Chapitre 3 : Case prison et case hôpital

« Miss Alice Avril ? »

« Oui ? »

« Agents Blake et Fisher, F.B.I. Nous avons des questions à vous poser dans le cadre de l'enquête sur laquelle Swan Laurence est associé. Vous voulez bien venir avec nous, s'il-vous-plaît ? »

À la porte de la salle d'attente de l'hôpital, Avril considéra les badges officiels avec attention, mais tergiversa avec méfiance en se rappelant les paroles de Laurence : ne rien dire, ne faire confiance à personne.

« C'est-à-dire que je dois prévenir la mère de Laurence et son fils qu'il est toujours en soins intensifs... »

« L'hôpital va s'en charger, Mademoiselle, ne vous inquiétez pas. »

« Je veux bien vous accompagner, mais je ne vois pas en quoi je peux vous aider ? »

« Vous êtes impliquée dans une enquête fédérale concernant une disparition inquiétante, celle sur laquelle l'agent Laurence travaille actuellement. »

« Ah bon ? Lau... L'agent Laurence ne m'a rien dit à ce sujet. »

« Vous étiez bien avec lui au moment où il a été blessé ? »

« Oui. »

« Alors, s'il-vous-plaît, veuillez nous suivre, nous aimerions éclaircir les circonstances de l'accident dont il a été victime. »

Avril se sentit prise au piège et son estomac vrilla de façon désagréable en se rappelant également l'autre mise en garde de Laurence : taire ce qu'elle avait vu. Elle se doutait que des hommes viendraient et chercheraient à savoir ce qui était arrivé à leur collègue français. Tout F.B.I. qu'ils soient, ces deux-là ne lui disaient rien qui vaille, et elle avait autant envie de les suivre que d'aller se faire pendre ! Devant leur détermination affichée cependant, Avril accepta à contrecœur.

Dans une petite pièce sans fenêtre, les deux agents l'interrogèrent sur la raison de leur présence en un lieu perdu, loin de toutes habitations, à cette heure avancée de la nuit. Rompue à des exercices d'interrogatoire avec le policier français, la jeune femme inventa un mensonge qui avait déjà fait ses preuves dans la même situation : une escapade amoureuse avec lui. Cela tombait bien : des témoins les avaient vus quelques heures plus tôt dans un bar discuter, et puis partir ensemble.

« Que s'est-il passé ensuite ? »

« Nous avons roulé. Il m'a dit qu'il voulait me montrer un bel endroit pour voir le coucher du soleil. On s'est engagé dans un chemin – je serais bien incapable de vous dire où – et puis il m'a fait le coup de la panne ! »

« Le coup de la panne ? »

« Oui. Faire semblant de tomber en panne pour pouvoir passer du temps avec une fille, la draguer, et plus si... affinités ! Vous avez ça aussi, non ? »

Les agents ne bronchèrent pas.

« … Sauf que là, il était vraiment en panne ! » Elle eut un rire bref. « Enfin, je parle de la voiture ! »

Cette fois, les deux hommes se lancèrent un regard sans faire de commentaires.

« Bon, je vous passe les détails ! On a rebroussé chemin à pieds et on a dû marcher quelques kilomètres, je pense, alors que la nuit tombait. Finalement, on s'est perdu et puis on est tombé sur ce moulin au bord de la rivière sans voir personne. Là, on s'est dit qu'on allait attendre le matin pour repartir. On s'est mis à l'aise, il a fait du feu, et puis il s'est blessé en nous faisant un petit nid douillet avec de la paille et des sacs en toile. »

L'agent Fisher lui tendit un vieux couteau tâché de sang dans un sac en plastique étiqueté.

« Vous reconnaissez ceci ? »

« Évidemment, Laurence s'en est servi. »

« Il va être envoyé au labo pour un relevé d'empreintes. La scientifique nous dira si vous l'avez touché ou pas. »

Alice les regarda suspicieusement, effleurée par un doute :

« Attendez, vous ne me soupçonnez pas d'avoir agressé Laurence, quand même ? »

« Nous attendons son réveil pour avoir sa version des faits.

