Chapitre 24 : Control Freak

Pour la troisième fois de la nuit, Alice s'éveilla en sursaut. Elle tourna la tête vers Laurence couché à ses côtés, mais il n'avait pas bougé.

La jeune femme avait le sommeil léger compte tenu des circonstances et veillait sur lui. Qu'est-ce qui l'avait fait réagir ? Elle écouta le silence et entendit le parquet grincer. Quelqu'un marchait dans le couloir en tachant de faire le moins de bruit possible.

Alice prit peur et imagina que les hommes de Spender les avaient retrouvés. Swan possédait une arme. Le plus silencieusement possible, elle se leva en se rappelant où le sac à dos était posé. À la lueur de la lune par la fenêtre, elle alla ensuite se poster contre le mur et attendit, armée, prête à tout...

Laurence choisit ce moment pour se remettre à ronfler doucement.

La poignée tourna presque sans bruit et la porte s'ouvrit très lentement. Alice sentait son cœur battre sourdement dans sa poitrine, et était sûre qu'on devait l'entendre à des mètres à la ronde. Elle retint son souffle et braqua le pistolet devant elle...

La silhouette d'un homme grand et mince se profila dans la chambre et avança vers le lit. Quand Laurence bougea et se retourna en marmonnant quelque chose, elle s'immobilisa, puis reprit sa progression.

Alice serrait tellement fort l'arme dans sa main qu'elle en tremblait. L'homme sortit quelque chose de sa poche et elle eut le temps d'apercevoir un bref éclat sur une lame ! Alors qu'elle enregistrait cette information, l'inconnu se penchait sur Laurence, le couteau en avant.

« Lâchez ça tout de suite, ou je tire ! »

L'homme sursauta violemment et se retourna vers l'endroit où Avril se cachait.

« Alice ? »

La rouquine reconnut alors la voix d'Arno.

« Ne bougez pas ou je tire ! Je vous jure que je le fais ! »

« Alice, c'est moi... C'est Arno. »

La jeune femme alluma la lumière et fut brièvement aveuglée. Elle eut néanmoins le temps de voir le couteau dans la main de l'Italien, avant que ce dernier ne le rengaine rapidement.

« Qu'est-ce que vous vous apprêtiez à faire ? Le tuer ? »

« Non ! N'allez rien vous imaginer de la sorte, voyons ! Je m'assurais qu'il allait bien, au contraire ! »

« Vous me prenez pour une quiche ? Sortez ce que vous avez dans votre poche ! »

« Alice... »

« Faites ce que je vous dis ! »

« Allons, je comprends que vous soyez sous pression... »

Il commença à avancer vers elle.

« Restez où vous êtes ! »

« … mais tout ça, c'est à cause de lui... »

« N'avancez pas, je vous dis ! »

« … Votre ami vous pose des soucis, Alice. Il est dépressif, fatigué, et il n'a qu'une envie : en finir avec ses problèmes. Il est arrivé au bout, vous comprenez ? Il ne veut plus continuer. »

« Mais ça va pas ? » s'écria la jeune femme, affolée. « Vous êtes tombé sur la tête ou quoi ? »

« Je ne veux que l'aider... Et vous aider, par la même occasion. »

Il s'était approché d'elle suffisamment pour qu'elle ne se sente plus en sécurité. Son bras tremblait plus que jamais.

« Je vous préviens, je vais tirer ! »

« Donnez-moi cette arme avant de faire une bêtise, Alice... » dit-il en tendant le bras vers elle. « … Vous avez des mains qui ne sont pas faites pour tuer... »

Le tremblement s'accentua encore, alors que la panique envahissait la rouquine. Arno fit un pas en avant et s'empara du pistolet, sans qu'elle fasse un mouvement pour l'en empêcher. Il le pointa alors vers elle.

