Chapitre 9 : sur la piste de Simmons

« M'sieur Laurence, c'est vous ? »

Le consultant du F.B.I. s'arrêta devant le jeune garçon en tenue de baseball qui l'attendait à la sortie du restaurant. Il avait déjeuné, seul, en prétextant l'interrogatoire d'un témoin, pour éviter les bavardages incessants de Meredith.

« Oui, qu'est-ce que tu veux ? »

« J'ai un télégramme pour vous. »

Le gamin sortit une enveloppe bleue froissée de sa poche et la lui tendit sans un mot. Comme il restait planté là, à attendre, Laurence sortit un billet et le lui donna.

« Allez, file, je t'ai assez vu ! »

Le môme tourna les talons et se mit à courir sans demander son reste. Laurence déplia la lettre et lut les quelques lignes en italien.

Pendule XVIIIème bien arrivée à destination, légèrement endommagée – stop – Intervention efficace de l'horloger – stop – Livraison à l'adresse convenue maintenue le 6 – stop – Acheteur souhaite vous rencontrer – stop – Réponse souhaitée plmv – stop –

Laurence froissa le télégramme et chassa la brusque tension qui s'était emparée de lui à la lecture de ces lignes. Avril était saine et sauve au Sanctuaire, c'était le principal, mais elle était légèrement blessée. Il aurait aimé prendre de ses nouvelles de vive voix mais il ne pouvait pas entrer en contact avec elle, sous peine de la mettre à nouveau en danger.

Sous le soleil brûlant de ce début d'après-midi, il ajusta ses Ray Ban, puis retrouva avec plaisir sa Chevrolet Corvette Sting Ray aux lignes si agressives, dans sa belle robe noire brillante. Que se serait-il passé s'il n'avait pas mis en garde Avril, s'il ne l'avait pas orientée vers Esposito ? Sans doute qu'elle aurait disparu sans laisser de traces, comme Simmons ? Pire, qu'il aurait dû la chercher avec le risque de retrouver son cadavre abandonné quelque part ? Cette pensée le glaça. Il avait déjà vécu cette horreur dévastatrice avec Marlène, il ne voulait à aucun prix que cela se reproduise avec son autre amie.

Il fit vrombir le puissant V8 en démarrant. On lui laissait également la possibilité de rejoindre Avril le 18 juin et de se mettre à l'abri. La jeune femme avait requis sa présence, elle attendait une réponse plmv – par la même voie – mais sa première priorité était de retrouver Simmons.

Plus tôt dans la mâtinée, Laurence avait rencontré les agents Blake et Fisher et répondu à leurs questions. Avec son témoignage, il avait définitivement mis Avril hors de cause dans l'incident du moulin. Volontairement, il avait laissé planer le doute sur une éventuelle relation avec la journaliste et ne leur avait pas demandé d'être discrets sur ses supposées frasques avec elle.

Alors qu'il attendait patiemment que Blake aille chercher le passeport de la rousse, il s'était rendu compte que l'histoire d'Avril avait dû produire son effet sur la population féminine du Département. Les secrétaires des services les plus proches avaient défilé dans l'open space pour l'apercevoir. Sans exception, jeunes ou plus âgées, mignonnes ou moins favorisées par la nature, elles avaient toutes jeté plus ou moins discrètement un regard appréciatif sur sa personne. Sa présence dans les lieux allait alimenter les conversations pendant quelques jours !

Les deux agents ne soupçonnaient rien des événements survenus à la grange et comme avec Avril, ils n'avaient posé aucune question. Alors qu'ils allaient boucler leur enquête, Laurence leur avait demandé s'ils connaissaient Spender. La réponse avait été négative. A la sortie de leur entretien, le français avait appelé sa secrétaire. Elle lui avait donné le nom d'un homme et son adresse. Il disait avoir aperçu Simmons sur son lieu de travail, en le reconnaissant d'après le portrait paru dans le journal.

Laurence s'y rendait présentement. Peut-être était-ce vrai ? Peut-être était-ce une erreur ou pire, un piège ? En tous cas, c'était une piste qu'il fallait explorer. Plusieurs fois sur le parcours, il vérifia s'il était suivi. Ce n'était pas le cas.

L'homme le reçut chez lui. Laurence lui montra plusieurs portraits, dont l'un de Simmons, et ce dernier confirma l'identité du fonctionnaire.

