Chapitre 16 : La Mort du Cygne
Comme tous les matins depuis qu'elle était au monastère, Alice Avril s'était levée aux aurores. C'était le moment propice qu'elle préférait pour écrire ses articles, alors qu'elle fourmillait d'idées claires et que le silence régnait autour d'elle.
Mais pas ce matin-là. À peine réveillée, ses premières pensées étaient allées automatiquement vers les instants troublants qu'elle avait passés en compagnie de Laurence, la veille au soir. Avec le recul de la nuit et le retour de sa lucidité, elle n'en revenait toujours pas de son absence de réaction.
« Mais comment ça a pu arriver, nom d'un chien ? » murmurait elle, perplexe. « À quel moment j'ai oublié que c'était Laurence qui me massait ? Laurence ! Entre toutes les personnes ! »
Dans sa tête, la rouquine se refaisait le fil des événements, comme si ça avait été la chose la plus naturelle entre eux, alors qu'au grand jamais, elle ne l'aurait laissé poser une main sur sa personne en temps ordinaire !
« J'avais mal. Il m'a manipulée, m'a faite craquer en me tordant dans tous les sens, c'était carrément bizarre... » Elle frissonna nettement au souvenir de ses craquements d'os. « … Certes, c'est devenu agréable quand il a commencé à me faire des massages, mais j'ai quand même pas pu complètement ou-bli-er qui en était l'auteur, bordel ! » Elle se figea soudain, en comprenant avec horreur. « Oh, merde, c'est ça ! Il m'a vraiment manipulée ! Il m'a retournée la tête ! Et j'ai craqué pour lui ! »
Tout prenait un autre sens maintenant. Il n'avait pas nié avoir des talents de guérisseur quand elle s'était moquée de lui. Elle lui avait dit ça en riant, mais si c'était vrai ? Avec ses histoires d'énergies qui circulent dans le corps, qui permettent de se sentir mieux, il l'avait embrouillée, peut-être même... maraboutée !
« Ses mains sur ma peau étaient brûlantes... Je l'ai pas rêvé, ça ! J'ai même ressenti... »
… Une putain d'envie de... commença son cerveau de façon pragmatique, et elle refusa de formuler la vérité, horrifiée à ce souvenir ancré dans sa chair. … Et si c'était ça, son secret avec les bonnes femmes ? Quand il les touche, il leur fait le même effet et elles veulent toutes coucher avec lui ensuite ! Et maintenant, c'est mon tour ! Ah, non, stop ! je ne veux même pas y penser, tellement ça me fout les jetons ! On arrête de s'emballer et on se calme !
En parlant de calme... Elle entendit le son d'une porte qu'on referme, puis des bruits de pas dans le couloir. En temps ordinaire, la rousse n'y aurait accordé aucune importance, mais ce matin, c'étaient les seuls signes de vie qu'elle entendait. Avec précaution, elle ouvrit la porte de la chambre et jeta un œil à l'extérieur, pour n'apercevoir que le dos de Laurence justement qui s'éloignait.
« Il mange pas, il dort pas » murmura-t-elle, intriguée. « Il est top grincheux et sur ses gardes... En même temps, comment tu réagirais à sa place ? Tout part en sucette dans sa vie ! »
Au delà de ses malheurs actuels, il y avait quelque chose de dérangeant avec Laurence, sur lequel elle n'arrivait décidément pas à mettre le doigt. Il avait changé, s'était endurci et cela n'avait rien à voir avec son cynisme habituellement désabusé. Le consultant du F.B.I. la mettait intrinsèquement mal à l'aise et Alice ne parvenait à savoir d'où venait le problème. Sur une impulsion subite, elle décida de le suivre.
Avec mille précautions pour ne pas faire de bruit, elle descendit l'escalier à sa suite et le vit s'engager dans le cloître en direction de l'abbatiale. C'est alors qu'elle s'étonna de ne croiser personne. L'endroit qui grouillait habituellement de moines à cette heure, était désert. Elle jeta un œil dans la salle capitulaire, dont les portes étaient à nouveau grandes ouvertes : elle était à présent vide. Aucun son en provenance de la cuisine ou du réfectoire : encore plus étrange. Comme s'ils étaient les deux seuls êtres vivants en ces lieux...
