Chapitre 17 : Revenir d'entre les morts
Avril hocha la tête avec un sourire crispé envers Gennaro, puis prit une profonde inspiration, le cœur battant. L'Italien ferma la porte derrière lui en sortant et les laissa seuls. Le regard d'Alice tomba sur Laurence, allongé sur le lit de la petite cellule monacale, il avait les yeux fermés.
Le même pincement au cœur que précédemment la saisit en le voyant si mal en point. Encore une fois, elle frissonna à la pensée qu'elle l'avait vu mourir de façon brutale. Promptement, elle chassa cette image bien trop vivace et marquante alors qu'elle s'asseyait silencieusement à ses côtés, sans chercher à masquer son inquiétude.
Vivant. Laurence est vivant. Et cette abomination qui a pris possession de lui, est morte.
Elle observa la main posée à côté de la sienne et leurs différences de taille la frappa. Le colosse était finalement d'argile, fragile sous son armure pourtant savamment étudiée. À nouveau, elle fit front et écarta la peur en se répétant son nouveau mantra :
Laurence va bien, il se repose et tout va bien. Laurence va bien, il se repose...
Alice sursauta quand elle releva les yeux sur lui. Le regard fatigué, il la fixait sans doute depuis un moment, sans rien trahir. Comme prise en faute, elle retira précipitamment sa main et se força à sourire :
« Hé, Laurence ! Comment vous vous sentez ? »
« Sincèrement ? » Il prit un certain temps avant de répondre d'une voix encore faible : « … Comme si un camion roulant à pleine vitesse était entré en collision avec mon corps et en avait dispersé chaque molécule. »
« Ah ? » Elle fit une grimace explicite. « Vous avez mal ? »
« Le médecin m'a donné de quoi gérer la douleur. »
« Après ce qui vous est arrivé, vous avez le droit de dire que vous êtes souffrant » lui dit-elle doucement.
Il ne releva pas. La rouquine n'osa pas lui demander comment il allait sur le plan mental, mais elle imaginait aisément que ce devait être le chaos dans sa tête.
« Vous vous souvenez de quelque chose ? » préféra-t-elle demander. « Depuis quand vous avez été... infecté ? »
Violé psychiquement aurait été probablement l'expression la plus juste mais elle savait qu'elle devait y aller en douceur. Elle ignorait son état psychologique et Gennaro lui avait conseillé de ne pas le brusquer. D'ailleurs, il venait de détourner un regard qui exprimait du désarroi. Alice sentit son cœur se serrer à nouveau.
« Je suis là si vous avez besoin, d'accord ? »
« Merci, Avril, mais ce ne sera pas nécessaire. »
Et voilà, renvoyée sèchement dans les cordes ! Fichue tête de mule ! Quand comprendra t-il enfin que je suis là pour l'aider ? Il y eut un silence pesant. Mal à l'aise, la jeune femme leva la tête vers le flacon en verre au dessus de la tête du policier.
« C'est quoi dans la perfusion ? »
« Des antibiotiques... en cas d'infections. »
À l'évocation des conséquences possibles sur la santé de Laurence, Alice se tendit. Son visage si expressif se ferma et devint grave.
La réaction de la rousse n'échappa pas au policier qui poursuivit d'une voix sourde, non dépourvue d'ironie :
« Gennaro m'a dit que vous aviez encore fait votre insupportable empêcheuse de tourner en rond ? »
Elle fut surprise par son ton nonchalant et eut un rire amer :
« J'aurais dû faire quoi selon vous ? Planter un transat sur le ponton, puis attendre en grignotant du pop-corn que vous sortiez tout seul de votre cage, tel Houdini, sans lever le petit doigt ? »
La pointe de sarcasme ne parvint pas à alléger l'atmosphère, car en réalité, elle n'avait pas envie de plaisanter à ce sujet. Ce à quoi elle avait assisté, était encore trop frais, trop horrible.
« Vous vous rendez compte que personne ne m'a rien dit ? J'ai cru que les moines étaient devenus fous et vous sacrifiaient ! »
« Toujours en train de sauter aux conclusions sans réfléchir, hein ? » ricana-t-il.
