Chapitre 6 : A jaloux, jaloux et demi
Alice ouvrit les yeux et aperçut le ciel azur par la fenêtre. Il était encore tôt mais elle n'avait plus sommeil, toujours légèrement sous l'influence du décalage horaire. Elle bailla et s'étira langoureusement, puis tourna enfin la tête vers l'homme allongé à ses cotés.
Granger dormait sur le ventre, le dos nu, la tête tournée vers le mur. Elle se pencha sur lui et déposa un baiser léger sur son épaule qui ne le réveilla même pas. Avec un sourire, elle se leva, puis s'habilla rapidement sans faire de bruits.
Elle n'était pas mécontente de la façon dont s'était terminée le dîner avec le chirurgien. Ils avaient pris du bon temps ensemble et elle espérait qu'ils continueraient à se voir ainsi jusqu'à son prochain départ. Avant de quitter son appartement, elle lui laissa un petit mot près de la machine à café, en lui souhaitant une bonne journée et en sachant qu'elle allait le revoir à l'hôpital plus tard.
Alice rentra à son hôtel, prit une douche, l'esprit léger, puis passa une série d'appels en France. Son père, d'abord, puis son éditeur, pour l'informer de l'avancée du roman sur lequel elle travaillait, et puis Jourdeuil, pour l'informer qu'elle préparait une série d'articles de fond sur la société américaine. Était-il intéressé ? Il allait y réfléchir. Alors qu'elle raccrochait, la réception l'appela.
« Nous avons monsieur Swan Laurence en ligne pour vous. Voulez-vous prendre la communication ? »
Après une brève interrogation sur les raisons de son appel, elle se décida.
« Bien sûr... » Elle entendit le bruit de la mise en relation. « Laurence ? Tout va bien ? »
« Tu as fait une forte impression sur Meredith hier. Désormais, elle me fait une vie d'enfer pour savoir ce qu'il s'est passé entre toi et moi. »
« Quoi ? » Demanda Alice, surprise par le tour bizarre de la conversation.
« Tu peux rappliquer ici au plus vite que je t'explique ? Je t'attends. »
Le tutoiement inhabituel alluma un signal d'alarme et elle comprit que quelque chose n'allait pas, quelque chose qu'il ne pouvait pas dire au téléphone... parce que sa ligne était peut-être surveillée ?
« J'arrive. »
Avril rassembla rapidement ses affaires. Le taxi la déposa une demi-heure plus tard devant l'hôpital.
Elle trouva Laurence en robe de chambre, en train de faire quelques pas, seul. Il avait encore les traits tirés mais était rasé de près, un signe qu'il allait mieux.
« Ah, ça fait plaisir de vous voir debout ! »
« Nous avons une urgence » la coupa t-il, pour aller immédiatement à l'essentiel.
« Ok, je vous écoute. »
Laurence lui raconta en détail la venue du mystérieux agent de la N.S.A. Comme à son habitude, Alice posa des questions et commenta, non sans inquiétude.
« Ils ne savent peut-être pas encore qui vous accompagnait, mais ils ne vont pas tarder à le savoir... »
Comme Laurence fronçait les sourcils en attendant qu'elle développe, Alice précisa de manière sarcastique :
« Vos collègues du F.B.I. m'ont arrêtée. Encore une fois, j'ai passé une nuit en cellule. »
Le regard de désapprobation en disait long sur ce qu'il pensait d'elle et de ses agissements.
« Vous avez les noms de ces agents ? »
« Blake et Fisher. »
« Je vérifierai. Qu'est-ce que vous avez fait pour attirer leur attention ? »
« Rien ! Ce sont eux qui sont venus me trouver ici même, quand vous étiez encore endormi ! » s'exaspéra t-elle. « Ils croyaient que je vous avais agressé, parce que nous nous sommes disputés en public ! »
Laurence eut un rire sarcastique et secoua la tête, désabusé.
