Bonjour, bonjour... Hum, il y a encore quelqu'un ? Je suis de retour, héhé ^^
Désolée pour ma (très) longue absence. Je n'ai pas d'excuse, si ce n'est une panne d'inspiration momentanée. De par mon expérience de lectrice, je sais combien cela peut être frustrant de voir une histoire ne jamais se terminer. Donc vraiment, je m'excuse sincèrement pour cette très longue pause.
Pour autant, je n'ai jamais cessé de penser à cette histoire, et voilà quelques mois, j'ai réussi à reprendre l'écriture. J'ai pu écrire ce chapitre ainsi que le chapitre 20. J'ai commencé à rédiger le chapitre 21, mais j'éprouve déjà quelques difficultés à l'écrire. Donc je pense que je vais reprendre la publication vraiment lentement (je vais laisser plusieurs semaines entre les chapitres, voire plusieurs mois).
Si je décide d'abandonner définitivement cette histoire, je vous préviendrais. En attendant, je vais m'efforcer de ne pas vous refaire une pause énorme de pratiquement deux ans comme je l'ai déjà fait.
Voilà, je termine ici mon monologue et je vous laisse découvrir la suite.
Disclaimer : les personnages de Final Fantasy ne m'appartiennent pas.
Chapitre 19 : Sa Majesté du Lucis
« Le Grand Cataclysme sépara le monde en deux. Le Draconéen traça une ligne pour diviser l'Est de l'Ouest. Et les Six se partagèrent le monde ainsi refait, en attendant le jour où l'unité primordiale d'Éos soit reconstituée. »
Cosmologie, texte apocryphe – Province nord de Niflheim.
S'il n'y avait pas eu la guerre, le port d'Altissia aurait été une destination touristique de choix. La ville entière offrait un panorama digne d'une carte postale. Elle avait été fondée sur une terre marécageuse, progressivement gagnée par les eaux. Les bâtisseurs de la capitale d'Accordo avaient rivalisé d'imagination et d'ingénierie technique pour toujours hisser leur ville au-dessus des flots.
Si de nombreux recueils historiques avéraient de l'existence des premiers bâtisseurs d'Altissia, des légendes plus folkloriques y étaient rattachées. La fondation d'Atlissia aurait été, selon un mythe au moins aussi ancien que celui des premiers récits officiels de Cosmologie, impulsée et bénie par l'Astrale des Mers, l'Hydréenne Léviathan. Elle aurait choisi pour demeure l'île morcelée d'Accordo et y aurait transporté les premiers habitants sur son dos. C'est sur ses conseils et grâce à ses pouvoirs que ces derniers auraient réussi à l'exploit de fonder une ville entière sur les eaux, à une époque où toutes les autres grandes villes de la civilisation humaine se résumaient à de très gros villages constitués de maisons construits en terre séchée ou en pierres.
Les dates exactes de la fondation d'Accordo faisaient débat depuis plus d'un siècle au sein de la communauté scientifique et archéologique. En sa qualité de journaliste accompli, Dino avait fait ses propres recherches sur la question. Si la présence de L'Hydréeenne était avérée – les premières traces de lieux de culte lui étant dédiés étaient enregistrées dans les écrits les plus anciens de la ville – son implication dans la construction d'Altissia restait purement hypothétique.
– Mais, fit Dino alors qu'il suivait Lunafreya le long d'un ponton, je suppose que vous avez votre propre idée sur la question.
La jeune Oracle lui adressa un sourire énigmatique, et, comme toujours, emprunt d'une certaine mélancolie. Lunafreya était connue pour être une personne plutôt grave, même depuis qu'elle était enfant. C'était comme si le destin qui l'attendait pesait toujours sur ses épaules. Elle n'avait jamais eu l'insouciance ou la naïveté exhibée par Noctis. Dino avait une réelle compassion pour cette jeune femme qui semblait hantée par son rôle. Chaque année qui passait la rapprochait d'une destinée qu'elle ne méritait pas. Aujourd'hui, plus que jamais, elle paraissait marcher vers un échafaud imaginaire, tandis qu'ils se dirigeaient vers la jetée du port d'Altissia. C'était de là où s'élançaient les navires marchands, les navettes remplies de réfugiés, ou, avant la guerre, les bateaux de croisière chargés de touristes.
– Vous pensez que j'en sais plus que les autres à cause de mon rôle ? demanda-t-elle d'un air amusé.
Son Trident scintillait au soleil. Á ses pieds, sa chienne trottinait docilement. Dino avait déjà essayé de la caresser, mais l'animal s'était à chaque tentative dérobé de ses doigts. Le journaliste plissa les yeux.
– Et bien, oui. Vous êtes l'Oracle, l'intermédiaire entre les Astraux et nous, pauvres mortels.
Lunafreya inclina la tête. Ses longs cheveux ondulèrent comme une cascade d'or, retenus par quelques épingles d'argent.
– Je n'entends que ce que les Astraux veulent que j'entende, Monsieur Ghirenze.
– Alors vous êtes aussi condamnée à rester dans l'ignorance ?
Dino était un homme pragmatique. Il aimait les choses qui faisaient sens, la logique. Et le paradoxe offert par la société le frustrait énormément. Les faits historiques et scientifiques coïncidaient avec les éléments folkloriques sans que personne ne cherche à démêler le vrai du faux. Comment leur monde pouvait-il être gouverné par deux lignées royales choisies par une divinité dont on doutait de plus en plus l'existence ? Comment pouvait-on accepter l'existence de la magie sans en comprendre le fonctionnement ?
C'était exactement ce genre de question que le Niflheim avait posé. C'était l'absence de réponse claire qui avait déclenché la guerre. Pourquoi le Cristal, source de toute vie, serait réservé à l'unique continent du Lucis ? Parce qu'une prophétie l'avait clamé, presque un millénaire auparavant ? Sans vouloir défendre Iedolas ou sa fille, Dino pouvait comprendre leurs motivations désespérées.
– C'est une chose que peu de gens comprennent, lâcha Lunafreya après quelques secondes de silence.
– Quoi donc ?
– Ce n'est pas une question de savoir, de connaissance. C'est une relation plus éthérée. Des sensations, des sentiments. Des convictions, que je ne m'explique que rarement.
La jeune femme s'arrêta juste devant le ponton qui courait seul sur l'eau. Le large s'offrait à leur vue. L'air était rempli d'iode, sentait la liberté et la paix. Quand on savait ce qui les attendait de l'autre côté de l'océan, il y avait de quoi rire. Ou bien de quoi pleurer.
Dans la lumière blanche du matin, Lunafreya paraissait affreusement pâle. Dino avait remarqué depuis un moment son apparence anormalement maladive. Á vingt-quatre ans, l'Oracle était encore une jeune femme en pleine force de l'âge qui devrait profiter de la vigueur de sa jeunesse pour de nombreuses années encore. Mais elle paraissait brusquement diminuée, semblable au roi Régis qui faisait presque deux fois plus vieux qu'il ne l'était réellement.
