Chapitre 8 : La traque est lancée
Alice Avril avait eu des doutes en pénétrant dans le vaste hall art déco de son hôtel. Comme si son sixième sens s'était activé automatiquement, elle avait préféré emprunté le magnifique escalier en marbre qui surplombait le lobby, plutôt que de prendre l'ascenseur aux grilles en fer forgé. Immédiatement, deux hommes en costume noir l'avaient suivie.
Sans se départir de son calme apparent, Alice accéléra le pas, puis se retourna délibérément. Les deux individus ne la quittaient pas des yeux, ne dissimulant même pas le fait que c'était bien après elle qu'ils en avaient.
« Merde... » murmura la rousse en sentant un frisson glacé glisser le long de sa colonne vertébrale
La peur l'envahit. Laurence l'avait prévenue. Inutile de se demander de qui ils s'agissaient, les hommes mystérieux l'avaient retrouvée. Elle devait fuir pour ne pas se faire prendre et disparaître à son tour.
Arrivée à l'étage, Alice poussa une porte battante et prit ses jambes à son cou en maudissant ses chaussures hautes et sa jupe qu'elle releva sur ses cuisses sans faire de manières. Le tailleur chic et élégant, c'était bien beau, mais loin d'être pratique pour piquer un sprint !
Avec incertitude, elle espéra que l'architecture des couloirs de ce premier niveau, était la même que celle de son sixième, afin de s'orienter plus facilement. C'était le cas. Elle prit immédiatement sur sa gauche, puis fila le plus vite possible au coin suivant sans se retourner. Elle poussa la quatrième porte, qui, elle le savait, donnait sur d'autres escaliers, et monta en sprintant, hors d'haleine, autant sous l'effet du violent effort que de l'adrénaline.
La journaliste ressortit au second. Personne. Elle fonça alors pour se cacher dans une lingerie toute proche.
« Ok, réfléchis... réfléchis, bon dieu ! » murmura t-elle, essoufflée, en fermant rapidement la porte derrière elle, prête à se barricader.
Alice reconnut immédiatement son erreur si elle restait dans cet espace fermé. Je dois quitter l'hôtel le plus vite possible sinon ils vont me trouver. Comment me sortir de là ? Réfléchis ! Que ferait Laurence à ma place ? Ces questions lui vinrent spontanément à l'esprit et l'aidèrent à se concentrer sur l'essentiel.
Elle inspira profondément pour se calmer, tout en regardant son nouvel environnement. C'était un réduit de quelques mètres carrés, avec des étagères de chaque côté. Partout des draps, des serviettes blanches et des peignoirs pliés proprement. Deux trolleys de ménage l'empêchaient d'avancer. Elle les poussa machinalement et découvrit des sacs remplis de linges sales en attente d'être emmenés... ou bien, alors ? Oui, au fond, il y avait une trappe dans le mur suffisamment grande pour laisser passer les sacs... ou une femme très fine !
Alice hésita un instant devant la prise de risques, mais elle n'avait pas le choix. Ou c'était tenté de s'enfuir par là, ou bien c'était se faire prendre et mourir assurément !
Elle se saisit des lourds sacs de linge et les jeta un par un par la trappe, en espérant qu'ils fassent un matelas suffisamment épais pour la recevoir. Elle se débarrassa ensuite de ses chaussures et de son sac à mains, en évaluant la hauteur possible, puis se glissa avec appréhension dans l'étroit conduit.
En écartant les bras et les jambes, la jeune femme parvint à se maintenir et à se laisser descendre doucement dans le noir, mais l'effort était considérable et les parois glissaient. Arriva ce qui devait arriver : avec un cri d'angoisse étouffé, Alice perdit ses appuis et chuta verticalement sur quelques mètres...
L'atterrissage fut rude, malgré l'amas de sacs de linge qui amortirent la brutale descente de la rousse. Après une seconde d'hébétude, elle se rendit compte qu'elle n'avait rien de cassé. N'empêche, elle avait tout de même mal au dos et dut ramper pour se sortir du bac à linge. La rousse récupéra son sac à main et ses chaussures, et marcha en grimaçant vers la sortie.
Elle devait se trouver dans les sous-sols de l'hôtel. Le couloir était désert et elle en profita. Il fallait qu'elle parte discrètement, mais probablement que toutes les sorties étaient surveillées.
