Chapitre 12 : Le Mystère Simmons

« Je ne veux pas être pessimiste, mais il n'y a pas grand-chose à en tirer. »

Jenkins, le légiste de la police de Gettysburg, avait une mine épouvantable et contemplait le corps de l'infortuné Simmons en grimaçant. Laurence ne savait pas si c'était une manifestation de dégoût face à l'apparence – et l'odeur de brûlé – du cadavre, ou bien la perspective de la très longue mâtinée de travail qui attendait le médecin.

« Et, donc ? » demanda le consultant du F.B.I. avec une pointe d'irritation.

« Ben là, comme ça, je ne peux rien en déduire, à part qu'il est complètement cramé, votre client ! »

Cette fois, Laurence sentit la moutarde lui monter au nez. La lassitude légitime qu'il ressentait à cette heure avancée de la nuit, n'aidait en rien à conserver son calme.

« Mon client, comme vous dites, s'appelle Daniel Simmons. Il travaillait au Département de la Défense, service de l'Approvisionnement des Armées. Il avait disparu depuis une quinzaine de jours dans des conditions mystérieuses, sans laisser de traces » corrigea Laurence, d'une voix tranchante.

« À compter que ce soit bien lui, vous l'avez retrouvé... mort ! »

« Même s'il n'en reste pas grand-chose, je n'ai pas à vous rappeler de faire consciencieusement votre travail ? J'appelle le Service médico-légal de Washington pour que l'autopsie soit réalisée dans les règles et qu'elle confirme son identité ? »

Confondu par la menace sur sa réputation, Jenkins détourna les yeux devant le regard furieux de Laurence.

« Non, ce ne sera pas nécessaire, je vais bien évidemment la faire comme il faut » grommela le médecin.

« M'apporter des réponses précises serait un plus appréciable ! » précisa Laurence non sans cynisme. « Quand je l'ai découvert, Simmons était déjà mort et son corps portait des traces de lacérations profondes. Je veux savoir quel animal s'en est pris à lui. Faites également des prélèvements de tissus, je veux comprendre comment son corps s'est enflammé et ce qui a pu provoquer un incendie aussi violent en l'espace de quelques instants. »

Comme l'autre ne semblait pas réagir, Laurence le houspilla.

« Allez, bougez-vous, bon dieu ! Je n'ai pas toute la nuit ! »

Rappelé à l'ordre, le médecin se leva puis se mit à fouiller dans sa mallette pour prendre des instruments.

Laurence le vit hésiter et se demanda s'il ne devait pas appeler Washington immédiatement. Quel incapable ! À voir ses yeux injectés de sang, ce type ne carbure pas qu'au Château La Pompe !

Pour la énième fois, il toussa. Visiblement, les émanations de fumée qu'il avait respirées, étaient irritantes. Rien d'alarmant a priori, il fallait juste qu'il se rafraîchisse et aille prendre l'air quelques minutes.

Il chercha les commodités. Dès qu'il eut franchi la porte, il s'arrêta net, glacé par la vision macabre devant ses yeux, puis s'écria :

« Par ici, un officier ! »

L'appel fut entendu et quelques instants plus tard, un jeune agent de police pénétrait à son tour dans les toilettes. Il découvrit avec effarement ce que Laurence avait vu : un énorme HELP écrit en lettres de sang tremblotantes sur le miroir, au-dessus de lavabos souillés. L'odeur métallique du sang flottait dans l'air.

« Sécurisez-moi cet endroit et que personne d'autre n'entre avant que le légiste fasse les photos et les relevés d'empreintes, c'est compris ? »

Alors qu'il allait répéter, le gamin sortit précipitamment et Laurence l'entendit vomir dans le couloir. Un second flic apparut et Laurence le chargea d'aller chercher Jenkins.