Des cernes épais encerclaient les yeux bleus de Lunafreya et ternissait son regard habituellement rayonnant et pétri de sagesse. La fatigue creusait des rides prématurées sur son visage toujours marqué par les rondeurs d'une adolescence encore proche. Son teint naturellement clair était devenu blême, faisant ressortir les tâches de rousseur qui constellaient son nez. Dino le regarda et vit une femme affreusement jeune, une femme qui pouvait encore être une enfant, et qui pourtant semblait déjà avoir entamé le dernier quart de sa vie.
– Mon frère croit que je sacrifie ma vie, annonça-t-elle après quelques longues de secondes, les yeux toujours tournés vers la ligne infinie de la mer qui se déployait à l'horizon.
Dino le pensait aussi. Il resta silencieux.
– Il ne comprend pas que c'est un choix, soupira la jeune femme.
Elle se tenait devant le ponton désert qui s'élançait sur les flots. Sa silhouette formait un contraste marquant avec le ciel et la mer, dessinée par les volutes délicates de sa robe blanche et par son Trident étincelant sous les rayons pâles du soleil.
– Vraiment ? ne put s'empêcher de répliquer Dino en fronçant les sourcils. Pourtant, vous suivez votre destinée. Une destinée que Bahamuta choisi pour vous.
La destinée n'était-elle pas l'inverse du choix ? Si Dino avait cru en la destinée, il ne serait jamais devenu journaliste. S'il avait cru en la destinée, il aurait suivi le choix de ses parents et serait devenu maraîcher dans sa région natale de Duscae. Il n'aurait probablement jamais voyagé, jamais rencontré de grandes personnalités comme Claustra ou Lunafreya.
Mais Lunafreya lui offrit un sourire irradiant de confiance. Ses yeux fatigués avaient retrouvé une vigueur nouvelle, à la fois résolus et vibrants d'espoir.
– Savez-vous ce qui différencie une fatalité d'une destinée, Monsieur Ghirenze ?
Le journaliste secoua lentement la tête de droite à gauche, incapable de détacher son regard de celui de l'Oracle.
– La première est subie, dit Lunafreya. La seconde est acceptée, embrassée. J'ai toujours pris mes décisions en mon âme et conscience. Je ne regrette rien.
Elle releva les yeux vers l'horizon et son sourire se fana.
– Ou du moins, presque rien…, murmura-t-elle pour elle-même.
Dino la regarda caresser sa chienne de sa main libre. Ce n'était pas difficile pour lui – ou pour n'importe qui avec un peu de bon sens – de comprendre de quoi elle parlait. Lunafreya avait beaucoup de qualités, mais la dissimulation de ses sentiments n'en faisait pas partie. Elle était tout simplement incapable de cacher ses émotions, qu'elle se trouve en pleine conversation diplomatique ou au micro d'un journaliste.
Et à cet instant, Lunafreya ressemblait trait pour trait à la jeune femme amoureuse qu'elle était. Ça se voyait dans son regard et dans son sourire, ça irradiait par tous les pores de sa peau et ça vibrait dans sa voix. Lunafreya était, dans l'histoire connue, la première Oracle a être tombée amoureuse d'un roi du Lucis.
Et pourtant, elle avait tout de même choisi de quitter la protection d'Insomnia pour effectuer son pèlerinage. Elle choisissait son devoir d'Oracle au lieu de céder à ses sentiments, tout comme elle attendait de Noctis qu'il remplisse son devoir de roi. Quoi qu'on puisse en dire, Dino trouvait la destinée de ces deux jeunes gens bien tragique.
– Vous savez, vous n'avez toujours pas répondu à ma question, annonça le journaliste pour rompre le silence mélancolique qui était tombé sur eux.
Lunafreya lui jeta un regard interrogateur. Dino précisa :
– Est-ce que le Léviathan a réellement aidé à bâtir Altissia ?
L'Oracle laissa un sourire amusé jouer sur ses lèvres. Sa main se resserra autour de son Trident, et elle fixa Dino de son regard sans âge.
– Et bien, allons lui demander, qu'en dites-vous ?
Et la jeune femme s'avança sur le ponton, prête à éveiller l'Hydréenne de son profond sommeil. Dino la regarda s'éloigner, une boule d'anxiété dans l'estomac. Il ne put s'empêcher de se demander s'il ne venait pas d'entendre les ultimes paroles de la dernière Oracle de Tenebrae.
OOO
Dans les eaux bleues d'Accordo scintillait une barrière de corail aux éclats chamarrés. Elle enserrait toute l'île comme une parure, et c'était ainsi qu'elle était surnommée : « La Parure d'Accordo ». Avant la guerre, nombreux étaient les scientifiques, touristes ou curieux à plonger dans les eaux d'Accordo pour admirer les coraux qui tapissaient son parterre sous-marin. Aujourd'hui, elle était tombée dans l'oubli, comme une relique du passé.
Lunafreya se tenait à l'extrémité du ponton. Ses yeux bleus observaient les flots, comme s'ils arrivaient à deviner les contours des coraux même au-dessus de la surface. Le ressac de l'eau contre les pilotis du ponton la berçait. Elle se sentait étrangement lourde, presque somnolente malgré le soleil d'une matinée bien avancé qui brillait dans le ciel. L'air marin remplissait ses poumons, familier, rassurant. Si elle fermait les yeux, elle pourrait se croire chez elle, à Tenebrae. Elle pourrait se croire chez elle, retournée dans son enfance, dans les bras protecteurs de sa mère.
Mais elle garda ses yeux grand ouverts, rivés vers le fond de la mer. Elle ne voyait rien, mais elle percevait tout. La houle vibrait comme un cœur immense qui battait dans une gigantesque poitrine. Tout le corps de l'Oracle tremblait imperceptiblement. Elle en sentait la puissance contre sa peau, contre sa magie, contre tout son être. En dépit de sa propre force, elle avait l'impression d'être frêle et fragile face à cette force immémoriale qu'elle devinait juste sous ses pieds.
Elle inspira profondément, et sentit sa magie former des volutes dorées autour de ses doigts, puis nimber sa tête comme une auréole.
– Ô Hydréenne, déesse des eaux, Protectrice d'Accordo, murmura-t-elle du bout des lèvres. Je te vois et je t'entends.
Dans l'eau, il y eut comme un remous. Lunafreya sentit la vibration monter d'un cran, et elle réprima mal un frisson. Le vent se leva, chassa les mèches blondes de son visage et manqua de faire voler le châle bleu enroulé autour de ses épaules.
L'air vibra, lourd, étouffant. La voix que Lunafreya entendit une voix qui semblait sortir du fond de la mer et du fond des âges. Elle résonna au plus profond de l'Oracle, destinée à ses seules oreilles.
« Je te vois et je t'entends, descendante maudite de Bahamut, » répondit l'Hydréenne.
Sa voix n'avait pas de timbre. Ses mots n'étaient connus d'aucun être humain vivant à Éos, pourtant Lunafreya en comprit chaque nuance. Ses doigts se crispèrent autour de son Trident.