Alice pénétra dans le cloître à son tour, sans perdre de vue la silhouette de Laurence. Elle aurait pu faire tomber une batterie de casseroles dans le dos du consultant à cet instant, qu'il ne l'aurait pas entendue, mais ça, elle l'ignorait.
Elle vit Laurence entrer dans l'église et en fut amusée. Elle doutait qu'une soudaine crise de foi se soit emparée de lui pendant la nuit. Alors, quoi ? Que venait-il faire à une heure aussi matinale dans l'abbatiale ? Cherchait-il quelque chose, une réponse, ou quelqu'un ?
Avril pénétra à son tour dans l'édifice plongé dans la pénombre et ressentit immédiatement le même battement régulier que la veille. C'était comme une sorte de caisse de résonance en elle, une sensation bizarre, malaisante, qu'elle ne s'expliquait pas. Elle consulta sa montre à la lueur de quelques cierges. Six heures approchaient, ce serait bientôt le premier office de la journée. Et toujours personne...
Le bruit d'une porte grinçante se fit entendre près du chœur et elle s'approcha en catimini par l'un des bas-côtés. Dans le transept, elle chercha la haute taille de Laurence sans l'apercevoir. Deux moines encapuchonnés sortirent en revanche par la sacristie et se dirigèrent vers le chœur silencieusement.
Elle se déplaça lentement sans les quitter des yeux. Les deux hommes avancèrent vers le panneau ouvert d'une boiserie qu'elle n'avait jamais remarquée auparavant. L'un des moines le ferma à clé, puis le second sortit un outil. Ils s'affairèrent pendant quelques instants autour de la serrure sans qu'Alice puisse distinguer ce qu'ils faisaient. Enfin, ils repartirent par où ils étaient venus. Toujours en silence.
Alice s'approcha de la porte dissimulée et remarqua qu'elle n'avait plus de poignée. Elle la poussa et la tira en vain, elle resta close. Les questions se bousculaient dans sa tête. Laurence avait-il disparu par là ? Où cette porte menait-elle ? Deux moines venaient-ils d'enfermer volontairement l'agent du F.B.I. ? Tout ça n'avait aucun sens.
Les cloches qui appelaient à l'office se mirent en branle par dessus le battement régulier. Elle devait quitter les lieux avant que les moines n'arrivent. Sa seule chance était d'essayer d'intercepter Gennaro pour lui faire part de ses inquiétudes. Peut-être consentirait-il à lui expliquer ce qu'il se passait réellement ?
Dans le cloître où elle se posta, elle chercha l'Italien des yeux, mais tous les moines, sans exception, étaient encapuchonnés, têtes basses vers le sol dans leurs robes marron informes, identiques, méconnaissables. Quand elle s'adressa à l'un d'entre eux, il ne répondit pas. Elle se heurta encore au silence d'un autre.
Alice regarda passer la communauté en éprouvant une envie folle de hurler sa frustration. Les portes de l'abbatiale se refermèrent sur le dernier frère, le son des cloches mourut et elle resta seule avec encore plus de questions qu'au départ.
Elle n'y avait pas pensé, mais si Laurence était ressorti par la porte latérale de l'église qui donnait sur la roseraie ? Il était peut-être tout bonnement allé faire une promenade dans le parc attenant ?
Ce jardin à la française bordé de treillages et de bosquets odorants en ce mois de juin, était un havre de paix où il faisait bon s'asseoir sur les bancs en pierre pour se chauffer au soleil et profiter de la beauté des lieux. De multiples variétés de roses aux couleurs et parfums différents y poussaient, entretenues avec passion par deux frères jardiniers.
Au centre de la roseraie, au milieu des pelouses, trônait également un large puits recouvert d'une vieille grille en fer forgé. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle aperçut le sommet d'une grue qui dépassait par dessus la haie.