« Ah, là, ça devient intéressant... » fit le légiste en jetant un œil ravi sur la nouvelle scène de crime. « Je vais les faire parler, ces tâches de sang, vous allez voir ! »

Malgré son aversion, Laurence avait déjà observé et pris les photos nécessaires avec son Minox. Cet appel à l'aide désespéré de Simmons n'était pas sans l'avoir remué. Il préféra quitter les lieux plutôt que d'avoir à supporter les autres commentaires éventuels et malvenus de Jenkins.

Des flics se tournaient les pouces près d'une machine à café. D'un ton peu aimable, Laurence les chargea de relever toutes les traces de sang pour déterminer le chemin suivi par Simmons. Les heures passées avaient été éprouvantes et il sentait qu'il avait atteint son seuil de tolérance pour tout. Le policier profita de sa solitude toute relative pour avaler un anti-douleur avec un café et faire taire l'élancement lancinant dans sa cuisse.

Il avait retrouvé Simmons mais l'issue dramatique lui laissait un goût particulièrement amer. Aucun flic n'aimait cette situation où la personne recherchée était retrouvée morte. D'autant plus ici où cela s'était sans doute joué à quelques minutes. Le sentiment d'échec dominait en cet instant, mais il était fondamentalement un homme d'actions et de tête. Le moins qu'il puisse faire à présent était d'éclaircir les circonstances de la mort du fonctionnaire pour lui rendre sa dignité. Il comptait beaucoup sur les trouvailles de la section scientifique pour répondre aux trop nombreuses questions qu'il se posait. Il se mobilisa à nouveau, il lui restait un point à vérifier à l'extérieur.

Faisant fi de sa fatigue, il se dirigea vers l'endroit où avait disparu l'étrange créature. Il avait demandé à un jeune policier débrouillard dénommé Parker de chercher et de recueillir des indices.

« Alors ? »

« Venez voir ! On a quelque chose ! » Le jeune homme semblait enthousiaste. « Le long du chemin depuis la fenêtre, on a retrouvé des traces de sang, bien sûr, on a aussi récupéré des petits bouts de je-ne-sais-quoi carbonisés... Pardon, je sais, c'est pas très glamour. L'assistant de Jenkins a fait le nécessaire pour les prélèvements... et puis, là... »

Parker indiqua le sol en terre battue avec sa torche.

« Une empreinte... »

« Bien nette ! Je ne sais pas ce que c'est, alors j'ai demandé à Barry, ici présent. »

« Ça ne ressemble à rien de ce que je connais » déclara tranquillement un vieux flic aux cheveux gris, appuyé contre l'aile d'un camion.

« Barry est chasseur, vous pouvez lui faire confiance, il connaît la faune sauvage. »

« Je peux seulement vous dire ce que ce n'est pas. »

« Je vous écoute... »

« Ni un ours, ni un loup, ni un renard, ni un lynx, ni un puma... En aucun cas, un cervidé, ni un rapace. »

« Qu'est-ce qu'il reste ? »

« Un gros reptile, genre varan ou iguane... Mais j'en mettrais pas ma main au feu. »

Laurence savait que ce n'était pas ce qu'il avait vu, que l'animal avait été trop vif pour être un reptile.

« Il faudrait qu'il soit d'une taille conséquente pour s'attaquer à un être humain, vous ne croyez pas ? »

« Il y en a, ça existe ! »

« Pas sous nos contrées... Vous voulez bien faire un moulage de cette trace ? »

« Tu t'en charges, Barry ? J'ai autre chose à vous montrer, agent Laurence. »

Le jeune homme entraîna le policier vers une vieille citerne entièrement rouillée.

« Quand vous nous avez parlés des griffes de la bestiole, on a cherché et à la faveur du soleil levant, on est tombé sur ça. »

Ça, c'était la trace parallèle de quatre griffes sur une trentaine de centimètres. Laurence étudia la lumière en estimant qu'elle était suffisante, sortit son Minox et la prit en photo.

« C'est récent, l'acier est bien visible dessous. Vous en avez vu d'autres ailleurs ? »

« Non. »

« Comme si c'était intentionnel... » murmura pensivement Laurence.

