Chapitre 14 : Retrouvailles

Laurence ôta ses Ray-Ban et considéra la devanture de la boutique qui ne payait pas de mine en se demandant clairement s'il était à la bonne adresse. La cloche eut un teint clair quand il poussa la porte quelques instants plus tard et il se retrouva dans une vieille échoppe avec des étagères en bois verni sur tous les murs.

La propriétaire considéra l'homme grand et élégant avec un certain ébahissement. Machinalement, elle s'essuya les mains sur son tablier et se recoiffa rapidement avec coquetterie.

« Bonjour monsieur. Vous désirez ? »

« J'ai rendez-vous avec Gennaro Esposito. »

« Pardon, mais vous devez faire erreur, je ne connais personne de ce nom. »

« Je vais l'attendre ici, si vous voulez bien. »

Le tout dit avec un sourire désarmant... La dame entre deux âges en resta médusée. Elle dévisagea l'individu, alors qu'il pliait en trois sa haute stature et s'installait sur un banc minuscule. Il sortit un journal de sa poche et se mit à le parcourir.

Une heure passa. La femme avait disparu dans son arrière boutique. Il y eut enfin du bruit, quelques échanges à voix basses et Frère Esposito passa sa tête barbue et chauve dans l'échoppe. Laurence baissa le journal et les deux hommes eurent un sourire en s'apercevant.

« Ah, vieux brigand ! » s'écria le moine. « Enfin, te voilà ! »

Laurence se leva et accueillit son ami avec une brève étreinte.

« Désolé pour le malheureux contretemps ! Comment vas-tu ? »

« Bien, merci. Je profite, comme tu peux voir » répondit un Gennaro souriant aux anges, en se tapotant le ventre. « Les récoltes des Jardiniers de Dieu sont abondantes et généreuses ! »

« Tu as toujours eu un faible pour les nourritures terrestres, Gennaro. »

« Dixit le pécheur, par excellence ! » Les deux hommes éclatèrent de rire. « Ça me fait vraiment plaisir de te revoir. Tu n'as pas changé, Swan. »

« Hélas, on vieillit. »

« Pas toi. Toujours cette élégance... » Il prit un air complice. « … Cette classe. Madame Carlisle en est toute tourneboulée ! »

Laurence se contenta d'un sourire et Gennaro reprit son sérieux.

« Tu as fait comme je t'ai dit ? »

« J'ai veillé à ne pas être suivi et la voiture est à l'abri. »

« Parfait. Allons-y, alors. Nous aurons tout le temps de discuter pendant le trajet. »

Tout comme Alice l'avait fait, Laurence suivit Gennaro au travers d'un dédale de couloirs où ils poursuivirent leur conversation.

« Comment va Avril ? » demanda finalement le consultant du F.B.I.

« Ta protégée est une nature bouillante. Forcément, elle s'ennuie, entourée de vieux grincheux qui débattent à longueur de journée des bouleversements que va provoquer le Concile Vatican II sur le quotidien des catholiques. »

« C'est très loin de ses préoccupations, en effet. »

« Elle s'occupe en furetant un peu partout, en aidant à la cuisine, à la lingerie, aux vergers. C'est une travailleuse volontaire, toujours prête à rendre service, et une fille agréable qui apporte un vent de fraîcheur. Elle aimerait faire plus mais son dos la fait toujours souffrir. Alors elle passe beaucoup de temps dans les jardins et médite. »

« Elle, méditer ? Impossible, ce mot ne fait pas partie de son vocabulaire ! »

« Je crois que sa dernière mésaventure lui a servie de leçon. Elle te racontera. »

« Le jour où elle se sera assagie, il pleuvra des grenouilles ! Avril est une plaie qui se mêle de tout, surtout de ce qui ne la regarde pas, et qui se retrouve plongée dans les ennuis jusqu'au cou ! »

Gennaro gloussa.