« Avril, fidèle à vous-même, hein ? Vous voyez à quel point votre sale caractère est problématique ? »
« On en parle du vôtre, toujours infect et hargneux ? » répliqua t-elle immédiatement en se hérissant.
« C'est ça ! Continuez à rejetez la faute sur moi quand je tâche de vous raisonner et que vous ne voulez rien entendre, tête de mule ! »
« Mon arrestation n'avait rien à voir avec la conversation au bar ! Ils étaient persuadés que nous étions amants et que je voulais vous faire la peau ! »
« Quoi ?! Qu'est-ce que vous avez encore inventé ?! »
« Ça me fait aussi mal que vous ! Seulement, j'ai dû abonder dans leur sens, parce qu'une escapade amoureuse clandestine qui tourne court, était finalement la meilleure des explications ! »
Laurence devint livide. Le souvenir du faux témoignage de la rousse devant Tricard revint le hanter.
« Si vous avez – encore ! – raconté des salades sur moi, je vous tords le cou, Avril ! »
« Tout ne tourne pas autour de votre précieuse personne et de votre vie sexuelle débridée, Laurence ! » soupira t-elle en levant les yeux au ciel. « N'empêche, grâce à mon intervention, ils croient désormais que vous vous êtes blessé tout seul avec le couteau. »
Laurence ferma brièvement les yeux en inhalant lentement pour se calmer.
« Vous leur avez dit quoi exactement ? »
« J'ai inventé une panne de voiture, à la nuit tombée. On a ensuite marché en forêt en suivant un chemin, puis on s'est perdu. Le reste, c'est ce qu'on a vécu au moulin, exception faite de votre blessure. Vous découpiez des sacs en toile quand votre main a ripé. »
Il l'observa de façon dubitative, mais préféra passer outre, sans faire de commentaires.
« Et ils vous ont crue ? »
« Votre sang et vos empreintes figurent sur ce couteau. Pas les miennes. Ça m'a innocenté... Quant à votre enquête, j'ai fait celle qui ne savait rien. »
« Et il n'a pas été fait allusion à ce que nous aurions pu voir autour de cette grange ? »
Alice secoua la tête négativement.
« Rien ? Aucune question ? » insista t-il.
« Rien. Et je me suis bien gardée d'en parler. »
« Ça veut dire que le F.B.I. n'aurait aucune connaissance des agissements d'un groupe de complotistes ? Autres choses que je devrais savoir ? »
« Non... En revanche, vous pouvez m'expliquer comment je vous retrouve fiancé avec la plus détestable des bonnes femmes ? Cette... Meredith ? »
« Ce n'est pas le sujet, Avril ! » répondit-il sèchement. « Et, en plus, ça ne vous regarde pas ! »
« C'est son caractère aussi charmant que le vôtre qui vous a séduit ou bien son physique ambigu ? » se moqua t-elle avec un large sourire. « On a des fantasmes d'un genre nouveau à assouvir, Laurence ? »
Le policier ne répondit rien, mais au vu de son expression, n'en pensa pas moins. Avril se mit à rire.
« Ne me dites pas que vous êtes amoureux ? Autant je comprenais quand il s'agissait du Docteur Maillol, mais elle ? Franchement, j'ai beau cherché... »
« Ne cherchez pas trop, votre unique neurone va griller ! »
« Alors, c'est pour l'argent ! Elle est pétée de tunes, c'est ça ? »
Laurence eut un petit rire.
« Et vous ? Je vous demande ce que vous trouvez au Docteur Granger ? Je n'ai jamais vu un type aussi narcissique ! Il n'arrête pas d'admirer son image dans le reflet des vitres et dans celui des miroirs ! »
Alice dut secrètement convenir qu'il disait vrai. Le chirurgien s'observait souvent de la sorte, en se trouvant bel homme, mais elle n'allait pas l'admettre à voix haute.
« Il a du charme » se contenta t-elle de dire de façon narquoise.