« Nan, mais des fois, Laurence, vous avez de ces réflexions ! J'ai eu la peur de ma vie ! Je vous ai quand même vu mou... »
La voix vibrante d'Alice se brisa et elle ne parvint pas à terminer sa phrase. Elle déglutit et détourna le regard en essayant de ne pas craquer et de trahir ses véritables sentiments.
C'était la seconde fois en quelques semaines que Laurence manquait de disparaître. Forcée de regarder la vérité en face, Alice avait du mal à admettre qu'il occupait désormais une place à part dans son cœur et qu'elle éprouvait pour lui une affection qui dépassait le simple cadre de leur amitié. Mais elle ne pouvait rien dire. Ce serait malvenu de lui avouer quelque chose qu'elle ne comprenait pas elle-même et qui la jetait dans la tourmente dans ces instants chaotiques. Il fallait qu'elle arrête d'y penser et qu'elle se concentre sur ses besoins à lui, et pas sur les siens...
Laurence lui laissa quelques secondes pour se ressaisir, puis lâcha :
«Et c'est vous qui rêviez d'inscrire Ci-gît le roi des enfoirés sur ma pierre tombale ? Votre affaire est mal engagée ! »
Cette fois, son commentaire sarcastique exaspéra la rousse qui démarra au quart de tour :
« Oh, c'est petit ! Utiliser des propos sortis de leur contexte dans des circonstances aussi difficiles, c'est vraiment minable... Et puis, arrêtez d'inverser les rôles et de faire votre insupportable macho qui peut tout encaisser ! Vous êtes probablement plus mal que moi, alors cessez de détourner mon attention pour éviter de parler de vous ! »
Il haussa les sourcils l'espace d'une seconde, surpris, puis l'ombre d'un sourire joua sur ses lèvres, seule concession au fait qu'elle avait probablement raison.
« Les moines auraient pu me mettre dans la confidence au lieu de me faire vivre ce cauchemar » ajouta Avril avec amertume.
« Heureusement qu'ils ne vous ont rien dit ! En vous interposant, vous auriez été capable de saborder mon unique chance de survie ! »
« Parce que Gennaro a réussi à vous réanimer ! Et s'il avait échoué ? Vous y avez pensé ? »
« Il m'aurait été difficile d'y penser, Avril, j'étais mort... » répondit l'intéressé, pince-sans-rire. « … Puisque vous semblez tant affectée, que ça vous serve de leçon pour toutes les fois où vous avez souhaité ma disparition. »
« C'est vraiment pas drôle, Laurence ! J'ai vécu les minutes les plus horribles de toute mon existence ! »
« Ne me dites pas que vous m'auriez regretté ? Vous allez m'arracher une larme ! »
L'espace d'une seconde, Alice fut tentée de tout lui dire, rien que pour lui clouer le bec, mais se retint in extremis. Elle se leva et commença à marcher.
« Je vous aurais maudit en vous traitant de tous les noms, oui ! »
« Avril, vous savez, il y a des moments dans l'existence où l'on voudrait dire tant de choses, que la meilleure façon de les dire, c'est encore de rester silencieux. »
Voilà ! c'est exactement que je vais faire ! se fit-elle la promesse. De toute façon, si vous saviez, vous prendriez un malin plaisir à me tourmenter, espèce de sadique égoïste ! Merde, à la fin ! Pourquoi c'est toujours autant compliqué, les relations avec vous ? J'en ai marre de souffrir à cause de votre attitude, je veux juste que ça s'arrête !
« Alors, vous, c'est empathie degré zéro ! » dit-elle plutôt avec amertume. « La réaction des autres, leurs sentiments à votre égard, c'est bien le cadet de vos soucis, hein ? »
Il demeura indifférent et cela eut le don d'agacer prodigieusement la rousse, comme à chaque fois qu'il faisait ça. Sauf que... Elle s'arrêta brusquement en se rendant compte de ce qu'il était en train de faire en réalité :
« Oh, bravo Sherlock ! Vous faites encore exprès de me faire monter dans les tours pour qu'on ne parle que de mon ressenti, mais surtout pas du vôtre ! Alors, Laurence, comment vous vous sentez réellement ? »
Il se mit à bailler avec exagération.