« Je te vois et je t'entends, » répéta l'Astrale d'un air moqueur. « Mais je t'abhorre et je te fuis. Pars maintenant, et j'épargnerais cette île de mon courroux. »
L'éclat azuré de la mer tournait au gris d'orage. Au loin, des nuages s'avançaient dans le ciel, annonciateurs de tempête. L'Hydréenne transpirait la violence et l'hostilité, le mépris et la haine. Lunafreya se sentait glacée de l'intérieur, terrorisée par l'immense force qui conversait avec elle. Elle s'accrocha à son Trident, s'efforça de respirer profondément pour calmer son cœur battant. Sa magie l'enveloppa comme un manteau, chaude et protectrice.
– Accordo n'est-elle donc pas sous ta protection, Astrale des mers ? répondit-elle dans un soupir infime. N'as-tu pas en affection ces gens qui te prient et qui t'aiment ?
« Ils ne sont rien à mes yeux, » siffla l'Hydréenne avec dédain. « Leur malheur ne m'importe pas. Les eaux sont mon seul royaume. »
Des vagues plissaient la surface de la mer. De l'écume scintillait à leur crête. Lunafreya sentit de minuscules gouttelettes salées s'écraser contre ses joues et son front. Une bourrasque violente ébouriffa ses cheveux et fit virevolter sa robe. Elle dut s'accrocher plus fermement à son Trident pour rester bien droite, et réprima un frisson.
L'Hydréenne agitait la mer, lui faisait faire le dos rond comme un chat qui crachait face au danger.
– L'humanité a été placée sous la protection des Astraux, répliqua fermement l'Oracle.
« L'humanité n'est qu'un grain de sable dans l'immensité du monde, fillette idiote ! »
La voix de l'Hydréenne tonna comme un coup de marteau contre les tempes de Lunafreya. L'Oracle sentit le Trident vibrer sous ses doigts, sa magie pulser dans son sang. La puissance accordée par Bahamut répondait à la démonstration de force de l'Hydréenne. Lunafreya s'efforça de respirer profondément, de contenir cette immense énergie en elle. Pour le moment.
Seulement pour le moment.
– Si tu ne te soucies pas de l'humanité, soucies-toi d'Éos, déclara-t-elle en haussant la voix. Le Fléau menace notre Étoile, déesse des mers. Souviens-toi ta promesse envers Bahamut, souviens-toi de ton rôle dans la Prophétie. Le Roi Élu doit s'élever contre les ténèbres.
Le rire de l'Hydréenne ressemblait à un affreux tintamarre métallique. Lunafreya pouvait très bien imaginer l'immense serpent des mers qui s'agitait sous la surface, ses dents grandes et aiguisées comme des épées, son regard mauvais, ses écailles étincelantes sous la lumière du soleil. L'Hydréenne était pareil à la mer dans laquelle elle vivait : placide et calme un instant, puis violente et meurtrière la seconde suivante.
« Les ténèbres n'existent pas sans lumière. La lumière n'existe pas sans ténèbres, » offrit l'Astrale en guise de réponse, presque goguenarde.
– Notre étoile se meurt ! protesta Lunafreya.
« Et qui est responsable ?! »
Un coup de tonnerre vrombit dans le ciel. Les nuages noirs amoncelés dans le ciel crevèrent et déversèrent une averse glacée sur Accordo. La mer fut secouée par de violentes vagues qui battirent furieusement contre le ponton, manquant d'emporter Lunafreya. Seule la magie de la jeune femme la protégeait contre le courroux de l'Hydréenne, une auréole dorée et protectrice qui dansait comme un écran devant elle, qui brûlait dans ses veines comme un feu sacré.
« Tu n'es que l'instrument des Astraux, la raison de leur déchéance ! » rugit L'Hydréenne.
Si Lunafreya aurait vu la scène de l'extérieur, comme Dino qui se tenait toujours à l'autre extrémité du ponton, elle aurait vu le voile doré de sa magie se densifier autour d'elle, monter vers les cieux zébrés par les premiers éclairs d'un orage qui s'annonçait cataclysmique. Elle aurait vu les arabesques mordorées danser furieusement sous les nuages, fusionnant ensemble pour former une tornade de magie qui grésillait comme de l'électricité.
Mais si elle ne pouvait pas arracher son regard du tumulte des eaux de plus en plus déchaînées sous ses pieds, elle pouvait sentir la puissance de Bahamut se concentrer en elle. Elle sentait son Trident, chaud contre ses doigts, parcouru de la même énergie qui traversait tout son corps et tout son être. C'était la première fois que la magie des Oracles, sa magie, se manifestait ainsi, immense et écrasante.
– Qu'importe ce que je suis ! répliqua la jeune femme par-dessus le vacarme de la tempête. Cela ne change rien. ! Le Fléau menace Éos, menace tout le monde, même les Astraux !
Elle ne reçut qu'un silence froid pour toute réponse. De toute évidence, l'Hydréenne manquait d'arguments. Son courroux n'était cependant pas adouci, et ce qui ressemblait à un typhon d'une ampleur inimaginable menaçait maintenant la belle, l'ancienne, et la fragile ville d'Accordo. La cité qui vivait sur les eaux était menacée d'être engloutie par elles.
La chancelière avait fait évacuer la ville du mieux qu'elle avait pu avant que Lunafreya n'aille invoquer l'Hydréenne. Certains citoyens avaient refusé de quitter leur maison, et les militaires impériaux étaient pour la plupart resté à leurs postes. Peut-être pensaient-ils pouvoir offrir un soutien, n'était-ce que symbolique, à l'Oracle face à la colère d'une Astrale capable de rayer l'île toute entière de la carte si l'envie lui prenait. Peut-être voulaient-ils simplement voir le Léviathan de leurs propres yeux.
En dépit de la politique empruntée par l'Empereur, qui niait dur comme fer l'existence même des Astraux, beaucoup de soldats étaient toujours attachés aux vieilles croyances. Lunafreya soupçonnait fortement l'influence du prince Argentum d'y être pour quelque chose.
« Je lis dans ton cœur, » dit au même instant l'Hydréenne, toujours nichée au fond de la mer. « Et j'y vois de l'espoir. Mais pas pour toi, ni même pour l'enfant ignorant choisi par Bahamut. Je vois de l'espoir pour cette engeance née de l'ombre et née de la lumière. Celui qui est un prince sans être un prince. Celui qui est choisi sans être choisi. Celui qui n'aurait jamais dû être, et pourtant qui est. »
Lunafreya cligna des yeux. Pour la première fois, la voix de l'Hydréenne ne vibrait pas de colère ou même de mépris. Elle semblait intriguée par ce qu'elle voyait en l'Oracle. La jeune femme s'y accrocha aussitôt.
– J'ai de l'espoir pour le prince Argentum, admit-elle à mi-voix. Pour ce qu'il est, ce qu'il représente, et ce qu'il incarne.
« Et pourtant, tu choisis tout de même de remplir cette destinée maudite. »
Aucune moquerie dans la voix du Léviathan. Juste de la curiosité. Lunafreya hocha la tête.
