Chapitre 5 : Le dessous des cartes

Quelques semaines d'acclimatations avaient suffi à Laurence pour qu'il trouve ses marques dans ses nouvelles fonctions. Après tout, les américains étaient venus le chercher, c'étaient à eux de s'adapter à ses méthodes de travail. Bien évidemment, le responsable du Bureau de Washington avait tenté de le faire entrer dans le moule, mais il avait vite déchanté en constatant que le consultant franco-britannique était, disons-le clairement... difficilement manœuvrable. Devant cet électron libre qui refusait toutes contraintes bureaucratiques et n'entendait qu'en faire à sa tête, le responsable de cette brillante idée avait déjà des sueurs froides !

Pourtant, les résultats étaient là : une première affaire de meurtres résolue en l'espace d'une dizaine de jours et l'arrestation du véritable meurtrier... Il était difficile de faire mieux ! La seconde enquête de Laurence lui avait donné plus de fil à tordre et il avait dû reprendre à zéro le travail initial du duo d'enquêteurs. Cela avait forcément vexé les intéressés, mais là encore, c'était le résultat final qui comptait. Les succès s'étaient enchaînés jusqu'à ce qu'on lui confie des consultations de luxe sur un territoire plus vaste, celui de la côte Est. On voulait l'impliquer sur des dossiers complexes, de vieilles affaires non résolues, des histoires de disparition, des tueurs en série... En prime, il pouvait se permettre de faire le difficile et de choisir les enquêtes qui l'intriguaient et l'intéressaient le plus.

Le plus dur pour lui en réalité avait été de s'apercevoir qu'il marchait involontairement sur les pas du Docteur Maillol. Malgré un bref passage à l'Institut médico-légal de Washington, la belle légiste avait laissé son empreinte et le souvenir impérissable de LA femme française, à savoir une créature stylée, élégante, très classe... froide et inaccessible ! Entendre certains de ses anciens collègues légistes évoquer son intelligence et son humour pince-sans-rire, voir des photos d'elle tout sourire, entourée de personnes qui l'avaient côtoyée tous les jours, dans les semaines précédant sa mort, alors qu'il ignorait encore qu'il ne la reverrait plus, tout cela avait remué des souvenirs déchirants en Laurence.

Il n'avait rien dit à personne de son mal être, et surtout pas à Marlène et à Avril, gardant pour lui les regrets d'avoir laissé partir à jamais l'amour de sa vie. Il avait éprouvé le besoin de s'isoler et ses amies avaient mal vécu cette distanciation imposée. Avec le recul, il comprenait le désarroi de la blonde et l'agressivité de la rousse. L'une tâchait de faire le deuil de son amour déjà fuyant et l'autre avait peur de ce qui l'attendait à son retour en France.

Marlène, sa chère Marlène, si belle, si surprenante... Elle l'avait agréablement surpris la veille de son départ en tentant le tout pour le tout, en faisant fi de ses principes de petite fille sage et prudente. Face à sa persévérance et à sa détresse, il n'avait guère résister, mais après tout, les femmes avaient toujours été sa faiblesse. En vérité, comme elle, il n'avait pas voulu avoir de regrets.

Laurence s'était montré attentif et patient, et lui avait fait l'amour de façon tendre et intense. Il avait décidé que Marlène partirait avec les délicieux souvenirs de leurs étreintes, de leurs baisers et de leurs mots doux échangés dans un moment d'intimité unique, sans qu'aucune promesse ne soit faite.

Le lendemain, sans un regard en arrière, Alice et Marlène étaient montées dans le jet privé qui les ramenait en France. Peu de temps après, l'avion se présentait en bout de piste et décollait, emportant ses deux amies. A présent seul et prêt à se l'avouer, Laurence avait eu le cœur lourd de les voir partir. Une page était tournée, mais il ne souhaitait pas s'appesantir sur le sujet.

