Chapitre 2 : Coup de Tonnerre

Washington, cinq mois plus tôt

« Dis, tu m'écoutes ? » demanda Avril.

Assise à la table du salon de leur suite, Marlène était visiblement distraite, ce qui arrivait de plus en plus fréquemment ces derniers temps. Alice s'approcha de son amie et s'assit à côté d'elle.

« You-hou, Marlène ? Tu es avec moi ? »

La blonde sortit de ses pensées en sursautant et s'affaira soudain en remuant le tas de brochures de voyage posées devant elle.

« Oui, pardon, Alice ! Je pensais juste à notre prochain séjour à New York ! Cette organisation, c'est un vrai casse-tête ! Que penses-tu que nous annulions une ou deux visites pour nous octroyer un peu de temps pour faire du shopping ? »

« Tu mens mal, ma vieille... Ça fait plusieurs jours que je te sens préoccupée, que je vois bien que tu es ailleurs. Tu vas me dire ce qui te tracasse à la fin ? »

Marlène eut un sourire forcé.

« Mais, rien ! Tout va bien ! J'ai vu des choses extraordinaires ici que je n'aurais jamais imaginées vivre un jour, et je t'en suis reconnaissante, Alice. C'est grâce à toi que je suis en Amérique et que je vis ce rêve éveillée. »

La rousse considéra son amie quelques secondes en silence. Marlène ne voulait pas en parler. Cela avait sans doute un rapport avec un certain Swan L. dont l'attitude laissait quelque peu à désirer. Elle décida de ne pas insister pour l'instant.

« Tu crois que j'avais imaginé ça, moi aussi ? C'est juste dingue ce qui nous arrive ! Et tout ça par la faute de Laurence ! »

« Tu lui en veux ? » demanda la blonde, surprise.

« Un peu, mon neveu ! S'il n'avait pas pris la décision de partir en douce, et toi, celle de le suivre coûte que coûte, on n'en serait pas là ! »

« Alice, tu as été la première à proposer qu'on l'accompagne toutes les deux ! Tu ne regrettes pas cette initiative tout de même ? »

« Bien sûr que non ! J'allais quand même pas vous laisser tenter l'aventure américaine sans moi ! Et puis, je voulais voir la tête que ferait Laurence en me voyant sortie de mes galères !... Et riche ! »

« Arrête, Swan est content pour toi. »

« Il te l'a dit ? »

« Non, il m'a simplement affirmé qu'il était soulagé que tu ne sois plus un fardeau. »

« Mouais, c'est tout lui, cette réflexion... Depuis qu'on est là, il n'a pas arrêté de me répéter de rentrer en France ! Il veut se débarrasser de moi au plus vite, j'ai bien compris ! »

« Tu sais qu'il aime bien te taquiner... Je suis sûre que tu vas lui manquer ! »

« Tu parles ! Il va se trouver vite fait une autre tête de turc ! La pauvre, mon Dieu, je la plains ! »

« Il va te manquer aussi, tu verras. »

« Laurence, me manquer ? Ça va pas, non ? »

Marlène eut un petit sourire entendu. Alice laissa alors transparaître sa frustration :

« Ce minable a déjà tourné la page ! Nous, on en est encore à se demander ce qu'on va faire demain ! »

« Moi, je sais. Je vais reprendre ma petite vie ordinaire au commissariat avec Tim, Arlette et Tricard... Et puis, devenir la secrétaire d'un nouveau commissaire dont j'ignore tout. »

« Ça ne pourra pas être pire que le précédent ! » ricana la rousse.

Marlène préféra ne pas relever.

« Toi, tu vas faire connaissance avec ton père, reprendre les rênes de l'entreprise familiale et ne plus vivre dans le besoin. »

A ces mots, Alice se rembrunit. Un avenir inconnu se dressait devant elle, qu'elle n'envisageait pas spécialement de façon enjouée... Marlène vit bien que de sombres pensées traversait Alice et changea de sujet.

« Bon, il faut qu'on arrive à caler une date avec Swan avant qu'on ne parte pour New York. Tu crois que ça serait possible ? »

« Ça va être chaud... Tu t'es bien rendue compte que Laurence annule tous nos rendez-vous les uns après les autres ? »

Marlène eut un sourire crispé. Cela confirma Alice dans l'impression qu'il y avait de la friture sur la ligne entre ses deux amis depuis quelque temps.