– Ceci est mon rôle.
L'Astrale des mers émit un cliquetis qui fit vibrer la mer, le sol et même le ciel. Lunafreya devina un mouvement fluide dans la surface des eaux presque noires, un reflet infime qui scintilla l'espace d'une unique seconde avant de disparaître à nouveau.
« Ceci est ta perte, » répondit la voix de l'Hydréenne.
Un éclat de couleurs scintillantes se mit à briller dans le remous des vagues. Tremblante et chétive, Lunafreya captura du regard ce qu'elle savait être les yeux de l'Hydréenne qui la fixait depuis les fonds abyssaux. Ils étaient semblables à deux gemmes aux innombrables facettes, l'une rouge comme un rubis, l'autre verte comme de l'émeraude. Chacune était fendue du long trait noir que dessinaient ses pupilles, lesquelles étaient rivées sur Lunafreya.
C'était un regard venu du fond des âges, un regard rempli de violence et pétri par des instincts séculaires. C'était une force sauvage et imprévisible, bien loin de l'aura policée de la magie conférée par Bahamut. C'était une puissance venue de la terre, une puissance venue des entrailles d'Éos.
« Je ne serais pas tienne, Oracle de Bahamut, » gronda le Léviathan.
– Qu'il en soit ainsi, déesse des mers, murmura Lunafreya non sans une immense tristesse.
Son Trident était presque brûlant sous ses doigts, comme le sang qui battait dans ses veines et comme sa magie qui bourdonnait autour d'elle, dense et puissante. Lunafreya sentit l'odeur familière du sang dans ses narines, inspira profondément l'air chargé de tension et d'humidité.
Elle leva son Trident, et laissa la magie de Bahamut déferler sur les eaux bleues de la belle, de l'ancienne, et de la fragile Accordo.
Dans le ciel, un éclair doré déchira le ciel.
OOO
Dino poussa un hurlement lorsqu'il vit le ciel, jusque là noir d'orage, virer au rouge sang dans une digne représentation d'une scène tout bonnement apocalyptique. Le journaliste pouvait sentir sa peau comme parcourue de minuscules courants électriques qui lui faisaient dresser les poils et donnait à l'air une odeur particulière, semblable à celle du métal. La pression était au moins aussi lourde qu'une chape de plomb qui comprimait les os et les organes.
Le souffle court et les yeux révulsés de terreur, Dino attrapa sans réfléchir la chienne blanche de l'Oracle – restée à ses côtés – et courut à toutes jambes vers la ville. Derrière lui, la silhouette de Lunafreya avait disparue dans un rayon de magie dorée qui, tel un éclair, avait crevé les nuages et fondu sur la terre. Un vacarme assourdissant s'était ajouté à la clameur de la mer déchaînée et au rugissement de l'orage. Un son semblable à un grognement profond qui faisait trembler la terre.
Dino grimpa les marches permettant de quitter la jetée quatre à quatre pour retrouver la sécurité relative d'un pont de pierre. Il serrait étroitement la chienne dans ses bras, laquelle enfonçait ses griffes pointues dans sa chemise jusqu'à se planter dans la chair de ses épaules. Quand il se retourna vers la mer, son cœur déjà emballé rata un battement.
Une forme longue, sinueuse, semblable à un serpent, s'élevait lentement de la mer. La créature était gigantesque, digne de figurer dans un blockbuster de fin du monde tel que l'industrie cinématographique du Lucis avait coutume de vendre depuis des années. Le corps de la bête – de l'Astrale, pensa Dino avec frénésie, partagé entre horreur et incrédulité, c'était une Astrale – était orné d'énormes écailles, aussi larges que des plaques recouvrant la carlingue d'un avion, qui scintillaient comme de l'argent. Une crête multicolore hérissait son dos jusqu'à son crâne, formant comme une couronne qui surplombait des yeux reptiliens brillant comme deux grosses pierres précieuses.
Dino dut s'agripper d'une main contre la rambarde du pont quand il sentit ses jambes manquer de flancher sous lui. Tout son corps était parcouru de tremblements frénétiques tellement il était terrifié.
– Où est l'Oracle ?! hurla-t-il à qui voulait bien l'entendre alors qu'il cherchait la jeune femme des yeux. LUNAFREYA !
Dans ses bras, la chienne se débattait pour s'extraire de sa prise. Il la plaqua contre sa poitrine, penché au-dessus de la rambarde dans un vain espoir de retrouver l'Oracle. Brusquement, il sentit une poigne agripper le col de sa veste et le tirer violemment en arrière. Il poussa un cri désarticulé, et lâcha instinctivement la chienne pour tenter de repousser son agresseur. L'animal en profita pour bondir sur la rambarde du pont, puis sauter directement sur les marches des escaliers en contrebas et regagner le port.
– Non ! cria Dino. Reviens ! Reviens !
Mais la chienne blanche avait disparue derrière l'épais rideau de pluie. Dino n'eut pas plus le loisir de contempler la scène : il fut tiré sans ménagement dans les rues désertes de la ville. Le journaliste se retourna maladroitement, manquant plusieurs fois de trébucher, avant que son regard ne tombe finalement sur un homme de grande taille qui le tenait fermement par le col. C'était un Magiteck, dont les yeux rouges brillaient avec encore plus d'incandescence dans l'obscurité de la tempête. La peur de Dino ne fit que redoubler en intensité et il tapa vainement contre le plastron métallique du monstre.
– Lâche-moi !
Sans surprise, le Magiteck ne ralentit même pas, et le traîna méthodiquement derrière lui. Dino sentit sa gorge se serrer de terreur. Comme si l'apparition cataclysmique du Léviathan ne suffisait pas, voilà qu'un des monstres de l'Empire l'entraînait il ne savait où. Dino se voyait déjà assassiné sans autre forme de procès au fin fond d'une ruelle de la ville désertée de ses habitants.
Dino sentit des larmes rejoindre les gouttes d'eau ruisselant sur son visage.
– Non ! Non ! Au secours ! hurla-t-il.
Il tenta une nouvelle fois de se débattre, en vain, alors qu'il était traîné jusqu'à une petite maison dont la porte s'ouvrit presque immédiatement à leur arrivée. Dino fut jeté sans cérémonie à l'intérieur, puis le Magiteck le suivit et referma la porte derrière lui.
« Ca y'est, c'est la fin, c'est la fin… ! » pensa frénétiquement le journaliste en sentant la nausée monter en lui, alors qu'il se retrouvait à quatre pattes sur un plancher poussiéreux.
Il était en train de s'évanouir – un voile blanc était tombé devant ses yeux, une couche de sueur glacée s'était tissée sur ses tempes et dans son dos, sa bouche était pâteuse et sa respiration sifflante, et il avait l'impression de flotter dans une mer de coton – quand une main lui flanqua une gifle sans prévenir. Le journaliste poussa un cri étranglé et manqua de basculer sur le côté, mais une poigne l'agrippa par le dos de sa veste et le maintint bien droit.