« Intentionnel ? »

« Une sorte de mise en garde »

« En train de vous lancer dans des conjectures tordues, Laurence ? » lança une voix derrière lui.

Le consultant se retourna à cette intervention inopinée et se tendit en reconnaissant l'auteur des paroles sarcastiques.

« Spender... Que faites-vous ici ? »

« À la demande de la direction de ChemicalTech, j'enquête sur une intrusion étrangère sur un site protégé, et surprise, qui je découvre, arrivé sur place ? Vous !... N'êtes-vous pas censé être en convalescence, Agent Laurence ? »

Le ton et l'attitude de Spender ne plurent pas au français, mais il cadenassa sa fureur soudaine.

« Vous savez bien que dans les affaires de disparition, chaque heure perdue compte. Mon hospitalisation forcée m'en a déjà fait perdre beaucoup trop. »

« Certes, mais vous n'aviez aucune autorisation officielle pour pénétrer sur ce site industriel. »

« Je n'en ai pas besoin quand la vie d'un homme est en danger. C'est même un devoir d'intervenir, surtout si, accessoirement, l'individu en question est celui que je recherche... D'ailleurs, vous pouvez peut-être m'aider à comprendre ce que Simmons faisait là ? »

« Simmons ? Vous en êtes sûr ? Le cadavre que j'ai vu à l'intérieur, est méconnaissable. »

« Je l'ai identifié avant qu'il ne prenne feu mystérieusement. »

« Vous avez eu le temps de lui parler ? »

« Pas vraiment, il était déjà mort. Un animal venait de l'attaquer sauvagement, peut-être une bête échappée d'un zoo ou d'un cirque ? Il faisait nuit et je ne l'ai aperçue que furtivement. »

Le regard de Spender se focalisa sur Laurence, comme s'il voulait démêler le vrai du faux. Laurence secoua la tête avec gravité et déception.

« Je pensais sincèrement pouvoir retrouver Simmons vivant, mais je suis arrivé trop tard. L'animal s'est enfui, il faudrait sans doute faire circuler un signalement dans les comtés alentours pour éviter que d'autres incidents du même genre se reproduisent. »

« Vous avez raison... S'il s'agit de Simmons, votre enquête s'achève ici et dans des circonstances tragiques malheureusement. Nous allons prendre le relais pour apporter des réponses, si vous le permettez. »

Spender lui tendit un papier officiel que Laurence parcourut sans rien trahir.

« Pourquoi n'en suis-je pas surpris ? » se contenta-t-il de dire d'un ton sarcastique. « J'ai cependant besoin des conclusions du légiste pour boucler le dossier. Si vous voulez bien m'excuser, je dois veiller à ce que le corps du malheureux soit conduit à la morgue la plus proche pour être examiné. »

« Bien sûr ! Faites... Ah, en parlant de morgue... J'ai appris récemment que nous avions une connaissance commune ? Le Docteur Maillol... Sa mort accidentelle a été une véritable tragédie, n'est-ce pas ? »

Laurence blêmit devant le coup bas mesquin de l'agent de la N.S.A. Spender voulait simplement l'impressionner en lui faisant savoir qu'il avait fait des recherches sur son passé et qu'il touchait un point sensible. Ne pas réagir était encore la meilleure stratégie. Laurence remballa l'envie d'épingler Spender contre la cuve et ignora les propos du misérable.

Le policier ne prit même pas la peine de saluer Spender et s'éloigna, le cœur décidément plombé. Spender remportait cette manche mais Laurence avait encore son mot à dire.

Il était inutile de rester sur les lieux plus longtemps. Laurence donna des ordres, puis quitta le site, à présent investi par les hommes de la N.S.A. Il n'aurait pas ses réponses aujourd'hui mais il savait qu'il devait désormais continuer à enquêter discrètement sur la direction de ChemicalTech, notamment Wilson, son directeur général, et pour découvrir le lien qui l'unissait à Decker.