« Vous attendez son... ? Mais ça peut prendre des heures, voire des jours ! Et s'il ne se réveillait jamais ? Vous y pensez ? »

Les deux hommes se contentèrent de la regarder sans rien trahir, pendant qu'Alice sentait l'angoisse monter en flèche !

« Mais enfin, je le connais depuis des années ! On a connu des hauts et des bas, c'est vrai, mais tout de même ! On n'en vient jamais à ce genre d'extrémités ! »

« Et votre récente séparation avec lui, vous l'avez bien supportée ? Peut-être ce soir avez-vous tenté de le tuer en comprenant qu'il allait vous échapper définitivement ? »

Alice ouvrit des yeux comme des soucoupes en comprenant où ils voulaient en venir ! Elle s'était piégée elle-même en endossant le rôle de la maîtresse et elle ne pouvait changer sa version au risque de se discréditer !

« Mais jamais de la vie ! Nous sommes restés en bons termes tous les deux ! Et puis, si je cherchais à le tuer, je ne me serai pas empressée de le secourir, enfin ! »

« Vous pourriez avoir eu un revirement ? Des remords ? L'amour trahi conduit à certaines extrémités. »

« Nous nous entendons bien, je vous dis ! »

A nouveau, les deux hommes échangèrent un regard.

« Ce n'est pas ce que disent les témoins du bar qui vous ont vus ensemble. Ils vous ont trouvée agitée, en colère. Le ton est monté rapidement entre vous, il paraît. »

Elle eut un rire amer. Comment expliquer à des personnes qui ne les connaissaient pas, que c'était leur façon d'interagir l'un avec l'autre ?

« Mais non, on est comme ça d'habitude ! C'est toujours intense, et... disproportionné. On est des latins, vous savez ? On a tendance à s'exprimer avec enthousiasme ! »

« Laurence s'est aussi énervé et vos propos sont devenus très virulents. »

« Ce ne sont que des mots, nous n'en sommes jamais arrivés à des violences physiques. »

« Nous verrons. En attendant les résultats de l'analyse, nous vous gardons en détention provisoire. »

« Quoi ! Mais vous ne pouvez pas ! Je n'ai rien fait ! »

« L'agent Blake va vous conduire en cellule. »

Son anglais approximatif et son caractère volcanique n'aidaient en rien. Alice réclama la présence d'un avocat.

« Vous avez donc des choses à vous reprocher ? »

« Non, enfin ! »

« Alors tant que vous êtes considérée comme suspecte, nous vous gardons jusqu'à recevoir de plus amples informations. »

Avril n'en revenait pas et protesta. Comme une vulgaire criminelle, elle fut conduite en cellule, parmi d'autres détenues qui l'accueillirent dans une totale indifférence, alors que la plupart dénonçait leurs conditions de détention.

« Qu'est-ce que t'as fait pour être là ? » lui demanda une jeune femme à la peau mate, à côté de laquelle Alice s'assit.

« Rien. J'ai aidé un ami blessé et les flics croient que c'est moi qui l'ai agressé. C'est du délire ! »

« C'est moche... Je m'appelle Kayla. »

« Alice. »

« C'est quoi, ton accent bizarre ? »

« Je suis française. »

« Ah, tiens... » Et la jeune femme se mit à parler dans un français teinté de sévères intonations inconnues aux oreilles de la rousse.

« T'as pas tout compris, hein ? C'est du cadien, du français quand la Louisiane était française. Je suis né à côté de Bâton Rouge. »

Les filles firent connaissance. Heureuse d'échapper à une tension pesante, Alice engagea la conversation :

« Pourquoi tu es là ? »

« Je suis entrée dans un restaurant pour blancs. »

« Et, alors ? »

« Je suis une Houma, une amérindienne. A cause de la couleur de ma peau, le gérant a voulu me jeter dehors. J'ai fait un scandale, il a appelé les flics, et me voilà ! »

« Ah, ouais ? Tout ça parce que t'es entrée dans un resto ? »