Un visage sévère, mais bien humain, apparut au centre du champ de vision de Dino lorsqu'il leva des yeux hagards. Un soldat de Niflheim se tenait devant lui, flanqué de plusieurs de ses congénères, ainsi que de deux Magitecks qui se dressaient au fond de la pièce.
Ils se trouvaient dans un salon à l'aspect confortable, aux murs lambrissés et recouverts de tableaux. Une jolie table en bois vernis trônait dans un coin de la pièce. De l'autre côté se trouvait un élégant sofa face à un écran plat incrusté dans le mur. Un panier pour chien vide était installé à côté du sofa et recouvert de poils gris. Une couverture crochetée avait été oubliée sur l'une des chaises autour de la table, et il y avait un paquet de gâteaux encore ouvert abandonné sur la table. La pièce respirait le confort et la familiarité d'un foyer tranquille. Les gens qui vivaient là avaient dû évacuer leur maison quelques heures plus tôt à peine.
Dehors, le vent et la pluie battaient furieusement contre les carreaux. La lumière était grise, lugubre. Dino se demanda si, finalement, il n'aurait pas préféré s'évanouir.
– Vous êtes le journaliste ? demanda le soldat qui avait giflé Dino de son lucisien accentué.
Dino cligna des yeux comme un hibou. La question était simple, limpide même, mais son esprit était trop chamboulé par tout ce qu'il venait de vivre pour penser même à une réponse. Il venait de voir une Astrale – une divinité ! – et tout un pan de sa conception de la réalité venait de s'écrouler comme un château de sable dévasté par une vague. Et au moment où il avait cru vivre sa dernière heure – il avait persuadé, persuadé jusqu'au fond de ses entrailles, jusqu'à la moelle de ses os, que le Magiteck allait le tuer sans autre forme de procès – voilà qu'il se retrouvait devant des soldats impériaux qui lui demandaient s'il était journaliste.
Et la question… la question avait si peu d'intérêt, si peu de raison d'être posée, que Dino l'ignora complètement. Il se fichait éperdument de qui il était, ce qu'il faisait, il se fichait de tout car sa réalité venait de changer de forme à cet instant même. C'était comme si un mur venait de se briser en lui, et qu'un torrent de nouvelles conceptions, de nouvelles possibilités s'offraient à lui pour reconstruire le monde.
Les Astraux existaient. Les Astraux existaient !
Il entendit vaguement les impériaux échanger dans leur langue tandis qu'il était en train de traverser ce qui devait être la pire crise existentielle de sa vie. Quelqu'un lui poussa l'épaule. Le même soldat le considérait avec les sourcils froncés.
– Vous êtes Dino Ghirenze, le journaliste, répéta-t-il sur le ton de celui qui n'entendrait pas être contredit.
Il fit signe à un de ses camarades. Un soldat aux cheveux roux s'avança et lança un regard hésitant vers Dino.
– Je m'appelle Wedge, se présenta-t-il.
Il resta silencieux, comme s'il s'attendait à ce que Dino reconnaisse le nom. Le journaliste le regarda d'un air ahuri, sans comprendre ce que ces idiots d'impériaux lui voulaient. Pourquoi discutaient-ils ainsi, alors que dehors, une apocalypse provoquée par l'Hydréenne – les Astraux existaient, bon sang ! – menaçait de détruire la ville toute entière ?
Le dénommé Wedge choisit cet instant pour répondre à sa question. Mais pas par des mots. Il leva une main, et Dino vit apparaître, au bout de ses doigts, des étincelles de magie. Des étincelles de magie, orangées et jaunes. Des étincelles de magie, qui scintillèrent comme des braises dans la pénombre de la maison, qui dansèrent dans le creux de la main du soldat impérial.
Dino sentit sa mâchoire littéralement se décrocher. Il sentit aussi ses yeux s'exorbiter, encore et encore, jusqu'à ce qu'il ait l'impression qu'ils allaient simplement jaillir de ses orbites.
Il ne comprenait pas. Il ne pouvait pas comprendre. C'était impossible, c'était tout bonnement impossible. Il hallucinait, voilà la seule explication. Il hallucinait toute cette journée, depuis l'apparition de l'Hydréenne jusqu'à la rencontre avec ce soldat impérial.
Dino était fort occupé à se persuader qu'il devait être en pleine crise de délire et qu'il allait se réveiller dans un lit d'hôpital, quand le dénommé Wedge crut bon d'ajouter :
– Je suis un lointain cousin de la Commandante Aranea Highwind. Elle était membre de la Guilde des Chevaliers-Dragon, et elle était la dernière descendante, en ligne directe, des anciens rois du Lucis.
Il marqua une pause, comme pour laisser le temps à Dino de digérer l'information. Sauf que ce n'était le genre d'info qu'on « digérait ». C'était le genre d'info qu'on prenait comme un coup de poing en pleine figure.
– Elle a été tuée au Lucis, murmura Wedge en faisant toujours danser les étincelles orangées au bout de ses doigts. Nous avons reçu la mission de rapatrier son corps, ainsi que ceux de tous nos camarades tombés au Lucis, au Niflheim. Nous avons fait halte ici hier et nous étions censés repartir aujourd'hui, mais…
Il désigna de sa main libre l'ouragan qui battait contre les carreaux, le vacarme d'éclairs et de grondements qui faisait trembler la ville toute entière.
– Depuis la mort de la Commandante Highwind, reprit Wedge, je suis devenu ce qui s'apparente le plus à l'héritier direct des anciens rois du Lucis. Ceci – et il montra sa magie comme s'il s'agissait d'une vulgaire bougie qui luisait dans l'obscurité – en est la preuve.
Puis, comme Dino restait complètement muet, il ajouta presque timidement :
– Si nous survivons à ce cataclysme, je vous expliquerai tout.
Un éclat de rire hystérique lui répondit. Dino ne comprit pas qu'il s'agissait du sien.
OOO
« L'orage et la pluie se disputaient encore. L'orage et la pluie se disputaient toujours. C'était devenu un spectacle si répétitif qu'il en était devenu lassant au lieu d'être effrayant.
– Qu'as-tu fait ? tonna l'orage.
– Le Cristal l'a choisi, répondit la pluie.
Ils parlaient de lui. Lui n'était rien. Il flottait dans une immensité sans fin, dans un monde sans haut ni bas, sans ciel ni sol, sans ténèbres ni lumières.
– Il est le cœur des ténèbres ! Poursuivit l'orage. Il est celui qui n'aurait jamais dû être, celui qui n'aurait jamais dû voir le jour !
– Il est le fruit de tes actes, répliqua la pluie. Il est né de tes erreurs, mais il en porte en lui l'espoir d'Eos. Il est ta rédemption.
Il n'avait pas d'yeux, pourtant il voyait tout. Il n'avait pas d'oreilles, pourtant il entendait tout.
Il n'avait pas de corps. Il avait la magie. Il était la magie.
– Il est la perte de notre Étoile, gronda l'orage. Il est notre perte à tous.
La pluie battait, silencieuse et tranquille dans le tumulte des éclairs. Finalement, elle poussa un soupir long et mélancolique.
