Chapitre 23 : L'homme qui voulait oublier
« Laurence ! Ouvre-moi, je t'en prie ! »
Rongée d'inquiétude, Alice tambourina à la porte du salon dans lequel il s'était enfermé sitôt arrivé au chalet. De la musique s'élevait derrière le battant, seul indice d'une présence humaine à l'intérieur.
« S'il-te-plaît ? Parle-moi, Swan, je m'inquiète sincèrement... » Elle écouta quelques secondes, puis reprit calmement : « Dis-moi comment je peux t'aider ? »
Elle tentait à présent de l'amadouer, pour le forcer à rétablir le contact. Pendant la descente, elle avait d'abord respecté sa volonté d'être seul, puis voyant à quel point il s'était renfermé sur lui-même, elle avait essayé de capter son attention. En vain. Elle n'était jamais parvenue à le rattraper alors qu'il marchait une vingtaine de mètres devant elle.
« Swan... S'il-te-plaît... » essaya-t-elle encore. « Dis-moi ce qu'il te faut ? J'ai besoin de savoir. »
Toujours rien. Alice fit la grimace, alors que des larmes d'impuissance lui montaient aux yeux. Elle se mouilla les lèvres et réfléchit à un moyen de le convaincre, de le rassurer.
« Quand on est dans le noir comme toi maintenant, la lumière vient des liens qu'on tisse avec les autres... Je suis là, Swan, je suis avec toi. Je serai là jusqu'à ce que tu veuilles revenir. »
Cette fois, il monta considérablement le volume de l'opéra qu'il écoutait. La colère des Troyens de Berlioz emplit d'un coup tout l'espace en faisant trembler les vitrines environnantes.
Fichue tête de mule ! Avec une pointe de colère mêlée à de la déception, Alice comprit le message. Il voulait rester seul et ne rien entendre, mais pour elle, il n'était pas question une seule seconde qu'il croît qu'elle lâchait l'affaire. Elle prit une feuille de papier sur lequel elle écrivit : Je suis à tes côtés dans les meilleurs comme dans les pires moments. Fais-moi confiance... puis la glissa sous la porte.
Il n'y avait plus qu'à attendre que Laurence se décide. Le cœur lourd, Alice partit prendre une douche et se changer, la musique épique toujours en fond sonore.
La rousse n'avait pas faim. Incapable de supporter le son en provenance du salon, elle sortit et marcha seule sur les bords du lac, l'âme troublée. Sans même les voir, elle passa à côté de Arno qui pêchait en compagnie de l'un de ses camarades.
À part assurer Laurence de sa présence, Alice ne savait pas quoi faire, à vrai dire. La rousse tournait et retournait toutes sortes de scénarios dans sa tête. Elle allait devoir improviser en fonction de l'humeur volatile et rarement positive de son ami. Laurence était intrinsèquement un solitaire farouche, un taiseux, et leur absence de communication était un sérieux obstacle à leur compréhension mutuelle. Si, en plus, il refusait de la voir...
Alice finit par remarquer le manège de l'Italien qui la suivait depuis qu'il l'avait vue. Arno se décida enfin à l'aborder.
« Mademoiselle Alice ? Vous avez l'air préoccupée ? »
Quand elle s'étonna de son français presque sans accent, il eut un sourire.
« Je suis de la Vallée d'Aoste, du côté italien du Mont-Blanc. » Il parut gêné. « Je voulais vous dire, l'autre jour... Je vous écoutais pas, je me trouvais juste là quand c'est arrivé. »
Il est gonflé ! pensa-t-elle, et elle décida de ne pas laisser passer.
« C'était une conversation à caractère privé. Vous auriez dû vous éloigner. »
« Peut-être, mais il vous traite pas bien, votre ami. Et j'ai cru... » Il eut un sourire d'excuse. « Peu importe ce que j'ai cru... Je suis désolé... Il va mieux ? »
« Il a des soucis. »
« J'imagine, sinon nous ne serions pas là pour vous protéger... Je peux marcher avec vous ? On peut parler, si vous avez besoin ? »
« Euh... C'est-à-dire... »
« Je vous sens très seule et un peu perdue. Mon camarade va bientôt prendre son quart de surveillance et me laisser seul. Ça vous dirait de me tenir compagnie un peu ? Pour vous changer les idées ? »
« Arno, je sais que ça part d'un bon sentiment, mais je n'ai pas la tête à ça en ce moment. »
« Justement ! Ça va vous faire du bien de vous distraire pour plus penser à vos problèmes personnels, et je parle bien des vôtres uniquement ! »
Ah, tiens, il avait remarqué... En bon égoïste, Laurence avait tendance à oublier qu'elle existait et qu'elle avait aussi à faire face à ses propres interrogations. La perspective d'échapper quelques instants à ses pensées était tentante. Elle ne s'engageait à rien, après tout. Elle accepta de l'accompagner.