Trois moines s'activaient autour du puits pour fixer des filins sur la grille. Cette effervescence à cette heure matinale étonna Avril qui s'approcha d'eux. Le bruit de ses pas dans l'allée attira leur attention et l'un des moines se détacha du groupe pour venir à sa rencontre. De grande taille, large comme une armoire normande, il s'agissait du forgeron, Frère Adrian.
« Bonjour mademoiselle Avril, l'accès à la roseraie est momentanément interdit. Il n'est pas prudent de s'approcher du puits. »
« Ah bon, pourquoi ? »
« Nous enlevons la grille pour la réparer. Elle a été endommagée il y a quelques semaines par la chute d'un arbre lors d'une tempête. »
Alice n'avait rien remarqué de tel lors de ses précédentes promenades. Elle s'en étonna mais le garda pour elle.
« Je cherche mon ami qui est arrivé hier. Vous ne l'avez pas vu ? » Comme il ne réagissait pas, elle poursuivit : « Il est aussi grand que vous... Mince, la cinquantaine, avec un air de sortir tout droit d'une banque à Wall Street ? Non, vous ne voyez pas de qui il s'agit ? »
Il secoua la tête.
« Encore une question : il se passe quoi ce matin ? Frère Henry m'a dit hier soir qu'il y avait une sorte de cérémonie qui se préparait ? »
« Aujourd'hui, c'est une double célébration : c'est le solstice, le jour le plus long de l'année, et la naissance de Jean le Baptiste, notre saint patron. Ne vous étonnez pas si nous vous accordons peu de temps, nous risquons d'être affairés et centrés sur nos occupations. »
« Je comprends. »
« Je retourne aider mes frères, nous devons finir avant la fin de la messe et fermer les portails d'accès par sécurité. Ne restez pas là, mademoiselle, ça peut être dangereux. »
« Bien sûr. Merci. »
Alice s'éloigna, perplexe, pendant que le forgeron revenait à sa tâche. Travailler un jour aussi important que celui-ci, alors que presque la totalité de la communauté était à l'office ?
De plus en plus bizarre...
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Laurence avait l'impression de flotter et ce n'était pas une sensation franchement agréable. L'étreinte que l'Urvord exerçait sur lui était en train de se relâcher. Certes, il reprenait conscience mais ce n'était pas pour le mieux car l'entité biologique étrangère drainait son énergie pour éviter d'être dispersée, il n'y avait pas d'autres façons de le dire.
Swan sentait le tiraillement dans tout son corps, et c'était douloureux. C'était aussi un effort mental constant pour ne pas replonger dans l'oubli, si tentant en cet instant... Rester conscient, supporter stoïquement, et continuer coûte que coûte à se battre, pour reprendre petit à petit le contrôle...
Il ignorait depuis combien de temps son corps se trouvait dans ce puits. L'Urvord avait commencé à marcher en tournant en rond, puis avait coupé la communication. Au travers de flashes de plus en plus fréquents, Laurence avait fini par comprendre qu'il se trouvait dans une cage et que l'Urvord allait probablement mourir s'il ne sortait pas de cet endroit, dont l'étrange magnétisme était mortel.
Est-ce que cela signifiait qu'il allait mourir également, une fois délivré de son parasite ? Swan était prêt à accepter le risque. Tout plutôt que de continuer à vivre comme un esclave, prisonnier dans son propre corps, témoin impuissant d'actes irresponsables et dangereux, dictés par la folie et la soif de pouvoir d'un « autre ».
En attendant le dénouement, il lui fallait résister, encore et toujours, résister chaque minute qui passait, et espérer la délivrance, quelle qu'elle soit...
oooOOOooo
Impuissant, Gennaro serra les dents en regardant la cage être hissée hors du puits, et posée lentement sur le plateau de la remorque. Jamais dilemme n'avait autant fait rage dans son esprit, dans son cœur, et il priait désespérément à cet instant pour qu'un miracle se produise.
