Chapitre 15 : La curiosité est un vilain défaut
De légers coups frappés à la porte réveillèrent l'Urvord et il s'assit au bord du lit, encore groggy. Les cauchemars agités de Laurence l'avaient perturbé, l'empêchant de prendre un repos indispensable. Il entendit la voix d'Avril quelques secondes plus tard et pria silencieusement pour qu'elle s'en aille et le laisse tranquille.
« Laurence, je sais que vous êtes là ! Pas la peine de faire le mort ! » insista-t-elle encore.
« Si seulement... » murmura le consultant en se frottant les yeux, puis plus haut : « Entrez. »
Visiblement tendue, Alice Avril observa le policier pendant qu'il mettait de l'ordre dans ses idées et dans sa tenue froissée, il avait dormi tout habillé.
« Comment vous vous sentez ? »
Il ne répondit pas.
« Je vous ai apporté un bouillon... fait par le Frère Anselme ! » ajouta vivement la rousse.
Laurence ne releva même pas, alors elle posa le bol fumant à côté de lui, mais il n'y accorda aucune attention. Inquiète, mal à l'aise, elle le dévisagea, puis lâcha :
« Franchement, vous avez une mine de déterré. Que vous est-il arrivé ? »
Le front du consultant se plissa.
« J'ai retrouvé Simmons. Pour le perdre aussitôt. »
Le ton employé ne présageait rien de bon. Alice s'empara d'une des chaises et s'installa devant lui.
« Racontez-moi. »
L'Urvord lui fit le récit de ce qu'il avait vécu au travers de Laurence. Il cacha bien évidemment « l'assimilation » de son hôte, la naissance du « Gris », l'irradiation de ses assaillants et les relations secrètes et ambiguës que son espèce entretenait avec le Consortium, mais il joua franc jeu sur le reste.
Avril resta sidérée par son récit et le lui fit savoir à sa façon habituellement imagée. Il ignora complètement les mises en garde de la rousse et contre-attaqua, agacée par son attitude qu'il jugea intrusive.
« Avril, dès que c'est possible, je vous mets dans un avion, direction la France, et j'espère ne plus jamais entendre parler de vous. »
« Charmant, après toutes ces années de collaboration et d'amitié... » murmura la jeune femme. Elle décida immédiatement de passer à l'offensive : « Et bien évidemment, comme d'habitude, je suis quantité négligeable et vous ne me demandez pas mon avis ? Pas question que je parte, Laurence, vous m'entendez ? »
« Vous pouvez toujours rêver. »
« Vous comptez faire quoi ? M'assommer, m'enfermer dans un container, puis m'expédier ensuite par bateau ? »
« C'est une idée fabuleuse ! Je vais vous envoyer en Chine... » Comme elle le dévisageait en le maudissant, il ajouta avec légèreté : « … Libre à vous de devenir une cible potentielle et de disparaître à votre tour, si c'est ce que vous souhaitez. Je vous préviens, je ne lèverai pas le petit doigt pour vous secourir. C'est fi-ni. Marlène n'est plus là pour m'y contraindre ! »
« Pourquoi n'en suis-je pas étonnée ? Finalement, cette notion de famille de cœur n'était qu'une vaste fumisterie ! Marlène va vraiment être peinée quand je vais lui dire que nous ne signifions plus rien pour vous. »
Piqué au vif par sa réflexion acide, il se ferma comme une huître et ricana :
« Qu'est-ce que vous croyiez ? Je suis proche de Marlène, mais je n'ai rien en commun avec vous. Durant toutes ces années, j'ai dû faire contre mauvaise fortune, bon cœur, pour supporter votre présence envahissante et indésirable ! »
Blessée à son tour, Alice le foudroya du regard.
« Espèce de salaud » grinça-t-elle en serrant les poings. « C'est tout ce que ça vous fait, ce qu'on a vécu et partagé ensemble ? Et moi qui croyais que vous vous étiez un minimum humanisé à notre contact. Vous êtes décidément une cause perdue, Laurence ! »
L'Urvord se contenta de rire par pure provocation. La remarque avait fait mouche sur la jeune femme et il sentit avec délectation que ça bouillonnait également en arrière-plan. Et ce n'était pas parce que son hôte approuvait son attitude...