Ils marchèrent ensemble pendant quelque temps pour faire connaissance. Il posait les questions, elle répondait. Quand il se montrait indiscret, elle se taisait. Alors il parlait de lui, de ses rêves. Il réussit même à la faire sourire. Quand elle marqua sa volonté de rebrousser chemin, la conversation devint plus personnelle.
« Je vais être honnête avec vous, Alice : on voit pas beaucoup de filles comme vous dans le coin, alors quand l'occasion se présente, il faut la saisir. »
« L'occasion de quoi ? »
« Vous faire la cour ! C'est comme ça qu'on dit, non ? »
Alice fut estomaquée par son aplomb.
« Vous êtes très belle. On doit vous le dire souvent... »
La rouquine ouvrit la bouche mais se retrouva à ne pas savoir quoi lui dire. Gênée, elle préféra regarder le lac.
« … Ça ne fait pas de mal de le rappeler, surtout quand c'est la vérité. » Le sourire de Arno était engageant, séduisant même. « J'avoue : j'ai un vrai coup de cœur pour vous. Vous avez dû le remarquer ? »
Alors lui, il ne perdait pas de temps...
« Écoutez, je suis flattée de votre intérêt pour ma personne, mais je ne veux pas que vous vous fassiez des idées à mon sujet. Vous m'avez l'air d'être un garçon sympathique... » Alice fit néanmoins une grimace. « … Mais je ne suis pas libre. »
Le visage de Arno s'assombrit d'un coup.
« C'est lui, n'est-ce pas ? Il vous fait vivre l'enfer et vous empêche d'aller vers d'autres hommes qui s'intéressent réellement à vous ! »
« Pas du tout ! C'est mon ami ! J'essaie simplement de l'aider du mieux que je peux. »
« Ça se voit qu'il veut pas de votre aide ! Il n'a que faire de vous ! Vous pouvez pas vous intéresser à un homme qui vous méprise, quand même ? »
Alice ne pouvait pas lui donner tout-à-fait tort de penser ainsi.
« C'est sa façon d'être. En réalité, il est... »
Alice ne sut quoi dire et haussa les épaules. Elle ne prenait jamais la défense de Laurence et se retrouvait singulièrement démunie lorsqu'il s'agissait de lui trouver des circonstances atténuantes. Autant être honnête...
« … Il est dans un tel mal être émotionnel que je ne sais pas comment le soulager. »
« Il a récemment perdu quelqu'un, n'est-ce-pas ? »
Alice s'arrêta soudain à cette idée et dévisagea Arno avec attention.
« Je ne dirais pas ça véritablement, mais oui, c'est une façon de voir les choses, je suppose. »
« On a tous perdu un proche. Si le deuil m'a enseigné quelque chose, c'est que chacun doit affronter sa souffrance, à sa façon. »
Alice se tut alors que de nouvelles perspectives s'ouvraient devant elle.
« S'il a besoin de se distancier de vous, laissez-le faire. Il fait partie de ces hommes qui trouvent des solutions par eux-mêmes, sans que les autres aient leurs mots à dire. »
« Comment vous savez ? »
« L'orgueil dans son regard. Mon père était comme ça. Seul le temps a pu l'apaiser après la disparition de ma mère. »
Alice resta sombre. Même s'il ne s'agissait pas à proprement parler d'un deuil, la souffrance était bien réelle et Laurence était de cette trempe d'homme à affronter seul sa peine. De là à le laisser s'en sortir sans l'aider ? Non, elle n'était pas fait de ce bois là.
« Je crois qu'il ne vous mérite pas. Si vous me permettez un conseil, ne vous accrochez pas à un homme brisé, il ne saura que vous rendre malheureuse. »
« Selon vous, je dois l'abandonner à son sort ? Mais quelle amie croyez-vous que je sois ? » s'écria la jeune femme avec colère. « Ça n'arrivera pas ! Jamais de la vie ! »
« Ce que vous voulez n'a aucune espèce d'importance. Pardonnez-moi de vous le dire crûment, mais c'est lui et lui seul, qui décidera. »
Avril redevint soucieuse. Le silence s'installa entre eux alors qu'elle réfléchissait. Il n'y avait rien dans tout ce que Arno avait dit qui ne soit faux. C'était seulement elle qui depuis vingt quatre heures se masquait la vérité.