« Vous ne risquiez pas de faire beaucoup de mal. Il faut d'abord ôter la sécurité... » Il s'exécuta. « Et puis, reculer la culasse pour engager une balle dans la chambre et armer le marteau. »

Elle entendit le double déclic alors qu'il exécutait les gestes avec précision. La peur au ventre, incertaine sur la suite, Alice frissonna en envisageant la possibilité que sa dernière heure soit venue. Impassible, Arno la dévisagea et émit le bruit d'un coup de feu en relevant l'arme pour mimer le recul.

Alice sursauta violemment alors qu'il éclatait de rire. Plus nerveusement qu'autre chose, elle se mit aussi à rire, le cœur battant, réellement effrayée. Arno n'avait pas toute sa tête, ce devait être l'explication, ou alors...

« Hé, p'tit con... »

Alice écarquilla les yeux alors qu'Arno se tournait. Le coup de poing de Laurence cueillit l'Italien au menton et ce dernier s'écroula sans connaissance. En faisant une grimace, Laurence secoua sa main endolorie.

Même dans les pires circonstances, Laurence était là. Soulagée, Alice se précipita dans ses bras.

« Swan ! »

« Ça va ? » demanda t-il d'une voix rauque, en la serrant conte lui. « Pas trop secouée ? »

Elle secoua la tête.

« Toi ? »

Laurence ne répondit pas et préféra ramasser l'arme au sol. Alice le vit vaciller légèrement et reprendre son équilibre in extremis.

« Qu'est-ce que ce cloporte fait là ? » maugréa-t-il.

« Il a cherché à te tuer, je l'en ai empêché. »

« Pourquoi ? »

Alice se demanda avec sidération pendant quelques secondes si elle l'avait bien entendu.

« Swan, Arno a tenté de te trucider ! »

Laurence se contenta de grogner, clairement pas dessoûlé, les idées encore en vrac.

« Bon, qu'est-ce qu'on fait de lui maintenant ? » demanda la rouquine.

Laurence avisa les embrasses qui retenaient les rideaux aux fenêtres. Il attacha solidement les mains de l'Italien, avant de disparaître soudain en titubant dans le cabinet de toilette attenant.

Alice l'entendit vomir. Laurence tira la chasse d'eau, fit couler de l'eau, puis revint quelques minutes après, les traits tirés, aussi pâle que sa chemise.

« Je ne vais pas te plaindre, tu n'as que ce que tu mérites » Elle le vit commencer à rassembler ses affaires. « Qu'est-ce que tu fais ? »

« On part. Va boucler ton sac. »

« Attends ! Giuseppe m'a dit que le plan de Gennaro était en branle. Spender est parti sur une fausse piste. »

« Je ne reste pas ici une minute de plus ! » fit-il avec entêtement.

« Encore vingt quatre heures, c'est le temps qu'il faut à Gennaro pour nous confirmer que ça a fonctionné ! » Elle s'approcha de lui et posa la main sur son bras. « Fais-moi confiance, Swan. Je sais ce que je dis. »

Las, il la dévisagea avec une tête de chien battu.

« Tu as besoin de dormir. Viens. »

Laurence se laissa guider quand Alice l'entraîna dans sa chambre. Sans un mot, il se coucha. Elle vint le border comme un enfant alors qu'il fermait les yeux en soupirant.

Si nous nous en sortons, il ne nous reste plus que quelques jours ensemble.

Elle écarta la pensée déprimante de leur séparation probable. Ils n'en étaient pas encore là, il fallait qu'elle prévienne Giuseppe au sujet des actes irresponsables d'Arno.

Quand elle revint dans la chambre, le jour se levait. Laurence n'avait pas bougé d'un iota. Elle s'allongea à ses côtés en observant son visage détendu à la lueur grandissante du soleil, comme si elle voulait graver ses traits dans sa mémoire. Elle ne pouvait écarter le regret d'un avenir sans lui, de l'espoir anéanti de se réveiller le matin à ses côtés, dans ses bras, sous ses baisers.

Arrête de rêver, ma vieille, ce n'est pas ce qu'il veut... et surtout pas avec toi !