« Cette conversation me fatigue. J'aimerais que nous la remettions à plus tard, quand je serai plus en forme. »
Alice savait qu'elle ne devait pas insister, mais les esquives verbales de ce type ne faisaient qu'exacerber la frustration qu'elle sentait monter en elle. Et sa patience avait des limites, surtout quand Laurence était impliqué...
« C'est ça, continuez à vouloir garder tout pour vous ! Je prédis que ça va vous péter à la gueule tôt ou tard ! »
« Vous pourriez arrêter vos va-et-vient ? Je vais être malade si vous continuez à tourner comme ça. »
Alice croisa les bras en se retenant visiblement, resta un instant à ruminer dans son coin, puis revint s'asseoir en face de Laurence.
« Gennaro m'a dit que vous n'étiez plus vous-même, que cette chose vous contrôlait, c'est vrai ? »
Elle se heurta à un mur de silence. C'était prévisible. Elle poursuivit en attaquant sous un autre angle :
« … Il m'a également expliqué l'origine divine de ce bassin, formé par la chute d'une météorite tombée il y a dix millions d'années. Le sous-sol est formé d'une roche peu commune sur Terre et fortement magnétique. Elle perturbe cette chose en l'attirant à elle, comme un papillon est attiré par la lueur d'une flamme, sans savoir que ça va le tuer... »
Cette fois, elle vit Laurence serrer les dents. Néanmoins, elle poursuivit :
« … Ce magnétisme n'est pas dangereux pour les humains. Il provoque juste des absences contemplatives, c'est comme ça que les moines les appellent. Je le sais parce que ça m'est arrivé personnellement... Bref, cette eau dans laquelle vous avez été plongé, a aussi probablement des propriétés particulières pour dissiper l'Huile Noire et la faire s'enflammer. »
« L'Huile Noire ? »
« C'est le nom que les moines donnent à ce parasite primitif extraterrestre, en raison de son apparence. On dirait du pétrole brut, c'est pour ça qu'il... »
…...
… Laurence laissa Avril discourir en roue libre, sans l'écouter davantage. Dans le chaos qu'était son esprit, il n'avait retenu qu'une chose à laquelle il tentait désespérément de se raccrocher : la créature était belle et bien morte. Absent pendant de longues minutes – décédé était décidément trop abstrait pour lui – il n'avait pas été le témoin direct de sa destruction, on lui avait juste rapporté des faits. Revenu d'entre les morts, il lui était difficile d'y croire, surtout quand ce que lui dictaient ses instincts, entrait en contradiction avec sa raison. Il devait encore réussir à se persuader que tout était bien fini.
« Il se fait appeler Pureté » murmura-t-il, perdu dans ses pensées.
« Hein ? Quoi ? »
Son commentaire interrompit le flot discontinu de paroles d'Avril, qui, désormais le considérait avec confusion. Laurence n'avait pas eu conscience de parler à voix haute, et il s'en voulut immédiatement d'avoir tant trahi. Alice le vit fermer les yeux, et se méprit sur sa réaction.
« Ça va aller, Laurence, vous êtes débarrassé de lui. »
Débarrassé de moi ? Non, je ne crois pas...
Laurence secoua la tête pour chasser la voixtapie dans l'ombre. Le rire de la créature, plein de défiance, résonna en lui, et le policier eut un frisson alors qu'il tentait une fois de plus de repousser l'Urvord dans les recoins de son esprit.
Ce n'est que le produit de ton imagination, se répéta t-il. Il eut beau se raccrocher à cette explication rationnelle, pleine de bon sens, le doute sur la survie même de l'envahisseur en lui persistait.
Je suis toujours là, pitoyable créature. Je ne te lâcherai jamais...
Il frissonna à nouveau et de la sueur ne tarda pas à perler sur son front, alors qu'il tentait de faire désespérément taire l'angoisse qui montait en lui. Schizophrène, voilà ce que tu es train de devenir ! Ne laisse pas cette voix prendre le contrôle... te dominer... t'assujettir et faire de toi un esclave !
Tu es déjà mon esclave ! Tu m'appartiens pour toujours !
« Non, laissez-moi tranquille ! Allez vous-en ! »
Interloquée par ces paroles, Alice remarqua l'agitation nouvelle du policier et la brusque tension sur son visage. Quelque chose clochait.
