus direct pour le Manoir.
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Le regard sombre et inquiet de Clay le surprit quand il pénétra dans le Hall d'Entrée. Un regard qui hésitait entre compréhension et réprobation.
Harry retira ses chaussures humides de boue et de débris de feuilles mortes et enfila la paire que l'elfe lui tendait sans un mot. Il frissonna brusquement, bien qu'il fasse plus chaud à l'intérieur que dehors. Simplement, il n'avait pas envie d'être là.
En arrivant près de la Salle à Manger, il entendit des bruits de couverts dans une assiette, clinquants au milieu du silence du Manoir. Encore une fois, Lucius mangeait seul, à cause de lui...
Harry se composa un pâle sourire de circonstance, lâcha un vague « Bonsoir » en entrant dans la pièce et glissa rapidement un baiser sur les lèvres de son amant. Il ne pouvait pas faire plus. Le bras de Lucius pour le retenir près de lui ne fut pas assez rapide, et tandis que Harry s'asseyait sans tarder à sa place, il devina le regard soulagé et en même temps surpris de son amant. Il aurait bien voulu y prêter attention, s'excuser d'un mot, réussir une parole, mais son regard à lui restait rivé sur la chaise vide de Severus, son couvert absent, la porte béante qui se découpait là où il aurait dû être assis.
Dans cette maison, Severus était déjà un fantôme.
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– Ça va ? s'étonna Lucius. Je pensais que tu étais parti chercher Aria...
Harry sursauta et ouvrit des yeux ronds. Sidéré. Aria ! Il avait oublié d'aller chercher Aria ! Quel jour était-on ? Quelle heure ? Il mit une main devant sa bouche pour étouffer un cri muet. Comment avait-il pu oublier sa fille ? Dont il se sentait complètement incapable de s'occuper à ce moment précis. Il avait déjà du mal à rassembler ses esprits et se concentrer. Merlin ! Comment allait-il expliquer cela à ses mères ?!
D'un geste hésitant, Harry se passa une main dans les cheveux, osa un regard presque paniqué vers Lucius qui l'observait sans comprendre, et il transplana brusquement.
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L'obscurité humide des couloirs de Poudlard le saisit d'un seul coup tandis qu'il se retrouvait devant la porte des appartements de Luna et Padma. Ce qu'il pouvait détester les portes. Il frappa sans même réfléchir. Surtout ne pas réfléchir, avant de renoncer et de repartir.
La porte s'ouvrit très – trop – rapidement. Avant même qu'il n'ait eu le temps de se recomposer un visage, ou de formuler une phrase dans sa tête. Les sourcils froncés de Padma, face à lui, qui s'écarquillèrent rapidement, son regard étonné, inquiet, ses sourcils qui se froncèrent à nouveau mais avec un regard plus doux. Sa main qui prenait son bras pour le faire entrer. Quelques mots « Harry, qu'est-ce qu'il y a ? ». Luna, un peu plus loin dans le salon, qui tourna la tête vers lui, surprise de son attitude. Qui tenait Aria contre elle. Et sa fille qui agita les bras vers lui dès qu'elle le vit, hagard, figé à l'entrée des appartements...
– Je suis désolé, bredouilla-t-il. J'ai oublié, j'ai...
Une main l'avait poussé, tiré, accompagné vers le canapé sur lequel il se laissa tomber lourdement, incapable de parler ou de s'expliquer. Il ne put que tendre les bras pour réceptionner Aria qui se penchait vers lui avec un grand sourire.
Mais il était incapable de lui sourire en retour, la gorge nouée par une émotion grandissante. Une vague de sentiments l'emportait, menaçait de le submerger, aussi frêle qu'un bateau ivre dans la tempête et ses yeux s'embuèrent d'embruns salés et inopportuns.
– Je... Je suis désolé. Je ne vais pas pouvoir la garder. Je...
– Harry, qu'est-ce qui se passe ? Il y a un problème ?
La voix douce de Padma ne lui parvenait pas plus que le regard de sa fille qui essayait de capter son attention. De l'index et du pouce, il essuya furtivement les larmes qui menaçaient de déborder de ses paupières, ferma les yeux une seconde et souffla un bon coup. Le creux dans son ventre était sidéral, monstrueux et quelque chose se crispait dans sa poitrine qui l'empêchait presque de respirer.
– Je ne peux pas vous dire... C'est Severus... Il... Je ne peux pas m'occuper d'elle... Je suis désolé.
– C'est pas grave si tu n'es pas en état, si tu ne peux pas. On va se débrouiller... Mais tu peux nous dire ce qui se passe, tu sais... On peut t'aider si tu as besoin de nous... Il y a un problème entre vous ?
Il n'aurait pas su dire laquelle parlait, les deux peut-être. Il se leva comme un ressort qui jaillit de sa boîte, tendit à Luna sa fille dont il évitait absolument les grands yeux sombres, sa fille qu'il abandonnait une nouvelle fois.
– Je suis désolé, je ne peux pas, souffla-t-il douloureusement. J'ai besoin d'un peu de temps pour essayer de sauver Severus.
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Il était parti, presque comme un voleur, dévalant les escaliers de pierre et avalant les couloirs jusqu'à la sortie du château. Jusqu'à l'air libre, qu'il inspira à pleins poumons pour faire refluer sa peine. Jusqu'au lac, miroitant sous une lumière qui déclinait déjà derrière les collines. Une surface calme et fascinante, qui scintillait d'un reflet presque métallique.
Harry s'assit dans les herbes hautes de la berge, brusquement vidé de toute énergie. Amorphe. Atone. Il se sentait incapable de se relever, incapable de transplaner pour rentrer, incapable du moindre geste. Mais au moins cet épuisement avait temporairement calmé ses émotions.
Il resta longtemps hypnotisé par les reflets qui dansaient sur l'eau. L'endroit était désert. C'était l'été, il n'y avait pas grand-monde au château, et encore moins dans le parc à la tombée de la nuit. Il était seul et cela lui convenait bien. Il était pour l'instant incapable d'interagir avec qui que ce soit.
D'un bond, sans même se souvenir de l'avoir décidé, Harry se leva et retira sa chemise, ses chaussures, ses chaussettes et son pantalon. Il ne lui restait plus qu'un sous-vêtement noir qui ne cachait pas grand-chose mais qui avait le mérite de la décence. Lentement, il descendit d'un pas prudent vers le bord du lac devenu sombre.
Il avait besoin d'éprouver sur sa peau, sur son corps, le froid de l'eau. La violence de cette température comme un choc pour se réveiller. Il avait beau se donner des apparences de normalité, il savait qu'il n'était pas dans son état normal. Il éprouvait la même confusion un peu distante de la réalité qu'à Noël, lors de l'attaque sur le Chemin de Traverse, une espèce d'état de sidération, d'hébétude, dont il n'arrivait pas à sortir.
Sous ses pieds nus, le sable de la berge était humide et collant. Il avança encore, jusqu'à avoir de l'eau jusqu'à la taille, puis plongea, les deux mains en avant dans l'eau glacée.
Le froid était saisissant. Oppressant. À couper le souffle. Mais cette douleur-là faisait du bien.
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Avant de rentrer au Manoir, Harry repassa par le pavillon chinois. Il s'était éloigné à Poudlard au moins deux heures, peut-être plus. Il voulait être sûr que Severus allait bien.