« Vous faites quoi comme profession, monsieur Travis ? »

« Je travaille à la Bradford ARG, un complexe pétrochimique, depuis une dizaine d'années. Je suis ouvrier gazier, je m'occupe de l'entretien des canalisations. Des tuyaux, ça manque pas dans une raffinerie ! »

« Vous êtes sûr que c'est bien Simmons que vous avez vu il y a huit jours ? »

« Oui, certain. C'était peut-être la première fois de ma vie que je croisais ce type, mais son regard semblait... vide ! On aurait dit un robot. C'est ça qui m'a intrigué chez lui. Après je n'y ai plus repensé, jusqu'à ce que je vois sa photo dans le journal hier. »

« Il était seul ? »

« Un de nos gars et un type en costard l'accompagnaient. Ça aussi, c'était bizarre, je l'avais jamais vu. Ils se dirigeaient tous les trois vers une partie de l'usine qui m'est interdite. C'est un vaste entrepôt où se trouvent des produits très dangereux, il faut porter une tenue spéciale pour y entrer, c'est un accès restreint. »

« Qui peut y accéder ? »

« Certains ouvriers chargés d'acheminer les fûts à l'intérieur. Et puis les gens de la sécurité qui surveillent, si jamais un problème se présente. »

« Vous avez vu Simmons ressortir de ce bâtiment ? »

« Non, mais... il se déroule des événements étranges parfois. Avec mes collègues, on fait des roulements, on travaille de nuit, et de temps en temps, on remarque de curieux convois militaires qui arrivent. Ils déposent des containers, personne ne sait ce que c'est, et puis ils repartent avec des fûts estampillés de chez nous avant le lever du soleil. »

« En quoi est-ce curieux ? »

« Il y a des convois militaires qui vont et viennent en journée, et personne ne fait mystère de ce qu'ils acheminent. C'est de l'huile pour moteurs, du mazout, des bouteilles de gaz, des acides, etc... Pour ceux de nuit, il n'y a aucun manifeste, aucune trace de leurs passages. J'ai vérifié. On est plusieurs à trouver ça bizarre. »

« Et vous avez remarqué ce manège depuis longtemps ? »

« Ça existe depuis toujours. En principe, on n'en pas parle pas, même entre nous, mais depuis quelques temps, ces livraisons se multiplient, alors ça nous intrigue de plus en plus. »

Et les gens finissent toujours par jaser... Laurence sembla réfléchir un instant, fit quelques pas dans la pièce, puis sortit son Minox B pour prendre l'homme en photo.

« Il est marrant votre petit appareil. C'est un quoi ? »

Laurence éluda la question.

« Vous savez à qui je peux m'adresser pour obtenir une autorisation de pénétrer dans les lieux ? »

« Burt Vosak, c'est le contremaître en chef. Mais ce sera soumis au bon vouloir de la direction. N'y comptez pas trop. »

« Je demanderai un mandat à un procureur, s'il le faut. »

« Ils aiment pas trop les flics, vous savez ? L'année dernière, une Ranger a disparu dans le coin, le shérif n'a pas réussi à pénétrer dans l'usine pour faire son enquête. »

« Une femme a disparu ? Quand ? »

« En février, si je me souviens bien... Ou en mars ? Je sais plus trop. C'était dans le Pembley News, le journal local. Ça n'a pas fait la une des grands quotidiens. »

Laurence sentait qu'il tenait enfin quelque chose.

« Vous pourriez m'en dire un peu plus sur cette histoire ? »

« La fille s'appelait Kelly quelque chose. Kelly... Warwick ! C'est ça ! Elle travaillait pour le Service des Forêts. Elle est partie en patrouille un matin, son mari a signalé sa disparition en ne la voyant pas rentrer le soir. Le shérif Barkley orchestrait les recherches mais on l'a jamais retrouvée. Y en a qui disent qu'elle a croisé le chemin d'un ours ! Peuh ! Je suis chasseur, et je peux vous dire que ça fait bien longtemps que j'en ai plus vu par ici ! »

Le consultant arpenta encore la pièce et son regard tomba sur le badge de Travis, abandonné sur la table. Aussitôt, une idée germa dans sa tête. Il le prit en photo sans que l'autre s'en étonne.

« Si elle avait été attaquée par un animal, on aurait retrouvé des restes, non ? »

« Bien sûr ! Il y a toujours des carcasses, les os, ça disparaît pas comme ça ! »

« Le shérif Barkley ? Je le trouve en ville ? »

« Oui. »

« Et le Pembley News ? »

« A Pickford, dans la rue principale. Vous pouvez pas le louper. »

« Si jamais il y avait autre chose qui vous revenait, un détail qui vous a échappé, voici ma carte, n'hésitez pas à appeler mon bureau et à laisser un message à ma secrétaire, d'accord ? »

« Pas de souci. »

« Merci pour votre aide, monsieur Travis. »

Laurence remonta en voiture et prit le chemin du centre ville. Quelques minutes plus tard, le policier pénétrait dans le minuscule local du shérif. Les pieds sur le bureau, l'adjoint lisait le journal en tuant le temps, pendant que son supérieur parlait au téléphone.