– Oh, Bahamut, mon frère, notre aîné et notre guide à tous… Le temps a transformé ta sagesse en arrogance, et ton arrogance finira par devenir folie.
Il n'avait pas de corps, mais il se sentit quand même tomber, tomber dans l'immensité sans fin, dans le monde sans terre ni ciel, sans début ni fin. Il tomba et tomba, et pendant tout le temps de sa chute, un seul nom résonna en lui, profondément ancré dans son être : Bahamut.
Bahamut. »
OOO
Au cœur de la Citadelle d'Insomnia se trouvait le Cristal du Lucis, butin si longtemps convoité par le Niflheim. Il n'avait pas fallu longtemps à l'envahisseur impérial pour trouver son emplacement, une salle dissimulée au dernier étage de la Citadelle. Le Cristal scintillait comme un phare au sommet du palais royal, dominant toute la ville d'Insomnia et les plaines environnantes.
Des dizaines de soldats impériaux s'agitaient autour de la pierre sacrée, organisant le transfert du Cristal dans leur vaisseau pour l'amener au Niflheim. Parmi les soldats se trouvaient des ingénieurs, qui, fascinés, avaient tout le loisir d'étudier pour la première fois cette précieuse relique sur laquelle ils n'avaient encore jamais posé les yeux. Certains étaient munis de compteurs et des oscilloscopes pour mesurer les signaux électriques et les rayonnements électromagnétiques émis par le Cristal.
Les livres de cosmologie se référaient au Cristal sous l'appellation de « Pierre Sacrée ». Au-delà d'une forme de style littéraire, ce titre avait une signification technique. Car le Cristal était composé de magie pure. Celle qui coulait comme le sang dans les veines des rois du Lucis et des reines de Tenebrae. Celle qui provenait du cœur même de la planète, du cœur d'Éos. C'était un concentré d'énergie pure d'une puissance infinie, figé dans un état de cristallisation que personne n'avait jamais réussi à expliquer.
Comment avait-il été créé ? Comment maintenait-il la stabilité de son état ? Quel était le lien entretenu entre le Cristal et les rois du Lucis ? Comment l'utiliser pour qu'il propage la lumière, chasse le Fléau ? Telles étaient les innombrables questions que posaient les scientifiques impériaux, tandis qu'ils bourdonnaient autour de leur trouvaille comme des abeilles autour d'une fleur rare.
L'un d'eux osa s'approcher d'un peu plus près pour étudier la surface polie du Cristal. Le cœur de la pierre scintillait d'une intense lumière bleue, et lorsque le scientifique plissa les yeux, il crut deviner au cœur de cette lumière comme une masse un peu plus sombre qui ressemblait à un ciel nocturne moucheté d'étoiles.
Il allait ouvrir la bouche pour lâcher : « c'est magnifique ! », quand tout changea du tout au tout.
Les appareils des scientifiques émirent soudainement des alarmes aigues alors que les compteurs s'affolaient. Les ondes émises par le Cristal venaient d'augmenter considérablement. Les soldats et les scientifiques se figèrent brutalement, les yeux rivés vers la pierre.
La lumière bleue du Cristal perdit en intensité, comme si une ombre venue de l'intérieur même de la pierre s'appliquait à l'étouffer. Quelqu'un cria de panique dans l'assemblée. Ils voyaient le Cristal s'éteindre sans comprendre pourquoi cela arrivait ni comment stopper le processus.
Brusquement, la lumière ressurgit au cœur de la pierre. Mais au lieu du bleu nuit apaisant dans laquelle la pièce avait été baignée, ce fut une lueur rouge qui grossit dans les entrailles du Cristal. Une lumière rouge, dans laquelle semblèrent s'ouvrir deux grands yeux jaunes.
Les alarmes des appareils redoublèrent d'intensité, et un vent de panique gagna l'assemblée. Les soldats reculèrent tous d'un bond, sentant une lourdeur écrasante dans l'air, une lourdeur qui comprimait leur cage thoracique. Ils n'avaient pas besoin de leurs compteurs pour comprendre que l'énergie du Cristal avait changé.
Ils n'avaient même pas besoin d'appareils pour comprendre ce qui avait changé. La magie du Cristal s'était transformée en Fléau des Étoiles.
OOO
Au même moment, un tout autre chaos régnait dans la salle du trône. Ce n'était pas le genre de chaos comme décrit dans les livres ou illustrés dans les films, avec des explosions nucléaires et des foules en panique qui couraient dans tous les sens.
C'était un chaos figé, silencieux. Le genre de chaos d'un monde qui se disloquait comme ci cela entrait dans l'ordre naturel des choses. Le genre de catastrophe qui se déroulait dans l'indifférence générale de la nature, mais qui dévastait littéralement tout un pan de l'humanité.
Assis sur son trône perché au sommet du vertigineux dais, Régis avait une vue panoramique sur la salle du trône. La pièce avait été réfléchie et conçue pour permettre au monarque de voir absolument toutes les personnes présentes. Ses seuls angles morts étaient directement à sa gauche et à sa droite, les places ordinairement occupées par Clarus et Tellus.
Aussi vit-il clairement le choc, la terreur et la colère se peindre sur les visages du bataillon impérial entier qui avait fait irruption dans la salle du trône. Leurs uniformes formaient une marée blanche et rouge qui contrastait avec les teintes obscures de la salle du trône. Debout au milieu des impériaux, Cor, Nyx, Tellus et Clarus faisaient tache avec leur tenue noire. Tous avaient les yeux rivés vers le prince Argentum.
Le prince impérial était complètement immobile, seulement à quelques mètres de Régis. Il tenait l'immense épée brandie par ArdynIzunia – ancêtre des Caellums, ancêtre de Régis –dans une main. Ses épaules frêles étaient secouées par des tremblements imperceptibles. Contrairement à toutes les autres personnes présentes dans la salle du trône, ce n'est pas vers les yeux rouges comme ceux d'un Magiteck que Régis concentra son attention, mais sur l'aura de magie qui enveloppait le jeune homme.
En tant que représentant de la royauté du Lucis, Régis connaissait parfaitement la magie sous presque toutes ses formes. Elle était une force offensive dans le sang des Caellum, elle était un pouvoir de guérison dans celui des Nox Fleuret, et elle était devenue un outil de destruction sous l'influence d'Izunia. Ce fut exactement cette même force destructrice que Régis sentit émaner du jeune prince impérial.
Des particules de magie rouge, semblables à de minuscules braises rougeoyantes sans consistance réelle, tournoyaient autour d'Argentum. Sa chevelure blonde s'irisa d'un rouge flamme, sa peau se couvrit progressivement de minuscules lésions noirâtres que Régis identifia sans peine comme les symptômes des personnes infectées par le Fléau des Étoiles. Mais dans le cas d'Argentum, le Fléau n'attaquait pas Argentum. Il était engendré par Argentum.