Cette humaine se dit ton amie ? adressa-t-il intérieurement à Laurence avec sadisme. Tu n'es rien pour elle, esclave ! Regarde-la, il suffit de si peu pour qu'elle t'abandonne à ton sort ! Les humains sont faibles. Vous ne méritez pas de vivre !
L'Urvord éprouva une joie mauvaise devant la réponse émotionnelle contrariée de Laurence et le vent de panique qui résulta de cette déclaration péremptoire. Son hôte comprenait enfin qui était le maître.
Avril avait continué à parler de façon amère, déçue par l'attitude arrogante de celui qui prétendait être son ami. L'Urvord leva la main pour calmer le jeu. Peut-être était-il temps de faire amende honorable avant que cela ne devienne suspect ?
« Avril, réfléchissez, au lieu d'être une pelote de nerfs, je vous éloigne parce que c'est une mesure de protection basique. »
« Que vous pourriez également appliquer à vous-même, non ? Si vous êtes là, c'est que nous sommes embarqués sur la même galère tous les deux. On va faire simple. Si vous rentrez en France, je rentre ! »
« Je n'ai plus rien qui me retient là-bas » affirma-t-il d'un ton définitif.
Alice se mit à faire le décompte sur ses doigts avec sarcasme.
« Votre mère ? Votre fils ? Marlène ? Nos autres amis ? Non, évidemment, ça compte pour du beurre, qu'est-ce que je m'imagine ? »
Laurence secoua la tête avec indifférence.
« Il n'est pas question que j'abandonne l'enquête. »
« Qui vous parle d'abandonner ? La mettre entre parenthèses pendant quelques temps serait une décision sensée, histoire de vous faire oublier. » Elle ajouta avec mordant : « Vous ne serez utile à personne si vous êtes mort ! Et j'oubliais : Meredith a besoin de vous. »
« De moi ? Pour quoi faire ? »
Avril fronça les sourcils, le regard sincèrement surpris, et le dévisagea bizarrement :
« Elle ne va pas devenir votre femme dans trois semaines ? »
L'Urvord avait oublié ce petit détail et se rendit compte de sa bévue avec confusion.
« Si, bien sûr ! C'est seulement que... je n'ai pas la tête à ça en ce moment. »
« Vous n'êtes pas plutôt en train de vous dire que vous faites une belle connerie ? » se moqua-t-elle. « Vous n'êtes plus aussi sûr de vous, hein ? »
« Si, à cent dix pour cent ! Meredith et moi sommes totalement sur la même longueur d'onde ! »
Alice le connaissait par cœur. Il était un peu trop affirmatif et son langage corporel était caractéristique. Il s'agitait, son regard était fuyant : il mentait. Elle eut un petit sourire :
« Vous avez découvert qu'elle vous avait entourloupé, c'est ça ? »
« Quoi ? Non ! Tout va bien, je vous assure ! »
Pas dupe devant son malaise, Alice secoua la tête.
« Meredith vous a pourtant menti. »
Il fut un moment interloqué. Comment la rousse était-elle au courant ? Il n'en avait parlé à personne, et Meredith avait été discrète... Mieux valait peut-être en prendre son parti et reconnaître... une erreur de jugement.
« Vous ne m'apprenez rien, je suis au courant. »
« Ah, bon ? Et c'est elle qui vous en a parlé ? »
« Elle ? Non ! Je l'ai surprise avec lui. »
« Lui ? »
Alice fronça les sourcils.
« Le pisciniste... Un grand brun musclé aux yeux bleus, bronzé comme un surfer californien ! Peuh ! C'est tellement cliché ! »
Pour le coup, Alice ouvrit de grands yeux et manqua une respiration.