Il ne pouvait pas encore quitter la ville alors il prit une chambre dans un hôtel où il ressassa pendant quelques temps les événements avant de s'endormir d'un sommeil agité de cauchemars. Il se réveilla vers onze heures de mauvaise humeur avec une seule envie : rentrer à Washington au plus tôt. Parler à Avril le distrairait aussi, décida-t-il. Il se rendit alors compte qu'il avait hâte d'aller la voir dans son havre de paix. Se ressourcer quelques heures, oublier l'enquête en évoquant des souvenirs avec Gennaro, autour de quelques verres de bourbon, n'était pas pour lui déplaire...

Mais il avait encore le légiste à aller voir avant de partir, et il pressentait que cela allait être pénible...

« Alors, Jenkins, qu'est-ce que vous pouvez me dire ? » demanda t-il au médecin quand il arriva pour les conclusions de l'autopsie.

« Il y a longtemps que je n'ai pas eu un cas aussi intéressant et étrange à étudier ! » s'enthousiasma le légiste.

« Jenkins, aux faits, je vous prie, et soyez bref. »

« Alors, le sujet est un homme de cinquante ans, un mètre soixante-dix, pesant normalement dans les soixante-dix kilos, selon sa dernière visite médicale qui remonte à moins de trois mois... Enfin, c'était avant qu'il disparaisse ! J'ai estimé son poids réel aux alentours de cinquante kilos. »

« Vingt kilos perdus ? C'est possible en un si court laps de temps ? »

« Apparemment, oui. Pour info, le bol alimentaire n'a rien donné, il aurait fallu l'avoir pour l'étudier ! »

« Comment ça ? »

« L'estomac et les intestins ont disparu, dévorés par le fauve ou carbonisés. J'ai remarqué qu'il avait énormément maigri au relâchement de la peau... »

Laurence fronça les sourcils.

« … Quand un corps brûle, il y a toujours une déperdition de matières, mais là, les calculs ne collaient pas, donc j'ai fait un prélèvement avec le sang trouvé dans les toilettes, qui est bien celui de Simmons : taux de sucre dangereusement bas, grosses carences en vitamines et minéraux, et surtout déshydratation très sévère. Ce type n'avait pas mangé et bu depuis des jours. Il devait être au bord du coma quand vous l'avez trouvé. »

Laurence repensa à l'homme qui marchait courbé en se tenant le ventre et à ses cris de souffrance qui l'avaient hanté une partie de la nuit.

« Simmons a disparu il y a presque deux semaines. Il a probablement été retenu contre son gré et on l'a laissé mourir de faim et de soif. »

« Le pauvre, il parvient à s'enfuir et il tombe sur une bestiole qui l'attaque ensuite ! C'est pas d'bol ! »

« Et si c'était ce prédateur que Simmons fuyait ? » proposa Laurence en passant outre le commentaire.

« C'est le message avec son propre sang pour appeler à l'aide qui vous fait dire ça ? »

« Oui. »

« Il était probablement trop tard, la bête l'avait déjà attaqué. »

Jenkins fit signe à Laurence de s'approcher de la table d'examen. Le policier le fit avec réticence, surtout quand le légiste souleva le drap.

« Il y a quelque chose de troublant et d'étrange que je ne m'explique pas. On voit très nettement ici les traces d'éviscération, le feu a fixé en quelque sorte les chairs en les calcinant... Cependant, regardez ces marques de griffes là. C'est comme si l'éviscération avait été faite de l'intérieur vers l'extérieur. »

Laurence se contenta de dévisager le légiste en attendant une suite qu'il redoutait d'entendre.

« Ce que je veux dire, c'est...c'est comme si quelque chose s'était trouvé à l'intérieur de lui et avait voulu sortir ! »

« Jenkins... » commença Laurence en soupirant.