Laurence gisait sans connaissance, affalé contre les barreaux. Alors que l'Urvord absorbait ses dernières parcelles d'énergie pour se protéger, l'essence de Swan avait replongé dans l'oubli et l'obscurité.
Un simple prélèvement sanguin avait confirmé la présence de l'agent étranger dans le sang de l'agent du F.B.I. À présent, les moines devaient faire vite avant qu'il ne revienne à lui et ne veuille changer d'hôte.
Gennaro se tourna encore une fois vers le Père Gabriel en insistant :
« Je vous en prie, mon Père, permettez-moi d'essayer... Il y a une chance infime, je le sais, et je suis prêt à la saisir. Si nous parvenons à chasser le monstre en lui... »
« Gennaro, je sais combien tu souffres de voir cet homme traité comme un vulgaire condamné, mais il est possédé, ce n'est déjà plus ton ami, il est trop tard pour lui. »
« Père Gabriel, j'ai cherché dans les livres, dans les parchemins, j'ai lu tous les récits de ceux qui ont assisté au rituel de purification, ceux qui ont tenté de ranimer tous ces pauvres gens, victimes de ces êtres assoiffés de sang... Nous ne sommes plus dans les temps obscurs, je connais les gestes qu'il faut faire dans ces cas-là... »
« Aucun n'a pu être sauvé, Gennaro. Malheureusement. »
« Permettez-moi de vous détromper, il y a eu un précédent, mon Père. »
« A t-il survécu ? » Comme Gennaro se taisait, le Père Gabriel reprit doucement : « Je suis désolé, mon fils. Cet homme s'est donné la mort dans un accès de folie quelques heures après son sauvetage. Il n'a pas supporté ce que cette abomination a fait de lui. »
« Laurence survivra. Il n'est pas comme tout le monde. Il est fort. Il se battra. »
« Ta foi en lui et ton amitié t'honorent. »
« Oui, j'ai foi en lui, comme j'ai foi dans le Seigneur Jésus Christ, revenu d'entre les morts pour nous sauver tous. Laissez-moi essayer, je ne me le pardonnerai jamais si je l'abandonne sans rien avoir tenté... Il y a longtemps, il m'a sauvé la vie, à mon tour de lui rendre la pareille. »
Le Père Gabriel considéra en silence le moine torturé. Gennaro reprit :
« Qu'avez-vous à craindre ? Si le Seigneur décide de rappeler Laurence à lui, alors je le laisserai partir. Mais je me dois d'essayer, vous comprenez ? C'est la chose la plus humaine à faire pour lui rendre sa dignité. »
« Aucun d'entre nous n'est préparé pour affronter une situation aussi dramatique. Bien sûr, nous aimerions faire quelque chose. S'il peut être sauvé... »
« Il peut l'être, j'en suis sûr ! S'il s'en sort, je serai à ses côtés s'il doit affronter ses peurs. Je ne le laisserai pas tomber ! »
Le Père Gabriel resta silencieux, le visage fermé.
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Le silence qui s'éternisait finit par avoir raison de la patience d'Alice. L'office devait être terminé depuis près de vingt minutes, mais il n'y avait toujours personne en vue. Elle continua son tour et pénétra dans la bibliothèque en espérant enfin trouver une âme, mais là encore, personne.
L'endroit était aussi silencieux qu'une tombe et cela la mit mal à l'aise. Avril jeta un œil rapide à l'intérieur des alcôves au cas où, et s'étonna de voir de nombreux volumes ouverts sur une table, laissés là, comme si quelqu'un avait interrompu ses recherches brutalement.
Le moine bibliothécaire veillait jalousement sur ces ouvrages qui remontaient pour la plupart au douzième ou au treizième siècle. Il n'aurait pas admis qu'ils traînassent dans un coin, abandonnés. À part la fois où l'un de ces volumes s'était trouvé sur un écritoire et qu'elle l'avait consulté, Alice n'avait plus eu l'occasion d'en ouvrir de nouveaux et avait dû se contenter de contempler leurs reliures enluminées, rangées précieusement sur des étagères fermées à clé.