Sa magie ne rencontra aucune résistance en se glissant à l'intérieur de la petite maison, hormis ce voile léger du sortilège d'argent. Severus ne réagit pas davantage à sa présence : il dormait. Avec l'aide d'une potion de sommeil de toute évidence, même s'il n'avait pris que la moitié de la dose, mais sans migraine, sans douleur, dans la sérénité bénie de l'inconscience.
Harry sourit, rassuré, et transplana au Manoir.
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Une obscurité complète régnait dans la chambre quand il se glissa à l'intérieur. Il laissa tomber sur un fauteuil ses vêtements qu'il tenait à la main et se faufila directement sous les draps.
– Harry ? sursauta Lucius au contact de sa peau froide. Je ne t'attendais plus. D'où tu viens ? Tu es glacé !
Harry ne s'embarrassa pas d'une réponse et étouffa toute velléité de parole de son amant d'un baiser étourdissant.
À quatre pattes au-dessus de l'aristocrate, le dominant de son corps, il imposait un baiser fiévreux. Impatient. Auquel Lucius, surpris, avait du mal à répondre. Mais Harry n'en démordait pas. Ou plutôt, il allait mordre, jusqu'à ce que Lucius réagisse et veuille reprendre le contrôle.
D'un geste autoritaire, il glissa sa main dans les longs cheveux blonds, sous sa tête, soulevant sa nuque pour l'attirer encore davantage vers ses lèvres. Tant pis s'il lui faisait mal, tant pis s'il lui tirait les cheveux. Il voulait du répondant et Lucius y venait peu à peu.
Leurs dents s'entrechoquaient avec violence, leurs langues luttaient pour la suprématie, Harry dévorait la bouche de son amant comme il ne l'avait pas fait depuis longtemps. Mais il voulait Lucius encore plus réactif.
Il abandonna les lèvres de l'aristocrate pour descendre rapidement le long de son corps.
– Harry !
– S'il-te-plaît. Ne dis rien.
À quatre pattes au-dessus de ses jambes, cette fois, Harry prit dans sa main le sexe de son amant et l'engloutit. Il était encore flasque, à peine épaissi d'une vague réaction à son baiser, loin de ce dont il avait besoin.
Mais Lucius était Lucius – un homme de chair qui aimait la chair – et Harry n'y allait pas par quatre chemins. Il se voulait rapide, précis, et surtout efficace. Tout en masturbant la partie qu'il ne pouvait atteindre, il le suçait aussi loin que possible. Quels que soient les haut-le-cœur qu'il ressentait parfois et qui lui mettaient les larmes aux yeux – pour une bonne raison, cette fois. De toute façon, il ne craignait pas grand-chose puisqu'il n'avait rien mangé ce soir.
Rapidement, après la surprise, Lucius commença à gémir, ses mains à se perdre sur ses épaules, dans ses cheveux, son sexe à grossir de façon virulente. Presque assez. Puis, quand la main sur sa tête se fit impérieuse, quand elle chercha véritablement à l'écarter, Harry se redressa pour se mettre à genoux de part et d'autre des hanches de son amant. Il avait encore son sous-vêtement, froid et humide, mais l'absence de tissu au niveau des fesses lui permettait un accès facile. Un sortilège de lubrification et il s'empala rapidement sur le sexe de Lucius. Loin et profond.
– Hannmph, gémit l'aristocrate en s'arc-boutant.
Ça faisait mal, mais pas encore assez. Les mains appuyées sur le torse de son amant, Harry descendait et remontait, redescendait chaque fois plus sèchement, jusqu'à ce que la douleur remonte loin dans ses reins, loin dans son dos. Puis, brutalement, il s'extirpa de sa position pour se retrouver à quatre pattes sur le lit, mais à côté de Lucius cette fois.
– Baise-moi. Comme tu m'avais baisé dans la salle de billard.
Baiser. Comme ils l'avaient fait des dizaines, des centaines de fois avant et après sa captivité, avec plus ou moins de fougue et de violence. Dans toutes les pièces, dans toutes les positions, mais il n'y avait eu qu'une seule fois dans la salle de billard.
Il ne se souvenait même plus pourquoi il allait mal ce soir-là... Mais il se souvenait de la douleur. Une douleur cuisante sur ses fesses que Lucius avait fouettées de sa ceinture. Une douleur d'agonie quand il avait serré ses bourses dans son poing. Une douleur si bonne qu'elle l'avait fait jouir.
Ce soir, il aurait pu se contenter de monter quelques étages à Poudlard et de rejoindre Matthieu. De vider ses angoisses en même temps qu'une bonne bouteille. De trouver dans l'alcool une sérénité qu'il n'avait plus. Mais à Matthieu, il devait parler sérieusement, et pas l'esprit embrumé par l'alcool. Et Harry avait besoin d'autre chose.
Lucius dut comprendre de quoi il parlait, et surtout de quoi il avait besoin, car après un instant d'hésitation, il y eut un collier, si épais, si large sur sa gorge qu'il l'obligeait à rejeter la tête en arrière; il y eut des cordes pour maintenir ses bras, ses avant-bras, son torse et ses poignets, plaquant son visage contre les draps; il y eut une mince cordelette qui s'enroula à la base de son sexe puis autour de ses testicules, les étirant comme le cou des femmes-girafes; il y eut une main impérieuse dans ses cheveux qui se souciait peu de lui faire mal et surtout, il y eut un sexe en lui qui le pilonnait en le secouant comme un prunier jusqu'à ce qu'il finisse à plat ventre. Il y eut enfin un orgasme, violent comme une déchirure, comme un coup de tonnerre, qui les laissa pantelants et vidés, prêts à sombrer dans un sommeil d'oubli.
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Et pourtant, ils ne dormaient pas, encore impressionnés par la violence de ce qu'ils venaient de faire.
Allongé contre Lucius, la tête dans le creux de son épaule, Harry se répétait que ce n'était qu'une mise en scène. Ils jouaient des rôles, ils jouaient chacun un rôle qui les rassurait. L'un dans le renoncement, dans le lâcher-prise le plus complet, dans l'abandon et la soumission à ce qu'il ne pouvait pas maîtriser, et l'autre dans la prise de pouvoir et dans le contrôle le plus absolu.
Un simple putain de rôle pour se défouler et se sentir mieux.
Soudain, Lucius prit son menton dans sa main et lui releva la tête.
– Embrasse-moi. Vraiment, cette fois...
Un baiser doux et tendre, si différent, et qui lui mit les larmes aux yeux. Le premier geste de tendresse qu'ils parvenaient à échanger depuis l'annonce de la morsure de Severus. Harry n'avait fait que fuir depuis lors. Et le besoin d'échanger encore, quelques paroles avant le sommeil...
– Tu es allé voir Severus ?
– Oui, murmura Harry.
– Comment tu l'as trouvé ?
Il haussa les épaules. Que pouvait-il bien répondre à cela ?
– J'ai senti... la transformation à l'œuvre. Avec ma magie. Et le sortilège des gobelins.
Sa voix était plus amère, presque un reproche, mais Lucius ne releva pas.
– Oui, fit-il simplement. Ça le rassurera lui aussi.
Harry serra les dents. Il comprenait que cela rassure Severus, ne plus risquer de faire du mal à qui que ce soit, mais Lucius semblait n'avoir aucun scrupule à avoir ainsi enfermé son mari.
– J'ai demandé à Draco de passer, demain en fin de matinée, ajouta l'aristocrate. Seul... Je vais lui dire.
– J'ai demandé la même chose à Matthieu, fit Harry. Évidemment, Severus n'est pas d'accord, mais je ne lui ai pas laissé le choix.