« Swan est très occupé avec ses nouvelles fonctions. »

« Arrête de le défendre, Marlène. Il ne veut pas de nous ici, c'est tout ! »

Marlène se renfrogna cette fois.

« Je refuse de voir les choses sous cet angle. »

Le visage d'Alice s'éclaira quand elle comprit enfin ce qui n'allait pas chez son amie.

« Jamais je n'aurai cru ce jour possible ! Tu viens enfin de te rendre compte ! »

« De quoi ? »

« Laurence t'a déçu ! »

« Non ! »

« Tu es vexée parce qu'il ne s'intéresse plus à nous ! »

« Non, ce n'est pas ça ! »

« Alors, quoi ? »

« Tu vas trouver ça bête... » Marlène hésita avant d'avouer : « Avant, il avait toujours une petite attention le matin en arrivant, un petit mot gentil qu'il m'adressait, et quand il découvrait mes tenues vestimentaires, je lui donnais le sourire... Qui est-ce qui va le rendre heureux désormais quand il arrivera au travail ? »

« C'est ça qui t'inquiète ? »

« Je le mettais de bonne humeur ! »

« C'était symbolique. Elle ne durait jamais bien longtemps ! »

« C'était important pour lui, Alice ! Parfois, je l'avais pour moi seule au bureau durant toute la journée, je vivais avec lui, en quelque sorte... C'était paisible, j'avais un peu l'impression qu'il m'appartenait... »

Alice jeta un regard curieux vers son amie alors qu'elle continuait :

« … Il m'arrivait de l'observer alors qu'il rédigeait ses rapports. La façon dont il fronçait les sourcils en se concentrant, ça me bouleversait, tu comprends ? Et des fois, il relevait la tête, croisait mon regard, semblait surpris de me trouver là et m'adressait un sourire sincère... oh, mon dieu, ce sourire... »

Alice dévisagea son amie, totalement perdue dans ses souvenirs énamourés, et leva les yeux au ciel en soupirant. L'amour vous faisait vraiment faire et dire n'importe quoi...

« Je ne vois pas du tout de quoi tu parles » bougonna la rousse.

Marlène redescendit sur Terre et eut un rictus amer :

« … Ça fait tellement mal de voir qu'il cherche maintenant des excuses pour ne pas passer du temps avec nous. J'en viens à me dire qu'il faut que j'arrête d'insister pour le voir... » Marlène baissa la tête, découragée. « … Il ne m'aime pas, Alice, mais moi, je ne peux pas m'empêcher de l'aimer. Et cet éloignement forcé, c'est un peu comme un fil qui s'effiloche lentement, inexorablement... J'ai l'impression de mourir à petit feu. »

« Oh, ma pauvre ! Il faut vraiment que tu te sortes Laurence de l'esprit. »

« C'est pas à ma raison qu'il faut dire ça, mais à mon cœur ! Et il veut rien entendre, mon cœur... Tu m'avais prévenue, mais je ne peux pas m'empêcher d'espérer qu'un jour, il daignera me regarder. »

Les deux filles se dévisagèrent avec gravité.

« Tu sais quoi, Alice ? Je n'ai même plus envie d'aller à New York tellement je suis déprimée ! Je sais que je ne vais pas profiter, que tout va être gâché... » Marlène s'arrêta et eut un nouveau soupir. « Il m'avait pourtant dit de ne jamais tomber amoureuse de lui ! »

« Ce qui est fait, est fait, Marlène. »

« Pour rien au monde, je ne changerai ces sept années avec vous deux ! »

Alice se mordit la lèvre en ne sachant pas quoi ajouter. Il y eut un silence inconfortable.

« Euh... pour New York ?... Peut-être que ce serait mieux si on remettait ça à une autre fois ? On a pas déjà mal bourlingué depuis qu'on est là, on pourrait y aller lors d'un autre voyage ? »

« Un autre voyage ? »

« Oui, dans quelques mois, pour les fêtes de fin d'année, par exemple ? »

« Ça veut dire que tu veux rentrer à Lille ? »

« Ben... Écoute, j'ai appelé mon père hier. Je vois bien qu'il accuse encore le coup et qu'il a du mal à se remettre de ce que sa garce de femme lui a fait. Il a besoin que je sois auprès de lui... Si tu le souhaites, tu peux en profiter pour rentrer avec moi, qu'est-ce que tu en penses ? »

« C'est que je ne me sens pas prête à laisser Swan... C'est comme renoncer à lui... Alice, je sais que tu as raison, que cette situation ne peut plus durer, mais je n'arrive pas à me convaincre qu'il a sa vie ici à présent, et que moi, je n'y ai pas ma place. »

A ces mots, les larmes montèrent aux yeux de la blonde. Alice la prit dans ses bras.

