Chapitre 7 : introspections
Alice Avril n'envisageait tout de même pas de s'absenter sans prévenir son beau médecin. Quand elle sortit de la chambre de Laurence, elle se dirigea vers le secrétariat de Granger en imaginant une excuse crédible à lui donner. Au milieu de son tour des patients, il la vit et la rejoignit avec un grand sourire.
« Alice ! C'est gentil à toi de passer me voir ! »
« Je peux te parler ? »
« Bien sûr ! Viens. »
Il la poussa vers son bureau dont il referma la porte derrière lui. Immédiatement, il l'enlaça et l'embrassa. Elle se laissa faire avec enthousiasme, en se délectant à la pensée de la réaction de Laurence s'il la voyait ainsi dans les bras de son bel amant...
« Si tu savais comme tu m'as manqué ce matin ! Je me faisais une joie de t'apporter le petit déjeuner au lit, et qu'est-ce que je m'aperçois en me réveillant : plus personne ! »
« Désolée, je t'ai laissé un mot, tu l'as trouvé ? »
« Oui, mais j'étais déçu de ne pas pouvoir te faire un câlin ! »
« Ce n'est que partie remise... » Elle l'embrassa pour se faire pardonner. « … J'avais des coups de fil urgents à passer en France. Avec le décalage horaire, il fallait que je m'y prenne tôt. »
« Tu me raconteras ça tout à l'heure. J'en ai encore pour une vingtaine de minutes avant de terminer les visites, et puis je suis tout à toi ! »
Le clin d'œil coquin qu'il lui adressa la fit rire.
« Tu m'attends ici ? »
« Ok. »
Ils s'embrassèrent encore, puis il quitta le bureau en la laissant seule.
Alice fit lentement le tour de la pièce. Plutôt ensoleillée, elle était agréable. Sans surprise, il y avait un large miroir sur le mur opposé au bureau de Granger, au dessus d'un grand canapé en cuir. A en juger par la couverture pliée dans un coin, le jeune chirurgien devait s'y allonger quand il était de garde... ou quand il invitait une fille à le rejoindre !
A côté d'une fenêtre se trouvait une bibliothèque dont elle s'approcha. Il n'y avait pratiquement que des livres de médecine, et seulement quelques vieux romans cornés dans un coin, les préférés de Matt, sans doute... Des auteurs britanniques, américains, allemands, de la science-fiction, des policiers, Agatha Christie notamment... Elle parcourut quelques résumés. Le chirurgien avait des goûts éclectiques.
Sur une petite table à côté du bureau, un poste de radio qui datait d'avant-guerre faisait figure de dinosaure. Alice l'alluma machinalement. Aussitôt, un concert de musique classique résonna sourdement dans le bureau. Elle l'éteignit prestement. Elle ne voulait pas que la secrétaire rapplique et la fasse sortir.
Sur une étagère derrière le bureau, elle détailla des piles de dossiers multicolores posés là, classées par grande spécialité médicale apparemment. Des noms apparaissaient sur les couvertures, probablement ceux des patients en traitement.
Alice jeta un regard par la fenêtre qui donnait sur les pelouses de l'hôpital et s'absorba dans ses pensées. Ainsi, il fallait qu'elle se cache. Ce n'était pas dans ses habitudes de fuir, mais elle pressentait qu'elle courait un grand danger si les hommes mystérieux la trouvaient. La rousse soupira. Cela lui faisait mal de donner raison à Laurence.
Rien n'avait changé entre eux finalement, il imposait toujours son point de vue. Imposer, car il était impossible d'avoir une discussion calme avec lui. Ce minable ne se complaisait que dans l'affrontement, pour son plaisir sadique. D'ailleurs, comment arrivait-il toujours à appuyer sur le bouton qui déclenchait sa colère ? Alice fronça les sourcils et chercha ce qui pouvait avoir provoqué une telle animosité... Matt ? Non, avant cela, il y avait eu Meredith... Intéressant. D'habitude, ils étaient plutôt circonspects sur les relations qu'ils entretenaient chacun de leur côté, se moquant de l'autre sans vraiment y accorder d'importance. Mais, pas cette fois. Il s'en était pris férocement à Matt, parce qu'elle s'était montrée terriblement envahissante au sujet de sa fiancée. Mais bon, elle voulait savoir !