– Au moins, nous sommes d'accord tous les deux, sourit Lucius en resserrant son bras autour de ses épaules. Dors, maintenant. Demain sera une journée tout aussi longue et difficile.
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Quelque part à l'Est, très loin devant lui, derrière les arbres et les fourrés, le soleil se levait. La température était encore fraîche. Sur les herbes hautes et les joncs près du lac, l'humidité perlait en grosses gouttes translucides qui chatoyaient dans la lumière. Une chouette hululait, un peu tardive, à moins que ce ne soit un hibou qui ne se rende au Manoir...
Harry bougea légèrement, décollant une à une ses fesses endolories du sol. Il aurait pu s'y faire un coussin d'un quelconque sortilège, mais il aimait mieux être au contact de la terre. Une natte, éventuellement, pour éviter de salir son pantalon, il y penserait la prochaine fois.
Son dos contre la porte du pavillon chinois, sa magie infiltrée à l'intérieur, il percevait que Severus allait bientôt se réveiller. Pour lui, il était même tard, et ce n'était pas la potion de sommeil qui était responsable de son sommeil prolongé. Partout dans le corps de son amant, à d'infimes détails, Harry sentait la transformation à l'œuvre. Lente, très progressive, mais inéluctable.
Severus finit par se réveiller complètement et s'étirer comme un chat avant de chercher à tâtons autour de lui. Aussitôt, dans le lien, Harry sentit son humeur s'assombrir. Il n'avait pas l'habitude de dormir seul. Severus se leva en rabattant le drap d'un grand geste puis fit quelques pas autour du lit. S'approcha d'une fenêtre.
Le coup résonna dans le pavillon chinois autant que dans le lien, faisant sursauter Harry. Un trait de fêlure apparut en travers de la vitre, puis un autre, et encore un autre. Bientôt, ce fut une myriade de lignes qui s'étendirent en étoile, brisant la vue sur le lac en une multitude d'images emprisonnées dans des morceaux de verre hétéroclites. Et tout aussi rapidement, le sortilège d'argent des gobelins ondula sur la vitre, la laissant comme neuve tandis que Severus retirait sa main en sifflant de douleur.
– Tu t'es fait mal ? s'inquiéta Harry. Tu as touché au sortilège ?
– Qu'est-ce que tu fous là ?! Tu as passé ta nuit à me surveiller ou quoi ?
– Bonjour à toi aussi, chéri. Je potassais juste un vieux livre de botanique...
– Tu ne trouveras pas de solution ! aboya Severus, juste derrière la porte. Va donc rejoindre Lucius !
– Lucius dort encore... Tu ferais mieux de mettre ta main sous l'eau froide quelques minutes. Et éventuellement prendre un bain pour calmer tes envies d'aller nager...
– Il n'y pas de baignoire dans cette foutue baraque ! Les elfes ont à peine eu la place de caser une salle de bains !
Harry entendit Severus marcher de long en large quelques instants, puis s'arrêter devant la baie vitrée. À quelques pas de là, presque à portée de main, l'étendue calme et impassible du lac le narguait tandis que lui devait rester enfermé dans trente mètres carrés. Un grognement de rage lui échappa puis il partit s'enfermer dans la salle de bains.
Harry referma son livre et allongea ses jambes pour les détendre. Quand il avait repensé à Severus avant de s'endormir, la veille au soir, il s'était demandé ce qui manquerait le plus à son amant. Leur présence ? Pouvoir les toucher ? Dormir avec eux ?... La vérité lui était apparue plus tard, dans un demi-sommeil : le pire pour Severus serait de ne pas pouvoir aller nager le matin au réveil. Ne pas pouvoir épuiser sa tension nerveuse, ne pas pouvoir ressentir la fatigue lasse d'avoir trop forcé sur ses muscles, ne pas pouvoir se vider... Peut-être que s'il lui suggérait quelques exercices physiques... ou bien une petite masturbation au réveil ? Harry ricana doucement. Il n'avait pas envie de savoir si les sortilèges de Severus pouvaient traverser la barrière d'argent.
Il attendit là en regardant le soleil monter lentement au-dessus des arbres, jusqu'à ce que Severus sorte enfin de la douche, légèrement plus calme en apparence.
– Le petit-déjeuner est servi. Fous le camp au Manoir. Je n'ai pas envie de compagnie. Et c'est ridicule de rester là derrière la porte !
Plus calme... Ou pas.
Harry ferma les yeux et respira profondément, à la recherche de la quiétude qu'il avait retrouvée hier soir avant de s'endormir. Severus avait besoin de se défouler sur quelque chose; il valait mieux que ce soit sur lui plutôt que sur la baie vitrée.
– À tes ordres, mon chéri ! Je vais travailler un peu, et puis on doit voir Draco et Matthieu ce matin. Je reviendrai te voir après... Je t'aime.
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Au Manoir, le silence régnait encore. Harry crut pouvoir grappiller une viennoiserie ou deux dans la Salle à Manger avant de descendre au laboratoire, mais il ne fut pas assez rapide pour éviter de croiser Lucius.
Son sourire devait ressembler à une grimace quand il esquiva à nouveau les bras de son amant. Harry s'en voulait mais vraiment, il ne pouvait pas. Il avait l'impression de fuir les étreintes comme après sa captivité, de vivre la tendresse et les petites attentions comme une menace, de subir avec violence la compassion d'un autre. Il avait besoin de distance. Et à voir son regard pénétrant, Lucius n'était pas dupe de son manège.
– Excuse-moi, soupira Harry en se résignant à lui faire face. Je suis désolé, mais je ne vais pas y arriver. La douceur, tout ça... c'est pas possible en ce moment.
Lucius ne cillait pas. Impassible. Imperturbable. Et pour une fois, Harry aurait bien voulu lui arracher ce masque de maîtrise pour l'obliger à laisser surgir ses émotions.
– Je comprends. Ce n'est pas grave. Avec ou sans douceur, avec ou sans sexe, ça ne changera rien. Je serai là...
On pouvait entendre ce « je serai là » de bien des manières; Harry n'entendit que « je ne bougerai pas » et c'était tout ce qu'il retenait : l'immobilisme de Lucius. Cette espèce de passivité stoïque, de flegme, ce côté lisse et immuable qui lui donnait envie de le secouer.
Ce n'était sans doute pas vrai, Lucius devait bien ressentir des émotions, de la peine, de l'angoisse; après tout, Severus était l'homme de toute sa vie ! mais tout demeurait verrouillé derrière ce masque imperturbable de parfaite maîtrise. C'était sa manière de fonctionner, ce qui le rassurait, ce qui lui faisait du bien. Il ne devait pas lui en vouloir pour ça...
Harry esquissa un pâle sourire, glissa un baiser sur les lèvres de Lucius, attrapa deux croissants et disparut dans l'escalier en colimaçon.
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Puisqu'il fallait au moins une chose positive dans tout cela, Draco et Matthieu eurent la bonne idée de se présenter quasiment en même temps, l'un par la cheminée du bureau de son père, l'autre sur le perron du Manoir, introduit dans la Bibliothèque par un elfe de maison.
Harry ne savait pas pourquoi Lucius avait choisi cette pièce pour les recevoir. Sans doute voulait-il un endroit plus formel que le Petit Salon, mais moins officiel que son bureau. Un entre-deux pour signifier l'importance sans trop inquiéter de prime abord... Mais à voir leurs visages fermés, Draco et Matthieu n'avaient pas besoin de cette mise en scène pour être attentifs. Se faire convoquer un dimanche matin, seuls, pour une discussion qui était loin d'être un repas de famille, les avait suffisamment interpellés.