« Qu'est-ce qu'on peut faire pour vous, monsieur ? » demanda le jeune homme.

Laurence montra son badge et se présenta. Aussitôt, l'adjoint rectifia sa position en s'éclaircissant la voix. Laurence se contenta d'indiquer de la tête le shérif qui bavardait de tout et de rien avec un proche.

« Vous pouvez m'apporter tout ce que vous avez sur Kelly Warwick, la Ranger qui a disparu l'année dernière ? »

« Tout de suite, monsieur. »

L'adjoint se leva précipitamment et fit un signe à son supérieur qui comprit qu'il devait raccrocher et accorder toute son attention au nouveau venu.

« Oui, vous êtes ? » demanda le shérif.

« Agent Laurence, F.B.I. J'enquête sur la disparition d'un homme. L'année dernière, une femme a disparu dans votre district, une certaine... Kelly Warwick ? Il se peut que les deux affaires soient liées. On peut s'en parler, Shérif, ou bien vous êtes totalement débordé ? »

L'ironie de Laurence n'échappa pas au shérif, qui maugréa :

« Ah, enfin, c'est pas trop tôt ! J'avais demandé qu'on m'envoie quelqu'un l'année dernière, et personne n'est venu ! »

« Je suis là. »

« En attendant, j'ai dû me débrouiller tout seul ! »

« Adressez vos doléances au bureau des réclamations. Que pouvez-vous me dire sur cette affaire ? »

L'adjoint revenait avec une boîte d'archive sous le bras. Le shérif fit alors un bref résumé :

« Kelly Warwick, 34 ans, mariée, 1 enfant. Ranger comme son père, qu'elle accompagnait depuis l'âge de 12 ans... Elle est partie en patrouille le matin du 17 mars dans le secteur de Waterfield... » Le shérif montra un point sur la carte murale. « … Elle n'est pas rentrée le soir chez elle. Son mari nous a averti sur les coups de 22 heures. Il est allé à sa recherche auparavant avec deux amis, ils ne l'ont pas trouvée, alors il a fini par nous prévenir. On a fait des battues dès le lendemain pendant trois jours, aucune trace d'elle. Envolée. »

« La raffinerie Bradford ? Elle est loin de Waterfield ? »

« Non, pas tellement. Moins de 10 miles... Tenez, elle est là. »

Il montra un autre lieu.

« Vous savez si elle est indépendante ou si elle appartient à un groupe plus important ? Une division de ChemicalTech ou de Fargis, par exemple ? »

« ChemicalTech, oui. »

Tiens donc...

« Et vous n'avez pas pu pénétrer sur le site ? »

« Non. La direction de Bradford a refusé. J'ai fait une demande auprès du juge Maxwell. Manque de bol, le directeur de la raffinerie et lui sont de la même famille. Demande refusée. »

« Et via le procureur ? »

« Apparemment, cette requête tombait mal, à cause d'un procès en cours. »

« Lequel ? »

« Celui qui oppose les propriétaires de Bradford et des riverains en colère. Des nuisances sonores, des lumières étranges la nuit et des pollutions ont été constatées aux abords d'une usine située à Beacon... » Il montra un point sur la carte, situé à environ 50 kilomètres de là où ils se trouvaient. « … Là-bas, des riverains sont tombés malades mystérieusement, certains seraient même morts en quelques jours de façon suspecte. Les familles des victimes pensent qu'elles ont été empoisonnées, que le gouvernement se livre à des recherches interdites, qu'on y fabrique des virus mortels destinés à l'armée. D'autres parlent d'extra-terrestres, bref tout un tas d'élucubrations sorties de l'imagination fertile de gens qui regardent trop la télévision ! »

« Et vous n'avez pas refait de demande ? »

Le shérif secoua la tête et lui tendit un autre dossier. Laurence commença à le parcourir. La photo d'un homme apparut.