« Moi, je peux vous rendre heureuse, Alice » reprit le jeune homme. « Vous n'avez qu'à me demander ce que vous voulez ! Je vous couvrirai d'attentions, je vous chérirai comme un trésor ! Je serai présent pour vous ! »
« Euh, vous n'allez pas un peu vite en besogne ? »
« Non, je n'ai pas envie de passer à côté de vous ! Qui sait ? Dans deux jours, vous serez partie et je ne vous reverrai plus. Je suis prêt à toutes les folies pour vous conquérir ! »
Alice lui fit un sourire gêné.
« Comme je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas besoin de ça, honnêtement, surtout en ce moment. » Elle soupira et ne se sentit soudain pas à sa place. « … Écoutez, Arno, je vais retourner au chalet. Merci pour cette conversation qui donne matière à réfléchir. »
Elle se détourna de lui prestement mais il posa sa main sur son bras pour la retenir encore un peu. C'était juste pour attirer son attention une dernière fois car il la lâcha de suite, avant qu'elle ne s'offusque de son geste familier.
« Si vous avez besoin de parler, je suis là, d'accord ? »
Alice ne répondit pas. Elle respira enfin quand Arno s'éloigna d'elle. Le dernier regard qu'il lui avait jeté montrait qu'il n'était pas prêt de renoncer à elle. Clairement contrariée, elle tâcha d'éloigner le malaise diffus d'être devenu un objet de désirs bien malgré elle. Voilà un problème supplémentaire dont elle se serait bien passé...
oooOOOooo
Comment ce type ose t-il poser la main sur Alice ?
Depuis la fenêtre du salon, Laurence gronda. Il n'avait pas perdu une miette de la dernière scène et serrait les poings, en proie à de la colère et à un sentiment nouveau pour lui en ce qui concernait Avril : de la jalousie.
Déjà bien ivre, il s'esclaffa à l'idée baroque qu'il puisse éprouver pour le fléau de son existence depuis ces dernières années quelque chose d'aussi totalement infondé et loufoque !
… Allons donc, je suis pas jaloux ! C'est en-deçà de tout, de ressentir ÇA pour quelqu'un d'aussi... d'aussi insignifiant qu'A... qu'Avril ! Malgré ce qui s'est pas... passsssé la veille entre nous... ce qui s'est repro – Hic ! – duit tout à l'heure – et qui était une erreur mo-nu-men-ta-le – Avril ne compte pas ! Elle ne m'est rien ! Rien du tout !
Je l'aime pas, je l'ai jamais aimée ! Pire que ça, je la supporte pas, je la déteste !
Il secoua la tête comme pour s'en convaincre. Il ne voulait pas aller par là et envisager la possibilité que leur amitié ait évolué vers un lien plus profond. Il préférait se dire qu'elle n'était pas différente des autres femmes avec lesquelles il couchait de façon occasionnelle et qu'il larguait sans aucun remord le jour d'après.
… C'est un accord tacite entre adultes, farpaitement... parfaitement conscients du caractère éméphère... éphémère ! d'une relation saaaans aucun avenir ! AUCUN !
Dès qu'elle va revenir, je vais lui dire : No Future ! Go back to your insufferable life ! Parce qu'elle... elle est juste la plus grande emmmerdeuse du monde !
Cette affirmation le conforta quelques secondes dans son idée et il eut un rire revanchard. Pourtant, le constat était bien plus cuisant qu'il ne voulait objectivement l'admettre, même s'il rejetait toute implication émotionnelle. Envisager autre chose qu'une histoire sans lendemain ne ferait que raviver des blessures d'amour propre et une colère contre lui-même déjà bien vivace.
Après tout, cette enqui... quineuse peut bien faire... ce qu'elle veut avec QUI elle veut ! Je m'en contrefous... comme de ma dernière chemise, tiens !
Ce n'est pas vrai, lui souffla une petite voix.
Si, c'est vrai ! ça m'est bien égal si elle se fait empapaouter par le Rital !
Quand il s'entendait ainsi marchander avec lui-même et se mentir honteusement, il ne s'étonnait pas que la rouquine le traite de façon aussi condescendante, parce qu'il était vraiment pitoyable, misérable et détestable de son point de vue ! En dessous de tout ! Il n'était qu'un salaud, doublé d'un connard fini !