« Oh, Marlène, Laurence ne mérite pas que tu pleures sur lui ! »

« C'est presque mots pour mots ce qu'il m'a dit ! » murmura Marlène d'une voix brisée.

« Au moins, il a l'honnêteté de le reconnaître. »

Il était tellement prévisible que Laurence fasse souffrir Marlène, même involontairement. La blonde resta ainsi à pleurer doucement, consolée par Avril, puis sécha ses joues après que la rousse lui ait tendue un mouchoir.

« Tu veux bien me laisser encore un ou deux jours pour y réfléchir et te donner une réponse ? »

« Bien sûr. Prends ton temps. »

« Merci. »

Alice eut un sourire forcé. Elle avait également des préoccupations et elles n'avaient rien à voir avec Laurence. Elle avait ceci en commun avec Marlène, qu'elle n'était pas prête elle aussi à rentrer en France et à les affronter.

oooOOOooo

Marlène finit par se faire une raison en faisant le bilan de ses semaines américaines. Il y avait eu de beaux moments, de belles découvertes mais également beaucoup d'incompréhensions. Elle aurait aimé rester près de Laurence mais elle n'était pas parvenue à s'adapter. Un temps éblouie par l'Amérique, les yeux emplis d'étoiles, la blonde était allée rapidement de désillusions en désillusions. Son constat était amer. Elle était malheureuse loin de la France, loin de ses habitudes, loin de ses proches. Elle avait le mal du pays.

La langue anglaise était une barrière insurmontable tandis qu'elle voyait Laurence s'éloigner inexorablement d'elle. Finalement, Marlène et Alice annoncèrent leur décision au nouveau consultant du F.B.I. Il céda finalement à leur demande en se faisant prier, et la veille de leur départ, elles parvinrent à organiser un dernier dîner dans l'un des restaurants les plus selects de Washington.

Quand Laurence les aperçut venir ensemble à sa rencontre, il se leva en vrai gentleman et jeta des regards appréciatifs sur leurs silhouettes élégantes :

« Vous êtes toutes les deux très en beauté ce soir... » Il fit un sourire sincère envers son ancienne secrétaire. « … Marlène, cette tenue vous va à ravir, vous êtes divine... »

La blonde se mit à rougir, alors qu'il ajoutait un brin chambreur envers Alice :

« Ça a dû vous coûter un effort considérable pour ressembler enfin à quelque chose, Avril ! »

Alice encaissa la remarque moqueuse et lui sourit de façon suave :

« Ce soir, c'est une célébration. Vous ne pouvez pas savoir à quel point nous sommes heureuses de retourner en France ! Marlène et moi allons pouvoir enfin vivre, débarrassées de vous ! »

Le commentaire sarcastique fit mouche et Laurence lui rétorqua :

« C'est un sentiment réciproque en ce qui vous concerne, Avril ! Quel bonheur de ne plus vous avoir désormais dans les pattes ! »

« Allons, vous n'allez pas commencer tous les deux » s'insurgea Marlène. « Je voudrais que cette soirée se déroule sous le signe de l'apaisement et de l'amitié. »

« Ça va dépendre de lui, Marlène, s'il veut bien ne plus se comporter comme un sale gosse ! »

« On en parle de votre attitude de petite fille pourrie gâtée ? » répliqua le policier.

« Pardon ? »

« Vous jetez l'argent par les fenêtres pour en mettre plein la vue à tout le monde ! Sans compter que vous avez pris le melon depuis que vous êtes l'héritière des manufactures Grignan ! »

« N'importe quoi ! Jamais je n'oublierai d'où je viens ! Marlène, dis-le lui : est-ce que j'ai changé ? »

La blonde fit nerveusement non de la tête.