« Vous faites bien la paire tous les deux ! Je me souviens d'un Swan Laurence curieux, adorant par dessus tout mettre son nez dans les affaires des autres ! »

« C'était il y a longtemps, Gennaro. Je suis devenu davantage philosophe avec les années. »

« Mais pas plus tolérant ! » Il se remit à rire. « Elle m'a raconté ce que vous faisiez ensemble. T'as pas pu t'en empêcher, hein ? Tu lui en as fait voir de toutes les couleurs. »

« C'est amplement mérité, crois-moi » répondit le policier avec férocité. « Cette emmerdeuse est pire qu'une teigne ! Pas moyen de s'en débarrasser, alors à la longue, tu as juste envie de l'étrangler ou de la noyer ! Au choix ! »

« Elle ne t'apprécie pas beaucoup non plus... enfin, c'est ce qu'elle dit. J'ai perçu de l'admiration dans ces propos, tout de même ! »

« Qu'est-elle encore allée raconter ? » soupira Laurence.

« Ah ça, on ne s'ennuie pas avec elle ! Allez, c'est une belle âme avec une énergie et une foi dans la vie que j'ai rarement eu l'occasion de rencontrer... Peut-être cela vient-il de ce qu'elle a vécu ? »

« Gennaro, cette morveuse t'a mis dans sa poche ! »

« J'avoue ! Je n'ai rien à lui apprendre en terme d'humanité. En revanche, toi, tu es toujours un chantier auquel j'aimerais m'atteler ! »

Laurence eut un sourire.

« Il est trop tard, mon ami. »

« Non, il n'est jamais trop tard, Swan. Tous les jours, je prie pour que le Seigneur me pardonne et pardonne à mes semblables. Je prierai aussi pour toi. »

« Je doute qu'il T'entende. J'ai un vieux compte à régler avec ton patron, je ne suis pas prêt de Lui pardonner. »

Esposito considéra son ami dont le visage s'était fermé et fit le rapprochement avec ce qu'Avril lui avait dit au sujet d'une certaine Maillol.

« Il nous met à l'épreuve en émaillant nos existences de drames. La mort fait partie de la vie et n'est qu'une étape vers un monde meilleur. »

Laurence préféra ne pas commenter et changea de sujet :

« Tu fais toujours tes visites dans les prisons ? »

« Bien sûr ! Je suis l'aumônier qui recueille souvent les dernières paroles des condamnés à mort. »

« Des aveux, parfois ? »

« Il y a ceux qui regrettent leurs gestes, et puis, il y a les malheureux qui s'entêtent, qui tirent même une certaine fierté de ce qu'ils ont fait... » Gennaro devint grave. « Alors, je prie encore plus pour eux et pour leurs victimes. Dieu les jugera. »

« Tu es un véritable soldat de la foi. »

« Je suis au service du Seigneur. »

Ils arrivèrent dans le garage devant le vieux pick-up Ford et Frère Esposito lui tendit un foulard noir.

« Je vais te bander les yeux. Tu me promets de ne l'enlever que lorsque nous serons arrivés à destination ? »

« D'accord... Tout ce secret autour de votre Ordre, est-ce nécessaire ? »

« Indispensable. Pour notre sécurité, mais pas seulement. »

Le moine se tut et l'Urvord n'insista pas. Il n'avait pas eu de réponses en fouillant les souvenirs de Laurence qui n'était jamais venu à l'endroit où on l'emmenait à présent. Cependant, si son hôte avait jugé bon d'y mettre Avril à l'abri, alors il serait également protégé du Consortium dans ce sanctuaire et des agissements de Spender.

Encore une fois, ils roulèrent plus d'une heure avant de s'arrêter, et enfin, Laurence put enlever son bandeau. Il se trouvait dans la cour d'une ferme, entouré d'engins agricoles et d'animaux de basse-cour qui erraient en liberté. La construction du monastère faisait immédiatement penser à celles en Europe. Les bâtiments sur trois étages en forme de U paraissaient sans âge.

C'est tout ce qu'il en vit quand Frère Esposito lui fit signe de le suivre. Un moine qui changeait une litière dans un box s'étonna que les deux chevaux attachés dans la cour, s'agitent brusquement sans raison, et sortit pour les calmer. Il salua Laurence qui passait au même moment. Maudites bêtes ! L'Urvord allongea ostensiblement le pas.

Les deux hommes pénétrèrent dans le bâtiment qui servait de dortoir.