« Autant qu'un bidet ! » lâcha férocement le policier. « S'il devait apparaître dans une réclame pour Colgate, son abominable sourire éclatant donnerait des cauchemars à la ménagère de plus de cinquante ans ! »
« Jaloux, Laurence ? Vous inquiétez pas, il ne chassera pas dans votre cœur de cible ! »
Vexé par sa remarque, le policier la fusilla du regard et fit une grimace en affirmant :
« Inutile de vous demander si vous avez déjà couché avec lui, n'est-ce-pas ? »
« D'abord, ça ne vous regarde pas ! Ensuite, je ne vois pas en quoi le fait que je sorte avec le Docteur Granger vous dérange ? »
« En temps normal, je m'en fiche complètement, Avril, mais je vous rappelle que, selon votre témoignage à la police, vous êtes sensée être accessoirement ma maîtresse ! »
« … Avec laquelle vous avez des relations houleuses et difficiles depuis l'aube des temps ! Donc, je peux me permettre d'être aussi volage que vous, surtout quand vous envisagez de vous marier avec cette bonne femme, uniquement pour son fric ! »
« Si c'est seulement pour son argent, en quoi cela vous gêne ? » ricana Laurence. « La vérité, c'est que vous êtes incapable de supporter l'idée que j'épouse une femme avec un caractère pire que le vôtre ! »
« Alors, là, vous n'y êtes pas du tout ! Vous pouvez bien faire comme ça vous chante, après tout, c'est votre vie ! Si vous voulez la bousiller, je n'en ai rien à secouer ! »
« La jalousie et l'incompréhension vous font complètement dérailler, ma pauvre Avril ! »
« La jalousie ? N'importe quoi ! C'est vous qui débloquez, Laurence ! Cinq mois d'absence, et je vous retrouve fiancé, vous, le célibataire endurci qui fuit toute forme d'engagement ? J'y crois pas une seule minute ! »
« Et si j'épousais cette femme par amour ? »
Avril explosa de rire.
« Alors, c'est pire que ce que je pensais ! Ils vous ont fait quoi au F.B.I ? Une greffe du cœur ? Un lavage de cerveau ? »
Laurence contre-attaqua :
« Et que dire de votre réaction présente ? Vous traversez un océan, rien que pour vous immiscer à nouveau dans ma vie, soit disant parce que je vous manque ! La vérité, ce n'est pas plutôt que votre propre vie vous déplaît et que vous fuyez vos nouvelles responsabilités ? »
Comment fait-il pour mettre dans le mille à chaque fois ? Avril se sentit prise au dépourvu mais ne tarda pas à laisser sa colère transparaître. Elle serra les poings et s'approcha de lui à le toucher.
« Comment osez-vous ?! Dès qu'on me rend mon passeport, je rentre illico presto en France ! Vous pouvez me dire adieu, Laurence, parce que je ne reviendrai pas ! »
« Parfait ! Je me ferai un plaisir de vous accompagner à l'aéroport cette fois ! » Il se mit à rire, mais la colère n'était pas bien loin non plus. « En attendant ce jour glorieux, vous pouvez vous envoyer en l'air avec votre beau Narcisse ! »
« … Mais c'est exactement ce que je vais faire ! »
« … Et vous noyer aussi avec lui, ça m'est bien égal ! »
Le rappel de ce qu'elle avait failli vivre lui fit voir rouge :
« Finalement, je comprends pourquoi vous êtes avec cette pétasse odieuse : vous faites parfaitement bien la paire tous les deux ! »
Laurence fronça les sourcils, alors qu'elle se dirigeait prestement vers la sortie.
« Avril ! »
Elle s'arrêta net et se retourna, furieuse.
« Ne me Avrilez pas ! Je ne suis plus votre chien ! »
« Revenez, j'ai autre chose à vous dire. »
Le ton de Laurence était redevenu calme. Il se détourna d'elle et prit un bloc-note.
« Je vais vous donner une adresse où vous rendre... » dit-il en griffonnant quelque chose.
« Pour quoi faire ? » grogna t-elle avec amertume.