« Vous voyez ? De toute façon, je ne vois pas pourquoi je vous écoute, vous n'êtes jamais objectif ! »

« Difficile de l'être avec quelqu'un qui a autant de défauts ! »

« À trop regarder la bosse du dromadaire, on en oublie être un chameau !... C'est fou comme ça s'applique bien à vous, Laurence ! »

Marlène sentit que la situation était en train de dégénérer et se leva brusquement :

« Ça suffit ! Vous avez décidé de tout faire pour torpiller notre dernière soirée ensemble ou quoi ? »

« Asseyez-vous, Marlène... Vous faites tourner toutes les têtes... »

Au sens propre comme au figuré... La blonde jeta un regard incertain autour d'elle. Effectivement, tous les hommes présents dans la salle de restaurant dévisageaient avec un intérêt non masqué cette Marilyn plus que troublante. Lentement, elle reprit place à table.

« … Ils ne vont pas tarder à venir réclamer votre numéro de téléphone » ricana Laurence.

« À ce propos, c'est vrai qu'on vous a pris pour Cary Grant ? » lui chuchota Marlène, gênée par tous ces regards sur sa personne.

« Qui vous a raconté ça ? »

« Votre secrétaire... Alors, c'est vrai ? »

Laurence eut un large sourire.

« Les journaux ont relayé que Grant tournait à New York. J'avais des obligations sociales dans les Hamptons, à la suite de la résolution de ma première enquête... »

« … En clair, vous couchiez avec la suspecte ! »

« … On m'a simplement confondu avec lui ! » termina le policier d'un ton sec, en fusillant du regard la journaliste.

Incorrigible Laurence ! Alice eut un petit sourire en voyant la réaction tellement prévisible du policier qui lui donnait raison. Elle décida d'enfoncer le clou :

« Je ne vois pas comment on peut vous confondre ! Vous n'avez rien en commun avec cet acteur ! Lui, il est glamour ! »

« Ce n'était pas l'avis de monsieur Hitchcock. »

« Qu'est-ce que vous en sav... ? Vous avez rencontré le grand Hitch ? » s'exclama brusquement Avril avec entrain.

Laurence se contenta de lui sourire mystérieusement.

« Mais, enfin... mais, racontez, merde ! »

« Il n'y a pas grand chose à dire. Chez cette personne, un monsieur corpulent m'a accosté près du buffet, accompagné par l'un de ses amis. Il se trouvait que c'étaient Alfred Hitchcock et Stanley Donen. Ils m'ont pris pour Grant en me disant que la ressemblance avec lui était troublante... Du coup, Hitchcock m'a proposé de devenir le jumeau maléfique de son comédien fétiche sur son prochain film. »

« Un double maléfique ? C'est tout à fait votre registre, ça ! Vous avez accepté, j'espère ? »

« Bien sûr que non, Avril ! Je ne vais pas faire le guignol devant une caméra ! »

« Oh, c'est dommage... J'aurais tellement aimé vous voir sur grand écran... »

Laurence jeta un coup d'œil vers une Marlène déçue.

« … Après cette rencontre inattendue, des inconnus sont venus me demander des autographes... Je me suis empressé de les satisfaire ! »

« La malhonnêteté incarnée... »

Laurence se mit à rire devant la remarque d'Alice qui détourna les yeux et s'aperçut alors que certains des admirateurs de Marlène la dévisageaient également :

« Dis, Marlène, parmi tes adorateurs, il y en a quelques uns qui ne sont pas mal du tout ! »

« Ils seront mariés demain, Avril. »

« Comment vous savez ça, vous, d'abord ? »

Laurence désigna une pancarte à l'entrée de la salle, sur laquelle était indiquée Wedding Rehearsal Diners. S'ensuivaient les noms des heureux convolants, avec leurs différents groupes, selon des horaires aménagées et des tables numérotées. Alice ouvrit des yeux ronds :

« Ils font une répétition la veille du jour J ? »

Laurence hocha la tête.

« C'est une bonne idée. Il y a trop de mauvaises surprises aux mariages » fit Marlène.

Faisait-elle allusion à sa propre expérience en la matière ? Laurence échangea un regard acéré avec Avril, qui comprit le message :

« Il y a trop de mauvaises surprises tout court, ma vieille... »

Ils observèrent en silence les groupes qui s'agitaient nerveusement sous la houlette d'un wedding planer dépassé. Le type s'égosillait en vain devant un parterre indiscipliné. Apparemment, ce n'était pas gagné...

« Et ils vécurent heureux, et patati, et patata... » ricana Alice, en le voyant aller d'un groupe à l'autre.

« Le mariage est l'enchaînement de deux forçats, attachés au même boulet » lâcha Laurence avec férocité. « Mais qui veut s'imposer ça, franchement ? »

« Pas moi, j'ai déjà donné ! » répondit Alice.

