Il aurait dû savoir.

Il aurait dû se taire, baisser la tête, être le garçon modèle dont James rêvait. Ravaler ses protestations, ne pas laisser l'injustice le submerger comme une vague d'acide, accepter les critiques et les reproches sans broncher. N'était-ce pas le prix à payer pour la tranquillité de sa famille ?

Sous ses pieds, New-York étendait ses ailes infinies, ponctuées d'immeubles gris et d'arbres que l'automne avait transformé en statues de bronze. Cette vision, naguère source de réconfort, lui procura une indicible envie de vomir.

Tout allait de travers depuis son retour de l'Eclipse. Il n'était bon qu'à être une déception ambulante. Un fardeau.

Il serra les poings, ses ongles creusant des demi-lunes douloureuses dans sa chair. Ce geste ne parvint pas à effacer la sensation d'avoir une chaîne de vélo enroulée autour de la gorge — et une sonnette défectueuse à la place des cordes vocales. Il ferma les yeux, laissa le vent glacé marteler son visage. Il n'avait pas pris de manteau et frissonnait sous les assauts répétés des bourrasques.

La dernière fois qu'il avait grimpé sur cet immeuble, c'était après la catastrophe du ferry qui lui avait valu de vives remontrances de la part de Tony. Il ne lui avait fallu qu'une demi-seconde pour se hisser à son sommet.

Aujourd'hui, il avait dû se glisser dans le hall d'entrée parmi les membres du personnel de la tour, prendre l'ascenseur jusqu'au dernier étage puis errer dans les couloirs jusqu'à trouver l'échelle branlante et couverte de rouille qui menait au toit.

"Je pensais que c'était lui qui t'avait rendu ainsi, mais je commence à penser que même ton oncle Ben aurait eu honte de toi."

Au moins, le vent estompait la douleur qui battait sur son visage, souvenir douloureux de l'un des coups que lui avait administré James.

Il s'approcha du rebord du toit, s'accouda contre la balustrade. Quelques semaines plus tôt, il n'aurait pas hésiter à l'escalader et à se pencher négligemment au-dessus du vide, mais il savait que cela lui était désormais interdit.

Ou alors c'était ça, la solution ? Se pencher jusqu'à ce que le vertige s'insinue dans ses veines, fasse tourbillonner ses pensées et ses sensations et qu'il n'ait plus aucune conscience de la douleur qui pulsait dans sa peau et dans son cœur ?

"Tu n'es qu'une nuisance, Peter. Si j'avais su quel genre de délinquant tu étais, j'y aurais réfléchi à deux fois avant de te laisser revenir dans la vie de May.

— Q-quoi ? Qu'est-ce que tu… T'as aucun droit là-dessus, je te rappelle que je suis son neveu !

— Oui, son neveu. Pas son enfant. Tu n'es qu'une pièce rapportée, qu'elle a gracieusement accepté de prendre sous son aile. Il ne lui a fallu qu'une signature pour t'accepter, et il ne lui faudrait qu'une signature pour se libérer de toi."

Les mots tournaient en boucle dans son esprit, plus douloureux que n'importe quelle gifle, n'importe quel coup de poing.

Il aurait voulu pouvoir les arracher de sa mémoire. Les empêcher de se nicher dans son cerveau, de lui donner l'impression d'être misérable — pathétique. Il crispa la mâchoire, ravala péniblement un gémissement de détresse.

Pas étonnant que May passe tant de temps au travail, que Tony ne lui écrive presque plus, que Happy ait cessé de lui téléphoner. Au mieux, il devait leur inspirer de la pitié. Au pire…

"Les gens te laissent tout passer parce que tes parents sont morts, mais en vérité, tu es un fardeau, tu le comprends ?"

… Au pire, ils devaient être soulagés de ne plus avoir besoin de s'occuper de lui. De ne plus s'imposer sa présence, ses flots de parole incontrôlables, ses doutes et ses peines.

"Pourquoi rends-tu les choses si difficiles ? Moi, je ne demande qu'à te faire une place dans ma vie. Pourquoi faut-il que tu me caches des choses, que tu me repousses et, maintenant, que tu me voles ? Sous mon propre toit ?

La main de James s'était parée de velours et s'était refermée sur sa joue, presque tendrement."

Il n'eut conscience des larmes qui baignaient ses joues qu'à cause du froid qui s'était intensifié sur ses pommettes tuméfiées. Il s'assit dos à la balustrade, dans la poussière, et ramena ses genoux contre sa poitrine. Le soleil se couchait, son ombre s'allongeait sous ses pieds.