« Quoi ?! Elle a un amant ?! »
« Ça a l'air de vous surprendre, ce n'est pas ce que vous aviez découvert ? »
« Non, pas du tout ! Par contre, ça, c'est de la bombe ! Il est bien plus jeune que vous, je parie ? »
Il se pinça l'arête du nez en maudissant la curiosité des femmes pendant qu'elle se mettait à rire de sa déconvenue. Alice comprit pourquoi Laurence avait un caractère aussi difficile et l'air complètement déboussolé.
« Jamais je n'aurai cru entendre ça ! Cette garce vous a complètement retourné la tête, Laurence ! »
Il grogna suite à sa remarque. Sans se gêner, Alice savoura l'ironie. C'était l'arroseur arrosé, le retour de bâton, lui qui avait si souvent fait pousser des cornes sur les têtes des maris délaissés, voilà que c'était son tour ! Son orgueil de mâle alpha devait en avoir pris un sacré coup ! C'était jubilatoire de le voir trompé... et présentement, sacrément vexé !
« Vous pouvez vous foutre de moi, Avril ! Sachez que ce n'est pas moi qui ai cherché à m'accrocher à elle ! Au contraire, j'ai tout fait pour me débarrasser de cette emmerdeuse dès que j'ai compris comment elle fonctionnait ! Ensuite, elle s'est jouée de moi en me mentant et en me poussant au mariage ! Elle ne m'a pas laissé le choix ! Cette femme est d'une duplicité, comme toutes celles de son espèce ! »
« On a toujours le choix, quoi qu'on en pense, mais vous êtes tombé sur un cas. Avec son caractère d'enfant gâtée, Meredith remporte quand même la palme, vous l'avouerez ! »
Il parut sincèrement écœuré et secoua la tête.
« Qu'avez-vous découvert ? Qu'a t-elle fait que j'ignore encore ? Dites le, au point où j'en suis, ça ne pourra pas être pire. »
Alice hésita.
« Avril ? »
Le ton devint moins engageant. La rousse temporisa en cherchant comment lui annoncer la nouvelle, mais il n'y avait pas d'autres moyens, à part le lui dire sans détours, et ça, c'était beaucoup moins drôle. Elle se posa à nouveau sur la chaise en se reprenant et se pencha vers lui.
« À l'hôpital, un dossier Summertime était sur le bureau de Matt... du Docteur Granger. Après ce que vous m'aviez dit, je pensais que c'était celui du père de Meredith. »
« Et ? »
« Je l'ai ouvert par curiosité. C'était celui de votre fiancée... » Elle se tut quelques secondes. « Meredith est venue faire des examens à la clinique, après avoir fait une fausse couche. »
Alice vit le consultant la dévisager longuement pendant qu'il encaissait la nouvelle de façon stoïque.
« Je suis désolée, Laurence. »
Il prit tranquillement des cigarettes, en alluma une, puis tira silencieusement une bouffée en la savourant visiblement. À nouveau, Alice ouvrit de grands yeux devant sa parfaite indifférence.
« Pardon, mais cette nouvelle ne vous fait ni chaud, ni froid ? »
« Quel effet voudriez-vous que ça me fasse ? Il n'y a rien qui prouve que cet enfant fut le mien. »
Aucune amertume dans ses propos, comme si, effectivement, il s'en fichait royalement... Alice le considéra en silence en réfléchissant à toute vitesse. Son attitude était aux antipodes du Laurence complexe qu'elle connaissait, d'autant qu'elle en était arrivée à la conclusion qu'un enfant était probablement la seule raison pour laquelle il s'était initialement engagé avec l'Américaine.
« J'ai rompu avec Meredith. Il n'y aura pas de mariage. »
« Je me doute bien maintenant, vu les circonstances, mais... »
« Mais, quoi ? Ce n'est pas ce que vous souhaitiez ? »
Alice ouvrit à nouveau des yeux comme des soucoupes et le dévisagea avec stupéfaction.
« Depuis quand est-ce que mon avis vous importe et que vous vous conformez à mes désirs ? »
Cette fois, Laurence se troubla :
« Vous n'aviez pas entièrement tort concernant Meredith. Son comportement trouble n'a fait que confirmé ses intentions et ce que je pensais d'elle. » Il fit un geste d'incompréhension. « Je... je n'étais pas particulièrement lucide. »
Alice se mit à rire devant son admission.