« Le romantisme est bien mort quand on vous écoute tous les deux » soupira la blonde, démoralisée.

« En ce qui me concerne, Marlène, je préfère vivre seul que mal accompagné. »

« Quelle cinglée voudrait de vous de toute façon, hein ? »

Vexée d'être catégorisée involontairement, Marlène tourna vivement la tête vers la rousse, tandis que le visage de Laurence se fendait d'un sourire retors.

« Je vous retourne la question, Avril ! »

Alice lui fit juste une grimace explicite qui suscita un petit rire chez lui, alors qu'il levait son verre dans sa direction :

« J'espère sincèrement que vous pourrez encore profiter de la vie malgré vos futures obligations, Avril. »

Alice se mit à pâlir et détourna le regard. En un coup, Laurence venait de la percer à jour et de mettre le doigt sur ce qui l'angoissait. Le temps de l'insouciance était fini, elle rentrait pour assumer un rôle d'héritière qu'elle n'avait pas choisi, auprès d'un vieil homme qu'elle ne connaissait pas, dans un milieu social dont elle ignorait toutes les règles. Et lui, ce fourbe, savait exactement ce qu'elle allait devoir affronter...

Le serveur avait pris leurs commandes et Laurence parlait doucement avec Marlène à présent, comme s'il n'avait rien remarqué du trouble d'Avril. Alice savait qu'il n'en était rien, mais se concentra sur leur conversation. Marlène faisait part de ses craintes quant au successeur de Laurence au commissariat.

« Restez vous-même, Marlène. Vous n'aurez aucun mal à vous faire accepter par mon remplaçant. »

« J'espère que ce ne sera pas un ringard dans le genre de ce Petitpont... » soupira la blonde.

« Prie surtout pour que ce ne soit pas la copie conforme de Laurence ! » lança Avril.

« Ce serait plutôt une bonne nouvelle s'il est compétent ! » répliqua l'intéressé.

« Je pensais plutôt à un type du genre odieux, imbu de lui-même et minable ! »

Laurence se tut mais ses yeux lançaient des éclairs en direction de la rousse. Ils étaient particulièrement en forme ce soir ! Marlène leva la main pour les tempérer :

« Quel choix ai-je vraiment ? Il faudra que je prenne le nouveau commissaire comme il est. »

La tristesse perça dans le ton de Marlène et Laurence lui fit un sourire réconfortant.

« Tout ira bien, vous verrez. Mais je vous conseille de ne pas céder aux avances de Glissant. »

« Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, Laurence, ce que Marlène choisit de faire ou de ne pas faire ? »

« Je connais le loustic. Glissant va essayer d'en profiter. »

« Et si ça plaisait à Marlène ? Tim est adorable et attentionné. Elle aurait tort de se priver ! »

« Je doute que Marlène recherche quelqu'un dont la seule obsession est de la mettre dans son lit ! »

« Hé ho, tous les deux, je suis là !... Swan, Alice, laissez-moi seule juge d'être avec qui bon me semble, d'accord ? »

Les deux ennamis se dévisagèrent avec appréhension. Là-dessus, ils étaient d'accord. En matière d'hommes, Marlène faisait toujours les mauvais choix.

« Et vous, Avril ? Vous laissez derrière vous un cortège d'amoureux yankee ? Je parie que tous ces idiots sont ravis que vous partiez enfin ! »

Le ton était ironique, mordant, d'autant que Laurence était bien renseigné sur les fréquentations qu'elle avait eues. Alice se contenta de lui sourire en exagérant.

« Et moi, je vous demande si des américaines sans cervelles se pâment devant vous ? »

« A votre avis ? » demanda Laurence avec un sourire arrogant.

« A mon avis, elles trouvent que le French Lover commence à sentir la viande faisandée ! »

« Alice ! » souffla Marlène, choquée.

La blonde ouvrait des yeux comme des soucoupes, pendant que Laurence restait pour une fois sans voix devant ce tacle assené par derrière.

Il y eut un long silence inconfortable, puis Marlène se tourna vers le policier qui avait blêmi sous l'outrage et grinçait en ne riant plus. La blonde s'éclaircit la voix :

« Bon, hum... Parlez-nous de cette affaire sur lequel le F.B.I. vous a mis. De quoi s'agit-il déjà ? »

Sans quitter la journaliste des yeux, Laurence se leva lentement et boutonna sa veste un peu trop calmement.