Le cœur déjà brisé de Régis se fendit encore plus. Il porta une main faible à sa poitrine. Il n'avait pas eu peur un seul instant lorsqu'Izunia était apparu devant lui pour l'abattre d'un coup d'épée. En revanche, il avait été terrifié quand il avait vu Noctis s'interposer entre eux pour sauver son père. Il était maintenant plus que terrorisé par ce qu'il voyait, par ce qu'il ressentait. Car Argentum était relié à la magie du Cristal par Noctis, et il était relié au Fléau par Izunia qui était lui aussi lié au Cristal. Argentum était fondamentalement lié au Cristal, grâce à Noctis mais aussi par sa naissance.
Le vieux roi avait déjà compris ce qui était en train de se passer, même si sa propre connexion au Cristal était désormais trop ténue pour qu'il en ressente l'effet. Ce ne fut pas le cas de Noctis, s'alarma le vieil homme quand il vit son fils, debout devant son trône – le dos tourné du jeune homme lui paraissait étrangement large et massif – vaciller soudain sur ses jambes.
Régis essaya inutilement d'attraper Noctis par le coude alors que ce dernier tomba à genoux juste à côté du trône, se rattrapant de justesse à l'accoudoir pour ne pas s'effondrer complètement. Régis entendit la voix de Cor retentir, mais il était trop effaré par Noctis pour ne serait-ce qu'arracher son regard des yeux écarquillés de son fils. Il avait une main plaquée contre sa poitrine, la bouche ouverte sans émettre le moindre son.
– Noct…, souffla Régis en agrippant fermement son garçon par les deux bras. Noctis ?
– P…Papa…, balbutia le jeune homme et Régis sentit son cœur rater un battement lorsqu'une nuée de magie du Fléau commença à se former autour du jeune roi lucisien. Ma… Ma magie…
Noctis essayait d'expliquer ce que Régis savait déjà. Le père tenta de caler le jeune homme contre lui, incapable de faire mieux que de le tenir dans ses bras. Sur sa droite, Argentum n'avait pas bougé, mais du sang coulait à présent de ses yeux, de ses narines et de ses oreilles, traçant des sillons écarlates sur sa peau blême. Lui aussi ouvrait et fermait la bouche sans réussir à émettre le moindre son. Sa sœur se tenait devant lui, impuissante comme l'était Régis avec Noctis. Elle tentait de lui parler en graléen, mais le jeune homme resta sourd à ses appels.
Un bruit de course obligea Régis à lever la tête. Cor et Clarus venaient de grimper quatre à quatre les marches menant au trône. Pendant l'espace d'une seconde, Régis se demanda pourquoi ils ne s'étaient pas tout simplement téléportés. Mais il comprit aussitôt qu'il reposa les yeux sur les particules rouges qui étaient apparues autour de Noctis.
Le Fléau venait d'infecter la source même de la magie du Cristal, du pouvoir des rois lucisiens. Si la magie de Noctis avait été infectée, alors celle de Cor, Clarus et Nyx l'était aussi. Leur connexion au Cristal dépendait de celle de leur roi.
Clarus se plaça devant Régis et Noctis. Incapable d'invoquer son arme dans l'Arsenal Fantôme sans risque d'invoquer la magie du Fléau, le Bouclier attrapa l'épée de Noctis, que ce dernier avait laissé tomber par terre. Il brandit son arme en direction du Chancelier impérial, que Cor essaya d'agripper par la veste.
Izunia se déroba à la prise du Maréchal de justesse, avant de reculer de plusieurs pas, les mains levées d'un air innocent. Son sourire moqueur étirait toujours ses lèvres, mais ses yeux ambrés valsaient entre Noctis et Argentum. Il était plus déconcerté qu'il voulait bien le faire croire.
– Allons, inutile d'en venir aux mains, protesta-t-il en riant. Je n'y suis pour rien !
– Nous sommes plus d'une centaine à vous avoir vu tenté d'assassiner le roi Régis, répondit froidement Cor.
Loin de se démonter, le Chancelier se contenta de hausser les épaules avec désinvolture.
– Une simple provocation. De toute manière, je n'aurais jamais réussi à faire plus de mal à votre précieux monarque que le prince Argentum.
Á la mention du jeune homme, Régis redressa aussitôt les épaules. Izunia croisa le regard du vieil homme, une expression à la fois amusée et ombrageuse sur le visage.
– Vous savez exactement ce qu'il est en train de se passer, n'est-ce pas, Majesté ? roucoula-t-il en désignant la silhouette prostrée de Noctis, celle figée d'Argentum.
Régis resta muet, mais plaça la main qui ne tenait pas Noctis sur sa poitrine. Izunia hocha la tête, l'air visiblement satisfait. Il couva Argentum d'un regard nostalgique, ignorant complètement l'Impératrice qui implorait vainement son frère de sortir de son étrange transe.
– Besithia s'était toujours vanté d'être le père des Magitecks, dit le Chancelier. Et techniquement, il l'était, génétiquement et philosophiquement, puisqu'il en est le brillant inventeur. Mais honnêtement, j'ai toujours trouvé ça un peu injuste qu'il s'en attribue tout le mérite. Après tout, ses Magitecks vivent grâce à ma magie.
Il pointa un doigt en direction d'Argentum. Une gerbe d'étincelles rouges, âcres et brûlantes, brilla au bout de son index.
– Le prince Argentum porte ma magie en lui depuis l'instant de sa conception, ajouta-t-il en plantant son regard dans celui de Régis. Quelque part, il est un peu comme mon fils. Et grâce au vôtre, il est connecté au Cristal au même titre que les rois lucisiens.
– Qu'est-ce que vous racontez ? gronda Cor.
Régis ignorait si les impériaux ou si l'Impératrice écoutaient les paroles du Chancelier, et il s'en fichait. Un énorme gouffre venait de s'ouvrir dans sa poitrine. Un gouffre profond, froid et glacial, creusé par une peur sans nom qui grandissait au fur et à mesure des mots d'Izunia. Il s'accrocha férocement à Noctis, comme si son fils était devenu la bouée de sauvetage qui allait l'empêcher de se noyer dans le désespoir.
Le sourire du chancelier impérial s'élargit avec une allégresse malsaine.
– Mais c'est très simple, chantonna-t-il. Lorsque Sa Majesté Noctis a partagé sa magie avec le prince Argentum, il n'a pas nommé un simple vassal. Oh que non…
Fidèle à lui-même, l'ancêtre méconnu des Caellums effectua une révérence ridicule en désignant le jeune homme blond vêtu du blanc.
– Il a nommé un nouveau roi du Lucis. Messieurs, je vous présente sa Majesté Argentum !
Il éclata d'un rire sonore et étrangement harmonieux qui retentit comme un coup de tonnerre dans la salle du trône.
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Noctis ne comptait plus le nombre de fois où on lui avait demandé ce que ça faisait d'avoir la magie du Cristal courant littéralement dans ses veines. Il n'avait jamais réussi à trouver une réponse suffisamment juste pour exprimer la sensation que c'était.