« Laurence ? Ça va ? »
« Mêlez-vous de vos oignons et fichez le camp, espèce de sangsue ! »
Alice accusa le coup devant la subite agression verbale et son changement radical d'humeur.
« Dites donc, je veux seulement vous aider à vous sentir mieux, alors vous allez respirer un bon coup... »
Laurence n'écoutait plus. Avec la possession extra-terrestre, il s'était retrouvé simple spectateur, enfermé dans son propre corps, parfaitement conscient de ce qui était en train de lui arriver mais impuissant, privé de son libre-arbitre...
L'Urvord existait en lui sous une autre forme, il en était persuadé désormais. Laurence eut une grimace de dégoût et s'empara brusquement d'une bassine, dans laquelle il se mit à vomir. Il attendit que son malaise passe en gardant les yeux fermés et en inspirant profondément.
Le répit fut bref, lorsque le rire maniaque résonna à nouveau. Laurence mit les mains sur ses oreilles. Peine perdue, il entendit encore les murmures vénéneux du monstre qui s'infiltrait partout dans son être, prenait à nouveau possession de lui... Oppressé, il jeta un regard angoissé sur les murs de sa cellule monacale, identiques à ceux de son esprit, en ayant l'impression que la petite pièce se tordait, rapetissait et se repliait sur elle-même. Il allait être écrasé, étouffé, broyé, réduit à néant... Déjà, il suffoquait... Il commença à se débattre en cherchant de l'air...
En apercevant les gesticulations de Laurence dans le vide et en entendant ses paroles incohérentes, Alice prit la mesure de ce qui était en train d'arriver. Gennaro l'avait prévenue que Laurence pouvait être sujet à des hallucinations.
« Laurence ! Qu'est-ce qu'il se passe ? Qu'est-ce vous voyez ? » Comme il ne semblait pas l'entendre, elle continua en changeant de ton et en attirant son attention : « Swan, écoute-moi, c'est Alice, regarde-moi ! »
Le tutoiement et l'usage de son prénom étaient venus spontanément, et il ne s'en formalisa pas alors qu'il accrochait brièvement le visage de la rousse qui reflétait toute l'étendue de son inquiétude et de son empathie pour lui.
« Je suis là, ça va aller... Respire calmement ! Tu n'as rien à craindre, il est parti... »
Il secoua frénétiquement la tête, en sentant une vague de terreur l'envahir. C'était de plus en plus difficile de faire semblant. Il était en train de perdre la raison et aussi le combat contre lui-même.
« Essaie de faire comme moi. Inspire profondément... Souffle... Encore... Inspire... souffle... Encore... »
Avril avait beau se forcer au calme et faire preuve d'une maîtrise inhabituelle, elle n'arrivait pas à capter suffisamment longtemps son attention. Il finit par pousser un cri de rage et repoussa la jeune femme sans ménagement alors qu'elle tentait de l'empêcher de se lever. Il s'attaqua ensuite à l'aiguille de la perfusion plantée dans son bras et l'arracha sans se préoccuper du sang qui se mit à couler abondamment.
« Laurence ! Arrêtez, calmez vous ! »
« Fichez le camp d'ici ! » parvint-il à dire d'une voix distordue en se tenant la tête à deux mains. « Laissez-moi tranquille, vous entendez ! Partez ! Partez ! »
Alice comprit qu'il parlait à l'Autre. Elle éprouva un pincement au cœur et essaya de le raisonner.
« Il n'est plus là, Laurence ! Il est mort ! C'est dans votre tête ! »
« Il est là, je l'entends ! Il me parle ! »
« C'est une illusion ! Ce n'est pas réel ! »
« Laissez-moi tranquille ! Partez maintenant ! »
Il n'écoutait plus, perdu à nouveau dans les méandres de son esprit. Son agitation atteignit de nouveaux sommets alors qu'il parlait clairement à quelqu'un d'autre en marmonnant des paroles incompréhensibles.
« Laurence ? Revenez vers moi, ça va passer, mais il faut vous calmer. »
Il prit conscience tout à coup qu'Avril était devant lui.
« Vous ! Dégagez ! Hors de ma vue ! »
Il avança de façon menaçante vers elle et Alice recula en prenant réellement peur.