Harry n'écouta que d'une oreille distraite les propos de Lucius qui se tenait debout juste derrière le dossier de son fauteuil. Une main posée sur son épaule, comme pour signifier qu'il parlait en leurs deux noms, d'une voix qui leur était commune.
Les mots lui parurent quelconques, purement factuels, comme toujours avec Lucius, mais il ne cacha rien. Ni ce qui était advenu, ni ce qui risquait d'advenir. Un déroulé de la situation, clair, précis, méthodique. Dont la seule inconnue était ce qu'il ferait si la transformation aboutissait et que Severus devenait le vassal de Vladimir. Cette situation-là, Lucius semblait ne pas pouvoir y mettre des mots.
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Harry n'intervint pas pendant toute la durée de son discours. Supporter cette main sur son épaule occupait déjà une grande partie de son attention. Pour le reste, il restait concentré sur la réaction des deux hommes assis face à eux. Les émotions qui passaient sur leurs visages, plus ou moins dissimulées, leurs regards attentifs, tendus, qui revenaient régulièrement vers lui pour jauger sa propre réaction, les mouvements infimes, nerveux, surpris, les haussements ou les froncements de sourcils, la langue qui passait rapidement sur la lèvre avant que les dents ne viennent la mordiller, les mâchoires qui se crispent, la tension dans les épaules, la main qui passe dans les cheveux ou qui vient se poster sous le menton, devant la bouche, puis repart jouer nerveusement avec le cuir piqueté de la couture de l'accoudoir...
Leurs attitudes étaient édifiantes, sur ce qu'ils pensaient, mais aussi sur leurs personnalités. Draco ne regardait quasiment que son père, relativement impassible, en bon Malfoy qui se respecte, concentré, déjà dans la réflexion et la projection. Rapidement, il avait tout envisagé, comme Lucius. Il avait évalué toutes les conséquences, soupesé tous les risques, anticipé ce qui devait l'être. Il avait songé à la position politique de son père, à leur nom et leur réputation, au silence nécessaire de la presse, à leurs ennemis tapis dans l'ombre qui n'attendaient qu'une si belle occasion.
Bien sûr, il avait guetté dans le regard de son père la peine et le désarroi. Mieux que quiconque, il devait mesurer ce que vivait Lucius. Mieux que lui-même, sans doute ! Après tout, il les avait vus vivre ensemble depuis qu'il était né alors que Harry n'était revenu que depuis deux ans. Mais Draco, en bon Malfoy, tairait tout cela et se contenterait de subir la situation en silence. De ses propres inquiétudes ou de sa douleur, il ne dirait rien, ou alors bien plus tard, au détour d'une conversation tardive, ou d'un verre de trop.
Matthieu, au contraire, ne regardait que lui. Il ne cachait pas sa nervosité ni son angoisse, il gardait les sourcils froncés, il était inquiet et il le montrait. Mais dans son regard, Harry voyait aussi des interrogations, une détermination, un espoir. La volonté de ne pas abandonner, jamais, le refus de se résigner aussi facilement, une combativité qui faisait plaisir à voir. Sur le Chemin de Traverse, à Noël, quand il avait fallu se battre, Matthieu avait sans doute été le plus désemparé, le moins aguerri aux sortilèges, aux boucliers de défense, aux parades et aux ripostes. Mais sur ce terrain-là, il était plus à l'aise. Il savait les recherches que Harry menait pour contrer les conséquences des morsures, il pouvait peut-être aider. Déjà, dans son esprit passaient un catalogue d'ingrédients, des interactions entre les produits, de vieilles recettes de potions oubliées, une liste de grimoires anciens à consulter. Harry avait déjà beaucoup travaillé sur le sujet, mais avec un regard neuf... d'autres idées... Il s'agissait parfois d'un déclic infime, d'un dosage différent pour que tout fonctionne, pour qu'ils trouvent enfin... De toute façon, ils devaient trouver !
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Assez rapidement, Draco désira prendre congé. Il se sentait concerné, bien sûr. Mais justement tellement concerné qu'il voulait aller vérifier et renforcer les protections sur sa maison. Si Vladimir en avait particulièrement après leur famille, il fallait être méfiant d'autant qu'il savait déjà où Draco habitait avec sa femme et ses enfants.
Harry n'y croyait pas une seconde. Vladimir n'était pas un homme de précipitation. Au contraire, il avait tout son temps devant lui. Et bouger trop de pions en même temps rendait les effets confus et frustrants. Là, Vladimir allait plutôt savourer longuement les conséquences de son dernier mouvement, se délecter de leurs réactions, de leur détresse, se repaître de leur angoisse devant le temps qui filait inexorablement sans qu'ils ne puissent rien faire pour empêcher ses méfaits... Et son prochain coup à leur encontre ne viendrait que lorsqu'il serait rassasié de leur chagrin, après la mort de Severus ou après qu'il ait tué l'un d'entre eux.
Paradoxalement, Draco et sa famille étaient tout à fait en sécurité chez eux tant que Severus était vivant.
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Matthieu, lui, n'attendait qu'un signe pour descendre en vitesse au laboratoire et se mettre au travail. Les examens à Poudlard étaient finis, les corrections rendues et les résultats publiés, il était libre. En vacances, certes, mais les voyages attendraient. Et Charlie comprendrait.
Rapidement après le départ de Draco, ils descendirent s'enfermer dans le laboratoire où bouillonnaient déjà des dizaines de chaudrons. Matthieu était fébrile, impatient, trop peut-être pour être productif dans l'immédiat. Et puis Harry devait déjà lui expliquer là où il en était de ses recherches, ses pistes de réflexions, ce qu'il avait expérimenté ou abandonné.
Tandis qu'il faisait un exposé rapide, mais le plus exhaustif possible, il voyait Matthieu fourmiller d'interrogations, prendre des notes à la volée sur un parchemin pour ne pas oublier une idée, une question, un point à préciser... Harry percevait cette effervescence à la fois agaçante et entraînante, mais quand un elfe de maison fit irruption dans le laboratoire pour les avertir que le déjeuner était servi, il soupira de soulagement. L'interruption était la bienvenue.
– Tu veux déjeuner ici, du coup ?
– Oui, ce sera plus simple, acquiesça Matthieu en relisant ses notes. Mais il faut que je prévienne Charlie. Pour aujourd'hui et pour... les jours à venir.
Il semblait hésitant en disant cela, mais son soutien inconditionnel réchauffa brusquement le cœur de Harry.
– Tu peux utiliser la cheminée du bureau de Lucius, si tu veux...
– Et atterrir dans le bureau de Neville ? Merci bien ! Je n'ai pas de temps à perdre avec sa curiosité et ses questions. Si un elfe veut bien se charger de l'envoyer, je vais écrire un message à Charlie...
Harry acquiesça à son tour avant d'appeler Clay; il était peut-être le seul avec lui à pouvoir transplaner directement dans le château.
– Autre chose, commença Matthieu. Mais tu me dis si tu ne veux pas... Qu'est-ce que tu dirais de faire venir James et Lisbeth pour nous filer un coup de main ? Si comme je le pense, on va devoir faire des dizaines d'essais, ils nous seront bien utiles pour préparer au moins les ingrédients...
– Fais comme tu veux, soupira Harry avec un rien de lassitude. Mais je ne suis pas là pour leur donner un cours... S'ils m'encombrent, ils ne reviendront pas.
