Chapitre 4 : Un réveil mouvementé

Comment je vais le lui dire ? Je meurs de trouille de lui en parler, et pourtant, il va falloir, surtout si nos vies sont menacées...

Arrivée depuis peu à l'hôpital, Alice était au chevet de Laurence pour une nouvelle journée d'attente. Les réveils du policier étaient désormais plus nombreux, lui avait-on dit. Alice patientait donc en rongeant son frein.

Le visage de Laurence avait repris des couleurs. Sa respiration était régulière alors qu'il dormait paisiblement. Sa guérison était en bonne voie, mais il devait reprendre des forces.

Je vois déjà d'ici sa réaction, comme il va se foutre de moi ! Je m'en fiche ! Faut vraiment que ça sorte, sinon je vais péter un câble !

« Bon, ça fait trois jours que ça tourne en boucle dans ma tête et j'en peux plus, tellement c'est obsédant... » murmura t-elle en l'observant attentivement. « … Tout ça pour dire que je sais toujours pas pourquoi je vous ai embrassé, Laurence ! Mais voilà, c'est à l'image de ce que je fais depuis un moment, c'est à dire, n'importe quoi ! »

Elle se tut, puis reprit au bout de quelques secondes.

« … C'est peut-être parce que je voulais vous remercier de m'avoir sauvée la vie, une fois de plus ? Et puis, aussi me faire pardonner de vous avoir entraîné dans les ennuis ? Ben oui, je sais ce que vous en pensez, je suis une véritable plaie, née pour vous emmerder ! J'ai bien réussi mon coup, hein ? »

Elle eut un petit rire.

« Au fond, la vraie raison, c'est peut-être que j'ai eu peur ? » Elle marqua une pause. « … Et si je ne vous revoyais plus en vie ? J'aurais fait quoi, moi ? Je ne me le serai jamais pardonnée, si vous aviez passé l'arme à gauche ! Surtout quand j'ai des tas de trucs à vous raconter, à tel point que je sais même pas par où commencer, tellement c'est le bazar dans ma tête ! »

Il y avait probablement un peu de tout ça dans son geste. Mais aussi quelque chose qu'elle refusait de regarder en face. Fuyant encore devant l'obstacle à peine la vérité effleurée, elle reprit :

« Et puis, l'idée de vous perdre, Laurence ? C'est impossible, inconcevable ! J'ai appris avec vous toutes les ficelles du métier d'enquêtrice. Vous m'avez même obligée à devenir une meilleure journaliste ! Vous m'en avez fait baver, mais je ne regrette rien ! Ah, vous pouvez être fier de vous, espèce de salaud ! Avec votre caractère de merde, vous avez laissé votre empreinte sur moi ! »

Alice eut l'impression de voir Laurence sourire dans son sommeil, comme s'il l'entendait et comme s'il n'était pas dupe des véritables raisons qu'elle se cachait à elle-même.

« Vous savez le pire ? Depuis que vous êtes parti, je me suis rendue compte qu'il manquait quelque chose dans ma vie, une sorte de contre-poids, un équilibre rationnelle face à mes instincts. C'est bête à dire, mais vous m'aidiez à canaliser mon énergie ! Et là, je pars en vrille – méchamment même – La preuve, je l'ai sous les yeux, c'est ma faute si vous êtes là... »

Elle prit une inspiration tremblante.

« Mais c'est pas ça le fond du problème... En fait, je... » Alice déglutit difficilement. « … Oh, merde, je suis tellement mal depuis quelque temps que je comprends pas ce qu'il m'arrive ! »

Alice sentit l'émotion la submerger tandis qu'elle verbalisait enfin un mal-être qu'elle traînait depuis des semaines. Perdue, elle baissa la tête et joua avec la lanière de sa ceinture, avant de reprendre :

« … Depuis que vous êtes parti, ma vie a changé du tout au tout. De journaliste orpheline qui vivait de débrouilles et de petits arrangements, je suis devenue l'héritière d'une fortune considérable et la fille d'un vieil homme à la santé fragile... »

Elle soupira et reprit en le regardant à nouveau :