Laurence n'est pas amoureux. Je le connais par cœur et je l'ai vu... fuyant. Oui, c'est ça, le terme est approprié, conclut-elle. Il va donc faire un mariage de convenance, comme c'est encore très courant dans son milieu – qui, ironie du sort, est maintenant le tien, ma vieille ! – N'empêche, pourquoi a t-il réagi de façon aussi épidermique ? Pour une raison qui m'échappe encore, le sujet Meredith est particulièrement sensible... Comme lorsqu'il me fait des réflexions sur les impasses de ma vie et la fuite devant mes responsabilités... Merde, alors ! On est pareil tous les deux, on se met en colère parce qu'on réagit exactement de la même façon !
La peur n'était jamais bien loin quand Alice pensait à sa nouvelle existence. Le malaise en elle s'amplifia. Je fuis parce que je veux me préserver, pas parce que je ne veux pas affronter mes problèmes !
Au moment où elle formula cette pensée, elle sut qu'elle se mentait à elle-même.
C'était une erreur d'être venue et d'avoir cru que Laurence pourrait m'aider. Jamais je ne pourrais lui confier ce que je ressens, si c'est pour qu'il se serve ensuite de ça contre moi et me mette en pièces, en se délectant de mon mal-être ! Il va pas se gêner ! Le remède est pire que le mal !
Vraiment ? Lui souffla une petite voix insistante au bout de quelques secondes. Tu es en déni, ma vieille... Comme Laurence, qui l'est tout le temps !... ça vous fait un point commun supplémentaire !
Agacée, la rousse se détourna de la vision bucolique du parc et chassa ses idées sombres. Le bureau de Granger était décidément bien trop rangé, trop net aux goûts d'Alice. Matt était encore l'un de ces fichus perfectionnistes qui lui gâchaient constamment la vie ! La jeune femme s'amusa malicieusement à déplacer les quelques petits gadgets du jeune docteur.
Les yeux d'Avril se posèrent ensuite sur un dossier à part et elle mit quelques secondes à réagir, quand elle déchiffra le nom figurant sur la couverture : Summertime. Encore cette fichue pimbêche ? Elle commence à me gonfler sérieusement celle-là ! Avril fit quelques pas nerveusement, avant de reporter son attention sur le dossier qui l'intriguait. Une seconde... Matt n'a t-il pas dit que le père de cette Meredith était l'un des mécènes de l'hôpital ? Autant en avoir le cœur net. Alice ouvrit le dossier et commença à le parcourir.
La journaliste ouvrit des yeux ronds et dut relire ce qu'elle voyait pour bien l'appréhender. Elle n'eut pas le loisir de s'appesantir sur le sujet, car elle entendit la voix de Granger à l'extérieur qui s'adressait à sa secrétaire. Vivement, Alice remit le dossier tel qu'elle l'avait trouvé et alla s'asseoir dans le canapé en faisant disparaître son trouble.
La porte s'ouvrit et un Matt souriant jusqu'aux oreilles fit son entrée.
« Me voilà, Alice ! Je ne t'ai pas trop manqué ? »
oooOOOooo
Laurence héla un taxi et prit la direction de son appartement. A peine eut-il franchi le seuil qu'il sut qu'on avait pénétré discrètement chez lui et qu'on avait fouillé ses affaires.
Le policier n'emmenait jamais de preuves à son domicile, elles restaient à l'abri des regards indiscrets dans la chambre des scellés. A part son fameux tableau mural qui figuraient les protagonistes de ses enquêtes et leurs relations, il avait tout en tête. Si Spender avait tenté de découvrir ce qu'il savait, il en était pour ses frais.
Malgré sa fatigue, il décida de faire une visite dans les locaux du F.B.I sur Pennsylvania Avenue. Il ne fut pas particulièrement accueilli à bras ouverts, mais ses collègues se montrèrent cordiaux et sincèrement ravis de son retour, et en premier lieu, sa secrétaire. Passés les premiers moments d'échanges sociaux, il entra dans le vif du sujet.
« Vous avez du courrier pour moi, Shirley ? Des appels ? »
« J'ai tout mis sur votre bureau, monsieur. Quant aux appels, les voici... » Elle sortit quelques fiches. « Je ne les remets qu'en mains propres. »
« On a demandé à me voir ? »
« Oui, monsieur. Deux hommes des services internes sont venus et ont voulu entrer dans votre bureau. Je les ai éconduits. »
« Éconduits ? »
« Oui, monsieur. »
« Quand ? »
« Il y a deux jours. Ils m'ont dit qu'ils reviendraient quand vous seriez à nouveau sur pieds. »
« Ces agents ? Ils ne s'appelaient pas Blake et Fisher, par hasard? »
« Il me semble que ce sont les noms qu'ils ont donnés, oui. Un autre homme est également venu hier, alors que je partais. »
« Et ? »
La secrétaire parut gênée et hésita.