Considérant qu'il était inutile de s'attarder sur le sujet, elle ferma les yeux à son tour en refoulant les larmes. Épuisée, Alice sombra.

oooOOOooo

Laurence ne se souvenait pas d'avoir été autant déchiré de sa vie et comprenait mieux l'expression « avoir mal aux cheveux ».

Douloureusement, sa tête pulsait régulièrement au rythme des battements de son cœur. Se lever fut un vrai calvaire, d'autant que son dos se ressentait également de sa chute. A part ça, l'effet escompté était bien là : il avait l'impression d'avoir du coton entre les deux oreilles et ne parvenait pas à se concentrer plus de dix secondes sur quelque chose de façon cohérente.

Ainsi, ce qui s'était produit cette nuit lui semblait sorti tout droit de son imagination. Le seul point positif, c'est qu'il était enfin détaché de tout.

Laurence descendit à la cuisine et découvrit Alice qui lui tournait le dos, postée dans l'embrasure de la porte extérieure. La rouquine ne l'avait pas entendu approcher et buvait son café en regardant les montagnes. Surtout, elle se trouvait en contre-jour dans le soleil matinal. Tel un voile transparent qui flottait sous la brise, la chemise blanche qu'elle portait – l'une des siennes – ne cachait rien de ses formes.

Sans filtres négatifs, Swan s'autorisa à regarder celle qu'il considérait jusqu'à peu comme sa Némésis. La chenille était enfin devenue papillon, se rendit-il compte. La jolie silhouette de trentenaire épanouie de la rousse l'émut singulièrement. Il sentit ses défenses tomber devant une beauté qu'il avait toujours manifestement refusé d'admirer, par peur de succomber, engoncé dans sa fierté, ses préjugés et sa mauvaise foi.

Il s'émerveilla devant tant d'évidence et s'ouvrit à des émotions qui le paralysaient d'ordinaire. Il trouvait Alice belle et était même prêt à le lui faire savoir. Il avait juste envie de caresser son corps, de lui faire l'amour, de la sentir s'abandonner encore entre ses bras, de se donner à elle... Pour Alice, il était prêt à des sacrifices, à supporter le pire pourvu qu'elle se retourne vers lui et lui sourit doucement.

Son merveilleux sourire lui manquait terriblement, son rire aussi. Il avait l'impression de ne pas l'avoir entendu depuis une éternité et eut un pincement au cœur. Il avait besoin qu'elle rit, qu'elle soit heureuse, même quand ils joutaient ensemble et qu'ils s'énervaient l'un contre l'autre. C'était leur dynamique ensemble qui le rendait heureux.

La réalité de l'état désastreux de leur relation lui sauta à la gorge au même moment et il se sentit glisser au sol contre le meuble, les jambes coupées, à nouveau plongé dans un océan de désespoir. Il avait tout fait de travers dernièrement, tout foiré en refusant de s'ouvrir et de partager son mal-être. Il avait savonné sa seule planche de salut et glissait inexorablement dans l'abîme.

« Swan ! Je suis là ! Parle-moi ! » l'entendit-il dire d'une voix affolée. « Qu'est-ce qu'il t'arrive ? »

Laurence se rendit compte qu'Alice était à ses côtés, angoissée comme jamais, et qu'il sanglotait comme un enfant perdu, secoué de spasmes incontrôlables qui lui coupaient la respiration. Il avait besoin d'elle, désespérément, elle était forte pour eux deux.

« A... lice... » bégaya t-il.

C'en fut trop pour la rousse qui ne l'avait vu dans cet état qu'une seule fois auparavant. Avril avait été saisie par l'image d'un Swan Laurence dévasté par le chagrin et n'avait su comment réagir. Il avait besoin d'elle, elle devait être là pour lui cette fois. Sans réfléchir, elle le prit dans ses bras et le serra contre elle en répétant :

« Je suis là, je te tiens... Je suis là, je ne te laisserai pas tomber... »

Il se mit à pleurer sans retenue, s'autorisant enfin à exprimer son impuissance en lâchant prise. C'était comme si un poids énorme quittait ses épaules, comme s'il se libérait d'un carcan trop lourd à porter.