« Gennaro ! GENNARO ! »
La porte s'ouvrit et l'italien entra, suivi de deux autres moines plutôt costauds. Ils se précipitèrent sur le policier pour l'immobiliser.
Alice avait trouvé refuge dans un coin de la pièce, apeurée. Laurence hurlait comme un damné à présent et se débattait contre les moines avec une énergie hors du commun. Il parvint à se débarrasser de Gennaro et d'un des frères qui se tordit au sol, en se tenant l'épaule. Le troisième reçut un violent coup de poing et s'affala le nez en sang.
Alice ressentit une peur viscérale en voyant le regard fou de Laurence se poser sur sa personne. Il marcha résolument vers elle alors qu'elle mettait ses mains en avant, comme pour le retenir. Il l'attrapa par le col et la secoua.
« Laurence, non ! C'est moi, c'est Alice ! »
« JE VOUS AI DEMANDÉ DE SORTIR ! » hurla-t-il.
La rousse se mit à crier alors qu'elle était traînée vers la sortie. Quand Laurence passa à côté de Gennaro, l'Italien n'hésita pas une seconde : il vida le contenu d'une seringue dans la cuisse du consultant du F.B.I.
Laurence ne sembla pas s'en rendre compte et pourtant, arrivé à la porte quelques mètres plus loin, il ne réussit pas à coordonner ses mouvements. En l'espace de quelques secondes, il eut un vertige, se mit à trembler et s'effondra, incapable de tenir sur ses jambes.
« Avril ? » demanda-t-il, presque surpris de la trouver là, penchée sur lui.
« Je suis là, Laurence, ça va aller. »
Déjà, il papillonnait des yeux. Cinq secondes plus tard, il sombrait dans l'inconscience. Gennaro se releva en soufflant, soulagé.
« Ça va, Alice ? Vous n'êtes pas blessée ? »
Désorientée, elle fit non de la tête.
« Seulement un peu secouée. Heureusement que vous êtes venus tout de suite... Vous, ça va ? »
« Moi, oui, mais Frère Peter et Frère Matthew sont blessés... Laurence n'a pas perdu la main. »
Gennaro tourna son attention vers les blessés, tandis qu'Alice observait son ami avec désolation.
« Qu'est-ce qui a déclenché une pareille crise ? » demanda Gennaro.
« J'ai évoqué la créature, et puis, il est parti en vrille. Il parlait à cette chose comme si elle était encore présente. Gennaro ? Et si ce monstre était encore en lui ? »
« Impossible. L'extra-terrestre quitte le corps de son hôte quand ce dernier meurt. La réaction chimique avec l'eau fait le reste... Non, c'est Laurence qui s'imagine être encore possédé. Sa réaction était prévisible. Il ira mieux après avoir dormi et quand il se sera rendu compte de ce qu'il a fait. »
« Vous en êtes sûr ? »
« Je n'ai aucune certitude, Alice, mais il va falloir qu'il accepte d'être aidé. Psychologiquement, et pardonnez-moi l'expression, ça doit être un sacré bazar dans sa tête. Je vais tenter de le convaincre de parler à un spécialiste. »
« À mon avis, vous perdez votre temps, Gennaro. Il va refuser. »
« C'est ça ou il y a une autre solution plus radicale. Le Père Gabriel connaît un endroit. C'est une clinique qui s'occupe de grands traumatisés, des personnes qui ont été envoyées au combat et qui en sont revenues, marquées pour la vie, des gens qui ont été témoins d'événements horribles, ou victimes d'accidents. Les troubles et les causes psychiatriques y sont traités, et ils obtiennent de bons résultats sur le long terme. »
« Lui, dans un asile de fous ? Vous plaisantez ! Pour peu qu'on le prenne réellement pour un dingue avec cette histoire de possession extra-terrestre ? Il n'est pas prêt d'aller mieux ! » Ricana la rousse en secouant la tête.
« Je sais et c'est la raison pour laquelle je n'y suis pas favorable. Mais avons-nous le choix ? Swan n'est pas responsable de ses actes. Il va finir par se blesser ou faire du mal à quelqu'un. »
« Vos frères viennent déjà d'en faire l'expérience. »
« Ce n'est rien, Mademoiselle. » Prononça doucement Frère Peter qui se frottait l'épaule.