« Flippant, hein ? Vous aimez le cinéma d'épouvante ? »

Cette fois, Laurence regarda le légiste de travers. Jenkins s'éclaircit la gorge et reprit plus sérieusement :

« Non... Bon, l'explication la plus rationnelle, c'est que l'animal a écarté les chairs avec ses griffes et retourné la peau, causant de ce fait des déchirures internes. »

Laurence nota tout de même ce détail, pendant que Jenkins replaçait la couverture sous le menton de Simmons.

« J'ai tout de même une bonne nouvelle pour l'identification du corps. J'ai examiné la dentition de Simmons, seul élément que la combustion n'a pas touché. J'ai contacté quelques dentistes à D.C. avant de tomber sur le bon et il a bien voulu me transmettre la fiche dentaire de Simmons par téléphone. Il m'a suffit de cocher les numéros comme au loto ! La voici... » Le médecin donna un carton à Laurence, prit ensuite une radio et la posa contre le négatoscope au mur. « … En comparant les deux, on retrouve les mêmes dents soignées... Très bien soignées, m'a même précisé le dentiste. J'ai pris sur moi de faire un prélèvement pour étudier la composition des amalgames. Et bien, la teneur en mercure indique qu'ils ne proviennent pas de laboratoires américains, mais européens. »

« Il est resté stationné en France avec l'armée américaine deux années, d'août 1944 à septembre 1946. »

« Je peux vous assurer qu'il ne s'est pas fait soigner par l'U.S. Army. Mes collègues dentistes ne soignaient pas les dents, ils les arrachaient systématiquement ! J'en parle d'expérience, je n'ai jamais autant traité un nombre d'infections dues à des extractions dentaires mal réalisées que pendant la guerre ! Non, le dentiste de Simmons a dit que c'était un travail soigné... Vous saviez que les Hongrois étaient à la pointe des soins dentaires en Europe ? »

Laurence fronça les sourcils.

« Le dossier militaire de Simmons ne fait pas mention d'un séjour en Hongrie. Et puis, ce sont les Soviétiques qui ont libéré le pays, pas les Américains. »

Jenkins fit signe à Laurence de revenir vers le cadavre. Il montra la mâchoire du cadavre.

« À la radio, j'ai découvert une fausse molaire. Le dentiste est tombé des nues. Il affirme qu'il n'a jamais remarqué que Simmons avait une prothèse. En même temps, Simmons refusait de se faire radiographier, par peur des rayons X, à ce qu'il paraît... C'était un type étrange, non ? Ou quelqu'un qui avait quelque chose à cacher ? »

Cette fois, Laurence tiqua. Le légiste avait un léger sourire. Il savait quelque chose.

« Ne me dites pas que vous avez trouvé une petite capsule de cyanure d'hydrogène à l'intérieur de cette dent ? »

« Bingo ! »

Jenkins sortit de sa poche un petit flacon en verre avec l'implant à l'intérieur qu'il agita légèrement !

« Ne jouez pas avec ça, s'il-vous-plaît. »

« Elle est vide ! Mais ce type était un espion russe, c'est ça ? »

« À ce stade, je ne peux écarter aucune hypothèse, aussi dingues soient-elles. Votre découverte ouvre de nouvelles perspectives sur les motifs de sa disparition et de sa captivité... Et pour la combustion spontanée du corps, vous avez une explication ? »

« J'ai trouvé du phosphore blanc en grosse quantité dans tous les tissus sous-cutanés. Comme on ne peut pas l'ingérer, on a du lui injecter cette saloperie. C'est un poison mortel. »

« Et hautement inflammable. Vous en avez trouvé suffisamment pour activer un incendie au contact de l'air, je parie ? »

« Ça, oui ! Une vraie bombe à retardement ! On voulait que le gars pète du feu de Dieu ! »

La plaisanterie ne fit rire que le médecin. Laurence ferma brièvement les yeux.