« C'est pas comme ça en France ? »

« Non. Les gens vont et viennent comme ils veulent. »

« Quelle chance ! Chez nous, ça s'appelle la ségrégation. On vit séparés des blancs dans notre quotidien. Ici, à Washington, c'est en train de changer progressivement, même s'il y a toujours des irréductibles, comme ce sale type que j'ai voulu provoquer. Mais c'est moins grave que dans les états du Sud... »

Atterrée, Alice écouta Kayla expliquer ce que les gens de couleur subissaient. Pour la première fois depuis des mois, elle eut soudain envie de reprendre sa machine à écrire et de rédiger une série d'articles pour La Voix du Nord.

Des cris retentirent soudain. On s'agita à la grille quand deux autres filles furent catapultées à l'intérieur en insultant les policiers. Sans ménagement et avec force cris, elles bousculèrent les autres détenues. Alice crurent que les femmes déjà présentes allaient en venir aux mains avec elles, mais non. Ça s'agita encore un peu et les deux nouvelles délogèrent deux filles pour prendre leurs places sur le banc, visiblement en mode bad girl. Toutes les femmes leur jetèrent des regards mauvais.

Alice connaissait par cœur ce genre de mauvaises graines qui la ramenaient toujours et dont le seul plaisir dans l'existence semblait être de semer la terreur et d'humilier les autres.

« J'aime pas ces filles qui roulent des mécaniques comme les garçons et qui se croient tout permis » lui glissa d'ailleurs Kayla, avec inquiétude.

« Ne t'occupe pas d'elles. Ne les regarde même pas, tout serait prétexte pour qu'elles s'en prennent à toi. »

« T'as l'air de bien connaître ce type de nanas ? »

« J'en ai soupé pas mal à l'orphelinat qui cherchaient la bagarre ! Ça se donne des genres ! »

« On devrait tâcher de dormir, tu crois pas ? »

« Vas-y, moi, je sais que je vais pas fermer l'œil cette nuit. Je les surveille, si ça peut te rassurer. »

Kayla s'installa du mieux qu'elle put et finit par s'endormir en même temps que d'autres, alors qu'Alice se refaisait le film des moments passés dans l'incertitude.

Les secours avaient retrouvé Laurence inanimé, à peine vivant. Immédiatement, il avait été conduit à l'hôpital pour y être opéré d'urgence. Morte d'inquiétude, Alice l'avait accompagné et avait vécu des heures angoissantes dans l'attente d'un verdict qu'elle espérait favorable. Si jamais il venait à mourir par sa faute...

Comme pour échapper à sa culpabilité, Alice finit par se lever et fit les cent pas dans la petite cellule, jusqu'à ce que l'une des deux petites frappes l'apostrophe agressivement :

« Hé, toi ! Tu pourrais arrêter de marcher de long en large, tu me donnes le tournis ! »

« T'as qu'à fermer les yeux et dormir comme tout le monde ! » lui rétorqua Avril de mauvais poil.

Sans se laisser démonter, Alice avait prononcé ces quelques mots en français sur un ton sans équivoque et en la regardant droit dans les yeux. Il suffisait à faire comprendre à son interlocutrice qu'elle ne se laisserait pas intimider.

L'autre n'insista pas.

Avril reprit ses déambulations plus lentement en réfléchissant. Il n'était plus question de cacher la vérité à Laurence. Après ce qu'ils avaient découvert, leur temps était peut-être compté. A son réveil, elle lui parlerait, quand bien même elle refusait d'aller par là, pour des tas de raisons inavouables.

Alice mesurait à présent ce qui avait changé dans son rapport avec Laurence. Depuis qu'elle avait fait la connaissance d'Arthur Grignan, son père biologique, le policier ne faisait plus office de figure paternelle pour elle. Au début, cette situation avait été perturbante mais elle s'était ajustée à cette nouvelle idée. Elle n'aurait pas cru ça possible, mais l'affection qu'elle portait envers Laurence était restée intacte, peut-être même plus intense, puisqu'elle ne le voyait plus. De nombreuses fois à son retour d'Amérique cinq mois plus tôt, elle lui avait téléphone et écrit. Laurence n'avait daigné répondre à aucun de ses courriers. Elle avait aussi harcelé la secrétaire à Washington, mais il n'était jamais là, lui répondait-on inlassablement. Mon œil ! Il avait toujours sa réflexion en travers de la gorge et ne voulait pas lui parler, oui !