Matthieu hocha la tête, bien conscient de ce qu'il sous-entendait, et encore plus conscient de l'enjeu final. Ceci dit, ce n'était pas leur rendre justice et Matthieu avait sans doute eu une bonne idée : la main-d'œuvre ne serait pas de trop et la dernière fois qu'il avait emmené Lisbeth dans la forêt, Harry avait été à nouveau surpris par sa curiosité, ses connaissances et surtout par sa pertinence.
– Lucius doit nous attendre pour le déjeuner, remarqua Matthieu. Je leur écrirai un message tout à l'heure.
– Je..., hésita Harry tandis qu'ils se dirigeaient vers l'escalier en colimaçon. Vas-y, je vous rejoins. J'avais dit à Severus que je passerais le voir...
– Je croyais qu'il ne voulait voir personne, fit Matthieu en fronçant les sourcils.
– C'est-à-dire que je ne lui laisse pas vraiment le choix, ricana Harry. Enfin, je ne le vois pas vraiment, je me contente de...
Il se tut, brusquement gêné. Severus avait raison : c'était vraiment ridicule, cette conversation à sens unique, chacun d'un côté de la porte, cette façon de servir de défouloir à son amant. Peut-être même que sa présence l'agaçait davantage que s'il ne venait pas du tout... Mais il avait dit qu'il viendrait, alors Harry transplana.
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Près du pavillon chinois, le soleil était haut dans le ciel, l'ombre rare, mais il avait toujours aimé ça. Harry retira sa chemise, résistant tout de même à l'envie de s'allonger en plein soleil pour lézarder et dorer la couleur de sa peau. Il jeta un coup d'œil vers le lac. Un plongeon dans l'eau fraîche et ensuite un bain de soleil, voilà ce qui lui faisait envie. Mais il n'était pas là pour ça et il n'allait certainement pas le faire sous les yeux de Severus. Il se contenta de s'asseoir à sa place habituelle et de laisser libre cours à sa magie pour se déployer autour de lui et dans le pavillon.
Il entendit des bruits de couverts agacés, un grognement de Severus puis une chaise qui racle le sol.
– Tu as encore laissé Lucius tout seul pour le déjeuner !
– Lucius est un grand garçon, répondit Harry avec un sourire.
– Moi aussi, je te remercie ! Et je n'ai pas besoin qu'on me tienne la main pour manger ! Ni pour quoi que ce soit d'autre d'ailleurs !
Harry haussa les épaules, plus amusé qu'autre chose. Il connaissait bien ce Severus acariâtre, râleur, acerbe. Il l'aimait mieux autrement mais cela ne l'atteignait plus. Moins qu'avant, dans tous les cas.
– Draco et Matthieu sont venus, fit-il négligemment. Luce leur a tout expliqué...
Un silence. Une respiration près de la porte, quelques instants. Puis la question.
– Comment ils ont réagi ?
– Je suppose que Draco est affecté et inquiet, même s'il ne montre pas grand chose. Il a été éduqué dans le moule Malfoy... Il craint aussi pour sa famille; il est reparti pour renforcer les protections sur sa maison.
– Et Matthieu ?
– Matthieu est inquiet pour toi. Il est resté pour m'aider pour les potions.
– Vous n'arriverez à rien ! Vous perdez votre temps et vous gaspillez des ingrédients pour rien !
– Tu as oublié d'ajouter « Deux heures de retenue ! » à la fin de ta phrase, fit sèchement Harry. Et si ça ne sert pas pour toi, ça servira pour quelqu'un d'autre.
C'était peut-être la première fois qu'il répliquait ainsi à son amant et cela le mit mal à l'aise. Que Severus ait besoin de se défouler sur lui était une chose, mais lui devait au contraire garder son calme. Les sarcasmes ne devaient plus l'atteindre.
– Rien ne servira pour moi. La transformation est trop avancée. Et je ne vois pas comment vous pourriez trouver quelque chose en quelques jours alors que tu n'as rien trouvé depuis des mois !
– Ton optimisme et tes encouragements me vont droit au cœur, mon chéri, fit Harry en renversant la tête en arrière contre la porte.
Au dessus de lui, le ciel était bien dégagé aujourd'hui; à peine quelques nuages floconneux ça et là, morceaux d'ouate flottant en plein ciel. S'il prenait un balai et qu'il volait jusque là-haut... ? Il avait oublié comment c'était, cette sensation de déchirer les nuages à toute vitesse. Le froid, le vent et le silence. La solitude.
– Comment va ta main ?
– Parfaitement bien ! Maintenant, tu m'excuseras mais je vais finir de déjeuner. Et tu ferais bien d'en faire autant !
Harry se contenta de soupirer sans répondre. Il savait le mensonge, et Severus devait se douter qu'il savait. La brûlure était conséquente mais la nature vampirique qui émergeait lentement chez Severus la guérirait en quelques heures. La douleur entre-temps lui rappellerait seulement de ne pas recommencer.
Harry ferma les yeux en offrant son visage aux rayons du soleil. Il aurait dû être ailleurs. Sur ses potions. Ou au moins en train de déjeuner avec Matthieu qu'il avait lâchement abandonné en compagnie de Lucius... Mais il n'arrivait pas à se résoudre à partir, et encore moins à ne plus venir. Ces moments grappillés avec Severus étaient importants à ses yeux. Un contact, même ridicule; un instant, volé au temps, au plus près de lui, de sa présence, au plus près du lien. Quelques mots, même si c'était des reproches et des sarcasmes, qui lui permettaient de se ressourcer, de maintenir à flot leur couple ballotté dans un ouragan. Il ne pouvait pas faire comme Lucius et se tenir loin de Severus, sans scrupules et sans remords. Il avait besoin de le sentir là, tout près, quelques instants, comme pour se nourrir de sa présence, de peur qu'il ne disparaisse sans prévenir. Il venait se rassasier pour quelques heures, avant de repartir et de revenir voir à nouveau s'il était toujours là. Plein de la peur de l'impermanence des choses. De la fragilité de la vie.
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– Vous devriez rentrer, dit Harry en relevant la tête de son chaudron. Vous êtes fatigués tous les deux et vous nous avez déjà bien aidés. Je vais vous ramener à Londres.
– Mais ça va ! protesta Lisbeth. On peut continuer encore !
– Ce n'est pas ce soir qu'on trouvera la solution, appuya Matthieu. Quelques heures de repos et de sommeil feront du bien à tout le monde. Ça permettra de reposer les esprits et d'être efficaces demain...
Lisbeth allait protester encore, mais James la fit taire d'un coup de coude discret que Harry salua d'un sourire.
– Mais vous n'êtes pas obligés de revenir demain. Vous n'êtes obligés de rien du tout...
– Sauf de nous taire à cause du serment inviolable ? fit Lisbeth d'un air bravache.
– Certes, concéda-t-il avec un sourire.
La demande les avait surpris, mais ils avaient accepté tout de suite, sans poser aucune question, ni faire aucun commentaire. L'aubaine d'être là, dans ce laboratoire qui leur paraissait un coffre au trésor, pour aider sur un projet d'importance, et surtout à la demande de deux potionnistes qu'ils admiraient... ils auraient même payé pour être choisis !
Harry avait confiance en eux, mais il avait malgré tout exigé le serment en préambule. Un mot de trop dans une discussion entre étudiants de l'Institut, ou bien l'aveu d'avoir déjà travaillé avec des ingrédients extrêmement rares, dangereux, voire interdits... il ne voulait prendre aucun risque. Il avait même étendu le secret à tout ce qu'ils pouvaient comprendre ou deviner de la situation : Lucius ne lui aurait pas pardonné une indiscrétion.