Sa tête allait exploser s'il continuait à se torturer ainsi. Il s'empara de la bouteille de bourbon et la vida d'une traite en buvant directement au goulot. Il voulait juste que ça s'arrête, que la douleur disparaisse. Encore un effort, il tenait déjà à peine debout. Peu importe. Il voulait continuer sa lente descente aux enfers, tomber ivre mort pour ne plus penser, ne plus réfléchir, faire taire des sentiments dont il ne savait que faire.
Laurence vit Avril revenir vers la maison et il fut tenté l'espace d'un instant d'aller à sa rencontre et de lui balancer toutes les pires saloperies qui lui passaient par la tête. La fierté le retint. Si c'était pour qu'elle le regarde encore avec des yeux emplis de pitié et de tristesse, ça n'en valait pas le coup.
Il n'en valait pas la peine.
oooOOOooo
Loin de s'imaginer ce qui se tramait dans le salon au même moment, Alice remarqua en entrant dans le chalet que Laurence avait baissé la musique. Discrètement, elle alla écouter à la porte du salon et actionna la poignée. Il était toujours enfermé à l'intérieur.
« Swan ? Je suis de retour. Si tu veux me rejoindre, je suis à la cuisine. »
Seul un rire sarcastique retentit et elle n'insista pas. Le repas du soir promettait d'être tendu...
Avril grignotait quelques morceaux cuisinés la veille lorsqu'elle vit Giuseppe entrer. Elle comprit à mi-mots qu'il désirait parler à Laurence. La rousse lui expliqua qu'il était dans le salon et qu'il ne voulait voir personne. L'Italien passa outre ses objections et alla frapper à la porte.
« Laurence ? è Giuseppe... Devo dirti una cosa da parte di Gennaro. Può aprire la porta ? » (C'est Giuseppe. J'ai quelque chose à vous dire de la part de Gennaro. Vous pouvez ouvrir la porte ?)
Il n'y eut aucun réponse. Alice leva fatalement les épaules, de manière à lui signifier : « Je vous l'avais bien dit... » quand ils entendirent un énorme bruit de chute et de bris de mobilier en bois.
Immédiatement, l'Italien et Alice se dévisagèrent, surpris et inquiets à la fois.
« Swan ? Ça va ? »
« Laurence ? Stai bene ? »
Aucune réaction, seule la musique en fond sonore continuait à s'égrener tranquillement. Giuseppe actionna la poignée de la porte mais elle était toujours fermée.
L'Italien prit de l'élan et donna un grand coup d'épaule sur le battant. La double porte s'ouvrit avec fracas.
Avec une brusque poussée d'angoisse, Alice aperçut Laurence allongé au sol au milieu des débris de la table de salon, et se précipita vers lui.
« Swan ! »
L'Italien parvint à le retourner et ils entendirent le français marmonner des paroles inintelligibles.
« Ma, lui è ubriaco ? »
Même si Alice ne comprenait pas un mot d'italien, elle devina à l'état de Laurence ce que Giuseppe venait de dire. Swan empestait l'alcool.
« Décidément, je ne peux pas te laisser une heure tout seul sans que tu fasses une connerie ! » s'écria la jeune femme avec colère, sans réaliser que leurs rôles venaient subitement de s'inverser.
La rousse lui donna quelques petites claques sur le visage pour lui faire ouvrir les yeux. Ce qu'il parvint à faire sans focaliser son attention sur elle, mais en grognant. Giuseppe se leva et lui fit signe qu'il partait.
« Torno presto, si ? » (je reviens vite, d'accord ?)
« Hein ? »
Giuseppe sortit et la laissa toute seule.
« Mais qu'est-ce que ?... Et merde ! Je te jure, Laurence, tu commences à me courir sérieusement sur le système ! »
D'un coup d'œil, la rouquine venait de découvrir les cadavres de deux bouteilles sur le tapis. Depuis son épisode addictif au Calmo, Laurence était capable de tout. Elle éprouva de la colère mais aussi de la culpabilité. Alors qu'il était fragile, elle aurait dû mieux le protéger... contre lui-même ? Contre ses dérives ? Allons donc ! Qui cherchait-elle à convaincre qu'elle pouvait le contrôler ?
« Je t'en ficherais de te murger comme ça ! Et l'autre qui est parti en me plantant là ! »
Néanmoins, Giuseppe revint rapidement comme il l'avait promis, accompagné de deux autres hommes. Brièvement, l'Italien donna des ordres et ils soulevèrent Laurence. A peine debout, Swan dodelina de la tête en protestant, eut de fortes nausées, puis se mit à vomir, encouragé par Giuseppe, avant de sombrer à nouveau en marmonnant.