Sans hésiter, Alice poussa la porte d'un vestiaire. Elle trouva des tenues de femme de chambre dans un casier et se changea avant que quelqu'un n'arrive. Avec un large foulard, elle dissimula ses cheveux roux si distinctifs. Elle mit enfin ses vêtements dans un sac, puis s'observa dans un miroir. Une paire de lunettes traînait là, elle les enfila en espérant que cela suffirait à détourner les regards.
Elle repartit, poussa une porte et monta un étage. Il y avait davantage de monde et elle fit un premier test quand elle croisa des employés de l'hôtel. Ils l'ignorèrent. Pour faire bonne mesure, elle emprunta un trolley un peu plus loin et poursuivit vers ce qui lui semblait être la sortie.
Alice les vit trop tard et se figea dans un premier temps. Deux hommes en costume noir venaient de surgir au bout du couloir et cherchaient visiblement quelqu'un. Le cœur battant, elle baissa la tête et plongea le nez dans ses balais, tout en continuant d'avancer. Ils l'ignorèrent aussi quand ils passèrent à côte d'elle.
Inutile de moisir ici, il faut que je sorte. Avril se hâta vers la cuisine et trouva enfin l'accès des livraisons, juste à côté de celui du garage. Avec mille précautions, elle chercha du regard les hommes en costume et les trouva dans le parking, en train de faire le guet.
La rue était si proche, si loin. Résolument, elle prit son courage à deux mains et sortit comme si de rien n'était. Le cœur battant, elle se mêla à un groupe de passants, sans se retourner. Dès qu'elle le put, la rousse monta dans un taxi qui stationnait là, au bout de l'avenue, et ne souffla que lorsque le chauffeur roula vers le Capitole.
Elle se retourna. Personne n'avait réagi. Elle l'avait échappé belle...
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Au bar du Hamilton, le sénateur démocrate Walter « Walt » Summertime se leva avec un large sourire pour accueillir Laurence.
« Swan, venez vous asseoir, venez ! Meredith est rentrée catastrophée de San Francisco en m'expliquant ce qu'il vous était arrivé ! Comment allez-vous ? »
« Beaucoup mieux, Sénateur, merci. »
« Walt... Il vous tardait de quitter de l'hôpital, j'imagine. ? Quoiqu'avec le caractère fantasque de ma fille, vous risquez de regretter d'en être sorti ! »
Laurence tenta de masquer son amusement.
« Je vous remercie d'avoir accepté de me recevoir de façon impromptue. »
Summertime leva la main pour balayer l'argument et fit un signe au serveur pour attirer son attention.
« Scotch ? » Laurence hocha la tête. « Mon futur gendre a besoin de me parler, je me libère avec plaisir ! » Le sénateur eut un sourire compatissant. « Vous avez vraiment une petite mine. Il faut vous reposer... Un conseil entre gentlemen : empêchez Meredith de vous envahir, sinon vous n'allez absolument pas pouvoir récupérer ! »
« Je ne suis pas là pour parler de votre fille, Walt. Je suis ici pour vous alerter sur une affaire sérieuse dont je viens d'avoir connaissance au cours d'une enquête que je mène. »
« Vous piquez ma curiosité. De quoi s'agit-il ? »
Laurence lui expliqua. Le front du Sénateur se plissa de rides soucieuses alors qu'il écoutait attentivement Laurence, en tirant sur son cigare.