– Mais vous savez pourquoi je vous l'ai demandé, ajouta-t-il.
– Et vous savez aussi que nous reviendrons demain, fit Lisbeth en soutenant son regard.
Harry sourit à nouveau. L'assurance de la jeune femme, comme celle de Matthieu, lui faisait du bien. Eux, au moins, croyaient en lui. Ils l'auraient suivi au bout du monde pour récolter des ingrédients s'il le leur avait demandé... jusque dans la gueule d'un dragon !
James était plus discret, moins fier et provocateur que Lisbeth, mais il était d'une efficacité remarquable. Harry en aurait presque envié sa précision et sa rapidité pour préparer les ingrédients. Le genre d'étudiant que Severus aurait adoré : méticuleux et sans faille.
– Allez, on reprendra tout ça demain. Récupérez vos affaires et je vous emmène.
Avec un regard réprobateur mais silencieux, Lisbeth rangea ses propres couteaux et scalpels dans leur étui – qu'elle laissa ostensiblement sur la paillasse où elle avait travaillé tout l'après-midi – puis attrapa son gilet jeté sur un tabouret.
Harry se tourna vers Matthieu en se mordant les lèvres pour ne pas sourire.
– Je te dépose à Poudlard et je les ramène ensuite, ça te va ?
– Et toi, où vas-tu après? fit Matthieu avec un regard sérieux.
– Dîner, bien sûr ! répondit Harry en tendant son bras d'un air angélique.
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– Je t'ai déjà parlé de Lisbeth, l'étudiante de Matthieu ? fit Harry qui en souriait encore. Elle est terrible ! Fière, indocile... et un sacré répondant avec ça ! On croirait moi à son âge !
– Au moins tu reconnais que tu étais insupportable, grogna Severus.
– Et pour t'ôter les mots de la bouche, je le suis toujours ! ricana-t-il.
Ce soir, le vent secouait les herbes hautes et les joncs, ridant la surface du lac de petites vaguelettes blanches. Pour un peu, on aurait dit de l'écume, un bord de mer, un crépuscule où ne manquaient que le coucher de soleil et l'odeur d'iode. À la place, le ciel était couvert et des relents de vase parvenaient jusqu'à lui, poisseux et saumâtres. D'habitude, le vent devait venir dans l'autre sens; Harry n'avait jamais senti cette odeur auparavant. Ou bien c'était sa fatigue qui le rendait plus sensible à une odeur latente. Pour tout dire, il avait bien un peu la tête qui tournait et il la posa contre le bois de la porte, le regard fixé loin vers le ciel. Bientôt, il allait connaître les reliefs et les gravures de cette porte sur le bout des doigts. Comme un aveugle, il allait pouvoir redessiner les contours de l'éléphant, de la pagode, des danseuses, et peut-être même les caractères chinois complexes qui souhaitaient bonheur et longue vie aux occupants du pavillon. Pour la longue vie, Severus allait bientôt avoir l'éternité devant lui ! Pour le bonheur, c'était autre chose.
– Ceci dit, ils sont adorables, reprit Harry pour combler le silence. Serviables, et prêts à sacrifier leurs vacances pour pouvoir travailler dans ton laboratoire... Tu les aurais vus quand ils sont entrés : comme si je leur avais offert le plus beau des cadeaux ! Plus émerveillés par trois ingrédients de potions que par tous les tableaux ou les meubles précieux de Lucius ! Et James est un étudiant comme tu aurais aimé... Il a beau porter un prénom que tu détestes, tu l'adorerais ! Quand il coupe en dés, c'est d'une précision impressionnante. Pas un plus grand ou plus petit que l'autre. On pourrait presque les faire passer dans un gabarit ! La température d'un chaudron, c'est au degré près; le poids d'un ingrédient, au dixième de gramme; les yeux de scarabées, c'est compté un par un, et Merlin sait que c'est minuscule !
– Il travaille juste comme tout un chacun devrait le faire.
– Sûrement, ricana Harry. Ou bien juste comme les monomaniaques le font. La terre ne s'arrêtera pas de tourner, ni les chaudrons de bouillir simplement parce qu'il y a un œil de scarabée en trop.
– Les potions demandent de la précision ! s'agaça Severus
– Et un peu d'inventivité et d'intuition, fit Harry d'un ton léger. Ce qui compte, c'est l'harmonie d'ensemble...
– Il ne suffit pas de mettre un peu de poivre et un peu de sel comme si on faisait la cuisine ! Une potion demande une rigueur presque mathématique !
Et voilà... C'était reparti pour un tour. Il avait réussi à faire réagir Severus et à le traîner dans ce débat infini, jamais résolu, qu'ils avaient déjà pratiqué un nombre incalculable de fois, entre les partisans de la précision et ceux qui penchaient pour l'intuition et la recherche d'équilibre. Avec le temps, c'était devenu un pas de deux, un ballet qu'ils connaissaient par cœur, sans cesse rejoué, presque comme une connivence. Une conversation – certes, animée – mais rassurante, prévisible, dont ils connaissaient à l'avance les tenants et les aboutissants, les arguments et les preuves, sans surprise, qui devenait au fil des répliques une sorte de plaisanterie entre eux. Qui renouait une complicité...
Et lentement, Severus finit par se calmer, debout devant la fenêtre, les mains dans le dos, presque pensif.
– Tu ne changeras jamais, hein ? fit-il d'un ton résigné.
– Jamais ! sourit Harry avec une pointe de fierté.
Severus soupira, davantage par lassitude que par exaspération.
– Avec Matthieu, vous êtes pareils. Les deux seuls potionnistes que j'ai réussi à former au cours de ma carrière n'ont pas été fichus de suivre ma façon de voir les choses.
– Mais ça nous réussit plutôt bien ! gloussa Harry.
– Et ce n'est pas donné à tout le monde, reconnut Severus.
– Chéri ! s'exclama Harry avec une ironie non dissimulée. Est-ce que par hasard, tu serais en train de me faire un compliment ?!
– Ne crois pas que ça va devenir une habitude !
Devant la réplique contrariée de son amant, Harry éclata d'un rire franc et spontané.
– Venant de toi, je ne m'attends certainement à rien, chéri !
Aussitôt, il perçut dans le lien un temps d'arrêt, et quelque chose comme... de l'embarras. Des regrets...
– Harry ! Tu sais que...
Un silence. Un de plus.
– Je sais..., murmura-t-il. Je sais.
Severus ne dirait pas plus aujourd'hui les mots qu'il ne disait jamais. Peu importe. Harry savait. Seulement, ce silence, d'ordinaire compensé par des regards, des gestes, de la tendresse... paraissait maintenant assourdissant. Il faudrait pourtant s'en contenter.
Se contenter des mots qu'on ne disait pas, admettre sans broncher les récriminations et les sarcasmes, oublier l'envie, le besoin d'être en contact, de se toucher, ne serait-ce que de se voir !
Combien de jours que Harry n'avait pas vu Severus, qu'il n'avait pas plongé son regard dans le sien ?!... Avant cet enfermement, avant les jours pendant lesquels Vladimir l'avait retenu, depuis leur dispute et la fuite de Severus loin du Manoir, loin de lui.
Et si Harry n'avait rien dit, ce soir-là, s'il ne s'était pas rebellé contre la volonté de son amant, peut-être que rien de tout cela ne serait arrivé. Il n'en serait peut-être pas réduit à guetter les railleries de Severus comme une marque d'attention notable. À apprécier un silence comme un mot tendre. À se satisfaire de se tenir derrière une porte, assis dans la poussière, en s'étonnant de l'aspect si différent que pouvait prendre le lac au lever du jour ou au coucher du soleil...