Déjà, il lui était difficile de concevoir la vie des autres. Sans la magie. Il était né avec le Cristal. Ressentir sa puissance dans son corps, sa vibration dans ses os, c'était pour lui tout aussi normal que de sentir l'eau mouiller sa peau ou le vent ébouriffer ses cheveux. En grandissant, et au fil de ses entraînements, il avait senti sa connexion au Cristal s'intensifier, sa puissance croître en lui comme un ouragan qui se formait patiemment.
Aujourd'hui, et pour la première fois de sa vie, il avait l'impression que cette force avec laquelle il était né et qui l'avait toujours épaulé était en train de le trahir. Au lieu de lui conférer force et puissance, elle était en train de littéralement lui dévorer les entrailles. Il sentait la magie brûler ses veines, faire bouillir son sang. Il sentait… Il sentait quelque chose de sombre et de nauséabond grandir en lui, il sentit une myriade de sentiments mêlant peur et colère, mépris et rancœur, croître dans son cœur.
Un râle d'agonie lui échappa en même temps qu'une myriade d'étincelles rouges – rouges ? – voletèrent autour de lui. L'air était brûlant dans ses poumons, chargé d'une odeur âcre semblable à celle de la fumée. Sa gorge se contracta, comme s'il était en train d'étouffer. Il tenta d'inspirer profondément, mais cela ne fit qu'aggraver la sensation de suffoquer.
Il était vaguement conscient de la main de son père enroulée autour de son poignet, de voix qui résonnaient autour de lui en lucisien et en graléen. Il était vaguement conscient que tout partait en vrille – tout, depuis sa conception du monde jusqu'à ses principes les plus fondamentaux – mais en cet instant, rien d'autre que sa magie n'avait d'importance.
La magie du Cristal.
Le Cristal.
Il le sentait, dans ses os et dans ses tripes, dans son cerveau et dans son cœur, il le sentait dans son doigt ceint par l'Anneau du Lucii.
La conception même qu'il avait du Cristal était en train de brutalement se déconstruire en lui pour se reconstruire tout aussi violemment. Comme une maison dont les briques avaient été balayées par une tempête, puis reformée tout aussi vite selon une architecture foncièrement différente.
Le jeune homme ouvrit des yeux vitreux et regarda, impuissant, des tâches cendrées fleurir sur sa peau comme de minuscules brûlures. Il pouvait apercevoir, au travers du voile qui embuait sa vue, le dos tourné de l'Impératrice dont la posture ne dégageait plus rien d'arrogant. Elle tendait les mains vers son frère, comme si elle voulait le toucher sans y parvenir.
Prompto était enveloppé d'un voile de magie dont les particules rouges et noires tournoyaient dans les airs. Ses yeux, rouges et vides, étaient braqués sur ses propres mains, comme fasciné par ce qu'il voyait. Le sang qui coulait de son visage marbrait maintenant son uniforme blanc de taches rouges de plus en plus nombreuses.
Noctis pouvait la sentir, la magie du Fléau. Il la sentait en lui comme il la sentait en Prompto. C'était Prompto, réalisa-t-il avec un mélange d'horreur et de surprise. C'était Prompto qui était l'origine du changement, la source du Fléau.
« C'est en train de me tuer, » se surprit-il à penser dans la brume de sa douleur. « La magie est en train de me tuer… »
Il n'expliquait pas ce phénomène autrement. Cette douleur. Cette sensation primaire que tout son corps était en train de se transformer, changeant ses cellules, changeant ses atomes pour les reformer en accord avec sa nouvelle condition.
Sa nouvelle condition… La magie du Cristal était en train de changer, et Noctis changeait avec elle. Car Noctis étaitla magie. C'était aussi simple que ça.
Lorsqu'il sentit son père lui agripper le visage pour l'obliger à croiser son regard, il ne fut pas surpris de voir la peur viscérale brillant dans les yeux du vieil homme. Régis savait très bien ce qu'il se passait.
– Noct, souffla son père. Tu dois rompre le lien avec Argentum.
Sa voix ressemblait à un murmure, même si Noctis était à peu près sûr que Régis parlait bien plus fort pour se faire entendre dans le tumulte qui régnait dans la salle du trône. Mais Noctis fixa son père droit dans les yeux comme s'il n'y avait plus que lui au monde. Lui, et la douleur qui le consumait de l'intérieur, partant de l'anneau du Lucii à son doigt pour se propager dans tout son corps. Lui, la douleur, et Prompto avec qui il partageait ce lien qui était en train de le tuer.
– Noct ! l'implora Régis. Noct, coupe ce lien !
Impossible, pensa Noctis en sentant ses lèvres remuer sans réussir à former les mots. Impossible, car Prompto n'était pas lié au Cristal par Noctis. Il était lié au Cristal par Ardyn.
Et il ne pouvait y avoir qu'un seul roi du Lucis. Et Noctis…
Noctis avait fait son choix. Il essaya d'adresser sourire à son père, qui devait ressembler à une grimace. Il regarda les yeux de Régis s'écarquiller d'horreur lorsqu'il comprit ce que voulait faire son fils, mais ne ressentit aucun regret.
Le jeune roi du Lucis ferma les yeux, concentra toute son énergie dans l'anneau du Lucii, le siège de son pouvoir, l'outil qui lui permettait de communiquer directement avec le Cristal. Il ne savait pas vraiment si ce qu'il s'apprêtait à faire allait fonctionner. Après tout, il serait le premier roi du Lucis à le faire.
Il pensa à Bahamut, tenta de joindre l'Astral tutélaire de sa famille à travers le lien qui l'unissait au Cristal.
– Moi…, murmura-t-il, Noctis Lucis Caelum…
– Noctis…, le supplia Régis.
– Qu'est-ce qu'il fait ? demanda la voix de Clarus quelque part derrière Noctis.
Le jeune roi ferma les yeux pour mieux se concentrer, mais enroula étroitement les doigts autour de ceux de son père pour se donner du courage et de la détermination.
– …renonce à mon trône, dit-il dans un souffle.
Il sentit quelque chose se manifester en lui, une présence qui s'éveilla aussi brusquement que la foudre tombait du ciel. Il sentit la puissance dévastatrice de sa magie rugir en lui, comme indignée par ses paroles. Noctis rouvrit les yeux et regarda vers Prompto. Le prince impérial le fixait de ses yeux rouges et vides.
– Que Prompto Argentum Aldercapt soit mon successeur, reprit-il en luttant contre la douleur.
Était-celui qui délirait, ou bien avait-il bien vu un soupçon de conscience s'animer dans les yeux rouges de son homologue ? Un étrange sentiment de paix naquit dans le cœur de Noctis. Il se surprit à sourire.
– Je lui donne ma lumière, conclut-il.
Á l'instant où les mots s'échappèrent de ses lèvres, la douleur brûlante se dissipa, remplacée par une sensation de douceur. Noctis s'y enfonça comme dans un matelas trop moelleux. Il sombra dans l'inconscience avec le sentiment d'avoir changé l'histoire.
En espérant que vous avez apprécié ce chapitre. Et en vous remerciant de votre grande, très grande patience.