« Ce sont de graves accusations, Swan. Vous avez des preuves de ce que vous avancez ? »
« Pour l'instant, non, mais ce que j'ai surpris est malheureusement bien réel. Je suis sûr que Simmons a disparu parce qu'il avait découvert quelque chose en rapport avec ce projet... Walt, vous présidez des commissions d'enquête au Sénat, je voulais savoir si vous aviez eu vent dernièrement de rumeurs ou de menaces en rapport avec un projet d'attentat ? »
« Écoutez, je sais que vous êtes une personne de confiance, par votre droiture et votre position au sein du F.B.I. mais vous arrivez d'Europe et vous n'avez pas connu ce que nous avons vécu avec le Sénateur McCarthy et sa fichue chasse aux sorcières ! Même si nous y avons mis un terme il y a quelques années, nous subissons encore les conséquences de ces... suspicions, heureusement infondées pour la plupart... Les gens de ce pays ne veulent plus être paranoïaques, Swan. Malgré la crise de Cuba, les américains ne veulent pas s'imaginer que tous leurs voisins, leurs amis, leurs proches, sont des communistes à la solde de l'U.R.S.S. Ils veulent croire en un monde meilleur, un monde de progrès, de tolérance et d'ouvertures, et c'est pour ça qu'ils ont élu Kennedy à la tête de ce pays ! Pour que les choses changent ! »
« Je ne connais pas tous les enjeux politiques actuels effectivement, mais ce pasteur noir, ce Martin Luther King ? Il fait beaucoup parler de lui, non ? Il voudrait organiser une grande marche pour les droits ici, à Washington. La jeune génération est éblouie par son discours de tolérance, mais il a beaucoup d'ennemis. On m'a dit qu'il avait reçu des menaces de mort ? »
« Mourir en martyr ne servirait pas la cause de ceux qui veulent sa perte. Il a de nombreux détracteurs, c'est vrai, mais de jour en jour, il rallie toujours davantage, et pas seulement les personnes de couleur. Ce pasteur lutte pour les droits des minorités, contre la ségrégation, il souffle un élan d'espoir pour tous. La vérité, c'est qu'il nous faudrait davantage d'hommes comme lui qui veulent faire avancer la société. Il a d'ailleurs le soutien du Président. Ses propositions trouvent de plus en plus d'échos au Congrès et au Sénat. Le mouvement est en marche et est inéluctable. Qui sait, c'est peut-être votre homme ? En tous cas, les menaces à son encontre sont prises très au sérieux par les autorités, il est protégé jour et nuit par un service d'ordre chargé de sa protection. »
« Et de sa surveillance également, non ? » ironisa Laurence.
« Il en est parfaitement conscient » admit le sénateur.
« Si ce n'est lui, alors, il pourrait s'agir d'une autre personnalité publique en vue ? »
« Vous pensez à Castro ? Il a déjà fait l'objet de plusieurs tentatives de meurtres de la part de la C.I.A. Toutes ont échoué, et heureusement ! Les cubains s'en sont donnés à cœur joie dans la presse ! Langley ne veut pas être davantage la risée du monde entier. De toute façon, le Président a toujours préféré les solutions diplomatiques. Il ne verrait pas d'un très bon œil que ses services secrets soient impliqués dans une nouvelle tentative d'assassinat, surtout quand il tente de négocier la paix de ce monde avec Khrouchtchev. »
« Et s'il s'agissait d'un groupuscule indépendant ? D'une minorité au sein d'une institution ? Spender m'a semblé très sûr de lui. Il dispose probablement d'une protection ou d'un certain pouvoir pour agir en toute impunité. »
« Vos recherches à son sujet n'ont rien donné ? »
« Non. J'attends toujours des informations de mon contact au sein de la N.S.A... à compter que ce Spender en fasse bien partie. »
« Méfiez-vous, Laurence. Lancer une enquête sur l'un des leurs, va attirer l'attention sur vous. »
« Je ne demande que ça, Walt. »
« Vous n'aimerez probablement pas les réponses de votre hiérarchie. Ils feront tout pour vous barrer la route s'ils estiment que vous empiétiez sur les plates-bandes de la Sécurité Nationale. »
« On a l'intention d'assassiner un homme important, Sénateur. A moi de tout faire pour empêcher que cela arrive, même si ça doit défriser certaines personnes. »
Summertime eut un grognement.
« Trouvez des preuves et amenez-les moi, Swan, et nous empêcherons ces individus de nuire, je vous le promets. »
« C'est bien mon intention, je vais chercher Simmons, c'est lui la clé, et je vais le retrouver. »
« Vous êtes un homme de terrain, d'expérience, probablement le meilleur pour mener ce genre d'investigation, mais je vous mets en garde. Vous êtes encore un étranger sur le sol des États-Unis. Même si vous épousez ma fille et devenez américain, certains n'hésiteront pas à crier au complot et à vous demander où va votre loyauté. »
« Ma loyauté ? C'est simple, les gens qui me font confiance ne la remettent pas en cause, mes ennemis la désirent, et ceux que je chéris le plus en abuseront, quoi qu'il advienne... Ma loyauté est au service de la vérité, Walt. »
Le sénateur eut un rire bref.