« … Je me suis faite une mission de m'occuper de ce père dont les jours sont probablement comptés, de profiter de lui pendant qu'il est encore là – Je l'ai tellement idéalisé ! – Et maintenant, ce qui m'est arrivé est tellement improbable que je dois encore me pincer pour me dire que c'est réel ! C'est vrai que c'est merveilleux, mais on ne rattrapera jamais le temps perdu... Je sais que vous comprenez, vous êtes dans la même situation avec Thierry... »

Elle haussa une épaule et sourit :

« Y'a pas de mode d'emploi, hein ? On fait comme on peut... Progressivement, Arthur et moi, on a fait connaissance, on s'est apprivoisé, mais malgré notre bonne volonté, les différences entre nous sont vite apparues... Ouais, ça doit pas vous surprendre... Pourtant, je fais des efforts, je mets de côté mon impulsivité, mes désirs, j'essaie de rentrer dans le moule... Mais je vois bien que je le déçois... Il dit qu'il admire et respecte la jeune femme indépendante et forte que je suis, qu'il ne veut me forcer à rien, qu'il est trop heureux de m'avoir retrouvée. Qui sait, c'est peut-être vrai ? Mais je vois bien aussi que son rêve de pouvoir transmettre son entreprise, ce qu'il a créé de ses mains, s'effondre de jour en jour. C'est le travail de toute une vie et ça n'a pas de prix... »

Elle baissa la tête, resta silencieuse un moment.

« La vérité, c'est que je ne suis pas faite pour ça, Laurence. J'ignore tout d'un monde que je n'ai jamais fréquenté et des règles qui le régissent. Je suis complètement larguée et j'ai peur... C'est pourtant pas mon genre, vous le savez, mais là, je n'ai qu'une envie, c'est de fuir... J'arrive pas à faire face... »

Elle secoua la tête en soufflant pour se reprendre.

« Et on en arrive à la partie la plus dingue de l'histoire... Mon père s'est mis en tête de me marier à une sorte de guide, un compagnon qui m'épaulerait sur ce chemin épineux... C'est ça ! je vous vois déjà en train de vous foutre de moi ! Toujours est-il qu'il m'a présentée cet André Marchand, son successeur désigné en qui il place tous ses espoirs... »

Elle eut un rire cynique.

« Vous verriez le bonhomme ! Il est pire que vous, en plus jeune ! Rien que d'y penser, j'ai l'impression d'étouffer et de mourir d'ennui à petit feu ! C'est un type méprisant, trop sûr de lui. Il est ambitieux et antipathique au possible ! Tout ce qui l'intéresse, c'est d'épouser une fortune ! D'ailleurs, il me considère comme une moins que rien et n'a pas l'intention de me laisser m'exprimer ou de donner mon avis sur quoi que ce soit !... Peuh ! L'imbécile ! Comme si j'allais me laisser faire ! Pas question que je renonce à ce que je suis et à ma liberté ! »

« Avant d'envoyer balader l'autre parasite, je dois d'abord parler calmement à mon père, expliquer mes choix, évoquer mes projets personnels sans le blesser, mais j'ai besoin de conseils. L'idée de partir aux États-Unis pour vous revoir était mon unique alternative. Vous êtes le seul à pouvoir m'aider parce que vous êtes issu de ce monde-là, Laurence. Vous, vous savez ce que je traverse et vous pouvez comprendre. »

C'était ironique en un sens. Encore une fois, Avril se tournait vers Laurence pour mieux s'en affranchir par la suite.