Ces livres, probablement importés d'Europe au gré des voyages, étaient des trésors inestimables. Elle tourna des pages, s'émerveillant de la texture des vélins, de leurs finesses et du travail d'enluminures les recouvrant.
Tout était écrit en latin alors elle se contenta de regarder les illustrations qui figuraient une fois de plus les combats du bien contre le mal. L'une d'elle attira son attention lorsqu'elle vit clairement un rocher brillant, tombant des cieux, sous les regards craintifs et désespérés de moines en prière. Comme une bande dessinée, la suivante montrait le trou dans la Terre causée par la météorite, les fissures dans le sol, et des moines toujours en prière, mais cette fois, avec des visages béats et heureux ! Des monstres mythiques gisaient sur le flanc, les gueules ouvertes, morts sans doute.
Des bruits de pas attirèrent son attention. Alice tourna la tête et vit brièvement passer une silhouette par la verrière et ses vitraux qui donnait sur le cloître. La rousse se précipita vers la sortie. Résolument, elle prit à droite et arriva à temps pour voir disparaître le dos d'un moine par la porte d'accès qui donnait sur la ferme.
« Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! » s'écria-t-elle, à l'image du commissaire Bourrel. Alice se fustigea immédiatement de jurer dans un monastère et adressa une prière vers le ciel : « Pardon ! C'est le solstice ! Ils célèbrent aussi l'abondance et les récoltes ! »
Les moines se trouvaient forcément dans les champs et dans les vergers. Elle s'apprêta à traverser la cour pour sortir de l'enceinte lorsqu'elle les vit : c'étaient les deux sbires qui lui avaient donnée la chasse à l'hôtel. Ils se trouvaient à la porte de la cour, accompagnés d'un troisième larron en costume noir, en train de discuter avec deux frères. Immédiatement, elle se renfonça à l'abri du mur et les observa.
Spender. Elle ne l'avait jamais vu mais ce ne pouvait être que lui, d'après les descriptions que lui avait faites Laurence. Il argumentait avec les deux gardiens qui lui refusaient l'entrée. Ainsi donc, ils avaient retrouvé la trace de l'agent du F.B.I.
Alice se mit à réfléchir. Il fallait qu'elle retrouve le policier avant eux pour le prévenir. Elle tourna les talons et se mit à courir de façon inélégante dans le cloître pour utiliser un autre accès qu'elle avait découvert par hasard au cours de ses pérégrinations.
Elle sortit dans le parc et tenta de se repérer. Contrairement à la plupart des femmes, Alice avait un sens de l'orientation poussé grâce à sa débrouillardise naturelle. Elle se représenta les lieux et prit instinctivement la direction du petit lac. Elle savait comment rejoindre les vergers à partir de ce point.
Elle marcha dans les sous-bois en sachant que personne ne l'apercevrait, ni de la route, ni du monastère. L'urgence de la situation venait de faire monter la tension d'un cran. Non seulement Laurence était en danger, mais elle l'était également. Ils devaient quitter l'abbaye au plus vite. Plus encore que tout à l'heure, elle devait absolument parler à Gennaro et retrouver Laurence.
Elle marcha pendant une dizaine de minutes en reconnaissant la topographie des lieux quand elle croisa le chemin qui faisait le tour du plan d'eau, situé une cinquantaine de mètres en contrebas. Elle commença à descendre le promontoire rocheux pour rejoindre la rive quand elle découvrit un spectacle étonnant à l'endroit où les arbres s'éclaircissaient.
Les moines se tenaient assemblés au bord du bassin et chantaient. De là où elle se trouvait, le vent portait faiblement leurs voix. La grue qu'elle avait aperçue dans la roseraie, était en train de soulever un cylindre. Depuis ses hauteurs, elle ne parvenait pas à distinguer de quoi il s'agissait exactement.