"Maintenant, Peter, rends-moi mon argent.

— Mais je te l'ai dit, j'ai pas touché à ton foutu portefeuille ! J'en ai rien à foutre de ton fric, j'en ai rien à foutre de…

BAM.

Le chant féroce de son poing contre sa joue, le choc de son crâne contre le mur, le goût du sang sur sa langue."

Il s'était enfui dès que James avait tourné le dos. Aveuglé par les larmes, il s'était précipité sur la porte d'entrée et avait couru sans réfléchir, sans autre affaire que son téléphone dans la poche de son jean. Arrivé dans la rue, il avait réalisé qu'il ne savait même pas où aller.

La nuit tombait sur les façades des immeubles, seulement troublée par les carrés lumineux des fenêtres. Bientôt, les recoins de la ville grouilleraient d'hommes et de femmes mal intentionnés, comme il avait l'habitude d'en affronter sous son costume de Spider-Man. Il ne pouvait pas rester là. Un bref instant, il fut tenté d'aller à la Tour des Avengers, mais il n'avait pas le droit de déranger Tony et sa famille. Et il ne voulait surtout pas que Tony découvre ce qu'il se passait chez lui, qu'il voit l'hématome sur son visage…

Il ne savait pas vraiment pourquoi ses pas l'avaient mené dans le métro. Peut-être était-ce parce qu'il y avait du monde. De la lumière, de la vie. Il s'était engouffré dans un wagon, s'était recroquevillé sur son siège et avait enfin songé à sa tante.

Allait-elle s'inquiéter ? James lui raconterait-il qu'il s'était enfui, ou resterait-il muet ? Et s'il parlait… lui dirait-il qu'il lui avait volé de l'argent ?

Peter avait fermé les yeux dans l'espoir d'apaiser les battements de son cœur. Il n'aurait jamais touché au moindre centime appartenant à James, mais l'homme n'avait rien voulu entendre. Lorsqu'il avait découvert que les billets qui s'entassaient dans son portefeuille avaient disparu, l'adolescent ne l'avait jamais vu aussi furieux, aussi violent. La seule mélodie qui avait semblé le calmer était celle de ses phalanges contre son visage.

— Tout va bien, mon petit ?

Une vieille femme s'était approchée de lui, l'air inquiet. Des pommes et des navets débordaient de son filet à provision, elle sentait bon le pot-au-feu et le chat. Peter avait failli la supplier de l'emmener avec elle, n'importe où — mais il s'était rapidement repris et s'était contenté de secouer poliment la tête.

— Oh, qu'est-il arrivé à ton visage, mon pauvre trésor ? Tu es blessé ?

— Rien. Je suis tombé, avait-il prétendu en haussant les épaules.

— Tu as besoin de quelque chose ? Tu veux que j'appelle quelqu'un ?

— Non, non, vous en faîtes pas, je suis sur le chemin du retour. Mes… mes parents m'attendent.

Ces mots lui avaient donné envie de pleurer, mais il avait réussi à repousser les larmes et à grimacer un sourire à la vieille femme.

Le reste de la nuit s'était égrené comme dans un rêve. Il se souvenait seulement avoir envoyé un message à May pour lui dire qu'il était chez Ned et qu'il rentrerait tard, puis il avait éteint son téléphone et s'était perdu dans les sous-terrains new-yorkais. Il avait marché, avait pris d'autres rames de métro, d'autres chemins entourés de murs rongés par l'humidité, jusqu'à ce qu'il ne sente plus ses pieds ni ses poumons.

Il avait eu brusquement besoin d'air, et s'était alors réfugié au sommet de cette tour qui l'avait accueilli, des années plus tôt, lorsqu'il se battait contre Toomes et que l'insouciance guidait encore ses pas. Lorsqu'il n'y avait encore que May et lui…

Toujours pelotonné contre la balustrade, Peter prit son téléphone et le ralluma, la gorge serrée. Il ne s'attendait pas à grand-chose, et écarquilla les yeux en voyant les trente-cinq appels en absence de May, MJ, Ned et Happy, accompagnés d'une myriade de messages non lus.

Pas de souci pour ta soirée chez Ned, amuse-toi bien mon poussin !

Tu es où ? Rappelle-moi ASAP.

Poussin ?

Peter, ALLUME TON TÉLÉPHONE.