Tant bien que mal, les italiens montèrent ensuite la grande carcasse de Laurence dans sa chambre. Ils laissèrent une Alice inquiète s'occuper de lui, alors qu'il ronflait, allongé en vrac sur le lit.
Ce déjà-vu... Avril éprouvait le même sentiment d'amertume que des années auparavant, lorsqu'elle récupérait Robert aux comptoirs des bars dans lesquels il se saoulait régulièrement. Sans vouloir excuser son comportement, la différence notoire dans le cas présent résidait dans le fait que Swan était en grande souffrance psychologique.
Alice avait longtemps cru que Laurence n'était qu'un monolithe froid sans cœur, que rien n'atteignait. Il muselait en permanence ses sentiments réels avec une langue acérée et un caractère mal luné, provocateur et cynique. Avec une telle attitude de salaud, il parvenait à éloigner tous ceux qui cherchaient à s'immiscer. Et ceux qui s'accrochaient, comme Marlène et elle, avaient compris qu'il dissimulait une grande sensibilité sous une carapace d'indifférence, d'arrogance et de mépris. La faire craquer et le titiller là où ça le chatouillait, était devenu le jeu favori d'Alice.
En pleine tourmente, Swan ne parvenait plus à maintenir les apparences. Tout le vernis se craquelait, laissant apparaître les blessures à vif. Comme il devait se détester pour cette vulnérabilité affichée... Se saouler était la seule façon qu'il avait trouvé pour appeler à l'aide.
Et en même temps... Elle repensa à ce qu'elle avait lu un jour, alors qu'elle répondait à une lectrice tourmentée de Marie-Chantal : « On ne peut donner le meilleur de soi-même à quelqu'un, sans lui laisser voir ce qu'il y a de pire en soi. » Elle s'était fait la réflexion à l'époque qu'il fallait absolument fuir ce genre de personne toxique... Maintenant, elle comprenait.
Je comprends surtout qu'il faut aller au delà des apparences. Quand il me déteste ouvertement, c'est qu'il ne me déteste pas assez... Il n'aime pas que je lui tienne tête, et en même temps, il savoure l'idée d'avoir une adversaire capable de lui répondre aussi vicieusement que lui et de rivaliser... Il me dénigre de façon sadique, presque perverse, par plaisir d'abord, mais aussi pour ne pas montrer qu'il s'intéresse un chouïa à moi... Il n'est que paradoxe et antinomie.
J'ai changé sur bon nombre de points importants à ses yeux ces derniers temps et il s'est assoupli. Peut-être que je corresponds mieux à l'image qu'il se fait des femmes modernes, bien dans leurs peaux, bien ancrées dans leur époque, et qu'il m'accepte enfin telle que je suis ?
Prudence tout de même, il est davantage perméable en ce moment et s'accroche à moi comme si j'étais une bouée ! Je ne veux pas être réduite à ça. Quand il ira mieux, il me méprisera pour me montrer à quel point je compte si peu pour lui... Je ne pourrais pas le supporter...
La rousse était consciente que Laurence ne changerait pas. Il était même probable qu'il durcisse ses positions quand il se retrouverait.
Il est peut-être déjà temps que je me préserve et que je m'éloigne. Je ne veux pas souffrir davantage. C'est horrible de penser ainsi alors qu'il a manifestement besoin de moi, mais qu'y puis-je ? Il faut aussi que je pense à moi et que je me protège.
Alice le considéra en silence, et pour la première fois, ressentit effectivement de la pitié. Il était plus que son ami à présent, mais elle devait tellement lutter pour lui arracher un peu de considération, que ça en était épuisant, décourageant, ingrat...
Non, Swan n'est décidément pas facile à aimer...
Mettre enfin des mots sur ses sentiments et son malaise lui fit admettre la vérité, mais n'arrangea rien, bien au contraire. Elle savait d'ores et déjà qu'elle allait prendre la décision de partir avant d'y laisser trop de plumes, de renoncer à lui si elle ne voulait pas être engloutie à son tour, consumée ou éparpillée aux quatre vents...
Inutile de se bercer d'illusions, quels que soient ses choix, elle ne pouvait avoir que le cœur brisé. A son insu, les larmes commencèrent à couler et Alice essuya rageusement ses joues d'un revers de manche...
Il est des circonstances où l'amour devrait triompher de tout, mais finalement il s'avère insuffisant.
Elle était en train d'en faire l'amère expérience.
A suivre...