Loin de la décourager, cette attitude l'avait poussée au contraire à retourner aux États-Unis dès qu'elle avait pu se libérer. Elle voulait revoir Laurence, prendre de ses nouvelles, savoir s'il était bien intégré, s'il n'était pas seul... Ce n'étaient que des excuses car elle savait de façon certaine que le caméléon qu'il était, serait tout autant à l'aise dans ses nouvelles fonctions que lorsqu'il s'était retrouvé parachuter à Lille !

En réalité, elle voulait surtout savoir si l'ex-commissaire n'avait pas fait une croix sur son passé, s'il ne les avait pas oubliées, Marlène et elle. C'était ça qui lui faisait le plus mal : ne plus exister à ses yeux. Elle s'était tellement battue pour être acceptée par Laurence qu'elle ne supportait pas l'idée qu'il l'ait rayée définitivement de sa vie, purement et simplement.

À peine débarquée de l'avion, Alice s'était rendue chez lui. Elle se souviendrait toujours du moment où elle avait sonné à la porte, le cœur battant. Elle ignorait comment il allait la recevoir. Le policier avait ouvert, et...

« Alors, Laurence, on ne vous a pas installé le téléphone, je suis obligée de me déplacer en personne pour vous parler ? »

Il avait ouvert la bouche sans qu'aucun son n'en sorte, surpris bien évidemment. L'expression de plaisir qu'Alice avait vue passer ensuite dans ses yeux, avait été fugitive, mais néanmoins là. Aussitôt, il avait repris une expression neutre, blasée, presque ennuyée, comme s'ils s'étaient quittés la veille...

« Avril... »

« Vous me laissez entrer ? »

Elle lui avait tendu la bouteille de vin en guise de geste d'apaisement. Sans un mot, Laurence s'était effacé en la remerciant. Au passage, Alice avait humé les effluves agréables de sa coûteuse eau de toilette pour constater que cette coquetterie qui n'appartenait qu'à lui, lui avait terriblement manquée.

Il avait également changé la décoration de son vaste appartement avait-elle constaté en pénétrant dans le salon, il était plus lumineux, plus moderne dans un style très épuré, très américain. Elle avait marqué son approbation en prenant place dans le sofa confortable sans y être invitée.

« Waouh ! C'est vraiment chouette maintenant chez vous ! C'est plus chaleureux que votre ancien appart' à Lille ! »

Il avait posé la bouteille sur le bar, puis mit les mains dans les poches.

« Avril, qu'est-ce que vous faites ici ? »

« Vous me manquiez ! » Le tout dit avec un large sourire, alors qu'il la dévisageait, clairement dubitatif. « Si, c'est vrai ! Pourquoi je mentirais ? »

« Vous avez fait six mille kilomètres juste pour me revoir ? »

« Et pourquoi pas ? Comme vous faites le mort, tout le monde s'inquiète et se pose des questions à votre sujet ! Alors, je suis partie en mission ! »

« Vous êtes complètement à la masse, Avril ! »

« Et vous voulez pas avoir des nouvelles de France ? Savoir ce qui se passe, ce que font vos amis ? »

Il avait soupiré et était passé derrière le bar.

« Je vous sers un verre ? »

« Avec plaisir. »

Elle l'avait rejoint sans le quitter des yeux, sans se départir de son sourire contagieux. Il avait fini par secouer la tête en la dévisageant sans rien dire, et ils avaient simplement trinqué, comme au bon vieux temps. Alice avait su à cet instant qu'elle était pardonnée.