« Je ne suis pas venu ici pour me faire insulter ! Merci pour ce dîner magnifiquement avorté, Avril. Quant à vous, Marlène, je vous souhaite un bon retour en France. »

Il lâcha quelques Benjamins sur la table.

« Rhooo, Laurence, ce que vous êtes susceptible ! Vous pouvez pas vous empêcher de faire tout un ciné... »

Mais le policier ne l'écoutait plus et lui tourna le dos en s'en allant, suivi immédiatement par une Marlène catastrophée, qui lui courut après en l'appelant. Alice les vit discuter un instant ensemble, avant de voir Laurence quitter le restaurant et la jeune femme revenir vers elle, clairement fâchée.

« Mais enfin, Alice, quelle mouche t'a piquée ? »

« Je sais pas, c'est sorti comme ça ! Il a pas arrêté de m'asticoter aussi ! »

« C'est toi qui n'as pas arrêté ! Ton comportement est inqualifiable ! Cours-lui faire des excuses !

« Oh, ça va, il va s'en remettre ! »

« Alice, il faut que tu arrêtes dans l'escalade des hostilités… Allez, vas-y, tu peux encore le rattraper ! »

Comme Alice ne bougeait pas, visiblement partagée, Marlène ramassa ses affaires, déçue.

« Très bien ! Dans ce cas, c'est moi qui pars le rejoindre. »

« Hein ? Mais, enfin ?... »

« Bonne soirée, Alice ! »

La blonde s'éloigna en se pressant. Avril resta pétrifiée à la table en réalisant que Marlène venait de la laisser tomber comme une vieille chaussette !

« Ouais, c'est ça, rejoins-le ! » dit-elle finalement, vexée. « Et amusez-vous bien ! »

Cela ne l'empêcha pas de se prendre la tête dans les mains quelques secondes plus tard, en se maudissant : Moi et ma grande gueule... Mais pourquoi je sais pas la fermer quand il le faut !

oooOOOooo

« Marlène ? Le petit-déjeuner est servi ! »

Alice appréhendait la confrontation avec son amie. Elle avait très mal dormi et regrettait d'avoir humilié gratuitement Laurence sur un sujet quelque peu sensible. Le policier s'en remettrait, elle le savait, mais par contre, elle allait traîner sa culpabilité un bon moment si elle n'allait pas lui faire des excuses avant son départ.

« Marlène ? Tu es sous la douche ? »

Toujours pas de réponse. Intriguée, Alice passa la tête dans la chambre de son amie. Là, elle constata que le lit n'était pas défait et que tout était exactement comme la veille.

Rien n'avait bougé. Avec sidération, Alice resta à la porte du salon de la suite qu'elle partageait avec la blonde.

Si Marlène n'est pas là, cela veut dire qu'elle a passé la nuit ailleurs... Oh, mon Dieu ! Qu'est-ce que j'ai fait ? Alice frémit à l'idée qui lui traversa l'esprit à cet instant. Non !... Marlène ne s'est tout de même pas jetée dans les bras de Laurence !? Elle n'aurait pas fait ça !?

Alice se sentit tout d'un coup mal et mesura l'ampleur de la catastrophe. Marlène avec Laurence ? Une nuit avec l'homme de sa vie alors qu'ils n'allaient peut-être plus jamais se revoir ? Tout était possible pour une femme mise au pied du mur et portée par la passion ! Et probablement que ce salaud avait saisi cette opportunité !

Alice secoua la tête. Non, Laurence n'était pas comme ça avec Marlène, se reprit-elle, sinon il y aurait belle lurette qu'il aurait mis sa secrétaire dans son lit, sans éprouver de scrupules... Le seul petit détail que j'oublie, c'est que Marlène n'est plus la secrétaire de Laurence et elle rentre ce soir en France... C'était un scénario parfait pour une aventure d'une nuit !

Consternée, la rousse dut s'asseoir en essayant d'envisager toutes les conséquences, si jamais le pire selon elle s'était produit... Laurence sortait le grand vainqueur dans tous les cas de leurs duels à distance, mais ce n'était pas ce qui l'inquiétait le plus...

Mon Dieu, dans quel état d'esprit vais-je retrouver Marlène ? Va t-elle seulement me parler ?

Il n'y avait plus qu'à attendre son retour pour en avoir le cœur net.

oooOOOooo

Neuf heures venaient à peine de sonner à la pendule du salon lorsque la clé tourna dans la serrure et que la porte s'ouvrit. Marlène rentrait enfin de son expédition nocturne.