« Ah ouais ! C'est carrément une grosse fatigue, là, Laurence ! »
Il se renfrogna, la laissa se calmer, puis préféra changer de sujet.
« Gennaro n'était pas sensé venir ? »
« Il est en réunion avec les autres frères. Apparemment, toute la communauté se réunit pour débattre. »
« De quoi ? »
« Je n'ai pas été conviée aux discussions. Le Frère Anselme m'a simplement dit que ces palabres n'avaient rien d'exceptionnels, qu'ils pouvaient durer des heures, parfois toute une nuit... Vous feriez mieux de manger, ça va refroidir. »
Il considéra le bouillon avec une grimace de dégoût.
« Je ne peux rien avaler. »
Avril fronça les sourcils et s'alarma soudain :
« Vous ne seriez pas malade ? Un sale truc que vous couvez et dont vous ne voulez pas parler ? »
« Je n'ai rien à cacher » fit-il en s'efforçant de sourire. « Je suis en pleine forme ! »
« Pour un zombie, sans doute ! Quand vous êtes-vous rasé pour la dernière fois ? »
« J'ai décidé de laisser pousser ma barbe, c'est tout » grommela-t-il en passant la main sur son visage.
« Vous avez vu votre apparence ? La dernière fois que je vous ai vu aussi négligé, c'est quand... » Cette fois, Avril écarquilla les yeux en réalisant. « … Quand vous vous êtes drogué après le décès du Docteur Maillol ! Dites-moi que votre rupture avec Meredith n'est pas à l'origine de votre état lamentable ? Si c'est le cas, je vais la prendre entre quatre yeux et elle va s'expliquer ! »
Cette fois, Laurence se mit à rire devant la férocité de la tigresse en face d'elle.
« J'apprécie que vous preniez ma défense, mais je suis assez grand pour gérer cette situation tout seul. »
« Laissez-moi rire, Laurence, vous êtes carrément nul en rupture ! » se moqua-t-elle, puis plus sérieusement : « Je savais bien qu'elle était pas nette, cette fille ! »
« Et on en vient à la partie je vous avais prévenu. Vous voulez aussi ajouter Bien fait pour vous ?... Non ? Vous m'étonnez, là. »
« Quand quelqu'un a déjà un genou à terre, je ne m'acharne pas ! »
« C'est comme ça que vous me voyez ? Avec un genou à terre ? »
Le tout dit d'une voix soyeuse, imperceptiblement dangereuse. Alice sentit ses poils se dresser sur sa nuque. Et voilà que ce malaise indéfinissable qui était apparu dans l'abbatiale, revenait inexplicablement. Alice se tendit, éprouva le besoin de s'éloigner de lui et se leva un peu trop brusquement.
Elle s'arrêta brutalement à mi-chemin, courbée en deux, et porta immédiatement la main à ses reins en jurant.
« Et merde ! Je viens encore de me bloquer cette saloperie de dos ! »
Avec un rire sarcastique, Laurence secoua la tête, désabusé, alors qu'elle s'appuyait tant bien que mal sur l'assise de sa chaise pour tenter de se redresser en soufflant et faire passer la douleur.
« Ma mère est en bien meilleure forme que vous, Avril. » Il se leva et lui montra le lit. « Allongez-vous sur le ventre, je vais regarder. »
« Regarder quoi, grand Dieu ? Frère Gregory a dit que j'avais sans doute quelque chose de déplacé. »
« Et il ne vous a pas manipulée ? » s'étonna le consultant.
« Laurence, c'est un vieillard, il est moine herboriste, pas médecin ! »
« Enlevez votre chandail et votre chemise. » Comme elle le regardait bizarrement sans obtempérer, il s'agaça : « Vous voulez aller mieux ? Alors, laissez-moi vous examiner et faites ce que je dis. »
Il l'aida à lui retirer les vêtements et elle se retrouva en soutien-gorge devant lui, les bras croisés devant sa poitrine, gênée. Fidèle à lui-même, il ignora totalement son apparence et observa son dos.