« A la vérité, vous êtes sorti si vite de ma vie que je n'ai pas pu faire le deuil de votre départ. Passés les premiers moments de colère, je n'ai pu que constater l'importance que vous aviez prise dans ma vie, seulement en mesurant le vide que vous avez laissé derrière vous... Et c'est juste horrible ! »

« Toutes ces choses, je ne sais pas si j'aurais le courage de vous les dire en face quand vous serez éveillé... Je ne sais même pas si vous accepteriez de les entendre, tellement je vous insupporte ! Pardon d'en profiter quand vous êtes encore endormi, mais il fallait que ça sorte ! Parce que vous m'avez sacrément manqué, Laurence, comme jamais j'aurais cru ça possible de la part d'un sale type comme vous ! Et ça, j'arriverai pas à vous le dire à voix haute, parce que c'est vous et parce que c'est moi, et qu'on a une relation pour le moins... » Elle déglutit. « … compliquée. »

Laurence ne broncha pas. Alice souffla à nouveau un grand coup et hocha la tête, puis s'approcha de lui en parlant tout bas :

« Vos collègues m'ont interrogée. Je n'ai rien dit. Aucune question n'a été posée sur ce que nous avons vu, mais du coup j'ai dû inventer une histoire entre vous et moi pour expliquer pourquoi on était au moulin... J'imagine la tête que vous allez faire quand vous allez apprendre de la bouche de vos potes flics que nous avons renoué une vieille relation ! Bah ! De toute façon, ils doivent déjà savoir que vous êtes un incorrigible coureur de jupons ! Alors, une de plus ou de moins, qu'est-ce que ça peut faire, hein ? »

Évidemment, silence. Alice eut un petit rire.

« Vous savez quoi ? On devrait se parler comme ça plus souvent. C'est tellement plus reposant quand vous ne répondez pas finalement ! »

La rousse l'observa avec un sourire diabolique en s'imaginant lui dessiner des petites têtes de mort sur le visage avec son rouge à lèvres. Elle se sentait mieux de lui avoir dit ce qu'elle avait sur le cœur mais ça ne résolvait pas entièrement le problème. Aurait-elle le courage de tout lui déballer le moment venu ?

En soupirant, elle reprit ses magazines pour penser à autre chose et chasser la peur. De temps en temps, elle jetait un coup d'œil vers lui sans constater de changements et replongeait dans ses lectures.

Il s'agita enfin et elle se pencha vers lui alors qu'il ouvrait les yeux.

« Laurence ? »

Elle le laissa émerger doucement. Cette fois, il sembla plus lucide et il posa carrément les yeux sur elle sans être surpris par sa présence. On avait dû lui dire qu'elle était restée près de lui de longues heures.

Laurence murmura quelque chose d'inaudible et Alice dut se pencher vers lui en tendant l'oreille :

« Branqui... gnole... »

Alice éclata de rire. Avoir frôlé la mort ne lui avait pas faire perdre son sens de l'humour pourri, ni ses facultés...

« Moi aussi, je suis contente de vous revoir, Laurence ! »

Les yeux brillants du policier se plissèrent ironiquement. Alice lui prit la main en soupirant et la serra dans la sienne alors que son sourire s'effaçait. Comme si elle voulait se punir, la rousse se crispa au souvenir de ce qu'elle lui avait fait endurer et des conséquences qui auraient pu être dramatiques pour lui. Elle eut beau tout faire pour les retenir, les larmes jaillirent, et elle les essuya rageusement d'un revers de manches, alors qu'il ne la quittait pas des yeux, attentif à ses réactions. Elle se força encore à sourire mais elle avait une boule en travers de la gorge.

« C'est encore cette maudite allergie aux pollens qui revient ! Depuis que je suis arrivée ici, ça n'arrête pas ! »

Pas dupe une seconde, il lui laissa toutefois quelques secondes pour se reprendre puis il agita la main. Elle comprit qu'il voulait la lui reprendre. Elle la lui tendit et ils entrelacèrent immédiatement leurs doigts. Incapable de prononcer un mot, Avril porta le dos de la main de Laurence à ses lèvres et y déposa un petit baiser en fermant les yeux, soulagée de façon indescriptible.

« Vous êtes vraiment... la pire... des nuisances ! » murmura t-il péniblement d'une voix rauque.

Elle étouffa un borborygme étrange, mélange de sanglot et de rire. Il sembla comprendre son état d'esprit et, du pouce, essuya doucement les larmes sur sa joue.

« Non, je ne pleure pas sur le sort d'un salaud tel que vous ! » se reprit-elle finalement, le regard fuyant. « Vous ne le méritez pas ! »

Il eut un grognement de dérision et un rictus nettement sarcastique se dessina sur ses lèvres.