« Qui est-ce ? »

« Kelly avait un amant, un certain Jeffrey Barnes, elle s'apprêtait à quitter son mari, Jimmy. Les soupçons se sont donc portés sur les deux hommes de sa vie. Le jour de la disparition, il se trouve que Jimmy avait un alibi. Il n'a pas quitté de la journée la scierie où il travaillait. Il ne s'est pas absenté une seule fois selon ses collègues. »

« Et l'amant, qu'est-ce qu'il en dit ? »

« Barnes a pris la poudre d'escampette quand il a su pour elle. Il fait l'objet d'un mandat de recherches, mais il a bel et bien disparu. »

« Ou c'est lui, le coupable, ou il pourrait lui être arrivé la même chose qu'à Kelly, et alors il s'agirait de deux disparitions ? Cela reporterait les soupçons sur le mari. »

« On y a pensé. Le gars possède un cabanon de pêche dans la région, près du lac Collins, mais il n'y va plus. Je suis allé sur place, je n'ai rien trouvé. »

« Pourquoi il n'y va plus ? »

« La disparition de sa femme l'a anéanti. Il boit du matin jusqu'au soir. Il a un gosse de 8 ans laissé à lui-même ! »

« Le cabanon, c'est un endroit isolé ? »

« Assez, oui. »

Laurence se mit à réfléchir. Il serait bon qu'il aille y jeter un coup d'œil.

« C'est qui, votre disparu ? » demanda le shérif.

Laurence prit le journal de la veille posé sur le bureau de l'adjoint et dénicha la photo de Simmons.

« Lui... Vous l'avez déjà vu par ici ? »

« Non, son visage ne me dit rien... Et toi, Phil ? »

L'adjoint secoua négativement la tête.

« La Bradford, elle vous a donné quoi comme raisons pour refuser de vous laisser entrer ? »

« Ils travaillent pour l'armée et ils manipulent des produits dangereux. »

« Évidemment, un site sensible. » Laurence fronça les sourcils. « Votre Kelly a peut-être vu quelque chose qu'elle n'aurait pas dû voir. Simmons était en relation avec l'un des directeurs de ChemicalTech. Or, la Bradford appartient à ChemicalTech. Je ne crois pas aux coïncidences. »

Le shérif fronça à son tour les sourcils. Laurence reprit :

« Il y a eu des incidents depuis un an à la Bradford, même mineurs ? »

Le shérif secoua la tête et interrogea du regard son adjoint. Phil prit la parole :

« A part les chasseurs qui se plaignent qu'ils ne peuvent plus venir dans les alentours immédiats du site, il n'y a rien eu récemment »

« Qui les en empêchent ? »

« Une sorte de milice. Je les ai vus au cours d'une patrouille le mois dernier. Ils sont habillés comme des militaires, mais ce n'est pas l'armée. Officiellement, c'est pour la sécurité des promeneurs, mais ils sont armés jusqu'aux dents, avec des chiens ! »

« Intéressant. La Bradford a peut-être quelque chose à cacher ? »

« Vous ne la soupçonnez tout de même pas de faire disparaître des personnes ? »

« C'est une possibilité à ne pas écarter, Shérif. »

« Pourquoi, Grand Dieu ? »

« C'est ce que je m'efforce de découvrir. Je peux consulter votre dossier ? »

« Bien sûr. »

Laurence s'installa sur le bureau de l'adjoint et parcourut les feuillets un à un. Sa mémoire eidétique enregistra tout dans le moindre détail.

oooOOOooo

A l'ombre d'un grand pin, Alice Avril écoutait le ruissellement clair et chantonnant de l'eau, littéralement hypnotisée par le petit bec de fontaine couvert de calcaire au centre du large bassin. Il n'avait rien de spécial en lui-même, c'était juste la façon dont l'eau en jaillissait qui le rendait unique. Par moment, quand une cloche sonnait, elle se secouait pour se reconcentrer sur sa lecture, mais toujours elle revenait vers le jet d'eau paresseux qui lui donnait la sensation que le temps suspendait son vol.

Là, encore... c'était si apaisant, si bon de ne penser à rien, de juste écouter et de contempler la nature environnante. Le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes lui apportaient une paix intérieure qu'elle n'avait pas ressentie depuis bien longtemps...

La température de ce mois de juin était idéale et elle avait suivi le conseil de Frère Gennaro : sortir, marcher un peu, pour profiter du beau temps et méditer. Elle avait emmené avec elle un recueil de poésies, un ouvrage qu'elle n'aurait pas lu d'ordinaire, mais elle n'avait guère eu le choix dans la bibliothèque : c'était ça ou des livres de liturgie, en latin pour la plupart ou dans un vieil anglais !

Détendue, elle oubliait son fichu mal de dos qui ne la quittait pas depuis la veille et se sentait d'humeur contemplative. C'était une sensation qui lui était étrangère, tellement elle vivait comme une pile électrique en temps normal. Mais, là, elle vivait sereinement l'instant présent...