« Penchez-vous et essayez de toucher vos chevilles. »
En ronchonnant, elle fit péniblement ce qu'il demandait. Laurence posa ses mains sur sa taille avec légereté. Il parcourut des doigts la colonne, puis les lombaires en appuyant doucement. Très vite, il localisa une zone précise très douloureuse, à en juger par le cri étouffé qu'elle émit.
Il posa ses larges mains là où elle avait mal et Alice ressentit avec surprise une chaleur intense se diffuser de ses paumes. C'est très agréable, dut-elle convenir silencieusement.
« Redressez-vous lentement. »
« Ne me dites pas que vous êtes aussi rebouteux, Laurence ? » fit-elle en souriant jaune.
« Vous seriez surprise. »
Troublée, elle se tut et profita du répit octroyé. Elle eut même un soupir de contentement notable qui tranchait avec ce qu'elle avait ressenti quelques minutes plus tôt. Sans se poser davantage de questions, elle accepta ce nouveau bien-être qu'il lui accordait en lui prodiguant des massages plutôt agréables.
« Soulagée ? » demanda-t-il en se moquant de sa réaction.
« Oh, taisez-vous et continuez ce que vous faites ! »
« On va faire craquer un peu tout ça, pour remettre en place ce qui doit l'être. Je vais essayer d'être doux mais ça fait un moment que je n'ai pas pratiqué... Croisez vos bras et mettez vos mains sur vos épaules... »
« Pratiqué ? Vous en parlez comme d'un métier ? »
« Avez-vous déjà entendu parler de la chiropractie ? »
« Non. C'est quoi ? »
« Une technique de tortures très en vogue chez les religieux au moyen-âge... »
En parlant, Laurence s'était plaqué contre le dos de la rousse, avait fait lentement pivoter le torse d'Avril et un craquement sinistre finit par récompenser ses efforts, suivi d'un second. Alice fut surprise par le bruit produit.
« … Impressionnant, indolore et très efficace quand c'est exécuté avec la juste force, sinon... »
« Sinon ? »
« C'est la paralysie totale et définitive... Et là, vous vous dites, puis-je lui faire totalement confiance ? » Il eut un rire. « Dans l'autre sens, s'il-vous-plaît. »
« Vous n'êtes pas drôle, Laurence. »
Il y eut un nouveau craquement auquel elle réagit avec un « Ahhh... » des plus évocateurs.
« Ces manipulations permettent de libérer vos tensions et de réaligner vos énergies. »
« Vous croyez à ça, vous ? »
Seul un rire lui répondit et il poursuivit ses gestes en faisant craquer de nouvelles articulations, et finalement, il garda le meilleur pour la fin : la colonne. Il saisit Avril à bras-le-corps et lui fit un mouvement d'étirement d'un coup sec. Dans un craquement réellement perceptible, elle sentit quelque chose se remettre en place, confirmé quelques secondes plus tard par Laurence quand il lui fit pratiquer d'autres mouvements.
« Voilà, c'est bon. Allongez-vous sur le ventre maintenant. »
Elle le fit avec précaution, non sans grimacer. Il posa à nouveau ses mains sur ses lombaires et la chaleur se répandit doucement, alors qu'il commençait à masser les muscles endurcis du bout des doigts. Il n'était pas très délicat et Alice serra les poings en émettant des protestations sous la douleur.
« Vous êtes trop tendue, Avril, il va falloir vous détendre. Inspirez et expirez à fond. »
« Plus facile à dire qu'à faire. »
« Laissez-vous aller. »
« Avec vous ? Jamais. »
Elle fit néanmoins comme il disait et ne se concentra bientôt plus que sur les mains brûlantes sur sa peau, qui étaient en train de lui faire progressivement un bien fou. Il appliquait la plus juste des pressions, tantôt se faisant caresses, tantôt plus insistantes quand il sentait un point de tension. Sous l'alternance de ses massages, les muscles commencèrent enfin à se relâcher et elle commença à le supporter, et même à l'apprécier.