Gravement, Alice posa la main sur le large front de Laurence et lissa ses cheveux avant de remettre sa mèche en place. Ce geste empreint de tendresse n'échappa pas à Gennaro.
« Il faut que vous l'aidiez, Alice. Quoi que vous en disiez, vous êtes la seule suffisamment proche de lui pour l'aider à s'ancrer dans sa réalité. Et ce, quelles que soient vos divergences d'opinions passées ou de caractères. »
« Moi ? La seule ? Non... Marlène, notre amie commune, serait prête à donner n'importe quoi pour s'occuper de lui. »
« Je ne suis pas certain qu'impliquer une tierce personne soit une bonne idée. »
« Marlène ne comprendrait pas de toute façon. » Avril secoua la tête. « Je ne lui ai rien dit déjà la première fois quand il était à l'hôpital, blessé. C'était au dessus de mes forces... Elle est amoureuse de lui. »
Gennaro considéra Avril en silence pendant quelques secondes en ajoutant cette pièce au puzzle des relations complexes de son ami.
« Ne lui dites rien, alors. Par expérience, révéler ce genre de secret ne génère que du malheur. »
Il y eut un silence empreint d'une tension palpable. Au bout d'un moment, Alice soupira :
« Le mieux, c'est qu'il reste ici avec vous. Au moins, il sait qu'il est entouré de personnes qui le comprennent et qui savent par quoi il est passé. »
« C'est impossible, Alice, il doit quitter l'abbaye. »
« Hein ? Pourquoi ? Il est en sécurité parmi vous ! » protesta t-elle.
« Il l'était jusqu'à ce que Spender se présente à nos portes. Cet homme travaille pour l'organisation qui cherche à monnayer sa survie avec les aliens. Il ne doit jamais découvrir ce qui fait la spécificité de ce sanctuaire dont nous sommes les Gardiens, sinon il tentera de détruire ce dernier rempart pour sauver notre monde. »
« Je comprends, mais qu'est-ce que Laurence va devenir ? »
« Vous devez partir tous les deux. Je suis en train d'organiser votre prochain asile pour ne pas qu'on vous retrouve. »
« Et qu'arrivera t-il s'il refait une crise alors que je suis seule avec lui ? S'il ne me reconnaît pas ? » La menace implicite sur la vie de la journaliste resta suspendue entre eux. « … Il en est capable, vous savez ? »
« Je suis parfaitement conscient des risques, Alice. Mais je reste aussi persuadé qu'il ne vous fera aucun mal. » Gennaro secoua la tête. « Votre aveuglement à tous les deux est abyssal mais vous avez un lien indéniable. Ce n'est pas à moi de vous ouvrir les yeux sur ce qui vous lie. Puisse le Seigneur vous aider à voir enfin un jour la vérité au fond de vos cœurs. »
Avril baissa les yeux, gênée par le commentaire ambigu de Gennaro.
« Laurence va m'envoyer balader et n'en faire qu'à sa tête, vous savez ? Et puis, on ne va pas fuir et se cacher éternellement ! »
« Le mieux sera peut-être que vous retourniez tous les deux en France. »
Le front soucieux, Alice reporta son attention sur le policier et soupira :
« Il va vraiment me détester. »
Gennaro eut un sourire amusé. Si Alice se préoccupait de ce que Swan pensait d'elle, c'est que tout n'était peut-être pas perdu pour ces deux-là...
« Même si je connais son caractère difficile, vous allez quand même survivre à une association temporaire avec lui ? »
« Vivre avec lui... » Alice eut une expression horrifiée quand elle réalisa ce que cela signifiait au quotidien. « … À moins d'un miracle, c'est pas mes dons culinaires qui vont améliorer nos rapports ! »
Gennaro eut un sourire.
« Qui sait ? Vous avez certainement d'autres talents cachés ? »
« Il serait conscient, il vous dirait que je suis une emmerdeuse à temps complet, capable de faire des heures supplémentaires ! »
« Parfait ! Vous êtes exactement ce dont il a besoin ! De votre côté, attendez vous à faire face à un vieux con, grincheux, pénible, et relativement casse-burnes... »
Alice secoua la tête de façon désabusée.
« On va se marrer, c'est sûr... »
A suivre...