Jamais Alice n'avait été en opération charme avec lui, et pourtant, c'est ce qu'elle avait fait naturellement avec lui ce soir là. Pendant toute la durée de leur entrevue, elle ne s'était pas départie de son sourire, qui avait fini par avoir raison de la (fausse) mauvaise humeur de Laurence. Ils avaient même plaisanté sans montrer d'hostilités, ce qui était un changement notable dans leurs comportements.

Alice s'était juste tendue un peu quand ils avaient évoqué sa nouvelle vie avec son père et son adaptation à son milieu. Sans surprise, Laurence avait compris entre les lignes qu'elle n'était pas particulièrement heureuse. Contrairement à ses habitudes, il n'avait pas insisté lourdement, ne voulant probablement pas plomber l'ambiance agréable entre eux.

D'ailleurs, elle l'avait surpris en train de la dévisager de façon insistante à un moment.

« Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? » avait-elle demandé.

« Vous avez changé. »

« Vous avez le droit d'ajouter en bien ! »

« Il ne faut rien exagérer, Avril. »

« Avouez que je vous ai manqué ! »

« Pas le moins du monde ! »

Le sourire imperceptible de Laurence indiquait tout le contraire, alors elle s'était moquée de son sentimentalisme, chose qu'il avait réfutée bien évidemment sur un ton sarcastique. Pas dupe devant son œil pétillant de malice, elle avait éclaté de rire.

À bien y repenser à présent, Avril se rendit compte que cet instant marquait pour la première fois une envie de plaire chez l'un et chez l'autre. C'était nouveau et franchement pas déplaisant, alors qu'ils voulaient faire revivre leur complicité passée et aller au-delà. Alice s'était rassurée sur le fait qu'il ne l'avait pas oubliée et se surprit à sourire brièvement à ce souvenir touchant. L'expression de bonheur retrouvé sur son visage disparut cependant aussi vite qu'elle était venue.

Les préoccupations sur l'état de santé de Laurence revinrent la hanter encore plus violemment et dans la seconde, elle se sentit à nouveau déprimée, au bord des larmes.

Bon sang ! Pourquoi ne suis-je pas rentrée en France tout de suite après l'avoir revu ?

Il ne servait à rien de se fustiger pour la énième fois. Elle connaissait la réponse : parce qu'elle n'avait pas pu lui dire ce qui l'avait en réalité amenée aux États-Unis. En France, elle se sentait mal dans sa peau, perdue dans une vie étrangère qui la dépassait et dont elle ne voulait pas. Pire, elle avait honte d'éprouver ce mal-être, alors qu'elle avait la chance désormais d'avoir retrouvé son père et d'être riche. Elle aurait dû être reconnaissante, elle qui avait manqué de tout, mais non, elle était morte de trouille devant des responsabilités qui l'écrasaient ! Il lui fallait désormais le courage de le lui dire.

Alice avait joué une fois de plus les touristes à Washington, repoussant sans cesse le moment de parler. Finalement, Laurence et elle s'étaient donnés rendez-vous un soir dans un bar select du centre ville, et là, c'était lui qui lui avait coupé l'herbe sous le pied en faisant le joli cœur auprès d'une américaine, assise non loin de leur table !

Cette fois, même s'il l'avait fait exprès pour l'énerver, Alice avait éprouvé un sentiment désagréable, quelque chose de cuisant qui tenait plus de la possessivité que de l'agacement habituel. Elle en avait été la première surprise, alors qu'il retournait des sourires charmeurs à la blonde. Refusant d'être le témoin d'une scène vécue cent fois, Avril s'était levée et était partie en le traitant de mufle. Il avait ri et ne l'avait pas suivie.