« Mieux ? »
« Bon sang, je sais pas comment vous faites, mais continuez, ça fait vraiment du bien... » murmura-t-elle, soulagée pour la première fois depuis des jours.
Les larges mains continuèrent leurs actions patientes sur ses muscles. Une nouvelle tension monta en elle, et pas seulement là où il la touchait, mais aussi au creux de ses reins. Elle dut se mordre la lèvre en sentant la chaleur prendre possession de son corps entier, courir dans ses veines et faire battre son cœur plus vite. Encore une fois, dans le silence de la cellule, elle laissa échapper un gémissement de contentement.
« On dirait que ce n'est pas désagréable... Vous appréciez, il me semble ? »
Dans cette bulle d'intimité nouvelle, la voix de Laurence était naturellement descendue d'un ton, se faisant velours, presque sensuelle.
« Oh, taisez-vous et ne vous arrêtez pas... »
L'Urvord sentit les changements chimiques s'opérer en Avril, notamment sur le plan phéromonal. Autant il suscitait instinctivement de la panique chez les animaux, autant il découvrait avec surprise qu'il pouvait déclencher chez la femelle de l'espèce humaine une réponse primitive, qui se traduisait par le besoin de se rapprocher du mâle. Dans toutes les espèces, cela ne signifiait qu'une seule et même chose. Est-ce le prélude à leurs processus de procréation ? se demanda l'Urvord. Un rapide appel aux souvenirs de Laurence et il découvrit en un clin d'œil toute l'étendue des « parades nuptiales » à sa disposition. Son hôte n'était pas avare en partenaires et semblait en tirer grande fierté !
La chimie du corps de Laurence se modifia également sous les multiples images érotiques suscitées, et il manifesta à son tour un intérêt certain pour la femme couchée devant lui. Cela perturbait l'Urvord qui souhaitait plus que tout, garder le contrôle sur cet hôte récalcitrant.
Alice se laissa aller et oublia tout, sauf les mains aventureuses qui caressaient son dos et ses flancs avec sensualité. Emportée par une vague de désir qui venait de prendre naissance dans son bas-ventre, elle se mordit à nouveau les lèvres et retint à grand-peine un gémissement. Elle sentit ses joues s'empourprer dans l'oreiller en réalisant à quel point ces moments étaient empreints d'érotisme. À cet instant, elle n'avait aucune envie que cela s'arrête. Elle se prit même à souhaiter que les mains se fassent plus audacieuses encore, qu'elles la touchent là où elle brûlait d'être touchée... Un nouveau gémissement lui échappa à cette pensée...
Surpris par sa réponse émotionnelle, l'Urvord suspendit les massages et la magie disparut immédiatement. Alice fit immédiatement part de sa frustration avant de réaliser avec confusion et honte ce qui venait de lui arriver.
« Voilà, j'ai terminé » lâcha Laurence en s'essuyant les mains sur la serviette et en lui tournant le dos pour regarder par la fenêtre. « Je vous conseille d'aller vous reposer et d'y aller doucement dans les jours qui viennent. »
« Merci » se contenta de répondre la jeune femme en reprenant ses esprits.
Que venait-il de se passer ? Pendant l'espace de quelques minutes, elle avait complètement oublié où elle se trouvait et qui la massait. Vivement, elle boutonna son chemisier dans un silence devenu inconfortable et s'apprêta à sortir, encore troublée par les effets secondaires de ces massages venus d'un autre monde. Elle n'aurait pas pu mieux dire...
Laurence l'observait à présent, comme le chat le ferait d'une souris. Elle détourna les yeux, gênée, persuadée que le perfide savait dans quel état d'esprit elle était et s'en délectait.
« Si vous trouvez Gennaro, vous pouvez me l'envoyer ? »
« Je ne vous garantis rien. »
Il se contenta de hocher la tête. Alice sortit sans pour autant pouvoir faire taire les sentiments contradictoires soulevés par le comportement odieux et indifférent de Laurence au début de leur conversation, et ses attentions incroyables, la douceur de ses mains sur sa peau qui avaient réveillé le démon qui sommeillait en elle.