« Je vais te montrer ta cellule. Nous en profiterons pour voir si Alice est là. »

Avril n'y était point. Gennaro guida alors Laurence à travers la bâtisse en lui montrant les principaux lieux de rendez-vous monastiques et en lui expliquant les obligations monacales en fonction des heures.

A la cuisine, ils trouvèrent Avril en train de pâtisser. Concentrée, elle écoutait les instructions du cuisinier du monastère en fronçant les sourcils.

« L'apprentie pâtissière s'en sort-elle bien, Frère Anselme ? » demanda Gennaro.

La jeune femme releva la tête, son visage couvert de tâches de rousseur et de farine. Immédiatement, elle eut un regard surpris en posant les yeux sur le visiteur qui accompagnait Gennaro et poussa un cri de joie :

« Laurence ! »

Alice abandonna impulsivement son ouvrage et se jeta dans les bras du consultant en le serrant brièvement contre elle avec un sourire éblouissant. Le policier, quant à lui, marqua nettement sa répugnance et recula rapidement d'un pas.

« Enfin ! C'est pas trop tôt ! Mais qu'est-ce que vous foutiez, nom d'un chien ? »

« Contrairement à vous, je ne me tournais pas les pouces en profitant du soleil, j'enquêtais. »

« Vous croyez quoi ? Que j'ai regardé les mouches voler pendant mon séjour ici ? J'ai bossé, oui ! J'ai écrit une série d'articles sur la société américaine et ses paradoxes... »

Pendant qu'elle parlait, elle s'animait et agitait les mains en l'air. Laurence aperçut la farine sur ses doigts et porta immédiatement son regard sur son costume bleu marine pour constater les dégâts. Gennaro retint comme il put un sourire.

« … une chronique sur la place des femmes dans cette société WASP libérale, pas aussi évoluée que ça, une autre sur la vie monastique en cette fin de XXème siècle et la crise des vocations, et puis aussi sur... »

Alice s'interrompit en voyant l'expression ombrageuse du policier.

« Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ? »

« La notion de dommage collatéral vous est-elle familière ? »

« Hein ? » Elle s'avisa à cet instant des traces blanches qu'elle avait laissées sur le costume. « Oh... »

Voulant bien faire, elle s'empara d'un torchon qui traînait sur la table et frotta le tissu bleu : le résultat fut pire. Furieux, Laurence lui arracha des mains le linge imprégné de farine et aboya :

« Ça suffit ! Vous êtes décidément une calamité, Avril ! »

« Pardon, j'ai pas fait exprès ! Désolée ! » bafouilla la rousse, pas un instant contrite, au vu du sourire naissant qu'elle tentait de masquer.

« Cela ne fait même pas deux minutes que je suis là et les catastrophes commencent ! »

Gennaro s'éclaircit la voix mais son amusement était audible.

« Du calme, Swan, il n'y a pas mort d'homme. »

« Mon costume est fichu, Gennaro ! »

« Nous te prêterons des vêtements plus appropriés à la vie en ces lieux. »

« Une robe de bure ? » Ricana Avril avec malice. « Et vous lui raserez aussi la tête, hein ? »

Laurence fusilla du regard la jeune femme, pendant que Gennaro se délectait de la petite joute verbale en passant de l'un à l'autre.

« D'accord, je comprends mieux maintenant vos divergences d'opinions. Cette tension électrique palpable ? Je me demande si je dois vous laisser seuls ensemble ? »

« Je regrette déjà d'être venu » bougonna le policier.

« Ah, non, Laurence, vous n'allez pas commencer ? Vous devez au moins ça à votre ami, non ? »

« Alice, je ne pourrais jamais rembourser la dette que j'ai envers Swan. Tout ce qu'il a fait pour moi dépasse de très loin ce que je pourrais faire pour lui. »

« Ce n'est pas parce que ce mufle vous a sauvé la vie que ça l'empêche d'être reconnaissant, tout de même ! »

Laurence se tourna vers son ami.

« Je te remercie pour ton aide, Gennaro. »

« Pas de chichis entre nous, c'est tout naturel... Bon, Alice, si vous avez terminé ici, vous voulez bien continuer à faire visiter les lieux à Swan ? Je dois aller rendre mes respects au Père Gabriel. »

La jolie rousse adressa un regard interrogatif vers le Frère Anselme, qui hocha la tête en donnant son accord. Alice enleva son tablier et entraîna Laurence vers la sortie.