« Qu'est-ce qu'ils fabriquent ? » murmura-t-elle, de plus en plus intriguée.
Dans la descente, elle hâta le pas, emportée par son élan. Les arbres l'empêchaient de voir nettement la scène en contrebas. Ce ne fut que lorsqu'elle arriva sur le plateau à découvert qu'elle s'arrêta nette en n'en croyant pas ses yeux...
« Laurence ?... LAURENCE ! »
Son appel strident se distingua par dessus les voix graves masculines. La silhouette dans la cage s'agita soudain.
« AVRIL ? AIDEZ-MOI ! JE SUIS LÀ ! »
Complètement paniquée, Alice se lança à corps perdus dans les derniers mètres de la descente. Elle ne comprenait pas ce qu'il se passait, ce que Laurence faisait dans une cage qui se balançait lentement au dessus-de l'eau...
« J'ARRIVE ! »
« AVRIL, FAITES-MOI SORTIR D'ICI ! VITE ! »
La journaliste fendit les premiers rangs de l'assistance qui continuait à chanter, sans se départir de son calme. C'était surréaliste ! Et la cage poursuivait sa lente descente vers le bassin...
Alice fut cependant interceptée avant même de rejoindre le ponton par deux moines qui l'empêchèrent d'aller plus loin en la maintenant fermement, malgré ses protestations.
« MAIS LÂCHEZ-MOI, ENFIN ! LÂCHEZ-MOI ! »
« Allons, calmez-vous, mademoiselle, calmez-vous... »
D'autres moines firent barrière avec leurs corps, et bientôt Alice se retrouva, immobilisée, impuissante, coincée entre eux. Laurence avait désormais de l'eau jusqu'aux genoux et criait pour qu'on le laisse sortir.
« GENNARO ? VENEZ À L'AIDE DE LAURENCE ! GENNARO ? OÙ ÊTES-VOUS ? »
Alice continua à se débattre pour échapper à ses agresseurs, mais en vain, ils étaient trois à la maintenir fermement.
« Mais pourquoi vous faites ça, bon sang !? Pourquoi vous m'empêchez de passer ? »
« Ce qui doit être fait, doit être fait. »
« Mais ça veut rien dire ! LAURENCE ! POURQUOI VOUS ÊTES PRISONNIER ? »
« ILS VEULENT ME TUER ! »
« QUOI ? »
Alice hallucinait et ne comprenait rien.
« AVRIL ! FAITES-MOI SORTIR DE LÀ ! » hurlait Laurence qui secouait les barreaux de sa cage. « FAITES QUELQUE CHOSE ! »
« Pourquoi vous retenez Laurence en cage ? » demanda-t-elle au moine qui lui avait parlé.
« Votre ami est possédé. Ce n'est plus lui qui parle. C'est autre chose, un être qui est le mal incarné. »
« Hein ? Quoi ? »
Avril dévisageait le moine comme si elle avait affaire à un fou. Gennaro apparut à cet instant aux côtés de la jeune femme désemparée.
« Alice, écoutez-moi... Une entité étrangère a pris possession du corps de Swan. C'est elle qui vous parle en ce moment, pas lui... Quoi qu'il arrive maintenant, vous ne devez pas intervenir, vous entendez ? Vous ne faites rien qui pourrait entraver le processus de Purification. »
« Mais je n'y comprends rien ! Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire ? »
Le visage de Gennaro se ferma et il ne répondit pas.
« Mais, enfin ?! Pourquoi vous dites rien ? Gennaro, qu'est-ce-qu'il se passe ?
« AVRIL ! AVRIL ! »
« Vous n'allez pas l'intention de faire du mal à Laurence, quand même ? C'est votre ami, Gennaro ! Empêchez-les de faire ça ! »
Alice essaya encore de se débattre mais elle était maintenue et pouvait à peine bouger. Elle ne quittait pas des yeux le policier qui disparaissait inexorablement dans le lac. Laurence avait à présent de l'eau au niveau de la poitrine et secouait désespérément la cage en acier pour trouver une faiblesse.