Severus et Matthieu avaient raison : tout ça était pitoyable. Mais il n'avait plus que ça.
– Je vais te laisser dîner tranquille... Passe une bonne nuit.
– Harry !
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Le Manoir était désert, les pièces toutes éteintes et Lucius introuvable. Dans la Salle à Manger, le couvert était mis pour une seule personne – lui – mais la table était vide de toute nourriture, sans doute dans l'attente de savoir s'il viendrait manger ou non.
Harry finit par aller voir jusque dans le bureau de l'aristocrate où il trouva un message posé sur le sous-main. « Ne sachant pas quand tu allais revenir, je suis parti dîner chez Draco. Rejoins-nous si tu le souhaites et sinon, n'oublie pas d'avaler quelque chose ! À tout à l'heure. »
Une grimace amère tordit sa bouche un instant, avant qu'il ne parvienne à se reprendre. C'était de sa faute. Il n'avait pas croisé Lucius depuis leur brève entrevue avec Draco et Matthieu... On était dimanche et il n'avait quasiment pas vu son amant de la journée, il n'avait pas donné signe de vie, il n'avait fait que travailler et l'éviter. Il ne pouvait pas reprocher à Lucius d'avoir voulu un peu de compagnie pour la soirée.
Harry se laissa tomber dans le fauteuil de son amant et reposa le parchemin d'un geste las. La fatigue se faisait sentir, insidieuse et déprimante. Il supportait difficilement les silences de Severus et leur distance nécessaire. Et il ne comprenait pas que Lucius, lui, maintienne cette distance aussi aisément.
Il n'allait pas voir Severus, il ne lui parlait pas, il ne se passait rien entre eux; Lucius se contentait de vivre comme si son mari, son amant de quarante ans, n'était pas là, n'avait jamais existé, il ne demandait pas de ses nouvelles à Harry, il ne parlait pas de lui; Severus avait comme disparu du Manoir, il s'était évaporé sans que Lucius ne semble même regretter sa présence... Comme s'il l'avait oublié.
Et Harry trouvait cela de plus en plus difficile à avaler.
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Il voulait répondre à Lucius. Laisser une trace de son incompréhension face à sa réaction, de ses doutes, de ses interrogations. S'exprimer pour en avoir le cœur net. Vider son sac en quelque sorte... Lucius trouverait son message en rentrant, avant de monter se coucher... ou bien demain matin. Il saurait. Et ils arriveraient peut-être à avoir une discussion sur le sujet.
D'un geste brusque, Harry ouvrit le premier tiroir du bureau de Lucius. C'est là que lui aurait rangé plumes et flacons d'encre, sceaux, cachets de cire, tout le nécessaire pour écrire... C'est dans ce même tiroir, en haut à droite, que Severus rangeait dans son bureau ses propres plumes... Mais dans ce tiroir, Harry tomba aussi sur un parchemin à demi déroulé qui l'intrigua. Il savait qu'il n'aurait pas dû, mais c'était plus fort que lui.
Il sortit le parchemin, l'étala sur le bureau et découvrit, au bas du papier, une ligne manuscrite « Ne t'en fais pas. Je ne risque pas de m'enfuir d'ici ! ». Et cette écriture-là, il l'avait vue cent fois en travers de ses parchemins d'étudiant, barrant de rouge ses pitoyables tentatives de dissertation sur les potions.
Il ne lui fallut qu'un Revelio et un peu de magie pour faire apparaître toute la conversation. Lucius avait créé un parchemin à double sens, dont l'autre exemplaire devait être entre les mains de Severus. Le sortilège était complexe, certainement pas à la portée du premier venu, mais Lucius n'était pas n'importe qui.
« Fais-moi signe si tu as besoin de quoi que ce soit.
Assurément rien de matériel...
Je comprends
En tout cas, le banoffee pie était un délice, tu pourras remercier Sky pour moi. Et la part supplémentaire ce matin, un vrai plaisir.
Je n'y manquerai pas. Harry n'avait pas mangé la sienne.
Il est vrai que si on ne le lui rappelle pas, il oublie de manger à peu près trois fois par jour !
Il préfère d'autres nourritures ! ^^
En effet. Je l'ai senti plus apaisé ce matin...
Un effet secondaire de ma potion magique ! ^^
Merlin ! Ce terme ! On n'a plus quinze ans ! - -'
Communiquer comme ça, ça nous ramène pourtant loin en arrière ! La dernière fois, ce devait être pendant notre voyage en Inde, quand tu avais passé quinze jours en quarantaine pour une suspicion de maladie du dragon.
Hum. Heureusement qu'on n'était pas pressés par le temps et qu'on avait pu en profiter pleinement après !
De mémoire, tu avais été odieux ! ^^ Tu supportes mieux l'isolement cette fois-ci.
On verra combien de temps je tiens...
Le plus longtemps possible, j'espère...
En tout cas, le sortilège des gobelins est diablement efficace ! Je ne sais pas ce qui m'a pris de vouloir ouvrir la fenêtre ce matin, pour faire rentrer un peu d'air frais... J'en ai des brûlures sur les doigts !
Je demanderai à Clay de te faire parvenir un pot de l'onguent de Harry. Il a toujours été très efficace pour soigner toutes sortes de blessures ! ^^
Il ne risque pas d'en avoir besoin avant longtemps. Du moins pas avec moi.
Je m'y emploierai pour deux ! ^^ Et je me demande si je ne pourrais pas te faire parvenir une pensine...
Tu es diabolique !
En deuxième prénom, mon père avait hésité entre Abraxas et Lucifer ! ^^ Je m'absente quelques heures, je vais dîner chez Draco. Sois sage !
Ne t'en fais pas. Je ne risque pas de m'enfuir d'ici ! »
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Harry avait souri à la lecture de leur conversation. Parfois il avait serré les dents, également. Devant les mensonges de Severus, devant les omissions de Lucius... L'échange se voulait léger, rassurant, des futilités pour supporter la difficulté de leur situation. Chacun jouait un jeu de dupe.
Severus taisait que ses brûlures résultaient du coup qu'il avait mis sur la fenêtre et qui l'avait brisée; de la frustration infinie de ne pas pouvoir aller nager alors qu'il avait un lac à quelques mètres de lui. Il ne parlait pas davantage des visites de Harry, de ses emportements envers lui, de l'ironie mordante qu'il déployait à son égard.
Lucius ne parlait pas plus de sa solitude dans le Manoir, ni de ses propres réactions; il laissait entendre qu'ils avaient fait l'amour hier soir, mais il ne disait pas la violence presque dérangeante de leurs ébats.
De la même manière que Harry n'avait rien dit de ses sentiments face à l'apparente indifférence de Lucius. Il taisait consciencieusement qu'il était blessé par le rejet de Severus, par ses paroles comme des coups de poignard, et par ses silences coupables. Il ne dirait pas qu'il avait besoin de la violence du sexe pour expurger sa douleur et ses angoisses, ni qu'il se sentait incapable de donner ou de recevoir le moindre geste de tendresse ou d'amour. Et il n'avouerait jamais qu'il se sentait désespéramment seul.
Ils allaient continuer cette mascarade, chacun jouer son petit personnage. Severus resterait acerbe et se défoulerait sur lui. Lucius resterait grand seigneur et continuerait à plaisanter avec son mari pour alléger son moral. Et lui, il continuerait à se faire baiser jusqu'à la douleur et à passer du temps près de Severus, quelles que soient ses moqueries. Parce qu'il ne voyait pas d'autre solution pour tenir.