En représailles, elle s'était immiscée une fois de plus dans son enquête. La discussion qui avait suivie, avait été houleuse, comme à leur plus belle époque :

« Avril, je vous interdis de mettre votre nez dans cette affaire, vous m'entendez ? »

« Mais vous ne voyez donc pas que Wilson vous mène en bateau depuis le début ? Il protège ce Decker ! »

« Je ne discuterai pas de ce cas avec vous ! »

« Je vous dis que ce type est pas net ! Son alibi tient pas la route ! Il vous a menti ! »

« Ce n'est pas le propos ! Je ne veux pas que vous vous en mêliez, un point c'est tout ! Si je vous reprends à être sur les lieux ou à interroger les témoins, je vous fais coffrer, c'est compris ? »

« Mais, enfin merde, Laurence, je peux vous aider ! »

« Nous ne sommes plus à Lille, notre collaboration est terminée ! »

« Vous ne m'empêcherez pas de continuer à enquêter de mon côté ! »

« Non ! Je suis sérieux, Avril ! Je vous ferai arrêter sans possibilité d'intervenir pour sauver votre tête ! »

« Alors, écoutez-moi, au moins ! Wilson a fait un détour avant d'aller chez Decker ! J'ai fait le voyage deux fois et j'ai mis moitié moins de temps pour y aller les deux fois ! Ça veut dire qu'il était ailleurs ! Peut-être qu'il est allé chercher Decker après que ce dernier ait enlevé Simmons, et seulement à ce moment, il l'a ramené chez lui ? Ils sont complices tous les deux, j'en suis sûre ! »

« Et moi je suis sûr que vous avez des tas d'obligations envers votre père et envers sa société ! Retournez plutôt à Lille échafauder des théories marketing, ça vaut mieux pour vous ! »

Le salaud ! Il avait senti qu'elle n'était pas à l'aise avec ça et il appuyait là où ça faisait mal.

« Pourquoi je peux pas vous aider, comme au bon vieux temps ? »

« Vous êtes une journaliste et une civile étrangère, vous ne pouvez pas vous impliquer dans cette enquête à double titre ! D'abord, dans un souci de sécurité pour vous, et ensuite, parce que je suis tenu à la confidentialité ! Vous comprenez ça ou il faut vous l'enfoncer dans le crâne à coup de marteaux ? »

« Je vous promets que je ferai attention et que je ne ferai pas n'importe quoi ! »

« Bien sûr, Avril ! Comme si je ne vous connaissais pas ! Dès que je vais avoir le dos tourné, vous allez déclencher une catastrophe ! »

« Mais vous savez très bien qu'on forme une équipe gagnante tous les deux et que rien ne nous résiste ! »

« Surtout pas ma patience ! C'est toujours non, Avril ! Ça m'est complètement égal de savoir que vous avez été sevrée d'enquêtes pendant des mois et que ça vous manque au point de vouloir faire n'importe quoi ! »

« Je veux juste démêler l'écheveau, chercher et trouver des réponses avec vous ! Les énigmes, c'est ce qui me fait vibrer réellement ! Et vous le savez, parce que vous êtes exactement comme moi ! »

« Non, non, non, Avril, permettez-moi de vous détromper, je ne suis absolument pas comme vous, et ne le serai jamais ! »

Il était parti en la plantant là, mais pour la jeune femme, le bras de fer était engagé. Alice ne s'était pas départie de sa détermination. En poursuivant l'enquête de son côté sur la mystérieuse disparition du haut-fonctionnaire Simmons, Alice avait surpris fortuitement une conversation entre trois hommes dont elle n'avait pu distinguer les visages. L'un fumait pendant que l'autre recevait les instructions du troisième.

Elle s'était empressée de rapporter ce qu'elle avait entendu à Laurence. Sans rien dire, il avait tiqué et elle avait compris qu'elle avait mis le doigt sur une piste sérieuse. Cela les avait conduits dans une ferme perdue où ils avaient espionné une réunion de types appartenant à une sombre organisation, en train de fomenter l'assassinat d'une personne dont le mystérieux nom de code était « Lancelot ». Ils étaient bien avancés ! Les trois hommes qui les avaient menés à cet endroit étaient présents, et semblaient répondre aux ordres d'un quatrième, visiblement à la tête de ce complot.

Ils avaient attendu le départ des conspirateurs. Pas suffisamment apparemment car des hommes de main les avaient surpris et les avaient pourchassés. Elle avait fui avec Laurence. Et c'est là qu'elle était tombée dans la rivière de façon désastreuse... La suite, on la connaissait.