Il s'était immergé dans le travail avec passion, et après le bref épisode Sharon, il n'avait pas tardé à s'étourdir dans les bras d'autres américaines qui ne demandaient qu'à connaître l'exotique french lover. Et parmi ces dernières conquêtes se trouvait Meredith Summertime, qu'il avait croisée à une garden party dans les Hamptons, chez une suspecte qu'il avait innocentée puis à une autre réception, grâce à une habile mise en scène orchestrée par la maîtresse de maison.

La pugnacité de la fille du sénateur Summertime l'avait amusé alors qu'elle déployait une batterie de charmes pour le séduire. Il lui trouvait un air de ressemblance avec la chanteuse Dalida. Même regard perçant aux yeux noirs, même voix rauque, il avait été intrigué par le physique androgyne et statuaire de cette femme avec qui il avait finalement couché. Telle une liane, elle s'était ensuite accrochée à lui, et il l'avait fréquentée épisodiquement pendant des semaines avant de se rendre compte de l'horrible personne qu'elle était en réalité.

Il s'apprêtait à la quitter quand le piège s'était refermé sur lui. Elle lui avait annoncé qu'elle était enceinte. Il n'était même pas sûr que l'enfant soit de lui mais Meredith avait un réseau long comme le bras et connaissait trop de gens influents. Il aurait pu fuir ses responsabilités, mais il aurait goûté au scandale et à une réputation sulfureuse, à peine arrivé dans une société Wasp qu'il jugeait terriblement bourgeoise, coincée et avide de sensations. Et on disait que c'était lui qui avait un balai dans le cul ! Quelle vaste hypocrisie !

Les fiançailles avaient été annoncées rapidement mais il avait été très clair avec Meredith : il ne l'aimait pas, jamais il ne vivrait avec elle, et elle ne ferait que porter son nom, si d'aventure ils se mariaient. La blonde avait haussé les épaules, ravie tout de même d'accrocher un si beau trophée à son palmarès et de devenir enfin mère à l'aube de sa quarantaine. Le reste viendrait après, avait-elle décrété... Tu parles ! Cette mégère pouvait toujours courir !

A ce propos, la réaction du père de Meredith avait valu son pesant d'or. Blasé par le l'attitude de sa fille unique pourrie gâtée, le sénateur avait souhaité ironiquement bonne chance à Laurence et n'avait pas hésité à évoquer devant lui une généreuse compensation financière à sept chiffres en prévision d'un divorce certain (et accessoirement, d'un renoncement à toute reconnaissance paternelle). Laurence n'ayant jamais désiré un enfant avec cette femme, ces conditions lui convenaient parfaitement.

Après son accident et ce qu'ils avaient découverts, Avril et lui, tout cet épisode « familial » lui paraissait désormais bien futile. D'autant que la rousse était revenue dans sa vie avec pertes et fracas. Sans qu'elle n'en dise rien, dès ce premier soir, Laurence avait senti une fragilité nouvelle chez elle. Tout son comportement l'avait alerté que quelque chose n'allait pas, qu'elle ne lui disait pas tout. Et au moulin, elle l'avait embrassée de façon spontanée, certes, dans un moment très particulier, mais tout de même ! Cela l'intriguait et l'inquiétait en même temps. Il soupçonnait que c'était en relation avec les changements opérés dans la vie personnelle de la journaliste, changements qui ne lui convenaient pas.

Et maintenant, cette poison de Meredith vient de rentrer dans la danse… Avril est furieuse, mais ce ne sont pas ses oignons, elle n'a pas besoin de savoir.

Tout en se faisant cette réflexion, Laurence était parfaitement conscient que la rousse avait été blessée par son attitude la veille. Alors qu'Avril quittait la chambre, congédiée comme une malpropre, il avait eu le temps de lire de la trahison et du ressentiment dans son regard. Le temps qu'elle s'habitue à l'idée, cela lui passerait. Ce n'était pas son problème.