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oooooo
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– Tu travailles encore ? demanda Lucius en pénétrant dans la Bibliothèque.
Harry tourna à peine la tête et esquissa un sourire. Il avait reconnu les pas de l'aristocrate depuis son arrivée dans le Hall d'Entrée. Qui d'autre, de toute façon ?
– Pas vraiment. Je feuillette juste un vieux livre...
Lucius s'approcha du fauteuil où il était assis et jeta un œil par-dessus son épaule.
– De la botanique ? Excellent somnifère !
Harry sourit et caressa la main que son amant avait posé près de sa nuque, presque glissée dans le col de sa chemise.
Son amertume était retombée; il arrivait à se permettre un geste. Ce qu'il retenait maintenant, c'est que Lucius n'était pas indifférent. Même s'il n'en parlait pas, même s'il ne le montrait pas, même s'il n'allait pas le voir, il n'avait pas abandonné Severus. Ils avaient juste trouvé un moyen différent de maintenir leur lien, et peut-être besoin d'une conversation qui soit privée, en dehors de lui, comme ils avaient parfois des connivences qu'il ne partageait pas.
C'était ainsi. Harry n'en était pas jaloux, bien au contraire. Ils avaient droit à leur intimité. Et de toute façon, la simple pensée que Lucius n'était pas ce monstre froid et détaché qu'il avait imaginé pendant quelques heures lui aurait fait accepter n'importe quoi.
– Tu as mangé ? interrogea l'aristocrate.
D'un geste, Harry désigna le bol sur la table basse qui contenait quelques noyaux de fruits. Deux pêches, trois abricots... Il avait eu envie de Provence en descendant à la cuisine, mais son semblant de repas fit malgré tout grimacer son amant.
– Comment va Draco ?
– Ça va, répondit Lucius. Un peu ébranlé, bien sûr...
Ébranlé... Ce n'est pas un mot que Harry aurait utilisé à propos de Draco. Il semblait plutôt fait de marbre, comme son père ! Quoique... Il l'avait déjà vu ébranlé. Après la tentative d'enlèvement de Scorpius peut-être. Ou le jour de sa naissance... Mais pas ce matin.
– Ils vont partir à Torquay, poursuivit Lucius. Avec Draco, nous sommes allés sécuriser la maison. Elle est aussi inviolable que Gringotts, maintenant !
– Pourquoi Torquay ?
– Draco préfère s'éloigner. Vladimir sait où il habite alors qu'il ne connaît pas Torquay. Les filles auront l'impression d'être en vacances et Daphnée va arrêter de travailler quelques semaines. Ça ne lui plaît pas beaucoup mais vu la situation... Je vais leur allouer deux elfes du Manoir qui resteront présents en permanence, comme ça Draco pourra tout de même aller entraîner son équipe.
Harry hocha la tête. Il comprenait, même s'il pensait cela inutile.
– Je ne voulais pas qu'ils viennent ici, avoua Lucius. Je pense que nous aussi, on a besoin d'un peu de... tranquillité. J'ai proposé à Draco d'aller en Provence, mais il a préféré Torquay...
De la tranquillité... Oui, Harry se rendait bien compte qu'il n'aurait pas supporté d'avoir les enfants de Draco au Manoir. Pas maintenant. Lui et Lucius avaient besoin de calme. D'espace. Presque d'un moment de recueillement pour essayer de se retrouver. Travailler sur ses potions empiétait déjà bien assez sur ce qui restait de leur vie.
– Luce, je...
Lucius vint se coller contre le dossier de son fauteuil, attentif. Les moments où Harry s'adressait à son amant en employant son diminutif étaient rares, souvent symptomatiques d'un mal-être ou d'une parole d'importance.
– Dans ton bureau, je suis tombé sur ton parchemin à double sens... Je suis désolé d'avoir douté de toi. Mais tu es parfois si secret, si imperturbable que j'ai cru... que cela ne te faisait rien.
La main de l'aristocrate pressa légèrement son épaule, caresse fugace pour accepter les excuses à demi-mots.
– Je ne suis pas insensible, Harry. Mais j'ai près de soixante ans, j'ai déjà traversé quelques tempêtes dans ma vie... J'ai été enfermé à Azkaban, j'ai pris des Doloris par centaines, j'ai eu peur un nombre incalculable de fois, pour moi ou pour ceux que j'aimais. J'y ai perdu Narcissa. On a failli te perdre... Mais je ne laisserai à personne le plaisir de me mettre à genoux. Pas même toi pour te sucer !
Harry acquiesça en se mordant les lèvres. Il comprenait. Ne jamais abdiquer... l'un la fierté, l'autre l'espoir. Deux façons différentes de vivre la même situation. Mais au fond, ils ressentaient la même chose.
– Je monte me coucher. J'ai une réunion importante tôt demain matin.
– Je te rejoins.
Juste quelques minutes pour se reprendre...
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Harry n'aurait su dire si Lucius l'attendait pour vraiment s'installer pour dormir... Quand il le rejoignit, il était allongé sur le dos, immobile, et quand il plongea rapidement sa main entre ses jambes, Lucius ne sembla même pas surpris.
Cette fois, ils commencèrent par faire l'amour, Lucius au-dessus de lui, son regard gris sombre rivé dans le sien, à la lueur tremblante d'un chandelier. Mais les jambes presque écartelées à force d'être écartées, Harry espérait toujours plus. Plus de force, plus de virulence, plus de frénésie. Plus de douleur.
Ce fut la douleur qui l'emporta. Tandis que Lucius le baisait comme un animal, il y eut cette main serrée autour de ses bourses, cette douleur qui remontait jusque dans sa gorge, ce cri bestial et cette jouissance démente.
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oooooo
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Harry se réveilla en sursaut et en sueur. Le souffle court. Le cœur battant la chamade et une peur irraisonnée au creux du ventre. Avant même d'avoir réfléchi, il avait transplané près du pavillon chinois.
Severus était bien là, somnolant dans son lit. Encore « vivant ».
Un cauchemar...
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Le jour ne pointait pas encore à l'horizon. Trop tôt.
Mais Harry ne voulait pas retourner se coucher. C'était au moins la quatrième fois qu'il se réveillait sur un cauchemar cette nuit, cela suffisait ! Et il allait finir par réveiller Lucius qui avait une réunion importante ce matin...
Malgré tout, la fatigue le poussa à faire le tour du pavillon chinois pour s'installer un peu mieux. Là, devant la grande baie vitrée, se trouvaient des fauteuils d'extérieur, une table basse et un transat sur lequel il s'allongea avec bonheur.
Couché en chien de fusil, un bras sous la tête en guise d'oreiller, il regarda le soleil se lever lentement, du ciel qui s'éclaircissait peu à peu jusqu'aux premiers rayons orangés qui traversaient les rangées d'arbres. Il était bien, là, aussi près de Severus qu'il lui était possible de l'être et bercé par les bruits du petit matin : le chant des oiseaux, une grenouille quelque part dans les joncs, le bourdonnement des premiers insectes...
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Il s'était sans doute rendormi un peu car ce fut l'éclat de voix de Severus qui le fit sursauter.
– Qu'est-ce que tu fous encore là ?! Va te coucher au Manoir !
Harry transplana sans même demander son reste. Comme réveil, on pouvait faire plus agréable !
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Merci à tous de votre lecture et à la semaine prochaine! Vous avez le droit de râler encore ^^
La vieille aux chats