Cela dura le temps qu'il faut pour qu'il se calme et retrouve enfin un semblant de dignité. Il fuyait son regard mais Alice était là, lui caressait la nuque, attentive, patiente, et ne disait rien. Elle savait qu'il ne voulait rien entendre, qu'il avait juste besoin qu'elle soit présente. Quand leurs yeux se croisèrent enfin, elle l'embrassa doucement sur la joue en le rassurant :

« Je vais te donner quelque chose pour que tu te sentes mieux. »

Il posa la tête sur son épaule, vaincu, vidé, hébété aussi.

« Quoi ? » parvint-il à murmurer.

« Du valium, ça va t'aider à te détendre. Et à dormir aussi. Il faut que tu te reposes, Swan. »

Il s'en remit à elle, n'ayant plus la force de lutter.

Non sans mal, elle l'aida à se relever et le conduisit à la table où il demeura prostré, perdu dans de sombres pensées. Inquiète, elle lui jetait de fréquents coups d'œil, en ne sachant pas comment l'aborder. Dans le silence qui s'installa, elle lui donna de l'aspirine et lui prépara du thé fort.

Quand elle posa la tasse devant lui, il sembla émerger d'un coup et se rendre compte de l'endroit où il se trouvait.

« Arno ? Il s'est passé quoi avec lui ? »

Alice préféra lui dire la vérité.

« Il s'est entiché de moi... » Quand elle le vit s'assombrir, elle précisa : « Il s'est rien passé, c'est lui qui s'est fait son film... Alors, quand il a su qu'on partait, il a voulu une dernière fois me convaincre de rester. Il s'est introduit dans ma chambre par le balcon, ne m'a évidemment pas trouvée et est entré dans la tienne. »

« Tu as tenté de l'arrêter, mais tu ne sais pas te servir d'une arme à feu. Tu as pris des risques considérables. »

Elle haussa les épaules.

« Il allait te tuer, Swan. »

« Je ne veux plus que tu fasses ça, tu m'entends ? »

Il la dévisagea sans baisser les yeux. Alice n'insista pas : elle connaissait désormais les combats à mener contre lui et ceux à laisser tomber.

« Il soutient qu'il ne connaît pas Spender, qu'il a agi uniquement pour te faire peur... Je n'y crois pas une seule seconde. Il est obsédé par moi et a franchement eu un comportement étrange... »

« Où est-il maintenant ? »

« Je ne sais pas. Giuseppe a dit qu'il allait l'interroger et que ce n'était plus notre problème. »

« Je veux le voir. »

« Je crois qu'il n'est même plus ici. Ils l'ont emmené je ne sais où. »

Laurence se força à boire en faisant la grimace. Son thé était infect, beaucoup trop amer.

« Quand partons-nous ? »

« Demain soir, si Gennaro confirme que Spender a mordu à l'hameçon. Giuseppe va nous emmener à travers les bois... »

Laurence n'écoutait plus et ferma les yeux. Sa tête ressemblait à la caisse de résonance d'un tambour. Il se frotta le visage et bailla démesurément, complètement cuit. Le valium agissait. Alice s'approcha de lui.

« Je peux encore faire quelque chose pour toi ? »

« Arrêter de parler serait un bon début, Avril » répondit-il avec son sarcasme ordinaire.

Elle se renfrogna sans rien dire mais n'en pensait pas moins. Laurence tenta de se lever et eut un léger vertige. Il se rassit en se frottant les yeux.

« Ça veut jouer les héros et ça ne tient pas debout ! » ricana-t-elle.

Par un regard noir, il lui fit comprendre qu'il ne trouvait pas ça drôle.

« Tu veux bien m'accompagner à l'étage ? » demanda t-il finalement, après une autre tentative avortée.