Il continuait à hurler mais la nature de ses invectives avait changé. Il traitait désormais les moines de lâches, de créatures faibles et leur promettait milles souffrances, puis leur anéantissement total, ainsi que celle de toute la race humaine. À vrai dire, il tenait des propos qui ne lui ressemblaient guère.
C'en fut trop pour Alice qui éclata en sanglots en suppliant l'Italien d'intervenir pour faire cesser cette mascarade :
« Gennaro, si nous ne faisons rien, Swan va mourir. »
Le visage de l'Italien exprima tant de douleur et de compassion que la jeune femme resta un moment sans voix, à tenter d'assimiler l'effroyable vérité...
« Il le faut, Alice. C'est à ce prix que Laurence pourra être sauvé. Je suis désolé. »
« Je comprends rien à ce que vous dites ! » se révolta la rouquine qui refusait de céder au désespoir. « Laissez-le partir, libérez-le ! Je vous en supplie ! S'il-vous-plaît... »
« Ce sera bientôt fini. »
En effet, Laurence luttait à présent pour respirer au travers des barreaux alors que la cage était presque entièrement recouverte. Quelques secondes plus tard, elle fut complètement immergée et les cris de Laurence se turent.
Dans le silence soudain, Alice se mit à hurler :
« NOOOOONNNNN ! LAURENCE ! »
Elle se mit à se débattre comme une diablesse en hurlant, insensible à tout ce qui l'entourait, perdue dans un océan d'incompréhension, choquée par ce qu'elle venait de voir. Devant l'inutilité de ses efforts, cependant, elle tomba finalement à genoux, anéantie, sans vraiment encore réaliser.
« … C'est pas possible... » murmura-t-elle, sonnée. « … C'est pas possible... »
Autour d'elle, les moines se mirent à entonner ensemble une prière à voix basse. Dans un élan de colère caractéristique, Alice se releva soudain et hurla :
« MONSTRES ! ASSASSINS ! POURQUOI VOUS FAITES CA ? POURQUOI ? »
Aucun ne répondit et elle poussa un cri de désespoir. Son monde venait de s'écrouler, et de trop nombreuses questions sans réponses explosaient dans sa tête. Ce n'était pas possible, c'était un cauchemar...
Au début, Alice n'y fit pas vraiment attention au travers de sa douleur et de ses larmes. Elle crut que c'était simplement la brume matinale au dessus de l'eau qui causait ce phénomène. Elle dut se rendre à l'évidence cependant : c'était des volutes de fumée qui s'élevaient du bassin.
La prière des moines s'acheva et ils se tournèrent tous vers le bassin, comme s'ils attendaient quelque chose. Inconsciemment, Alice se prit à espérer... n'importe quoi, du moment que cela changeait l'atroce réalité.
La surface du bassin se mit à scintiller de plus en plus, puis s'illumina violemment dans une grande gerbe blanchâtre aveuglante, malgré la lumière matinale. Elle laissa immédiatement la place à des flammes qui dansèrent sur l'eau avant de disparaître aussi mystérieusement qu'elles étaient apparues.
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » demanda Alice, interloquée par le phénomène.
« C'était la Purification. La Menace n'est plus. »
Le moteur de la grue fut remis en marche à cet instant et l'empêcha de poser d'autres questions. Le cliquetis du palan en train de remonter la cage, se fit entendre. Le cylindre apparut en se vidant progressivement de toute l'eau qu'il contenait.
Avec un serrement au cœur, Alice aperçut le corps inerte de Laurence et s'approcha du bord du bassin. Ça s'agitait autour d'elle alors que l'on apportait des couvertures, un brancard et d'autres accessoires qu'elle ne prit pas la peine de détailler.
Alice naviguait dans un brouillard, engourdie par la douleur et le désespoir. Elle ne quittait pas des yeux le corps de son ami, qu'elle pleurait sans même en avoir réellement conscience.