« Il est entré, monsieur. Il a dit qu'il était de la N.S.A., là encore, des affaires internes... Je suis désolée, je n'ai pas pu... »
Laurence connaissait Shirley. Elle ne se laissait pas facilement intimider. Il leva la main pour la rassurer et lui signifier que ce n'était pas grave.
« Un dénommé Spender ? » Elle hocha la tête. « Il vous a menacé ? »
La secrétaire baissa les yeux.
« Il a parlé de ma fille, monsieur, de sa bourse d'études à Yale. Il a dit que ce que l'État donnait, l'État pouvait le reprendre. »
Laurence serra les dents devant ces méthodes de voyous.
« Vous avez bien fait de le laisser entrer. »
« Que cherche t-il ? »
« Des réponses... comme nous tous. »
La secrétaire ne parut guère satisfaite par l'affirmation énigmatique de Laurence.
« Faites attention, monsieur. Cet individu ne me dit rien qui vaille. »
« Merci Shirley. »
Laurence pénétra dans son bureau. En apparence, rien n'avait bougé. Pourtant, quand il posa les yeux sur le tableau, il sut que Spender était passé par là. Les photographies et les noms avaient été volontairement intervertis.
Brouillage de pistes ou bien, simple volonté de montrer que Spender pouvait l'atteindre ? Il étudia un moment le nouveau schéma, puis remit finalement tout en place. Il isola également un nouveau nom : celui de l'agent de la N.S.A, avec un point d'interrogation. Par prudence, il n'écrivit rien sur les événements à la grange, gardant ses réflexions pour lui. Il appela sa secrétaire, qui arriva avec son bloc-note.
« Shirley, trouvez-moi les coordonnées des deux agents qui sont venus, Blake et Fisher. Et appelez également le secrétariat du Sénateur Summertime. Voyez si je peux obtenir un rendez-vous avec lui en début de soirée, au bar du Hamilton. »
« Bien, monsieur. »
« Je me rends aux archives. »
L'archiviste lui donna les dossiers qu'il demandait. Laurence retourna à son bureau les parcourir, en croisant les informations avec les renseignements recueillis pendant l'enquête sur Simmons. Plus le temps passait, et plus le passé du fonctionnaire se dévoilait devant ses yeux. Il fit un bref récapitulatif :
Sur le plan personnel, l'homme est célibataire et n'a pas de famille. Personne effacée, Simmons vit seul avec un chat pour seul compagnon. On ne lui connaît pas d'amis non plus. Et il ne discute pas avec ses voisins qui le croisent épisodiquement, en ignorant son nom... Le monsieur du troisième ? C'est quelqu'un de très discret, selon les propos recueillis lors de l'enquête de voisinage. Travail, maison - maison, travail, c'est son seul trajet connu en bus, excepté quand il sort faire ses courses.
Il vit modestement et n'a pas de problème d'argent, un seul crédit, celui de son appartement qu'il rembourse sans faute chaque mois. Une vie banale, réglée, triste, presque sans importance...
Laurence était bien placé pour savoir que les apparences étaient souvent trompeuses et que l'on ne connaissait pas réellement les gens que l'on côtoyait tous les jours.
Sur le plan professionnel, Simmons est l'un de ses fonctionnaires zélés, rattaché au Département de la Défense, le petit rouage d'une énorme machine logistique qui permet à l'armée des États-Unis de fonctionner. Selon les budgets, Simmons est chargé de gérer les crédits que le gouvernement américain alloue aux fournitures basiques, tels qu'habillement, alimentation et hygiène du soldat. C'est un simple exécutant : il rassemble les demandes, les fait valider par son supérieur, passe ensuite les commandes et s'assure qu'elles sont bien réceptionnées dans les entrepôts militaires. Cela va de simples produits d'entretien à des milliers de paires de chaussettes !
A priori, rien de transcendant, mais Simmons notait précisément tout dans ses registres. Cette conscience professionnelle, c'est ma chance. Si j'épluche les comptes, je découvrirai peut-être quelque chose de louche. Il faut que je récupère les livres comptables de ce fonctionnaire.
Simmons n'était pas juriste et ne négociait pas les contrats d'achats, alors comment connaissait-il Decker et Wilson, deux directeurs haut placés dans leurs entreprises respectives, avec lesquels il avait eu rendez-vous ce soir-là ?