« Tu crains de t'étaler dans les escaliers ? »

« Ça te ferait plaisir, hein ? »

« Passe ton bras autour de mes épaules, idiot. »

Dans l'escalier, ils durent encore se rapprocher. Cette fois, Laurence entoura sa taille et l'attira à lui. Alice le regarda, avec incertitude, alors qu'il faisait visiblement un effort pour exprimer le fond de sa pensée :

« Tu ne peux pas savoir à quel point je... je... »

Il déglutit et baissa les yeux, image même de la pénitence.

« … Tu es désolé ? » demanda-t-elle doucement.

Il fit simplement oui de la tête.

« On s'en parle plus tard, d'accord ? Et quand je dis parler, c'est se dire les choses ouvertement, se faire confiance, pas fuir, d'accord ? »

Il se contenta de grogner.

« Laurence, c'est non négociable. »

Le ton d'Alice était devenu beaucoup moins conciliant.

« J'ai juste besoin que tu sois là » protesta t-il faiblement.

Avril s'écarta de lui et monta. Arrivée en haut, elle se retourna, croisa les bras et l'attendit. Il était temps qu'il comprenne qu'elle n'était plus là pour lui passer tous ses caprices.

Laurence monta péniblement et sentit les yeux d'Alice fixés sur lui. Il ne tenta même pas le duel de regards, il ne s'en sentait pas la force. Il n'aspirait plus qu'à s'allonger et dormir, dormir...

« Je te laisse de l'eau sur la table de chevet » lui dit-elle en le recouvrant du drap.

Laurence ne répondit pas, alors Alice quitta la chambre en laissant la porte entrouverte.

oooOOOooo

Swan se réveilla quelques heures plus tard, incommodé par la chaleur et la soif. Il alla se rafraîchir et s'éclaircir les idées sous une douche fraîche. Le reflet dans le miroir lui renvoya ensuite l'image d'un type qui faisait plus que son âge : pâle, une barbe poivre et sel de deux jours, de grosses poches sous des yeux injectés de sang et des cheveux en bataille...

Il voulut se raser mais le courage l'abandonna alors qu'il prenait son rasoir coupe-choux. De toute évidence, il tremblait trop. Ce n'était pas dû à l'alcool mais à une chute de glycémie. Depuis quand n'avait-il rien avalé ?

Il descendit au rez-de-chaussée et investit la cuisine. Même s'il n'avait guère faim, sa morphologie d'ectomorphe était excessivement énergivore. Il avait besoin de recharger les batteries.

Alice le surprit là en train de se faire cuire des œufs et du bacon. Elle ne résista pas à l'envie de le taquiner :

« Belle tête de zombie, Laurence ! Tu vas faire des ravages auprès de ta vieille concierge et de ses copines ! »

Il haussa les épaules sans répondre. Alice le laissa manger en lisant le journal dans son coin. Lire la presse lui donnait l'envie de recommencer à écrire. Elle avait presque hâte d'être de retour en France pour repartir sur un nouveau cycle.

Sa série d'articles était prête. Elle espérait convaincre des rédactions parisiennes et rejoindre les rangs des journalistes militantes des grands quotidiens. Ce qu'elle lut la fit réagir. Elle prit un papier et commença à rédiger, prise soudain d'une envie frénétique d'argumenter avec un confrère inconnu.

Laurence l'observait. Jamais il ne l'avait vue écrire à proprement parler et il s'étonna de sa concentration et de son application. Son implication aussi, à la façon dont elle fronçait les sourcils, cela devait la démanger de dire ce qu'elle pensait. Son écriture nerveuse semblait ne jamais s'interrompre.

Elle a ouvert le robinet...

À force d'appuyer sur la mine comme une forcenée, elle cassa. Alice pesta, s'empara d'un couteau et tailla le crayon avec détermination. Laurence ne la quittait pas des yeux, fasciné malgré lui.

Elle leva les yeux vers lui et le surprit.

« Quoi ?