La cage fut hissée sur le ponton et un frère ouvrit la porte fermée par un lourd cadenas. Trois moines pénétrèrent à l'intérieur. Laurence fut soulevé, sorti et posé sur le sol en bois.
Alice hoqueta en le voyant cyanosé et se remit à pleurer, inconsolable. Elle allait avancer vers lui quand un moine la retint. Un frère s'agenouilla à côté du noyé et commença à lui faire des massages cardiaques vigoureux.
Machinalement, Alice se mit à prier en comprenant ce qu'il tentait de faire. Gennaro prit le relais, tandis qu'Alice répétait des Mon Dieu, je vous en supplie... Ils se relayèrent pendant des minutes qui parurent durer une éternité à Alice...
Laurence recrachait mollement de l'eau à chaque fois qu'on lui appuyait sur le torse, encore inconscient, puis son corps se raidit, et cette fois, on le mit sur le flanc. Il ne parvenait pas encore à respirer, mais il se tordit machinalement à la recherche d'air. En toussant, il expulsa encore de l'eau et put enfin prendre une inspiration déchirante...
« Mon Dieu... » fit Alice, les mains sur la bouche.
« Allez, respire, Swan, respire... » lui demanda Gennaro en sueur. « Oui, c'est ça, mon grand... »
Gennaro s'empara d'une couverture et frotta Laurence qui continuait à tousser de façon réflexe, gêné, pas tout à fait conscient, mais vivant...
« … Ça va aller, mon vieux, ça va aller... »
Alice se jeta aux pieds de Laurence et aida Gennaro à relever le policier pour qu'il s'assoit. Il tremblait convulsivement, le regard hagard, et Alice posa sur ses épaules une couverture sèche, puis lui frotta le dos.
« Laurence... Vous êtes vivant... Vous êtes vivant... C'est un miracle... »
Alice se le répétait comme pour se convaincre de quelques chose qu'elle n'arrivait pas à croire. Dans le tumulte, elle riait tout en pleurant, submergée par un mélange d'émotions fortes contradictoires, même si c'était le soulagement qui remportait la palme.
Laurence continuait à tousser, mais il était désormais plus lucide. Il prit conscience des personnes qui l'entouraient et l'observaient. Quand il accrocha le regard d'Alice, il parut choqué par son expression d'adoration et les larmes de joie qui coulaient sur ses joues.
« Avril ? » croassa-t-il d'une voix faible. « … Gennaro ? »
« Mon vieux, tu reviens de loin. »
« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? » murmura le policier, perdu.
Ils n'eurent pas à répondre. Laurence ferma soudain les yeux et il tangua nettement, soudain faible. Gennaro fit un signe vers ses frères. Deux moines vinrent aider l'Italien à allonger Laurence sur le brancard.
Alice s'inquiéta.
« Qu'est-ce qu'il a ? »
« Le contrecoup. Le médecin va l'examiner et il aura besoin de repos. »
« Mais... »
« Vous pourrez rester auprès de lui. »
Alice courut aux côtés de Laurence qu'on transportait vers le monastère. Sans le quitter des yeux, elle lui prit la main et marcha sans rien dire. De l'autre côté de la civière, Gennaro suivait également. Il fit un signe de tête notable en guise de remerciement quand il passa devant l'abbé. Le Père Gabriel ne trahit aucune émotion mais acquiesça simplement.
« Vous allez devoir m'expliquer des trucs, Gennaro, parce que j'ai pas tout compris » dit finalement la rousse.
« Plus tard, Alice, plus tard... La priorité pour l'instant, c'est lui. »
La jeune femme hocha la tête puis reporta son attention sur le visage pâle de Laurence, inconscient à nouveau.
A suivre...
La mort d'un personnage n'est jamais simple à écrire, et celle-ci m'a donné un mal de chien, sans compter le coup de blues qui va avec. Pour tout dire, j'ai même failli abandonner. Heureusement que j'ai écrit des passages plus optimistes et légers dans la suite, parce que le drame, c'est lourd...
Merci pour votre fidélité et vos éventuels retours sur ces derniers chapitres.