Les deux hommes ont affirmé qu'ils devaient le rencontrer pour discuter de problèmes internes. Simmons ne s'est jamais présenté à leur rendez-vous. Le fonctionnaire a t-il découvert des irrégularités ? Pire, a t-il mis le doigt sur quelque chose qu'il n'aurait jamais dû voir ?
Pourquoi deux hommes de l'importance de Decker et Wilson se déplaçaient-ils en personne pour rencontrer un sombre gratte-papier sans importance ? Simple coïncidence, mensonge monté de toutes pièces ou traquenard tendu dans le but de le faire disparaître ? C'est cela que je dois découvrir.
Il était troublant que deux entreprises différentes connaissent presque les mêmes soucis techniques : délais de livraison non respectés pour l'une et pénurie de matières premières pour l'autre. Laurence avait vérifié auprès d'autres fabricants de produits chimiques sur la même période : aucun des concurrents ne rencontrait de problèmes d'approvisionnements. Le marché des matières était stable.
Je dois creuser le passé de ces deux ingénieurs qui affirment n'être que de simples connaissances professionnelles. Ils ont mentionné s'être rencontrés durant un symposium au cours duquel ils ont dîné à la même table. C'est possible, mais c'est à vérifier... Avril semble croire qu'ils se connaissent très bien en réalité. Elle va même plus loin en leur attribuant une part de responsabilité dans l'enlèvement de Simmons... Je suis bien près de la croire, après ce qu'elle m'a rapporté.
Contrairement à ses recommandations, la jeune femme n'en avait fait qu'à sa tête en poursuivant son enquête. Elle avait discrètement suivi Wilson. Le directeur général de ChemicalTech l'avait menée au Smithsonian Museum, où il avait eu rendez-vous avec un autre homme. Avril avait fait sa touriste française, près de l'éléphant dans la galerie naturaliste, et avait en réalité écouté toute leur conversation.
Wilson était ensuite parti, mais elle était restée pour suivre l'inconnu. Il avait rejoint deux autres hommes dans les salles égyptiennes, plongées dans la pénombre. La rousse n'avait pu distinguer leurs traits, lui avait-elle dit, mais elle avait pu les écouter à la faveur d'une vitrine, cachée derrière une momie de la cinquième dynastie ! Les risques que cette tête de mule prenait, étaient juste... insensés !
Encore une fois lorsqu'il s'agissait d'Avril, le sang de Laurence ne fit qu'un tour. Sa capacité à se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, m'étonnera toujours ! A croire qu'elle est dotée d'un radar à embrouilles !
Laurence se sentit las à présent. Il referma les dossiers et sortit de son bureau. Il les remit à Shirley pour qu'elle les dépose aux archives. Sa secrétaire lui donna le téléphone des deux agents et lui confirma le rendez-vous avec le Sénateur Summertime. Il allait pouvoir se reposer quelques heures avant de le voir.
Dans le taxi qui le ramena chez lui, il repensa à la rousse. Cette petite fouineuse a mis le doigt sur quelque chose d'énorme ! Si je n'en avais pas eu confirmation à la grange, jamais je ne l'aurais crue... Il ne put s'empêcher d'éprouver de la fierté. Avril a bien appris à mes côtés durant toutes ces années, rien qu'en m'observant. Ce n'est plus le fruit du hasard si elle découvre de nouvelles pistes ! Dommage que ces théories soient parfois encore fumeuses ! Heureusement que je fais le tri ! Sans ça, ce serait n'importe quoi !
Si ce n'était son caractère rebelle et son humeur maussade la plupart du temps... Avril serait... potable.
Son esprit dériva vers la conversation qu'ils avaient eue avec elle un peu plus tôt.
L'insistance d'Avril au sujet de Meredith peut devenir un problème que je vais devoir régler rapidement si je ne veux pas qu'elle découvre la vérité. L'asticoter à propos de son médecin ne semble pas lui faire plus d'effets que cela. Granger ne doit être qu'un agréable passe-temps. Peut-être ai-je surestimé son attachement au tombeur de service ? Bizarrement, cette pensée lui réchauffa singulièrement le cœur.
En revanche, elle fuit quelque chose, j'en mettrai ma main au feu. Sa réaction à chaque fois que j'évoque sa nouvelle vie avec son père... Ah, ça pourrait être un vrai plaisir de creuser par là !
Le sadique en lui savoura la perspective de faire enrager la rousse. Un sourire flotta sur ses lèvres et il ferma les yeux en éprouvant pour la première fois depuis longtemps une joie véritablement enfantine.
Avril lui avait vraiment manqué.
A suivre...