PETER BENJAMIN PARKER

Peter, je commence à être très inquiète. Stp, rappelle-moi dès que tu as mes messages.

Il y avait d'autres messages, mais il n'eut pas la force de les lire. Il se contenta de lâcher son téléphone et d'enfouir son visage entre ses genoux. Il ne savait plus exactement ce qu'il ressentait, il savait seulement qu'il avait du mal à respirer, et l'impression d'avoir une barre en fer enfoncée dans la gorge.

Il avait recommencé, il avait rendu sa tante inquiète, il n'était pas digne d'elle, James avait raison, il aurait mieux fait de ne jamais revenir de l'Eclipse, de rester un tas de poussière, au moins il n'aurait déçu personne…

Nul, nul, nul, Peter Parker, tu n'es qu'un nul…

Ses pensées furent brutalement interrompues par le bruit familier d'un réacteur et par un flash de lumière à la périphérie de son champ de vision. Une ombre l'enveloppa, puis des bras puissants et rassurants s'enroulèrent autour de ses épaules avec une délicatesse à laquelle il n'était plus habitué.

La panique explosa brusquement dans ses veines et il se débattit fébrilement. Il ne méritait ni tendresse ni affection, il voulait seulement qu'on le laisse tranquille, qu'on le laisse disparaître dans le néant et ne plus rien ressentir, plus jamais…

— Hey hey hey, Pete ! Peter !

Les mains raffermirent leur prise autour de ses épaules. Il laissa échapper un cri étranglé.

— Peter, calme-toi, c'est moi, c'est Tony !

Il continuait de se débattre, mais ses gestes devenaient de plus en plus lents. Son énergie l'avait abandonné aussi rapidement qu'elle était arrivée, le laissant vide, épuisé. Son visage se tordit sous les sanglots qui déchiraient sa gorge.

— Shhh, tout va bien. Je suis là, maintenant. Tout va bien, répétait Tony en le berçant doucement, comme s'il était un enfant. Je suis là, petit. Je te tiens.

Peter n'avait pas la force de lutter. Quelque chose céda en lui, et il se laissa totalement aller dans les bras de Tony, pleurant de façon incontrôlable malgré les paroles de réconfort que l'homme chuchotait en le serrant contre lui.

Il ne sut combien de temps il resta là, blotti contre Tony, avant que celui-ci ne finisse par le repousser avec beaucoup de douceur dans l'espoir d'établir un contact visuel avec lui. Ses yeux sombres croisèrent les siens, mais Peter détourna aussitôt le regard. Il n'osa pas non plus bouger lorsque les mains de Tony se refermèrent autour de son visage pour le forcer à redresser le menton, dévoilant au grand jour l'ecchymose qui noircissait son œil et sa joue.

Ses paumes étaient brûlantes contre sa peau.

— Bordel, Pete, tu es gelé. Ça fait combien de temps que tu es ici ?

Il n'en savait rien. Il s'aperçut alors que ses dents claquaient et que des frissons agitaient ses épaules.

— Pete ? répéta doucement Tony. Tu es avec moi ?

— O-oui, parvint-il à bredouiller.

Il avait l'impression que sa voix était lointaine. Qu'elle appartenait à quelqu'un d'autre.

— J-je… je ne sais p-p-pas, ajouta-t-il faiblement.

— Tu ne sais pas depuis combien de temps tu es ici ?

Il hocha la tête et baissa les yeux. L'espace d'un battement de cils, Tony s'écarta de lui et Peter eut soudainement l'impression de manquer d'air — puis l'homme revint et déposa quelque chose de doux et de chaud contre ses épaules. Peter s'y raccrocha par réflexe, puis réalisa que Tony était désormais en t-shirt malgré le vent qui balayait le toit de l'immeuble.

— N-non, balbutia-t-il. N-n-non, Tony, c-c'est ton pull, reprends-le…

— Tu en plus besoin que moi, affirma Tony. Je te rappelle que tu es un adolescent, pas un esquimau au citron.

Malgré ses protestations, Tony le força à garder son pull, frictionnant gentiment ses épaules à travers le cachemire noir tout en examinant le reste de son corps avec une inquiétude qu'il n'arrivait pas à dissimuler.

La culpabilité étrangla Peter, désagréablement familière.

— J-je vais bien, murmura-t-il. T-tu n'as pas besoin de t'inquiéter pour moi.