Je veux retrouver ce qui fait le ciment de notre relation, la confiance, la complicité, j'en ai besoin !

C'est ce qu'elle lui avait dit pour le convaincre d'intervenir, sur un ton quasi désespéré. Il avait semblé s'en rendre compte avec étonnement. Comme elle regrettait maintenant de l'avoir entraîné dans quelque chose qui les dépassait visiblement !

Malgré le bruit, la promiscuité, l'angoisse de sa situation, l'incertitude concernant l'état de santé de Laurence, Avril parvint tout de même à dormir par intermittence, avant d'être à nouveau sortie de la cellule et interrogée. Le temps passa, interminable, pénible. C'était un cauchemar. Elle se sentait sale, épuisée physiquement et nerveusement. Pourtant, sa version ne dévia pas d'un iota.

Les agents durent se rendre à l'évidence qu'elle n'avait pas poignardé Laurence quand le couteau revint du laboratoire sans une seule de ses empreintes dessus. Après avoir reçu d'autres renseignements sur elle, le FBI la relâcha mais garda son passeport pour l'empêcher de quitter le pays.

Avril rentra à l'hôtel comme un zombie et appela l'hôpital où on l'informa que l'état de Laurence n'avait pas évolué. Elle dormit mal et rêva que le policier ne se réveillait jamais : son fantôme revenait la hanter et l'accusait depuis la tombe de l'avoir tué, en la maudissant jusqu'au moins la cinquième génération !

Ce fut le téléphone qui la sortit du sommeil. Laurence venait de se réveiller. Alice accourut à l'hôpital.

Il dormait quand elle pénétra dans la chambre et était aussi pâle que les draps blancs qui le recouvraient. Le soulagement qu'elle ressentit cependant en le voyant lui fit oublier ses propres peurs et elle s'assit en guettant le moindre signe d'éveil. Pour tromper les heures, elle lui parla doucement en lui donnant des nouvelles de sa mère et de Marlène. Elle lui raconta également son quotidien. A aucun moment, il ne consentit à ouvrir les yeux, même quand une infirmière vint vérifier que tout allait bien.

Elle n'avait pas osé le toucher, pourtant quand ce fut l'heure de partir, elle lui prit doucement la main. En retour, elle crut sentir qu'il la lui serrait, mais rien n'avait bougé sur son visage. L'infirmière lui confirma que c'était juste un réflexe.

Elle revint le lendemain, et là encore, il n'était pas conscient, mais il remua dans son sommeil. Au bout d'un moment, Alice sentit une torpeur insidieuse la saisir et elle éprouva le besoin de fermer les yeux. Elle posa la tête sur ses avant-bras, à côté de sa main et s'endormit.

oooOOOooo

Laurence ouvrit les yeux et reconnut son environnement. On lui avait expliqué lors de son précédent réveil qu'il était à l'hôpital, mais il n'avait aucun souvenir de ce qui lui était arrivé. Il se sentait faible et groggy, les médicaments sans doute.

Sur sa main, il y avait quelque chose. Il souleva légèrement la tête et aperçut des cheveux roux.

Avril.

Elle dormait. Il resta un moment à la contempler, à essayer de reconstituer ce qu'il lui était arrivé, mais son cerveau refusait encore de donner un sens à ce qu'il voyait. Surtout quand les informations dont il disposait lui racontait une autre histoire, complètement abracadabrantesque, probablement induite par les drogues qu'on lui administrait.

Il remua les doigts sous la tête de la jeune femme qui se réveilla. Le sourire qui illumina les traits tirés de la journaliste quand elle vit qu'il était conscient, lui réchauffa le cœur. Il ferma à nouveau les yeux sur cette vision familière et réconfortante.

« Laurence ? Laurence ? »

Alice dut se rendre à l'évidence : il s'était rendormi. Décidément, leur timing était à l'image de ce qu'était leur relation : sur courant alternatif ! Mais il allait mieux et c'est tout ce qui comptait présentement.

A suivre...