« Oh, ça va ! Pas la peine de me faire des remarques désagréables, je les entends d'ici ! »

Ce moment d'intimité rare fut interrompu par des coups frappés à la porte. Le chirurgien fit son entrée et adressa un sourire flamboyant à la rousse qui se leva et lâcha promptement la main de l'infortuné Laurence, désagréablement surpris par sa réaction de rejet.

« Bonjour Alice... Non, ne vous dérangez surtout pas pour moi, restez assise, je ne fais que passer prendre des nouvelles de mon patient ! »

La rousse se mit à rougir, le sourire retrouvé. Dans son coin, Laurence passa de l'un à l'autre en sentant qu'il y avait anguille sous roche entre la rousse et le jeune homme. C'est vrai que le bougre n'était pas mal, avec son sourire Émail Diamant !

Le médecin s'effaça alors qu'une blonde hyper sophistiquée d'une quarantaine d'années faisait une entrée tonitruante dans la chambre, un énorme bouquet dans les bras, bouquet qu'elle n'hésita pas un instant à déposer dans les mains d'Avril, devenue potiche de circonstance

« Mon chéri ! Si tu savais comme je me suis faite un sang d'encre ! »

La femme se précipita sur Laurence et l'embrassa sans que ce dernier ait le temps d'émettre une quelconque protestation ou de faire un geste. Stupéfaite par cette apparition inattendue, Alice la considéra, bouche bée.

À première vue, la créature était tout à fait dans les goûts de Laurence : grande, mince, féminine jusqu'au bout des ongles, une bouche pulpeuse, certes un peu trop rouge, de grands yeux verts maquillés à outrance, mais... une voix peut-être un peu trop rauque et des épaules larges jetaient le trouble... elle... elle ou il ? Alice avait à présent des réserves, quant à son genre.

« Tout va rentrer dans l'ordre ! » poursuivit l'intruse, maquillée comme une voiture volée. « Je vais désormais m'occuper de toi et tu vas vite reprendre du poil de la bête, mon loulou ! »

Alice n'en croyait pas ses oreilles. Perturbée, elle posa le bouquet sur la tablette et dévisagea l'inconnue. D'où sortait cette énergumène ? Qui était-elle ? C'est ce que sembla également se demander la blonde, quand elle jeta un œil critique sur une Alice pourtant élégante et impeccable, en la jaugeant des pieds à la tête.

« Vous êtes qui, vous ? Qu'est-ce que vous faites auprès de mon Swan ? »

Alice leva les sourcils sous la surprise. Il s'agissait bien d'une femme avec un charme androgyne troublant... et possessive avec ça ! Tiens, Laurence était attiré par ce style de femme maintenant ? L'idée la fit sourire et elle décida de pousser le bouchon auprès du policier, qui était visiblement gêné :

« Vous avez viré votre cuti, Laurence? »

Il leva les yeux au ciel et grimaça. Alice éclata de rire et continua sa comédie :

« Oh, j'y crois pas ! Ce scoop ! C'est la meilleure de l'année ! »

« Qui que vous soyez, sortez d'ici ! Vous n'avez rien à faire dans cette chambre ! Partez tout de suite ou j'appelle la sécurité ! »

Interloquée par le ton agressif de l'inconnue, l'hilarité d'Alice retomba. Avril se tourna vers Laurence qui la fixait à présent sans broncher. De la main, il lui fit signe de dégager et elle eut un geste d'incompréhension :

« Enfin, Laurence, c'est quoi ce cirque ? »

« Docteur, si la française ne comprend pas ce qu'on lui demande, dites lui de sortir ! Elle fatigue mon partenaire ! »

A ce dernier mot en anglais qu'elle comprit, Avril ouvrit des yeux comme des soucoupes et dévisagea Laurence de façon ahurie.

« Quoi ? Vous êtes... marié avec elle ? »

Immédiatement, le regard d'Alice se porta sur la main du policier. Aucune alliance, mais ça ne prouvait rien.