« Bonjour Alice. »

« Bonjour Marlène. »

Sans rien trahir, la blonde passa devant son amie et fila en direction de sa chambre. Elle referma derrière elle sans avoir prononcé un mot.

Alice l'avait suivie des yeux, curieuse de lire son expression. Impossible de savoir si elle était heureuse ou déçue. En désespoir de cause, elle se leva et alla frapper à la porte. Il n'y eut aucune réponse, alors la journaliste entra.

« Marlène ? Je peux te parler ? »

Seul le bruit de l'eau du robinet dans le cabinet de toilette attenant lui répondit. La blonde se faisait couler un bain. Alice referma, fit une pause en grimaçant et se dirigea vers le téléphone.

« Bonjour Mademoiselle. Pouvez-vous me mettre en relation avec l'Agent Laurence, je vous prie ?... Oui, c'est urgent... Très bien, j'attends... »

Les minutes s'égrenèrent, pendant lequel Alice sentait que son cœur battait plus vite. Clairement stressée, elle prit de profondes inspirations pour chasser sa tension. Finalement, elle entendit la voix grave du policier à l'autre bout du fil, avec son inflexion britannique chantante :

« Laurence. »

« C'est Alice, je voulais vous parler avant qu'on parte... et qu'on ne se revoit pas avant un bon bout de temps... »

Sa tentative de paraître légère tomba à l'eau. Il y eut un silence tellement abyssal que la rousse crut qu'il avait raccroché.

« … Laurence ? Vous êtes là ? »

« Soyez brève. »

Le ton était sec, cassant. Alice ferma les yeux et prit une profonde inspiration avant de se lancer :

« Je voulais vous présenter des excuses pour hier soir... J'ai dépassé les bornes. Je n'aurais pas dû vous dire ce que je vous ai dit. C'était... mesquin de ma part... Je ne veux pas qu'on se quitte fâchés pour une broutille. »

« Une broutille ? »

Visiblement, il ne l'entendait pas de cette oreille : la réflexion n'était toujours pas digérée.

« C'est sorti sans réfléchir... Enfin, vous me connaissez ? Impulsive, et tout, et tout ! Je le pensais pas ! Sincèrement ! Je suis désolée... »

Nouveau silence qui se prolongea. Cette fois, Alice fit la grimace. C'était mal engagé.

« Avril... J'ai dix mille choses à faire... » commença t-il d'un ton las.

« Vous me croyez, au moins ? »

Elle eut l'impression de le supplier. C'était pathétique.

« Si vous voulez... »

Il se moquait de ses excuses. Alice ferma les yeux. S'il ne se donnait plus la peine de l'engueuler en bonne et due forme, c'est qu'il était vraiment en colère ! Elle tenta encore de rattraper le coup :

« Vous aurez le temps de venir nous saluer ce soir à l'aéroport ? »

« Non. »

Alice eut l'impression de se faire gifler par son ton sans appel. Elle déglutit la boule qu'elle avait dans la gorge et s'éclaircit la voix.

« D'accord, je l'ai bien mérité, mais pensez à Marlène ! Elle serait heureuse de vous voir une dernière fois ! La laissez pas tomber ! »

« Marlène et moi nous sommes déjà faits nos adieux. »

« Ah ? Et que ?... Est-ce que ?... Elle était avec vous cette nuit, n'est-ce-pas ? »

« Avril, je retourne travailler. »

« Laurence, attendez ! » Elle marqua une pause pour rassembler ses esprits : « Vous ferez bien attention à vous, hein ? Je sais que vous gérez, mais tous ces assassinats, ces tueurs en série, ça fait froid dans le dos, ça m'empêche de dormir la nuit, et je ne supporterai pas... »

« … Au revoir, Avril. »

« Laurence ? Laurence ? »

Mais il avait déjà raccroché. Alice observa le combiné en ressentant une désolante impression d'abandon. Maladroitement, elle essuya deux grosses larmes qui avaient glissées sur ses joues sans qu'elle s'en rende compte et refusa de s'apitoyer, parce qu'il s'agissait de Laurence tout de même !

Ah ça, non ! Je ne vais pas pleurer pour un connard pareil !

Aussitôt remplacé par une autre réflexion :

Demain, je lui donnerai une autre chance : je l'appellerai pour lui dire qu'on est bien rentrée... Et puis, tous les jours, s'il le faut, rectifia-t-elle, jusqu'à ce qu'il daigne enfin reprendre le dialogue avec moi. Quel ours mal léché !