« Rien. Continue. »

Elle lui retourna un regard perplexe, puis se replongea dans ses réflexions. Douce distraction à ses tourments, il poursuivit ses observations, captivé par la façon dont elle se mordait la lèvre, et son regard perdu au loin. Il pouvait presque voir les rouages de son esprit tourner... Cette fois, Alice sentit son regard peser sur elle et planta ses yeux dans les siens.

« Pourquoi tu me regardes comme ça depuis cinq bonnes minutes ? »

« Ta concentration est... spectaculaire. »

« Tu n'as rien de mieux à faire ? »

« Me morfondre ? Ça va finir par devenir lassant. »

« Swan, tu n'as pas besoin de faire semblant avec moi. Une dépression ne se résout pas du jour au lendemain. »

« J'ai déjà épuisé ta patience. »

« Parce que tu as du mal à demander tout simplement de l'aide ? J'ai compris comment tu fonctionnes, tu sais ? Tu détestes tellement parler de toi que tu utilises des moyens détournés pour exprimer ton mal-être. Il paraît que ça s'appelle des stratégies d'évitements, ça te parle ? »

« Alice Avril qui se prend pour une disciple de Freud ! Mon Dieu, on aura tout vu ! »

« Boire à t'en rendre malade comme un chien, ce n'est pas une tactique indirecte pour faire savoir aux autres – moi, en l'occurrence, à qui tu refuses de parler ouvertement – que tu as besoin d'aide ? »

« Peuh... »

« Depuis que je te connais, tu ériges des remparts pour te protéger. Les sentiments te mettent mal à l'aise ? D'accord, je peux le comprendre... Tu me repousses sans arrêt en me disant que je suis trop curieuse, que je veux tout savoir, mais je m'inquiète sincèrement pour toi... Je me fais du souci, Swan... Ce que tu as fait hier... J'ai l'impression que tu préfères te punir... te détruire... plutôt que de perdre encore une fois le contrôle ? »

Il baissa la tête et remua de façon inconfortable dans sa chaise en restant silencieux.

« Swan ? Si tu ne me donnes pas un indice, alors... » Avril haussa les épaules.

« Alors, quoi ? Tu t'en vas ? »

« Non, j'ai pas dit ça. Seulement, à force... »

« À force ? »

« Mon implication personnelle... Je dois prendre du recul pour me préserver, tu comprends ? »

Il la dévisagea intensément et demanda doucement, presque douloureusement :

« Pourquoi restes-tu avec un salaud comme moi ? »

« Parce que tu es mon ami avant tout... Et parce que je t'aime. »

Il s'attendait à tout, sauf à ce qu'elle soit aussi directe avec lui. Il resta un moment déconcerté, à se demander s'il avait bien entendu.

« Oui, je t'aime ! » confirma-t-elle. « Malgré... » Elle fit un vague geste dans sa direction qui l'englobait. « … tout ça ! »

En fait, Alice n'était pas aussi sûre d'elle qu'elle semblait. Elle savait qu'en lui avouant ses sentiments, elle jouait à quitte ou double. La balle était désormais dans le camp de son rival.

« Tu es folle à lier, Avril » se contenta-t-il de dire en se levant.

Il sortit prendre l'air et le soleil sur la terrasse. Elle le rejoignit quelques secondes plus tard.

« Qui est le plus fou des deux ? Celui qui fuit la réalité ou celle qui s'accroche à un espoir ? »

Il ne répondit pas, ne bougea pas non plus, ni ne s'énerva. Il est prêt à entendre, se dit Alice.

« Je sais que tu ne vas pas apprécier ce que je vais te dire, mais on est allé trop loin, toi et moi, pour que je continue à taire ce que je pense de la situation. Alors, je vais être franche, avec le risque que tu ne veuilles plus me parler, que tu m'insultes ou que tu m'ignores, ou pire, que tu me traites comme la dernière des imbéciles, ce qui est probablement ce qui me pend au nez si je deviens trop intrusive. »

Il eut un simple ricanement.