« Disparaître de la circulation quelque temps. Spender vous recherche pour vous interroger... S'il vous prend, vous risquez fort de ne jamais revoir la lumière du jour, sans compter qu'il disposera d'un moyen de pression pour m'écarter ou me faire taire. »
« Qu'est-ce que ça peut bien vous faire si je disparais ? Vous seriez enfin débarrassé de moi ! »
« Avril... »
Cette fois, le ton de Laurence était clairement las et peiné. Elle comprit qu'ils ne jouaient plus aux grandes gueules qui la ramènent. Toute penaude, elle baissa les yeux et exprima ses frustrations :
« Mais on n'est sûr de rien ! On n'a aucune preuve contre eux ! On ne connaît même pas l'identité de celui qu'ils veulent assassiner ! »
« Savoir simplement ce qu'ils projettent de faire nous met en danger... Allez à cet endroit, demandez Ferrer Esposito en lui disant que vous venez de ma part. Il vous aidera. »
Alice prit l'adresse... sans avoir la moindre intention de s'y rendre !
« Pour une fois, faites ce que je vous dis... » Il échangea un long regard sérieux avec elle pour appuyer ses propos. « … Je vous rejoins dès que je peux, je n'ai aucunement envie de moisir ici. »
« Vous en avez parlé avec le Docteur Granger ? »
Laurence eut un sourire sardonique.
« Pas encore, mais vous pouvez peut-être lui en toucher un mot ? »
« Qu'est-ce que vous comptez faire en attendant ? »
« Parler d'abord à mes collègues pour tirer les choses au clair, et ensuite... Le moins je vous en dis, le mieux c'est pour votre sécurité. »
« Et votre enquête ? Comment vous allez la poursuivre ? »
« Discrètement. »
Avril roula des yeux.
« Je me doute bien... »
« Je pense que l'enlèvement de Simmons est lié aux agissements de ce groupe. Peut-être notre fonctionnaire avait-il découvert quelque chose et qu'on l'a kidnappé pour le faire taire ? Si c'est le cas, je doute que nous le retrouvions vivant. Et la même équation s'applique à nous. »
« Vous allez creuser la vie de Simmons ? »
« Oui. Même si les activités recoupées de Decker et Wilson n'ont rien donné jusqu'à présent, il doit bien y avoir un lien avec ce type. Je vais continuer à chercher. »
« Vous serez prudent, hein ? »
« Vous m'avez déjà vu agir sans réfléchir ? »
Ils se dévisagèrent intensément, en sentant encore une fois qu'ils ne se disaient pas tout. Alice hésita, le cœur au bord des lèvres, mais le moment passa.
« Ces gens sont dangereux, Avril, et je n'ai aucunement l'envie d'assister à vos funérailles, alors laissez tomber votre enquête, d'accord ? »
Bien qu'à contre-cœur, la journaliste finit par accepter.
« Vous me raconterez plus tard ce qui vous tracasse » reprit Laurence. « Pour l'instant, l'urgence, c'est de vous mettre à l'abri. »
Avril roula des yeux.
« Ça va, j'ai compris. Et votre Meredith, vous la protégez pas? »
« Je ne crois pas qu'ils oseront s'attaquer à la fille d'un Sénateur. Cela pourrait attirer l'attention sur leurs activités, ce qu'ils cherchent à éviter. »
« Elle est la fille d'un Sénateur ? » répéta Avril, soufflée. « D'accord, ça explique bien des choses ! »
Laurence soupira.
« Bon, filez maintenant, et allez voir Esposito. Et rappelez-vous : profil bas ! Ne dites pas à votre Matt où vous comptez vous rendre, par exemple ! »
« Mais pour qui vous me prenez, Laurence ? »
« Vous le savez bien : Branquignole 1ère, reine des gaffeuses !
« Si vous saviez comme je regrette de vous avoir sauvé la vie ! »
Sur ces derniers mots, Alice fusilla encore une fois du regard un Laurence moqueur. Elle haussa les épaules, avant de tourner les talons et de quitter la chambre.
Le visage de Laurence redevint soucieux après son départ.
A suivre...