Elle n'avait pas fini de rêver de ces quelques minutes troublantes de proximité, qui lui avaient – presque – fait oublier qu'il s'agissait de son meilleur ennemi.
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Les portes de la salle capitulaire étaient exceptionnellement fermées et un moine veillait à ce que personne ne dérange les participants à l'intérieur. Les débats avaient commencé, avait-il dit à Alice, et l'accès était restreint aux seuls intéressés. Intriguée, la rousse tendait l'oreille et ne distinguait qu'un murmure de voix assourdies et déformées. Un chant en latin avait même été entonné à un moment mais elle n'en avait pas compris le sens.
La journaliste notait également une activité inhabituelle à cette heure alors que des moines circulaient en direction de l'abbatiale. Ils préparaient quelque chose, mais quoi ? La journaliste les avait questionnés mais ils étaient restés silencieux.
Pour en avoir le cœur net, elle avait pénétré à l'intérieur de l'église sans rien voir d'extraordinaire, puis on l'avait gentiment éconduite. Une cérémonie se préparait pour le lendemain matin. C'était tout ce qu'elle avait pu arracher au vieux moine qui l'avait raccompagnée vers la sortie.
Tout ceci est décidément bien étrange... finit-elle par se faire comme réflexion. Elle aurait aimé approfondir la question mais elle se sentait vidée, comme si son énergie avait été drainée. Faute de voir Gennaro pour partager ses impressions, elle n'avait plus qu'à remonter dans sa chambre et dormir.
Demain, j'y verrai plus clair.
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Comme tous ses frères présents dans la grande salle réservée aux réunions, Gennaro avait conscience que l'instant était solennel, unique. De mémoire de moines, sa génération et la précédente n'avaient pas eu à affronter La Menace.
Le malaise avait commencé plus tôt quand Laurence avait pénétré dans l'abbatiale. Certains des ecclésiastiques en prière l'avaient ressenti dans leurs chairs et avaient dû quitter l'office, perturbés. D'autres l'avaient entendu, lorsqu'un bourdonnement sourd et régulier avait commencé à s'élever. Plus que tout, c'était une sensation diffuse qui prenait aux tripes, un avertissement comme celle d'un danger imminent. Gennaro faisait partie de ces derniers et était profondément choqué. Son ami Laurence était impliqué dans ce phénomène.
Empli de désespoir, l'Italien était immédiatement allé plaider la cause du malheureux auprès du père Gabriel, le supérieur de l'Ordre. Rien à faire, l'abbé n'avait pas cédé.
Laurence est mon ami depuis plus de vingt ans. Je le considère comme mon frère, il est celui avec lequel j'ai combattu le fascisme, qui m'a remis sur le droit chemin, à qui je dois la vie même...
Mon fils, les besoins du plus grand nombre l'emportent sur les besoins de quelques-uns ou d'un seul... Je suis désolé, Gennaro. Notre Seigneur a placé une nouvelle épreuve sur ta route, montre-toi fort et digne de la tâche qui t'attend.
J'ai prêté serment, mon père, je sais ce que le devoir signifie.
Protéger envers et contre tout, dans la foi, quitte à faire des sacrifices. Je sais que le moment venu, tu ne faibliras pas devant l'adversité. Tu feras ce que tu dois.
Que Dieu me vienne en aide et qu'il me pardonne.
Gennaro savait, comprenait et était effondré car il n'y avait pas d'autre issue. Ce que les moines protégeaient était un secret séculaire, qui ébranlerait les fondements du monde entier si le commun des mortels l'apprenait.
Nous ne sommes pas seuls dans l'univers.
Ce n'était plus une simple hypothèse, mais une certitude qui avait traversé les siècles, soumise au spectre de la connaissance, de l'expérience et de l'étude rationnelle. D'autres formes de vie insoupçonnables existaient dans l'univers, comme il y en avait de multiples, créées par le Tout-Puissant.