« Allez, venez, on va commencer par le réfectoire. »

Ce dernier jouxtait la cuisine, les deux celliers, où l'on conservait la nourriture et les vins, et la boulangerie, où l'on cuisait les pains. Une odeur appétissante de gâteaux en train de cuire flottait dans l'air.

« Ça sent bon, hein ? Le Frère Anselme m'a laissé faire le dessert de ce soir ! »

« Je vais exercer mon droit de retrait, tant vos talents culinaires sont légendaires, Avril. »

Alice soupira, vexée.

« Et bien, tant pis pour vous ! J'ai suivi les conseils du Frère Anselme pas à pas et c'est une véritable tuerie ! »

Laurence prit un faux air horrifié.

« Vous n'avez pas mis de l'antimoine dans les gâteaux au moins ? »

« Hein ? » Devant son œil pétillant de malice, elle leva les yeux au ciel. « Je n'ai pas pour habitude d'empoisonner les gens ! »

« Ça reste à voir quand vous êtes derrière les fourneaux ! »

« J'essaie de m'améliorer ! Il n'y a rien de mal à ça ! »

Ils continuèrent vers le cloître, au centre duquel il y avait un puits. L'Urvord caressa sérieusement l'idée d'y jeter la jeune femme qui blablatait sans interruption. Ce à quoi Laurence eut une réaction immédiate et horrifiée !

Tiens donc ? Tu es resté relativement de marbre quand j'ai émis l'hypothèse de me débarrasser de Meredith, mais quand il s'agit d'Avril, c'est un sujet autrement plus sensible et complexe. On dirait que tu es... partagé ?

Pas du tout !

Allons, allons, ça boue dans chaque fibre de ce corps ! Fais preuve d'honnêteté ! Tu sais bien que tu ne peux rien me cacher, si je décide de creuser la question.

Avril est mon amie. Vous n'y touchez pas ! gronda Laurence d'un ton décidé.

Seulement une amie ? A sentir ta réaction viscérale, j'aurais cru que cet attachement était plus profond ?

Vous n'y êtes pas du tout ! Vous avez encore beaucoup à apprendre sur notre espèce !

Alors, montre moi... Je suis perdu. Vous agissez comme si vous vous détestiez ?

Nous jouons.

Vous jouez ? Ces échanges sont un jeu ?

Oui. Nous faisons semblant.

Pourquoi ?

Parce qu'il y a des vérités qu'on préfère ignorer l'un et l'autre.

Cette réponse laissa l'Urvord perplexe et songeur. Il reprit le fil de la conversation avec Avril.

« Je suis étonné que la communauté vous laisse aller partout à votre guise. »

« On me tolère parce que je suis toujours prête à rendre service. En réalité, ils adorent discuter avec moi, je les fais rire. »

« Vu le nombre de sornettes que vous débitez à la seconde, je penche plutôt pour un foutage de gueule à vos dépens ! »

Alice s'arrêta tout net.

« Quel cynisme ! Vous n'appréciez même plus la simple compagnie des êtres humains pour ce qu'ils sont ! Ces gens ont des valeurs qu'ils aiment partager et ne jugent pas ! Chez vous, c'est devenu une habitude détestable de juger ET de condamner en même temps ! Vous êtes juste trop narcissique pour vous en rendre compte ! »

L'Urvord allait répliquer vertement quand le rire moqueur de Laurence fusa dans sa tête.

SILENCE, PITOYABLE CREATURE !

Le rire mourut brutalement et l'Urvord entendit la voix d'Avril qui poursuivait :

« Le tour de l'abbaye en votre compagnie ne me plaît pas plus qu'à vous ! Ce couloir mène à la salle capitulaire à droite, et à la bibliothèque / scriptorium à gauche. »

Elle prit la direction de l'abbatiale en hâtant le pas, signe qu'elle voulait en finir rapidement. Il soupira, conscient qu'il allait devoir rattraper le coup.

« Avril... » essaya Laurence d'un ton conciliant.