« C'est tout comme... » ricana la femme. « Nous sommes fiancés. »

Comme pour appuyer ses propos, la femme s'assit sur le lit aux côtés de Laurence et posa sa main sur la sienne. Alice aperçut alors l'énorme émeraude au doigt de l'américaine. Au lieu de trouver ça chic, elle considéra que c'était tape-à-l'œil et vulgaire au possible.

Quant à Laurence, il était clairement mal à l'aise avec cette familiarité affichée.

« Docteur ?... Je souhaiterais... qu'Avril... sorte... » finit-il par dire péniblement.

« Attendez ! J'ai manqué un épisode ! Faut que vous m'expliquiez ce qu'il se passe, là ? »

« Désolé, Alice, votre ami a besoin de calme et de repos. Je vous prierai donc de revenir une autre fois. »

« Inutile de revenir, mademoiselle ! » corrigea la femme. « Swan est entre de bonnes mains et n'a plus besoin de vous ! » Elle se tourna vers le policier : « Ce qu'elle est cruche ! Elle ne comprend rien ! »

Alice fronça effectivement les sourcils en devinant l'insulte et lança un regard exaspéré vers Laurence.

« Bye, Avril » dit-il simplement d'un ton las.

« S'il-vous-plaît, Alice... » insista le jeune chirurgien, à présent gêné « Une autre fois, d'accord ? Quand M. Laurence sera à même de pouvoir s'exprimer ? »

S'exprimer ? Ce minable a eu tout le temps de le faire depuis que je suis arrivée ! Et voilà qu'il recommence avec ses cachotteries, tout ça parce que c'est un sale lâche !

Envahie par la colère, la rousse ramassa son manteau et son sac à main.

« Vous et moi, on n'en a pas terminé ! Je reviendrai... quand votre chienne de garde ne sera pas là ! » ajouta t-elle à l'encontre de la femme qui l'observait avec un sourire mauvais.

« C'est ça... » murmura Laurence.

Alice quitta la chambre au pas de charge. Dire qu'elle venait de passer deux jours au chevet de Laurence ! Quelle ingratitude ! Elle ne voulait même pas connaître l'origine de sa colère, parce qu'elle trahissait un secret qu'elle commençait à peine à effleurer. Non, mieux valait être furieuse contre lui comme d'habitude, plutôt que de regarder la vérité en face !

Alice monta dans un taxi sans s'appesantir sur son mal-être soudain. Pendant le trajet vers son hôtel, elle se convainquit que Laurence agissait juste comme il l'avait toujours fait avec elle, c'est-à-dire, en l'écartant par tous les moyens ! Et de passer en revue toutes les fois où il l'avait laissée poireauter ou mijoter seule dans son coin... Combien de fois avait-elle dû inventer des stratagèmes pour rentrer par la fenêtre, quand il la mettait dehors par la porte ?

Dans sa chambre, seule désormais, elle ne put se cacher plus longtemps derrière son écran de fumée et arpenta le petit espace entre le lit et la fenêtre comme si elle avait l'intention de creuser un profond sillon dans le tapis de laine.

Ainsi donc, elle s'absentait cinq mois et elle retrouvait Laurence fiancé ! Il avait trouvé une femme suffisamment folle ou aveugle pour l'épouser ? Parfait ! Grand bien lui fasse ! C'était probablement l'une de ces riches héritières excentriques de la Côte Est, sur laquelle il avait mis le grappin ! Elle aurait aimé plaindre la pauvre, mais vu comment cette dernière l'avait traitée avec mépris et condescendance, elle lui souhaitait en réalité bien du plaisir ! Avec un physique aussi ambigu, Laurence allait la faire cocue en deux temps, trois mouvements... et pas qu'une fois !

Autant elle avait compris qu'il soit tombé sincèrement amoureux de Maillol, autant là, elle ne voyait pas ce qu'il trouvait à cette mal embouchée androgyne ! En plus, ce n'était même pas une vraie blonde ! Non, mais franchement, quelle mouche l'avait piqué ? Il ne se sentait pas si désespéré et si seul que ça, quand même ? Ou il avait besoin de tunes, ou alors, cette femme le tenait par les c... ?