La petite fouine va tout de même chercher à savoir comment je me retrouve fiancé ! Elle ne va plus me lâcher jusqu'à ce qu'elle sache. Si seulement Meredith était restée en Californie...

Il soupira. Sans doute que ses collègues avaient prévenue sa « chère et tendre » de son état critique, en croyant bien faire. Maintenant, il allait devoir composer avec la présence de cette emmerdeuse... Inutile de revenir sur le cas de Meredith Summertime, lui cria sa raison, c'était du temps perdu, et une boulette que son ego meurtri n'arrivait pas à encaisser.

Avril serait surprise, elle qui dit que je suis un minable qui me défile toujours... Ce n'est pourtant pas l'envie qui m'en manque !

L'attitude de Meredith et sa jalousie maladive lui avait toutefois donné matière à réfléchir. Peut-être que s'il mettait Avril dans la confidence, elle consentirait à l'aider à se sortir de ce mauvais pas ?

Non, surtout ne rien lui dire... Elle va se foutre de moi, dire que je n'ai que ce que je mérite et que c'est bien fait pour ma pomme !

A côté de Meredith, Avril était une petite joueuse. Malgré sa tendance au sans-gêne, la journaliste était foncièrement droite, passionnée, généreuse... Pas comme cette bonne femme désagréable qui s'accrochait à lui comme une parasite et à laquelle il était désormais lié, parce que son cerveau s'était retrouvé aux abonnés absents, l'espace de quelques minutes !

Inutile de revenir là-dessus, ce qui était fait, était fait... Laurence devait désormais penser à lui, se préserver et ne plus penser à sa future, hum... ex-épouse. Rien que le terme lui restait en travers de la gorge et lui donnait l'envie de disparaître à jamais...

On frappa à la porte. Laurence sortit de ses pensées alors qu'un homme d'une trentaine d'années en costume gris foncé entrait dans la chambre sans y être invité. Laurence dévisagea l'inconnu avec curiosité.

« Agent Laurence ? Je suis l'Agent Carl Spender. Pardonnez-moi de vous déranger, je peux vous parler quelques instants ? »

Laurence nota que l'homme ne lui avait pas présenté son badge, malgré sa courtoisie. Il le considéra en silence pendant quelques secondes. L'autre ne baissa pas les yeux sous cet examen attentif, et une alerte raisonna instinctivement chez le français. Son calme trahissait un professionnel. Ce mystérieux individu n'était pas ce qu'il disait être.

« Vous n'êtes pas du F.B.I. » affirma posément Laurence.

« Non, de la N.S.A, aux affaires internes. Je voudrais vous poser des questions sur votre accident, et ce moulin isolé, où l'on vous a trouvé blessé, dans un état critique. Personne parmi vos collègues ne semble savoir ce que vous faisiez à cet endroit, à cette heure avancée de la nuit. Si vous pouviez m'en dire davantage sur les circonstances de votre blessure et sur les raisons qui vous ont menées au moulin ? »

« Un pur hasard dicté par l'urgence de ma situation. Je m'étonne que la N.S.A. en vienne à s'intéresser à une simple violation de propriété » lança ironiquement Laurence.

« Vous menez actuellement une enquête sur un haut fonctionnaire qui a disparu il y a quelques jours, n'est-ce pas ? Ce qu'il vous est arrivé est-il en rapport avec cette affaire ? »

« Non, c'est un accident bête, comme je l'ai dit à la police. En revanche, votre venue ici interroge. Pourquoi la N.S.A. s'intéresse t-elle à ce qu'il m'est arrivé ? Y a t-il quelque-chose que j'ignore et que je devrais savoir ? »

L'homme eut un bref sourire.

« Je vois que j'ai affaire à quelqu'un rompu aux interrogatoires. Vous allez systématiquement contourner mes questions ? »

« Par souci de confidentialité, je ne suis pas tenu de vous répondre, agent Spender. C'est une raison suffisamment valable, vous l'admettrez ? »

« Cacheriez-vous quelque chose, agent Laurence ? »

« L'indépendance des agences gouvernementales ne doit pas vous être étrangère, ou c'est une notion qu'on m'a rabâchée en vain depuis mon arrivée ? »

Le jeune homme ne se laissa pas démonter par l'ironie de Laurence.