Seulement l'une d'entre elles, était une menace, un danger, qui projetait ni plus, ni moins, l'assujettissement et l'extermination de toute trace de vie humaine sur Terre.
Seuls les soldats de la foi et leur sanctuaire pouvaient l'en empêcher.
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L'Urvord contemplait le plafond de sa cellule en réfléchissant. Il se sentait nettement mieux depuis qu'il avait pris du repos et surtout depuis qu'il s'était nourri de l'énergie vitale d'Avril la veille.
Un instant, il avait été tenté de changer d'hôte, mais finalement, jouer les vampires de façon aussi « plaisante » pour sa victime, ne lui avait pas déplu. Il était encore trop tôt de toute façon, et le corps de son hôte actuel possédait des atouts que n'avait pas celui de la jeune femme.
Il s'était réveillé au bruit d'un battement régulier assourdi. Il était bien en peine de dire ce que c'était mais cela l'intriguait suffisamment pour qu'il y accorde toute son attention, d'autant que finalement, il avait du mal à se concentrer sur d'autres pensées.
En ce mois de juin, le soleil pointait déjà depuis une heure. Les moines devaient être debout mais il n'entendait rien. Il sortit dans le couloir, descendit les escaliers sans croiser personne et prit immédiatement dans le cloître, la direction de l'abbatiale.
Le martèlement régulier venait de là. Quand l'Urvord pénétra dans l'église également déserte, il prit sans hésiter la direction du chœur. Il n'eut pas à chercher bien longtemps pour la trouver. L'entrée de la crypte se trouvait à droite de l'autel. A la lueur d'un cierge, l'Urvord s'engagea dans un étroit couloir en pente douce, à peine plus large que les épaules de son hôte. La voûte n'était qu'à quelques centimètres de sa tête et il avança en courbant sa haute taille.
Dans la pénombre, il aperçut des escaliers qui plongeaient dans les ténèbres. Il sentait qu'il approchait du but. Ça pulsait en lui, comme le sang de Laurence chantait quand il ne faisait plus qu'un avec lui. Il ignorait ce que c'était mais l'attraction était irrésistible.
Il descendit les premières marches humides. Le battement s'était encore intensifié, déclenchant en lui une faim insatiable, irrationnelle, obsessionnelle. Il fallait qu'il continue son exploration pour savoir ce qui produisait ce son.
À mi-chemin, il posa le pied sur une pierre branlante et faillit tomber. Il continua sa progression en faisant attention mais le battement sourd était distrayant. Arriva ce qui devait arriver : il glissa sur une marche et son autre appui se déroba. Dans un cri, il dévala des marches et chuta de quelques mètres avant de s'étaler.
Quand il se releva, il n'avait rien mais il avait perdu toute source de lumière. Dans le noir, il chercha à tâton le cierge sur le sol humide, alors qu'un bruit de dalle en pierre qui glisse au dessus de sa tête se faisait entendre.
Quand il ralluma le cierge, il constata qu'il se trouvait dans une solide cage en acier rouillé qui s'était refermée comme une souricière, elle-même enchassée dans un puit profond, dont il ne voyait pas le sommet.
L'Urvord réalisa alors que ça pulsait tout autour de lui comme un écho interminable, qu'il était au cœur même de ce battement amplifié dans son être... Il posa alors la main de Laurence sur la pierre noire et se figea avec effroi en comprenant...
Tout comme les papillons attirés par une flamme qui les consumerait, il était tombé dans le pire des pièges pour son espèce : de l'astralion, un minéral magnétique contenu en grande quantité probablement dans une météorite, et qui finirait par corroder son essence même, l'huile noire... À long terme, il était condamné.
Personne ne viendrait à son secours. Laurence poussa un cri de rage.
A suivre...
Je vous laisse sur un cliffhanger. J'aurai aimé publier ce chapitre plus tôt mais le travail et la fatigue de cette fin d'année ne me laisse pas beaucoup de temps pour l'écriture.
Je vous souhaite néanmoins de belles fêtes et vous retrouverai l'année prochaine avec la suite des aventures de Laurence et Avril.