« À cette heure, il n'y a pas d'office. Le silence est de mise pour ceux qui prient. Alors, on ne fait pas de bruits. »

Alice mit un châle sur ses cheveux et ils rentrèrent dans le vaste édifice, construit sur les modèles médiévaux gothiques. Lentement, ils avancèrent dans l'allée centrale de la nef.

Quelques moines priaient et des têtes curieuses se tournèrent vers les nouveaux venus. Laurence fit un signe vers un banc et ils s'assirent pour contempler en levant les yeux l'architecture de l'ensemble qui semblait dater de plusieurs siècles, les vitraux colorés et les statues de marbre qui ornaient les frontons.

Ça s'agita dans les travées occupées, puis finalement, quelques moines regagnèrent le transept et disparurent.

« On les a dérangés » chuchota Laurence.

Alice fronça les sourcils et tourna la tête à gauche et à droite en cherchant l'origine du bourdonnement sourd qu'elle entendait depuis qu'ils étaient entrés tous les deux.

« On ferait mieux de sortir » murmura-t-elle en retour. « Nous ne sommes pas les bienvenus. »

Effectivement, les derniers moines posaient des regards hostiles sur eux. Le couple sortit et retrouva le chant des hirondelles dans le cloître.

Laurence souffla pour libérer une tension qu'il ignorait présente.

« C'était pesant comme atmosphère. »

« Je ne comprends pas. D'habitude, ça se passe très bien. »

Elle l'entraîna dans un autre couloir et ils débouchèrent sur la cour qui les avait accueillis quand ils étaient arrivés.

« Vous êtes entrés par les communs qui donnent sur les dortoirs, le potager et les vergers. La communauté est totalement indépendante. Il y a tout ce qu'il faut pour vivre en autarcie. Il y a une forge quelque part, mais je ne l'ai pas encore trouvée. Pas que je l'ai cherchée non plus. » Elle indiqua le portail. « Par là, ce sont les jardins... enfin, jardins, il s'agit plutôt d'un parc sauvage. Vous voulez que je vous montre mon endroit préféré ? »

Il haussa les épaules, pas franchement emballé par l'idée, mais ils se mirent en marche.

« C'est le lieu où vous méditez en lézardant au soleil ? »

L'ironie n'échappa pas à la journaliste.

« Où j'y fais ma promenade quotidienne pour mon dos. Si ma tête peut aussi y trouver des réponses, alors c'est parfait. »

« Des réponses ? À quelles questions ? »

Alice hésita. Elle allait eu cent fois cette discussion dans sa tête, mais l'heure était venue de se jeter à l'eau.

« Des choix pour mon avenir... » Elle prit une profonde inspiration. « Je suis venue vous voir parce que mon père envisage sa succession à la tête de Grignan et que j'étais... je suis paumée. Mais de ça, vous vous en êtes rendu compte, non ? »

« Effectivement. » mentit l'Urvord, en puisant dans les souvenirs de Laurence.

« Mon père a mis tellement d'espoir en moi que j'ai la pression, vous comprenez ? Bon sang, Laurence, je ne suis pas née dans ce milieu. Je comprends à peine comment ça fonctionne ! Je n'ai pas les codes ! »

« Moi, je les ai, et vous vous êtes dit que je suis le mieux placé pour vous aider ? »

« Exactement. Mettez vous à ma place : je me retrouve à devoir prendre des responsabilités dont j'ignore tout ! »

« Je n'ai absolument aucune envie de me mettre à votre place. Mais si ça peut vous rassurer quelque part, dites-vous que votre père vous fait suffisamment confiance pour vous confier les rênes de son entreprise. »

« Comme s'il avait le choix... » dit-elle avec amertume.

« Vous ne voulez pas le décevoir. »

« Voilà. Donc oui, ce serait formidable si vous pouviez me donner des repères ou quelques conseils. »

Il se mit doucement à rire.

« La vérité, Avril... Il faut toujours vous appeler Avril, d'ailleurs ? »

« Alice Grignan, c'est officiel maintenant. Mais vous pouvez continuer à m'appeler Avril, ou Alice que je préfère. »

« La vérité, Avril, c'est que vous n'en ferez jamais qu'à votre tête. J'aurais beau vous répéter toute une batterie de règles à respecter ou d'attitudes à avoir, ce sera en pure perte ! »

« Merci, c'est encourageant... »

« On reste malgré tout le produit de son éducation » ricana t-il. « Vous allez devenir une bourgeoise délurée et moderne, plutôt débrouillarde, mais sans doute incapable d'empêcher la destruction d'une vie entière de travail. »

Blessée par ses propos, elle encaissa mal d'être rabaissée ainsi.