Il n'avait pas confirmé que Marlène était avec lui, mais il ne s'était pas non plus étonné qu'elle ait découché. Pas de doute, son amie avait bien passé la nuit avec lui et ils n'avaient probablement pas fait que discuter...

Alice se leva et retourna frapper à la porte de la chambre. Elle entendit Marlène chantonner et s'arrêter d'un coup.

« Marlène ? Je peux te parler ? »

« Donnes-moi une minute. »

Au travers du chambranle, Alice poursuivit :

« Je viens de parler à Laurence au téléphone. Je me suis excusée. »

« Et ? »

« Ben... Il m'en veut ! »

« Évidemment qu'il t'en veut ! On ne parle pas comme ça à son meilleur ami ! »

« Ce n'est pas mon meilleur... »

Alice sursauta quand une Marlène en chemise de nuit ouvrit brusquement la porte.

« Alice ! Quand une personne proche est prête à tout pour toi dans ton intérêt, sans se poser de questions, qu'elle s'inquiète sincèrement et te sauve la mise, ou la vie dans ton cas un nombre incalculable de fois, alors cette personne devient ton meilleur ami ! »

Alice ouvrit la bouche pour protester, mais Marlène ne lui en laissa pas le temps :

« Je sais ce que tu vas me dire, que Swan est odieux, qu'il ne se complaît que dans l'arrogance et le conflit, c'est vrai, mais ce n'est pas ce qui le définit ! »

Alice leva un doigt pour essayer d'en placer une...

« … Comme il est aussi vrai que tu es une réfractaire à l'autorité, avec un caractère de cochon, mais qui cache en réalité une grande sensibilité et un cœur en or... »

La rousse la dévisagea avec surprise.

« … Exactement comme lui ! Et ne me dis pas le contraire, car tu sais ce qu'il en est au fond ! »

« N'empêche, il... »

« Alice, il y a des moments où il faut faire preuve d'un minimum d'honnêteté. J'ai plaidé ta cause auprès de lui, parce que je ne voulais pas que vous vous quittiez fâchés... Ça me brise sincèrement le cœur de vous voir vous déchirer tout le temps pour un oui, pour un non, alors que ce que nous avons tous les trois est précieux et unique. »

« Mais c'est comme ça qu'on a toujours fonctionné, Marlène... »

La blonde s'avança vers elle.

« Je sais, mais ce n'est plus suffisant, alors que nous allons nous éloigner les uns des autres, chacun avec des raisons que nous ne devons pas juger... Swan pense à sa carrière. Toi, tu as un père maintenant, une famille, un statut... Vous avez tous les deux trouvé un nouveau sens qui vous permet d'avancer dans vos vies... Moi, j'ai perdu l'homme que j'aime, même si j'emporte avec moi le merveilleux souvenir de cette nuit passée entre ses bras. »

Ainsi, c'était fait... Il y eut un silence pendant lequel Alice assimila l'aveu qu'elle avait soupçonné. Chose curieuse, elle n'en était pas irritée, davantage préoccupée par l'état psychologique actuel de son amie.

« Marlène ? » s'inquiéta t-elle simplement.

« Je vais bien, je t'assure ! C'était merveilleux... Mais je te déçois, n'est-ce-pas ? »

« Non, Marlène ! Je ne me permettrai pas de te juger... J'imagine que tu as pris ce qu'il a bien voulu te donner ? »

« Pour quelques heures, il m'a rendue heureuse, oui... »

Malgré le sourire, la voix de la blonde se brisa. Alice la prit dans ses bras en se disant qu'elle allait devoir aider Marlène à recoller les morceaux maintenant. Mentalement, elle se mit à maudire le policier.

« Je suis désolée, Marlène. »

« Oh, tu n'as pas à l'être ! Avec notre départ, il n'était pas bien, lui non plus. Alors, on s'est offert un beau cadeau d'adieu en étant honnêtes l'un envers l'autre... Je n'ai aucun regret. »

« Si tu le dis. »

La blonde hocha la tête, comme pour se persuader que tout allait bien.

« Cette nuit, il m'a aimée, Alice, et c'est tout ce qui compte pour l'instant. »

Il n'y avait pas grand chose d'autre à ajouter, alors les filles se turent, en se tenant par la main, pour s'assurer de leur soutien.

A suivre...