« Vous êtes une sacrée tête de mule, Swan, et j'aime ça ! » Summertime reprit son sérieux. « Très bien. Je vous avertirai discrètement si j'apprends quelque chose. Je vous aiderai également si vous voulez avoir accès à des dossiers sensibles. En attendant, vous ne savez pas dans quel guêpier vous avez mis les pieds, alors soyez très prudent. Je ne voudrais pas à avoir organiser des funérailles au lieu d'un mariage, et expliquer à mon futur petit-fils comment est mort son père. »
Laurence comprit le message. Le plus important était qu'il avait le soutien du sénateur, le reste, c'était de la littérature, comme on dit ! Avec un remerciement, il prit congé de Summertime.
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Alice avait demandé à un second taxi de la déposer à l'adresse que Laurence lui avait donnée. Présentement, elle regardait de façon dubitative la devanture délabrée d'une boutique dans ce quartier ouvrier. Elle soupira, pas convaincue. C'était pourtant bien là qu'elle devait se rendre.
Une clochette retentit quand elle entra. L'intérieur du magasin ne détonait pas de l'extérieur : propre, mais vieillot, il donnait l'impression de dater du siècle dernier. Une femme aux cheveux gris sortit de ce qui devait être la réserve, et vint à sa rencontre en souriant à peine :
« Bonjour mademoiselle, que puis-je pour vous ? »
« Bonjour... Je cherche un monsieur Ferrer Esposito. C'est bien ici que je peux le trouver ? »
« Qui ? »
« Ferrer Esposito ? Je viens de la part d'un de ses amis... Swan Laurence. »
« Je suis désolée, je ne connais personne de ce nom. »
« On m'a donné cette adresse, c'est bien ici, n'est-ce-pas ? »
La rousse tendit le papier et la femme y jeta à peine un coup d'œil. Elle considéra plutôt Avril avec sévérité dans son costume de femme de chambre et lui dit sèchement :
« On vous a mal renseigné. »
Une mauvaise adresse ? Ce n'est certainement pas le genre de Laurence... Déstabilisée, Alice s'apprêta à insister, quand un homme chauve à la barbe grise fit son entrée à son tour depuis le fond de la boutique.
« Je suis Ferrer Esposito. » dit-il dans un français teinté d'un fort accent italien. « Vous venez de la part de Swan Laurence ? »
« Oui. »
L'homme sembla prendre à son tour la mesure de la journaliste.
« Veuillez me suivre, Mademoiselle... ? »
« Alice... Alice Avril. »
« Venez... Merci, Madame Carlisle. »
Le vieil homme entraîna la journaliste par l'arrière.
« Pourquoi cette femme a t-elle dit qu'elle ne vous connaissait pas ? »
« C'est convenu ainsi... » répondit l'homme.
« Laurence ? Il vous a prévenu ? »
« Vous posez trop de questions... Attendez-moi ici, je reviens. »
Alice resta seule dans le couloir. L'homme fut de retour au bout de cinq minutes avec une petite valise marron, puis il la pria de le suivre à nouveau. Ils traversèrent une petite cour intérieure inondée de soleil, puis entrèrent dans l'immeuble en face, pour ensuite s'engager dans d'autres couloirs déserts. Il n'y avait aucun bruit, comme si l'immeuble était abandonné. Enfin, au bout d'un énième corridor, il ouvrit une porte qui débouchait sur un garage. Là, un vieux pick-up Ford des années quarante était garé dans un atelier qui fleurait bon la poussière.
« Montez et cachez vous sous la couverture. Personne ne doit vous voir pendant tout le trajet... Et pas un mot ! »
Elle obtempéra et seulement quand elle fut dissimulée, il ouvrit la porte du garage.
Ils roulèrent pendant ce qui sembla une éternité à Alice. Allongée sur la banquette dont elle sentait tous les ressorts grinçants, elle subissait sans broncher les chaos de la route. Son dos la faisait toujours souffrir et elle commençait à se demander si elle réussirait à marcher le lendemain.
Enfin, le pick-up s'arrêta. Esposito intima l'ordre à Avril de ne pas bouger, puis il s'adressa à un homme. Un portail grinçant fut ouvert et le pick-up redémarra. Il roula encore un peu, jusqu'à stopper enfin. Le chauffeur arrêta enfin le moteur.