« Il y a ce que l'on en dit, et la collaboration tacite, la notion de services rendus entre départements. Je pourrais vous donner un coup de pouce dans votre affaire, contre des renseignements que je qualifierais d'importants pour la Sécurité Nationale ? »

« Je doute que vous m'apportiez des éclaircissements, car vous n'êtes pas ici pour me donner des informations, mais uniquement dans le but d'en recueillir. Encore une fois, je m'interroge. Qu'est-ce que je suis sensé savoir et qui selon vos propres paroles, menace la Sécurité Nationale ? »

Cette fois, le visage du jeune homme se tendit imperceptiblement et une veine gonfla sur son front, signe d'un agacement certain. Calmement pourtant, il sortit un paquet de Morley de sa poche, sans toutefois sortir une cigarette.

« Vous n'étiez pas seul au moulin. C'est cette personne qui a donné l'alerte, n'est-ce-pas ? »

Laurence ne répondit rien. Il n'avait mentionné la présence d'Avril à personne.

« Vous la protégez, c'est très louable de votre part, mais vous avez conscience que vous l'avez également exposée et mise en danger ? Elle pourrait bien connaître, disons... certains désagréments de la part d'individus plus ou moins bien intentionnés. »

« Êtes-vous en train de me menacer, agent Spender ? »

« Il s'agit d'une simple mise en garde. »

L'homme alluma une cigarette, sans se soucier de se trouver dans la chambre d'un convalescent, et reprit :

« Votre statut actuel vous protège, mais de façon tout à fait relative, j'espère que vous en avez conscience ? »

« Comme on m'a fait venir, on peut me faire repartir. Je n'ai aucun problème avec ça. »

« On m'a dit que vous étiez fiancé avec la fille d'un sénateur influent ? Votre mariage avec elle pourrait s'en trouver compromis s'il s'avérait que vous dissimulez des agissements... non patriotiques. Vous mettriez également votre futur beau-père dans une situation délicate. »

Laurence ne montra aucun signe d'inquiétude, alors qu'en son for intérieur, une petite voix s'exclamait avec espoir : Si seulement !

« Décidément, vous faites tout pour piquer ma curiosité, Spender. Je ne vois pas encore en quoi ce moulin est une menace, mais j'ai très envie de découvrir ce qu'il cache en réalité. »

« Un conseil d'ami : ne faites pas le malin, Laurence, vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds. »

« Dois-je demander une citation à comparaître devant un juge pour que vous révéliez sous serment ce que vous dissimulez, Spender ? »

L'homme eut un sourire. Laurence n'avait beau être aux États-Unis que depuis quelques mois, il connaissait déjà les rouages de la justice.

« Si ça vous amuse, mais vous allez perdre votre temps. »

« Comme vous savez désormais que vous perdez également le vôtre avec moi ? »

Spender comprit instantanément que l'entretien était terminé. Il tenta d'intimider le français en le dévisageant encore et lui fit un bref sourire.

« Nous serons probablement amenés à nous revoir bientôt. Je vous souhaite un bon rétablissement, agent Laurence. »

L'homme à la cigarette salua le policier sans animosités, puis quitta la chambre.

Après de départ de Spender, Laurence relâcha la pression. Ses pensées allèrent immédiatement vers Avril. Il devait la prévenir de se tenir sur ses gardes. Si jamais ce groupe d'individus louches décidait de s'en prendre à elle et de la faire disparaître, il ne la retrouverait jamais.

Il lui fallait une assurance. Le Sénateur Summertime, le père de Meredith, présidait des commissions d'enquêtes au Sénat et en était probablement une bonne. Il allait devoir lui parler dès sa sortie de l'hôpital.

A suivre...