« Tu es essentiellement en colère contre toi-même, Swan. Cette colère est un mécanisme de défense qui cache une détresse réelle parce que tu as été privé du contrôle que tu veux toujours exercer sur ce qui t'entoure. Je parle des événements, mais surtout des gens qui gravitent dans ton cercle... Pourquoi tu fais ça ? Je n'en sais rien et je ne cherche pas à savoir, parce que ça touche probablement à quelque chose de très intime... Mais ce qu'il t'est arrivé avec cette... chose ? Rien, n'y personne, n'aurait pu s'y opposer, pas même toi... »

Les muscles de sa mâchoire jouèrent sous la peau de Laurence. Il faisait visiblement un effort sur lui-même pour ne pas l'envoyer paître.

« … Bien que tu aies dû subir ce qu'on peut appeler « un viol mental », tu t'es battu, je le sais. Ce n'est pas dans ta nature de te laisser faire, de te soumettre. Tu as été et es toujours un Résistant dans l'âme. Tu as probablement essayé de trouver des solutions mais aucune n'était satisfaisante. »

« Ce qui est sûr maintenant, c'est que tu t'en veux parce que tu estimes que tu aurais pu faire mieux ! Alors, je te réponds : non ! C'était impossible ! Tu ne pouvais pas le faire tout seul ! Regarde où il a fallu en venir pour que tu puisses retrouver ton identité ! Il a fallu que tu meures pour que tu sois enfin délivré de cette créature ! »

« Toute cette simplification à l'extrême, c'est pathétique ! »

« Tu trouves ça pathétique de t'autoriser à ressentir de la tristesse, du désespoir même ?

« Je ne ressens pas de la tristesse, mais de l'impuissance. »

« Tu n'es pas Superman, Swan... Tu ne peux pas faire face à tout, tout seul, être constamment en maîtrise et en contrôle. » Alice prit un temps. « Il faut que tu acceptes la possibilité que tu échoues. Cela veut aussi dire qu'il faut que tu acceptes que tes amis t'aident quand tu en as besoin, de façon désintéressée, sans contrepartie et sans que ce soit considéré comme de la pitié ! »

Elle s'approcha de lui.

« Être amis, ce n'est pas être tout le temps, c'est être là quand il faut, à l'écoute de l'autre... Ce n'est pas une preuve de faiblesse, mais de solidarité dans le malheur, d'affection même ! C'est de ça dont tu as peur, en réalité ? Que je te manifeste de l'attachement ? »

« Pourquoi me serais-tu attachée ? On se déteste ! »

« Pourquoi me serais-tu attachée ? Tu dis ça comme si tu estimais ne pas être digne d'être aimé ? »

Il s'agita soudain.

« Bon, ça suffit, Avril ! Si j'ai besoin d'un psy, j'irai en voir un, plutôt que de répondre à tes questions sans queue, ni tête ! »

« Swan... »

« Je ne veux pas en entendre davantage ! »

Il descendit les marches et s'éloigna à grandes enjambées en direction du lac.

Alice croisa les bras en soupirant et le regarda fuir encore une fois. Elle s'en sortait finalement bien. D'habitude, la lâcheté de Laurence était accompagnée par des attaques vicieuses à son encontre. Il aurait pu la dénigrer, se moquer d'elle, mais il n'en avait rien fait... Était-ce parce qu'il se sentait fragilisé ou bien était-ce parce qu'il ne voulait pas davantage la blesser ? Elle l'avait senti partagé un peu plus tôt, coupable et désolé de la faire souffrir, peut-être désireux de la protéger ?

Alice était toujours partie du principe avec lui qu'elle ne l'intéressait pas, mais son comportement depuis qu'ils étaient intimes – le fait même qu'ils soient devenus intimes – trahissait une évolution de leurs rapports qu'il avait voulue malgré ou à cause des événements survenus.

Question à mille francs : que cherche t-il réellement ? Si ça se trouve, il ne le sait pas lui-même !

Prendre le risque de la lui poser, c'était s'exposer à ne jamais découvrir la réponse et à condamner immédiatement la suite de son histoire avec lui.

Alice n'était pas sûre d'en avoir envie.

A suivre...