« Vous pouvez sortir. »
Avril émergea de sous la couverture en clignant des yeux. Elle observa son environnement immédiat : une grange où était rangé essentiellement du matériel agricole. Par la porte ouverte, elle apercevait des arbres et un vaste mur d'enceinte.
« Où suis-je ? »
« Quelque part, en sécurité. Descendez. »
Alice grimaça quand elle se redressa. Avec mille précautions, elle s'extirpa du véhicule en se rendant compte qu'elle tenait debout avec difficulté, courbaturée.
« Vous êtes blessée ? »
« J'ai fait une mauvaise chute. Mon dos est en bouillie. »
« Appuyez-vous sur moi. Je vais vous conduire à votre chambre. »
Ils sortirent de la grange et traversèrent une petite cour, au cœur d'un bâtiment en U. Ils prirent immédiatement à droite et franchirent une grande porte. Les escaliers de la vieille bâtisse furent un calvaire pour Alice qui serra les dents malgré tout. Enfin, il pénétrèrent dans une petite chambre aérée et agréable, et il l'aida à s'asseoir sur le lit.
« Je reviens avec le frère Gregory. »
Le Frère Gregory ? Mais où Laurence m'a t-il envoyé ? Dans un monastère ?
Les hirondelles faisaient entendre leurs chants à l'extérieur. Alice se releva péniblement et alla à la fenêtre. Elle se trouvait au second étage d'un bâtiment en pierre qui donnait sur un verger, entouré de grands arbres qui cachaient l'horizon. Était-elle en ville ? À la campagne ? Elle n'aurait su le dire.
La rousse revint vers le lit et s'installa du mieux qu'elle put pour soulager la douleur de son dos. Un quart d'heure plus tard, un vieillard voûté et marchant avec une cane faisait son entrée, accompagné par Ferrer Esposito qui portait un sac en toile en bandoulière. Le moine s'arrêta tout net et se tourna vers l'Italien.
« Frère Gennaro, vous ne m'avez pas dit qu'il s'agissait d'une femme ! »
« J'ai omis ce détail ? » demanda candidement l'intéressé. « Veuillez me pardonner, mon frère ! »
« Je ne peux pas la soigner, enfin ! Il faut que vous préveniez sœur Magdalena qu'elle la prenne en charge et fasse le nécessaire ! »
« Cette jeune femme est notre invitée, frère Gregory. »
« Oh ? » Le vieillard dévisagea attentivement Alice au travers de ses lunettes à double foyer. « Donnez-moi mon sac, je vous prie. »
Il fouilla à l'intérieur, pendant que Gennaro Esposito approchait une chaise du lit pour le sacristain.
« Ferrer Esposito ? Demanda Avril tout bas en regardant l'Italien de façon narquoise.
« L'humour de notre ami commun » répondit-il avec une bienveillance ironique.
« Alors, mademoiselle, que vous est-il arrivé ? »
Alice lui raconta sa chute à l'hôtel sans entrer trop dans les détails. Le vieillard ne posa aucune question sur les circonstances, ne fit aucun commentaire, ne porta aucun jugement.
« Si vous aviez une vertèbre de cassée, vous ne vous seriez pas relevée. En revanche, les muscles de votre dos ont subi un traumatisme. Il ne faut pas que vous bougiez pendant quelque temps. Je vais vous faire un cataplasme qui va chauffer la zone douloureuse, puis vous donner quelque chose qui va vous détendre. Vous allez ensuite vous reposer.
Alice eut un regard effaré. Le vieillard leva la main pour apaiser ses craintes.
« Vous êtes en sécurité, frère Gennaro va veiller sur vous. Vous pouvez rester ici le temps qu'il faut. Nous avons une bibliothèque fournie, et quand vous irez mieux, vous pourrez tranquillement arpenter nos magnifiques jardins. Personne ne viendra vous chercher dans cet endroit. »
« C'est où, ici, précisément ? »
« Cette question n'est pas pertinente pour l'instant. Concentrez-vous plutôt sur votre guérison. »
Devant l'autorité du vieillard, Alice lança un regard vers Frère Gennaro qui resta impassible. Le vieux moine sortit des simples de son sac qu'il se mit à broyer ensuite dans un mortier en granit. Cela forma bientôt une pâte verte épaisse et visqueuse qui sentait la menthe et le camphre.