Mais Tony secoua la tête :

— Non, Pete. Tu ne vas pas bien, mais ce n'est pas grave. Nous t'avons retrouvé et, pour l'instant, c'est tout ce qui compte.

Il posa de nouveau la main sur son visage, effleura l'hématome du bout des doigts.

— Je… je suis tombé, dit Peter, anticipant la question qu'il lisait dans les yeux de Tony.

L'homme haussa un sourcil, et Peter comprit aussitôt qu'il ne le croyait pas.

— Tu es tombé sur quoi ? Un gant de boxe ?

— Euh… quelque chose dans le genre, hasarda Peter.

Voyant que Tony ne s'arrêterait pas là, il mentit, priant pour que ses joues rougissantes ne le trahissent pas :

— Bon, d'accord, je… je me suis fait agresser. Dans la rue. Un type qui voulait de l'argent. Ce n'est rien, ça arrive tout le temps.

— Okay, si tu espérais me rassurer, c'est raté. Ce… type, il t'a frappé ailleurs ?

— N-non.

Tony examina plus attentivement son visage.

— Tes pupilles sont un peu dilatées. Tu t'es cogné la tête ?

L'écho de son crâne contre le mur résonnait encore dans ses oreilles, mais il ne pouvait pas en parler à Tony, alors il secoua négativement la tête, ignorant le tintement qui s'éleva dans son tympan droit.

— Okay, répéta doucement Tony. On mettra de la glace sur ton œil quand on sera rentré, pour faire dégonfler tout ça. Tu peux essayer de te lever ?

Soulagé qu'il ne lui pose pas davantage de questions, Peter fit un signe affirmatif du menton et tenta de se redresser.

Il le regretta aussitôt. Le ciel tourna au-dessus de sa tête, ses jambes vacillèrent et l'attraction terrestre l'attira violemment vers le sol. Il se sentait comme un bonhomme en pain d'épice qu'on aurait plongé de force dans un verre de lait.

— … Woah, Peter ! Reste avec moi, okay ?

Il voulut lui répondre, mais sa langue lui semblait anormalement molle. Et gonflée. Il eut vaguement conscience du bras d'acier qui se refermait autour de son corps, mais déjà des étincelles noires et blanches envahissaient l'horizon, formant un voile entre ses iris et le visage inquiet de Tony.

Il crut entendre l'homme crier quelque chose, mais ne parvint pas à démêler les sons qui ricochaient dans ses tympans. Sa dernière vision fut l'armure dorée et rouge d'Iron Man qui tendait ses mains vers lui — puis il perdit connaissance.

OOO

Tout était doux. Chaud. Confortable. Le matelas s'enfonçait douillettement sous son poids et il portait toujours le pull épais de Tony — il reconnaissait son parfum, mélangé à l'odeur discrète du shampoing à la fraise de Morgan.

Enveloppé de ces fragrances rassurantes, Peter aurait donné n'importe quoi pour se rendormir, mais il y avait un son lointain qui l'attirait peu à peu à la surface, le forçant à quitter l'abri douillet de ses rêves.

Non, ce n'était pas un son… C'était des voix.

— … appeler la police ? Enfin, Tony, il aurait pu être sérieusement blessé !

— Je sais, mais que pourra faire la police ? Placarder des affiches pour retrouver son agresseur ? Lancer des avis de recherches que personne ne prendra la peine de regarder ? Tu sais comme moi que la police n'a pas les moyens d'intervenir pour ce genre d'affaire. Avant, il y avait Spider-Man pour mettre un peu d'ordre dans les rues, mais maintenant qu'il est au chômage technique…

Il y eut un léger silence, puis une voix fatiguée, empreinte de tristesse et de douleur :

— Tu as raison. Mais j'aimerais tellement pouvoir faire quelque chose… Depuis quelques temps, je ne le reconnais plus. Il ne me raconte plus ses journées, je ne le vois presque jamais sourire, c'est à peine s'il ose me regarder dans les yeux et il est devenu si secret… il n'était pas comme ça, avant.

La voix se brisa :

— Il me manque tellement.

— Je… je suis désolé de ne pas pouvoir avancer plus vite sur le remède. Je te promets que…

— Ce n'est pas une histoire de remède, Tony. Peter tient énormément à Spider-Man, mais même avant d'être un super-héros, il n'était pas ainsi. Aussi triste, aussi renfermé. Même après la mort de Ben…

— May…

— Et surtout, il ne se serait jamais enfui comme ça, sans même me laisser un message… J'ai l'impression qu'il y a autre chose, quelque chose qui nous échappe. Il ne t'a rien dit, lorsque tu l'as retrouvé ?