Alice se secoua à nouveau une énième fois quand elle entendit des pas sur le gravier. Elle tourna la tête et aperçut Frère Gennaro qui venait à sa rencontre avec un sourire aux lèvres.

« Je savais que je vous trouverai ici. »

« Cet endroit est merveilleux... presque magique ! »

« Vous n'êtes pas loin de la vérité... » Et le sourire du moine s'élargit davantage, comme s'il se délectait d'une plaisanterie connue de lui seul.

« On s'y sent tellement bien » soupira la rousse. « Je crois que je n'ai pas vu le temps passer. Quelle heure est-il ? »

« Bientôt dix huit heures. »

« Hein ? Non, c'est pas possible ! »

« Regardez la position du soleil. »

Elle tourna la tête et se rendit compte que l'astre avait parcouru du chemin depuis son arrivée.

« Mince alors ! Je n'ai rien fait de ma journée ! »

« Quelle importance ? »

Avril se rendit compte que cela n'avait effectivement aucune sorte d'importance. Elle se sentait plus légère, plus rassérénée et c'était une sensation extraordinaire, comme si un poids énorme avait été levé de ses épaules. Elle ferma les yeux et inspira profondément.

« Nous approchons du solstice d'été. La fascination qu'exerce cet endroit magnifique est très forte en cette période de renaissance. On s'y perd facilement en contemplations, mais il est aussi très inspirant et revitalisant, parfait pour la méditation. »

« J'ai l'impression de vivre un rêve éveillé » murmura t-elle, encore sous le charme.

Ils restèrent tous les deux silencieux, à observer le bassin et ses reflets féeriques à la surface. Au bout d'un moment, Avril bougea un peu, et fit la grimace. Elle s'était ankylosée en étant immobile et son dos se rappelait à son bon souvenir.

« Je vais vous aider à rentrer. »

« Merci Gennaro. »

Ils se mirent en marche, bras dessus, bras dessous, au rythme d'Alice.

« J'ai repensé à votre histoire, vous savez ? Est-ce que vous avez envisagé un jour de la coucher sur papier ? »

« Vous pensez vraiment que le récit d'un criminel repenti va intéresser le grand public ? »

« Bien sûr que oui ! D'autant que ça se termine bien ! »

Frère Gennaro eut un petit rire.

« Le livre de ma vie n'est pas encore fini d'écrire, vous savez ? Je compte bien encore produire quelques chapitres supplémentaires ! » Il retrouva son sérieux. « J'ai un aveu à vous faire. En venant ici, j'ai tourné le dos à mon passé. Écrire un livre m'obligerait à me replonger dans ma première vie. Ce ne serait pas très productif dans ma démarche spirituelle. Donc, non. »

« Je comprends. »

« Ça ne vous empêche pas de demander à l'autre protagoniste de l'histoire de l'écrire ! »

« Laurence ? Jamais il ne voudra, surtout si ça vient de moi ! Et puis, pour lui arracher des confidences, il faut se lever de bonne heure ! »

« C'est parce que vous vous y prenez mal avec lui. Il est plus loquace après quelques verres ! »

« Ouais... mais pas nécessairement plus agréable ! »

Gennaro se mit à rire.

« Dites-moi, Alice, vous êtes consciente qu'il ferait n'importe quoi pour vous ? »

Avril tourna la tête vers le moine, surprise. Elle ouvrit la bouche, sembla soudain réaliser quelque chose, et finalement ne dit rien. Le frère se mit à sourire.

« Je vous ai donné du grain à moudre, on dirait ? »

« C'est... très perturbant. »

Gennaro se mit à rire. Les cloches sonnèrent sur ce fait.

« C'est l'heure des vêpres. Vous voulez venir et nous écouter chanter ? C'est très beau aussi, vous verrez. »

Le visage d'Alice s'illumina.

« Je peux ? »

« Vous n'avez qu'à vous couvrir les cheveux avec un châle. Il y en a un dans la valise que je vous ai apportée. »

Dix minutes plus tard, elle assistait à l'office en latin, sans en comprendre les termes, mais en appréciant toute la beauté des chants et la puissance des voix masculines.

A suivre...

NB : Je ne peux pas encore raconter l'histoire de Gennaro, parce qu'elle spoilerait la suite de l'intrigue. Patience, donc, cela devrait se dévoiler plus tard...

Merci infiniment pour vos commentaires en on ou off. C'est très encourageant pour continuer !