« Cet homme a souffert, Jenkins... »

« Oui, pardon, je n'ai pas pu résister... »

« Je suppose que si je n'étais pas intervenu pour éteindre le feu, il ne serait resté que des cendres de Simmons. »

« Il y a de fortes chances, effectivement, surtout que l'incendie se serait étendu au bâtiment entier et aurait tout détruit. »

« On voulait donc le faire disparaître sans laisser de traces... Bon, vous me consignez tout ça par écrit. Et faites-moi part de vos hypothèses et conclusions, même les plus farfelues, d'accord ? »

« Attendez ! J'ai encore un truc à vous montrer !

Le légiste mena Laurence à la paillasse. Là, il y avait un bécher rempli d'un liquide noir épais. Le légiste en renversa quelques gouttes sur le plan de travail en les espaçant. Aussitôt, les gouttes cherchèrent à s'amalgamer pour ne plus faire qu'une.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Aucune idée. Je n'ai pas encore analysé cette substance. On dirait du mercure, à part qu'il est noir. Son comportement est toujours le même. »

Le phénomène se produisit à nouveau quand il versa des gouttes..

« Je l'ai trouvée près du cadavre de Simmons. Un ami chimiste va passer pour faire des tests. Vous voulez y assister ? »

Laurence hésita. Il voulait rentrer en début de soirée à Washington.

« Ce sera long ? »

« Non, je ne pense pas. »

« Je reviens tout à l'heure dans ce cas. Merci Jenkins. J'ai connu des légistes plus empathiques que vous, mais vous avez fait du bon boulot. »

oooOOOooo

Laurence trouva les deux hommes ensemble en train de bavarder et de rire autour de béchers contenant un liquide ambré. La bouteille de bourbon trônait sur l'étagère toute proche.

« Est-ce que je dérange ? »

« Pas du tout ! Entrez, Agent Laurence ! On vous attendait pour vous faire part de nos observations. »

Le consultant du F.B.I. jeta un œil vers la table d'examen, vide et propre. Le cadavre de Simmons était au frigo.

« L'Agent Laurence, mon ami Franck Keating... Franck enseigne les sciences au lycée principal de Gettysburg... Un petit bourbon ? »

« Euh... non, merci. » Il indiqua le bécher à la substance noire. « Alors, qu'est-ce que c'est ? »

« Une simple huile de vidange qui ne contient que des particules d'oxyde de fer, d'où le magnétisme observé. »

« Et c'est tout ? Vous m'avez dit que vous l'aviez trouvée près de Simmons. Pourquoi ne s'est-elle pas enflammée alors ? »

« A distance raisonnable, j'aurais dû préciser. »

Laurence soupira pendant que Franck Keating renversait le contenu du bécher sur la paillasse. La substance tâcha de se reconstituer mais quand il prit un aimant, ce fut la débandade et les éléments se dispersèrent, tout en cherchant par tous les moyens à s'agglomérer par un autre biais.

« Tenez, essayez. Si on mettait des aimants tout autour, on parviendrait à un équilibre et à une substance stable. Il y a des tas d'applications dans l'industrie pour ces champs magnétiques, fermeture ou ouverture de portes par exemple ! Le type qui a eu cette idée est un génie ! »

« Bon, d'accord, mais ça ne me fait pas avancer pour Simmons ! Comment l'avait-il en sa possession ? »

« C'est à vous de le découvrir. »

« C'est peut-être à cause de ça qu'on l'a enlevé, votre type. Pour le faire parler ? »

Laurence dévisagea Jenkins en éprouvant de curieuses sensations dans les mollets, comme s'il avait des fourmillements.

« Si c'est pour ça qu'on l'a enlevé, on ne laisse pas une substance avec de telles propriétés... »

Laurence s'interrompit en sentant davantage de fourmillements. Ce n'était pas franchement désagréable, c'était juste étrange comme sensation, comme si une légère vague en mouvement montait rapidement le long de ses jambes.

« Il n'a sans doute pas eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait » prononça tranquillement Jenkins en fixant le consultant de façon insistante.