— Non.

Peter entrebâilla les paupières. Il reconnut aussitôt le plafond balafré de sa chambre, son placard entrouvert sur le fantôme de son costume et son panier à linge débordant de chaussettes multicolores. Bien que les rideaux soient fermés, un filet de lumière zébrait le mur, trahissant le matin naissant.

Il se retourna, s'enfonçant plus profondément dans ses draps. Il ne voulait plus entendre sa tante et Tony. Il ne voulait plus entendre leur détresse, leurs doutes, leurs questionnements qui lui rappelaient à quel point il n'était qu'une source d'ennuis pour eux.

Déjà, il regrettait de s'être réveillé.

Il entendit soudainement le grincement caractéristique de la porte de sa chambre. Il y eut le murmure discret de pas sur le parquet, puis une main douce, familière, se perdit dans l'entrelacs de ses cheveux châtains. Il ne put s'empêcher de frissonner avec un mélange d'appréhension et d'espoir.

— Poussin ? Tu es réveillé ?

Sa volonté s'inclina presque aussitôt sous la voix de sa tante. Il ne pouvait pas lui imposer son silence, alors il se retourna à nouveau pour lui faire face. Elle s'était assise au bord du lit, sa main libre cherchait la sienne à tâtons. Peter vit les cernes qui creusaient son regard, les larmes de mascara qui accentuaient la noirceur de ses iris, et eut soudainement envie de se cacher sous son oreiller.

— M-M-May, croassa-t-il d'une voix dissonante, comme si ses cordes vocales avaient été remplacées par des cordes de violon.

— Trésor…

— Tiens, petit. Bois.

Tony venait d'apparaître aux côtés de sa tante, armé d'un verre qu'il glissa précautionneusement entre ses lèvres. Peter but, d'abord par réflexe, puis avec une gourmandise attisée par la fraîcheur délicieuse de l'eau contre sa langue plus sèche qu'un morceau de carton.

— Hey, ralentis, Spider-Baby. Ne va pas tout recracher sur les genoux de sa tante.

May émit un petit rire étranglé et caressa gentiment son front.

— Comment te sens-tu, trésor ? s'enquit-elle lorsqu'il eût terminé.

— Je… je ne sais pas, admit-il en reposant son verre. Que… qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Ses yeux se dirigèrent mécaniquement vers Tony. L'homme fronça les sourcils, mais lorsqu'il prit la parole sa voix était douce :

— C'est à toi de nous le dire, Spidey. Tu t'es effondré dans mes bras dès que tu t'es levé, tu étais complètement déshydraté et gelé. Et, d'après Helen, tu avais une sacrée bosse à l'arrière de la tête. Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ? Tu aurais pu avoir un traumatisme crânien.

Le cœur de Peter battit plus fort à mesure que la panique gagnait ses veines.

— Le… le Dr Cho est venue ?

— Elle t'a examiné dès que je t'ai ramené ici et t'a donné quelques médicaments contre la douleur. Tu ne t'en souviens pas ?

L'adolescent secoua la tête.

— C'est normal, intervint May avec douceur en remettant tendrement une boucle derrière son oreille. Tu étais très fatigué. Dans une… une sorte d'état second. C'est à peine si tu répondais lorsqu'on te parlait. On était tous très inquiets…

Elle eut soudainement l'air préoccupé :

— Tu… tu n'as rien pris, n'est-ce pas ? On ne t'a pas fait boire ou manger quelque chose de bizarre ? Renifler un truc ?

Peter s'empressa de faire un signe de dénégation en écarquillant les yeux.

— N-non, bien sûr que non !

— Je ne serais pas fâchée si c'était le cas, insista May. Tu sais que tu peux tout me dire, je ne te jugerai pas.

— Je n'ai rien pris, May, je te le promets !

— Alors que faisais-tu en haut de cette tour ? demanda Tony d'un ton soudainement plus ferme. Pourquoi n'étais-tu pas en cours, et pourquoi avais-tu éteint ton téléphone ?

Peter ne sut quoi répondre. Il chercha du regard le soutien de May, mais il comprit à son expression grave qu'elle attendait également des réponses.

— Je… je…

A sa grande horreur, les larmes perlèrent sur ses cils, trahissant les émotions qui se débattaient dans sa poitrine.