« Je vais étaler ce cataplasme végétale sur votre dos. Frère Gennaro vous couvrira ensuite. Vous allez sentir une douce chaleur se répandre et l'onguent va sécher en libérant sa substance active. Après manger, je vous donnerai une tisane de ma fabrication. Vous allez dormir comme un bébé. Et demain, vous vous sentirez beaucoup mieux. »
« Je vous remercie pour tout le mal que vous vous donnez. »
« Non, c'est notre mission de venir en aide à ceux qui sont dans la détresse. »
La détresse ? Ma foi, ils ne sont pas loin de la vérité... Je suis sacrément dans la merde, et à part Laurence, je n'ai personne vers qui me tourner...
Cette pensée aurait été déprimante en temps normal, mais après les heures de cauchemar qu'elle venait de vivre, elle était plutôt réconfortante. Toujours Laurence était là pour elle, jamais il ne l'abandonnait. Comme un ange-gardien... enfin, plutôt comme un démon gardien, quand il faisait de sa vie un enfer !
Les deux hommes sortirent de la chambre pour qu'Alice puisse se dévêtir. Elle s'allongea sur le ventre, dans une position qui ne la faisait pas trop souffrir et laissa le vieil homme la badigeonner de cette substance d'un vert foncé, presque noir. Quand il eut fini, il prit rapidement congé en promettant de revenir plus tard pour le lui enlever. Alice resta seule avec Frère Gennaro.
« Pourquoi vous ne voulez pas me dire où je suis ? »
« Vous êtes au monastère de Saint Elm. C'est le nom sous lequel je le connais, mais vous auriez du mal à le situer précisément sur une carte. »
« Pourquoi ? »
« Parce que c'est un asile pour ceux qui en ont besoin. Ceux qui le cherchent ne peuvent pas le trouver. »
« Je ne comprends pas. »
« Ce sont les mystères de la Foi. Êtes-vous croyante, Alice Avril ? »
« J'ai été recueillie par un orphelinat avec un enseignement catholique, mais Dieu et moi, on est plutôt fâchés ! »
Esposito se mit à rire doucement.
« Je l'ai longtemps été également, mais finalement, nous nous sommes réconciliés. Je connais désormais la paix intérieure. »
« Pour tout vous dire, ce que je vois du monde, ne me plaît pas beaucoup et ne m'encourage pas à croire en quelque chose de meilleur. »
« Je crois reconnaître le pessimisme de Laurence dans cette réponse. Aurait-il déteint sur vous ? »
Avril ne put s'empêcher de rire.
« J'espère bien que non ! »
« Alors, vous n'êtes pas totalement perdue pour la cause de Dieu. »
Alice préféra restée silencieuse. Gennaro reprit doucement :
« Les amis de Laurence se comptent sur les doigts d'une main. Les femmes dans sa vie encore moins. Si j'en juge par vos péripéties, vous devez être... spéciale ? »
« Si vous entendez par là qu'il se paie ma tête en permanence, qu'il me trouve insupportable et qu'il me déteste, alors oui, je suis à part ! »
« C'est ce qu'il vous dit ? » demanda le moine avec un léger sourire.
« Je le lui rends bien, rassurez-vous ! »
Le moine hocha la tête en souriant encore plus, mais il ne fit aucun commentaire. Alice fronça les sourcils et redevint sérieuse.
« Ceux qui me poursuivent, ne rigolent pas. Laurence est probablement en danger. Il faut que je le prévienne. Vous avez un téléphone ? »
« Je suis désolé, je ne peux pas vous laisser avoir de contacts avec l'extérieur. »
« Hein ? Ça veut dire quoi ? Que suis prisonnière ? »
« Non. Vous pouvez aller et venir à votre guise, mais il vaut mieux que vous soyez discrète pour votre propre sécurité. Et n'ayez aucune crainte pour Laurence, il sait se défendre tout seul. »
« Mais, tout de même ! Il n'est pas à l'abri de ces hommes ! »
Gennaro l'apaisa d'une main.
« Vous lui faites confiance ? »
« Oui... » admit Alice avec réticence.
« Alors vous n'avez pas à vous inquiéter. Dieu veillera sur lui. »
Alice ne cacha pas ses doutes.
« Comment... comment vous l'avez connu ? » demanda t-elle.
« C'est une longue histoire. »
« Vous avez entendu Frère Gregory ? Je ne bouge pas d'ici ! »
Avec un soupir, frère Gennaro entama son récit.
A suivre...