« Vous êtes vraiment le dernier des derniers ! J'aurais mieux fait de me taire plutôt que de vous donner des raisons de m'humilier encore davantage ! »

« Personne ne vous fera de cadeaux, Avril. Pour beaucoup, vous êtes une bâtarde, le fruit d'une union adultérine, une parvenue. Vous allez devoir vous blinder si vous voulez réussir à vous imposer dans votre nouvelle position. »

« Je vais surtout m'entourer de personnes qui me soutiendront plutôt que de gens qui chercheront par tous les moyens à m'enfoncer ! » Elle releva fièrement le menton. « Je dois faire tourner une entreprise ! La vie de centaine de personnes, de femmes pour la plupart, des mères de famille, dépendent de moi ! Je n'ai pas le droit de me planter ! »

« La peur de l'échec ne doit pas vous retenir non plus. Ce ne sera pas facile d'être une self-made woman. Vous allez devoir bosser dur pour apprendre. Vous ferez probablement des erreurs, mais vous ne les ferez pas deux fois. »

Comme la jeune femme fronçait les sourcils en appréhendant ce nouveau défi, il se mit doucement à rire.

« Rome ne s'est pas faite en un jour, Avril... Ceci dit, vous avez encore le choix. Vous pouvez encore renoncer, envoyer tout balader et embrasser définitivement une carrière de journaliste. Car c'est au fond la question que vous vous posez, non ? »

La rousse baissa la tête, réconfortée qu'il ait compris le dilemme auquel elle faisait face.

« Je sais pas quoi faire... Renoncer à mes rêves pour poursuivre ceux d'un vieil homme ? Ou bien décevoir la seule personne qui compte réellement à mes yeux en poursuivant mes propres ambitions ? »

Laurence se répondit rien, c'était elle et elle seule qui avait les réponses. Il s'arrêta et regarda l'environnement autour de lui avec malaise. C'était quelque chose de diffus au départ, mais qui s'amplifiait au fur et à mesure qu'il avançait dans le parc. Perdue dans ses pensées, Alice continua quelques mètres sans s'apercevoir qu'il n'était plus à ses côtés.

« Laurence ? » Elle se retourna et constata qu'il n'avait pas l'air dans son assiette. « Ça va pas ? »

« Peut-on remettre à plus tard la suite de cette promenade ? »

Elle revint vers lui en le regardant avec inquiétude.

« Bien sûr. Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Je me sens bizarre... Je préfère rentrer. »

« Vous avez mangé un truc qui ne passe pas ? »

« Mangé ? » Il s'arrêta et fronça les sourcils.

« Oui ? »

« Non, rien. »

« Je vous trouve pâle et vraiment mal luné. L'enquête a été difficile ? On vous a menacé ? »

« L'enquête n'a pas été simple, mais on peut s'en parler plus tard ? »

« D'accord. »

Elle l'observa à la dérobée alors qu'ils repartaient vers les bâtiments. De la sueur perlait sur son front et il faisait jouer sa mâchoire comme s'il était en souffrance.

« Je vais m'allonger un peu. Vous pouvez me réveiller pour le dîner ? »

« Bien sûr... » Alors qu'il montait les escaliers, elle ajouta : « Vous voulez que je demande au Frère Gregory de passer vous voir ? C'est le guérisseur de l'Ordre. »

« Ce ne sera pas nécessaire, merci. »

« Comme vous voulez. »

Les cloches résonnèrent à cet instant précis. Alice s'en étonna et machinalement, consulta sa montre sans trouver de correspondance dans l'agenda des moines qu'elle avait fini par mémoriser. Elle décida de retourner à la cuisine, voir le résultat de ses efforts culinaires.

La grande pièce était vide, tout comme les autres endroits qu'elle visita dans l'espoir de croiser un moine.

Mais où sont-ils tous donc passés ? Finit-elle par se demander.

A suivre...