Elle fit une pause dans son entreprise de terrassement et accepta de faire face à ce qu'elle ressentait véritablement. A n'en pas douter, de la trahison une nouvelle fois, parce qu'il ne lui avait rien dit des changements opérés dans sa vie privée. Ceci expliquait peut-être ses silences quand elle lui écrivait ou lui téléphonait ? Et cela révélait également qu'il avait définitivement tourné la page de sa parenthèse lilloise, pire, qu'elle n'existait plus dans son univers.

Alice se mordit les lèvres à cette cuisante constatation. Elle n'avait aucun moyen de combattre l'indifférence qu'il lui témoignait. Au moins, avant, il la détestait, tandis que ça, c'était pire que la haine ordinaire qu'il lui vouait. Là, il n'y avait rien à espérer et c'était franchement démoralisant.

Le téléphone sonna et l'interrompit dans ses sombres réflexions, l'empêchant de creuser davantage. Elle décrocha et reconnut la voix du chirurgien.

« Miss Avril ? C'est le docteur Granger... Je venais aux nouvelles, parce qu'il m'a semblé que vous étiez en colère tout à l'heure quand vous avez quitté la chambre de Monsieur Laurence. Vous allez bien ? »

« Hein ? Oui, merci » mentit Alice. « J'ai juste été... surprise... par... »

« … Cette femme, n'est-ce pas ? » Elle entendit le sourire du médecin. « Madame Summertime est une personne particulièrement difficile et... désagréable... Oh, je peux bien vous le dire ! Son père est un important mécène de l'hôpital, alors elle se croit permis de donner des ordres à tout le monde... Ne faites pas attention à elle. Vous pouvez venir visiter M. Laurence quand bon vous semble, j'ai laissé des instructions en ce sens. »

« Merci, mais je veux dire... elle est vraiment sa fiancée? »

« Je serai bien incapable de vous répondre... Pardonnez-moi de vous demander ça, mais il est votre ami et il ne vous a rien dit ? »

« Nous avons un passé compliqué, lui et moi. »

« Je comprends. »

Au ton du médecin, elle s'avisa qu'il interprétait ses propos et qu'il venait de sauter aux conclusions en la classant dans la catégorie des anciennes conquêtes de Laurence. Compte tenu des circonstances, autant ne pas le contredire si les agents venait à l'interroger. Alice eut un petit rire amer.

« J'imagine qu'elle pense que j'ai failli tuer son futur époux ? J'aurais de la chance si elle ne porte pas plainte contre moi ! »

« Vous n'avez rien fait de répréhensible. Vous avez sauvé la vie de M. Laurence, comme il a sauvé la vôtre. »

« C'est ce que vous avez dit à cette femme ? »

« C'est ce que M. Laurence lui a dit d'un ton peu conciliant, et elle n'a pas insisté. Elle reste persuadée qu'il raconte n'importe quoi sous l'emprise des médicaments. »

« C'est qu'elle ne le connaît pas bien ! »

Ainsi, Laurence l'avait défendue face à la harpie. Quelle surprise ! Il y eut un long silence, pendant qu'Alice tentait d'imaginer la scène. Sans succès.

« Et si je vous invitais à dîner ce soir pour vous changer les idées, ça vous dit ? »

Alice se sentit prise au dépourvu.

« C'est que je... »

« Ça me brise le cœur de vous savoir seule, à vous morfondre dans votre chambre d'hôtel. Votre ami est sorti d'affaire, vous pouvez vous détendre maintenant. »

Il n'avait pas tort. Alice avait bien besoin de penser à autre chose. Elle accepta.

« Très bien, ce soir, je passe vous prendre à 19 heures. Je vous emmène à la meilleure table de Washington. Vous allez vous régaler ! »

« Parfait. »

A suivre...

Je fais une pause parce que le soleil m'attend en pays cathare ! On se retrouve en août. Dans l'intervalle, n'hésitez pas à (re)découvrir mes autres publications et à commenter.

Bonnes vacances !