— Je ne savais pas où aller, avoua-t-il finalement. J-je… je me sentais très seul, et je… je… je voulais juste un peu de… un peu de tranquillité. Loin de tout. Je ne voulais pas te faire peur, je suis désolé, je n'ai pas réfléchi, ne me déteste pas, s'il te plaît…

— Oh, Peter… !

May se pencha et l'étreignit contre son cœur, lui coupant la parole. Il enfonça son visage contre sa chevelure parfumée.

— Tu sais bien que je ne te détesterai jamais. Quoi qu'il se passe, jamais je ne pourrai te détester. Tu es mon bébé.

Peter ferma les yeux, se raccrochant à ses paroles pour ne pas sombrer.

Durant quelques minutes, il n'y eut rien d'autre que la mélodie rassurante des cœurs et des souffles de May et Tony, et il en conçut un profond soulagement. Toutefois, le sentiment ne dura pas. L'appartement était trop calme. Trop paisible. Il manquait quelque chose…

Son sang se glaça dans ses veines :

— M-May ?

Elle se recula légèrement et emprisonna son visage entre ses mains, plongeant son regard inquiet dans le sien.

— Trésor ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

— Où… où est James ?

Les traits de May se firent plus doux.

— Oh, James est rentré chez lui.

— Ch-chez lui ? répéta Peter sans comprendre.

— Oui. Dans son appartement. Tant pis pour son histoire de dégât des eaux, un peu d'humidité ne lui fera pas de mal. J'ai pensé que ce serait mieux que nous… nous restions seulement tous les deux pendant quelques temps. Nous n'avons pas eu beaucoup de temps pour nous, dernièrement. Avoir mon enfant préféré pour moi toute seule me manque, tu sais ?

Le soulagement qui déferla dans ses veines se heurta très vite au chuchotement d'un fantôme perché son épaule — ou accroché à son âme.

"Tu n'es qu'une pièce rapportée. Elle n'a jamais voulu d'enfant, et si ça n'avait pas été pour Ben, elle ne t'aurait jamais laisser envahir son foyer. Et maintenant, Ben n'est même plus là. Mais toi, si. Tu t'accroches, comme un crabe à un coquillage…"

— Peter ? Peter !

Il battit des cils. Il ne s'était aperçu que ses pleurs s'étaient accentués, ni que Tony l'avait rejoint de l'autre côté du lit et avait pris sa main libre entre les siennes — l'autre était déjà pressée par une May bouleversée.

— Mon bébé, ne pleure pas, disait-elle en essuyant les larmes qui ruisselaient sur son visage. Je suis là, d'accord ? Tony et moi sommes là. Nous allons trouver une solution, faire en sorte que tu ailles mieux, c'est promis…

— J-je suis désolé, hoqueta-t-il entre deux sanglots. Je suis désolé d-d-de te rendre i-inquiète et d-de te faire du mal et de t'ennuyer et d-d'être inutile et… et…

Il capta un échange de regards entre May et Tony, mais sa tante reporta presque aussitôt son attention sur lui.

— Oh, mon cœur, tu sais bien que rien de tout ceci n'est vrai ! Je t'aime, tu sais, je t'aime plus que tout au monde.

— Pourquoi penses-tu ça, Spider-Baby ? s'enquit Tony.

Parce que May n'a jamais demandé à me prendre avec elle. Parce que je ne suis qu'un poids pour elle, pour toi. Pour tout le monde.

Mais aucun mot ne pouvait traduire sa détresse, alors il se contenta d'enfouir à nouveau son visage contre l'épaule de May. Il la sentit refermer les bras autour de lui, puis une nouvelle étreinte s'y ajouta, à la fois plus ferme et plus froide — à cause du bras d'acier de Tony dont les doigts froids s'enfonçaient délicatement contre sa nuque.

Et, ainsi bercé par la seule famille qu'il lui restait, il pleura, pleura, pleura.

Il pleura jusqu'à ce que sa tête lui fasse mal, jusqu'à ce que la tristesse cède le pas à la fatigue, qu'on ajuste gentiment les couvertures autour de lui et que les songes le rattrapent, mais dans rêves ce ne furent pas les visages amicaux de May et de Tony qu'il vit.

Ce fut celui, triomphant, de James.


J'espère que ce chapitre vous aura plu ! Les choses vont un peu s'accélérer par la suite - on se retrouve vite pour le prochain chapitre, "La vérité" !

En attendant, comme on dit à la météo, prenez bien soin de vous !