Laurence eut un vertige et baissa les yeux vers le sol. La substance noire rampait vers lui – se déversait sur lui – en un flot rapide constant.

« Mais qu'est-ce que... ? » demanda-t-il, surpris, en reculant machinalement.

« Pureté cherche un nouvel hôte. »

Laurence cligna des yeux avec l'impression de voir des mouches voler devant sa vision. Il tituba légèrement alors qu'il sentait à présent quelque chose littéralement s'insinuer en lui sournoisement.

« Vous avez détourné... mon attention... » lâcha t-il avec difficulté.

Les deux hommes le regardaient à présent silencieusement avec des rictus et des traits déformés. Le policier eut un long frisson, puis dut se tenir au plan de travail tellement il avait l'impression que le monde tournait autour de lui. Il était extrêmement déroutant de ne plus sentir des parties de soi qui d'ordinaire, obéissait à son contrôle.

« Vous m'avez... empoisonné... »

« Laissez-vous faire, Laurence, il n'y en a plus pour longtemps. »

Littéralement dépossédé de son corps, il tenta de secouer la tête. En vain, rien ne semblait faire partir les tâches noires qui obscurcissaient de plus en plus sa vision...

… Et soudain, ce fut la nuit complète, l'absence de sons, une perte sensorielle totale... La désorientation fit rapidement place à une peur panique et Laurence perdit définitivement tout repère. Il eut l'impression de sombrer dans un puits sans fond et se mit à hurler silencieusement dans le néant...

« Tout va bien ? » Demanda Jenkins.

Le consultant se redressa et reprit contenance. Il tourna la tête vers un miroir au mur qui lui renvoya le reflet de ses pupilles noires élargies. Brièvement, des traces d'huile passèrent sur ses orbites avant qu'elles ne disparaissent aussi rapidement qu'elles étaient venues. Laurence prit une profonde inspiration, s'observa comme s'il se découvrait pour la première fois et ajusta sa cravate. Puis, un sourire arrogant flotta finalement sur ses lèvres et il prononça doucement :

« Quelques ajustement seront nécessaires, mais dans l'ensemble... » Il hocha la tête, satisfait. « … C'est un beau spécimen d'humain. »

« Nous sommes ravis d'avoir répondu à vos attentes. Nous attendons vos ordres, Urvord *. »

« Brûlez le corps de Simmons et faites disparaître toutes les preuves. »

Les deux hommes hochèrent la tête d'un même mouvement, puis s'activèrent.

A suivre...

* Urvod : grade d'un haut officier supérieur.

Pour rappel : dans la mythologie X-Files, « L'huile noire » est un réalité une entité biologique extra-terrestre (e.b.e.), celle-là même au cœur de l'intrigue, dans le but de coloniser la Terre. Elle prend possession d'un corps humain, qui devient alors l'hôte malgré lui. L'esprit humain sombre dans une sorte de coma, tandis que le parasite prend l'identité de sa victime et a accès à toutes ses connaissances. L'humain enfermé à l'intérieur de son corps, est la plupart du temps inconscient des actes de l'e.b.e., mais pas toujours, comme vous le verrez par la suite.

Dans le cas de Simmons, cette e.b.e. a évolué en une autre forme extra-terrestre, et est devenu un « Gris », l'humanoïde qu'a entraperçu Laurence. Toutes les possessions par l'huile noire ne se terminent pas par l'éclosion d'un « Gris ». L'huile noire peut spontanément quitter son humain sans l'endommager, ou bien le tuer, selon ses besoins.

En règle générale, l'e.b.e. protège son enveloppe humaine qui se « régénère » sous sa coupe (Vieillissement interrompu, disparition des maladies chroniques, des sénilités, des tumeurs cancéreuses, etc...) et lui procure une force au delà de la norme.

C'est mon chapitre d'Halloween ! Yeah, Baby ! Donc un peu spécial ! Je vous laisse imaginer le sort de Laurence, marionnette malgré lui.

La suite prochainement.