Avertissement pour contenus explicites : Ce chapitre contient des descriptions d'actes sexuels. Si votre sensibilité ne vous porte pas sur les scènes de ce type, je vous incite vivement à passer votre chemin. Pour les autres, enjoy !
Chapitre 25 : À cœurs ouverts
A la surprise d'Alice, Laurence pénétra dans la cuisine moins d'une demi-heure après en être sorti. Il faisait une tête neutre mais quelque chose le turlupinait.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Giuseppe est venu me parler. Arno ne connaît pas de Spender, ni de complot pour nous tuer. Il en a seulement après toi. »
Les yeux accusateurs de Laurence se posèrent avec insistance sur elle.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? Je n'ai rien fait pour lui faire croire que je m'intéressais à lui. »
Il eut une telle expression dubitative qu'elle en fut choquée.
« Tu n'es quand même pas en train d'imaginer que je l'ai provoqué volontairement ? »
« Je n'imagine rien. Je l'ai vu. »
« Quoi ? Quand ça ? »
« Vous étiez bien proches l'un et l'autre, quand vous vous êtes promenés ensemble au bord du lac, non ? »
« Mais, n'importe quoi ! Ce n'était pas de mon fait, d'abord, il s'est imposé ! »
« S'il s'était imposé, comme tu dis, tu l'aurais envoyé paître avec ton franc-parler habituel ! »
Alice s'apprêta à lui répondre vertement lorsqu'elle se rendit compte de quelque chose. C'était le moment de tester sa théorie. Elle décida de le provoquer :
« Il est toujours agréable de s'entendre dire par un homme attentionné qu'on est jolie, qu'on est la chance de sa vie, qu'il va bien s'occuper de soi si on part ensemble, loin d'un boulet qui ne pense qu'à sa petite personne ! »
Laurence se mit à pâlir, rongea visiblement son frein, avant de lâcher sourdement :
« Il n'était vraiment pas dans son état normal s'il t'a trouvé d'un quelconque intérêt ! »
« Est-ce que ça n'en dit pas long sur le tien également ? Que je sache, je ne t'ai pas entendu protester quand nous avons fricoté dans ce bassin hier ? »
« On n'a aucune obligation l'un envers l'autre, Avril » bougonna Laurence.
« Peut-être que tu considères les choses sous cet angle, mais pas moi ! Et puis, c'est quoi toutes ces accusations ? Comme si j'étais responsable de lui avoir mis des idées dans la tête ? Enfin, tu l'as vu ! Il a pointé une arme chargée sur moi et a fait semblant de tirer ! C'est un malade ! »
« Le rejet amoureux conduit souvent à certaines extrémités. »
« C'est pas le genre de chose qui t'arriverait » murmura la jeune femme.
« Quoi ?
« Ça tourne pas rond dans la tête de ce type, je te dis ! »
Laurence la fixa et lui fit comprendre qu'il avait parfaitement entendu sa remarque initiale.
« Bon, qu'est-ce que tu cherches, Swan ? Une raison de m'agresser pour éviter de parler de tes problèmes personnels ? Tu veux qu'on se hurle dessus pour une broutille, comme au bon vieux temps ? » Elle se leva et ramassa ses papiers. « Très bien, moi, je m'en vais, ça ne m'intéresse pas. »
« Avril, attends ! »
« Quoi, encore ? »
Elle l'observa alors qu'il s'agitait, clairement tendu, hésitant.
« J'ai... Je suis venu pour te dire quelque chose. »
Finalement, il prit appui contre la table pour se forcer à ne plus bouger. Le silence s'étira. Elle finit par hausser les sourcils dans l'attente, et aussi pour l'encourager.
« Là d'où je viens, on ne parle pas... Les états d'âme, on les garde pour soi... »
« Et ? »
Il baissa la tête et fit visiblement un effort avant de poursuivre :
« Après la mort de mon père, j'ai dû... me battre pour ne pas sombrer... étouffer mes sentiments. »
« J'ai dû... Qu'est-ce qui t'y obligeait ? »
« Les circonstances... Quand on se retrouve seul, livré à soi-même. »
Alice connaissait les grandes lignes de l'histoire de la bouche même de la protagoniste. Toute à son chagrin coupable, Alexina avait été incapable de s'occuper de son fils qui avait grandi loin d'elle, dans la solitude austère d'un pensionnat.
« Avril, je ne te raconte pas tout ça pour t'arracher des larmes, mais pour que tu comprennes pourquoi je n'aime pas aborder mon histoire familiale et encore moins, revenir sur mon passé. »
« Swan, on est tous prisonnier de son passé. N'en suis-je pas un bel exemple ? Il y a toujours des moments plus difficiles que les autres pour nous le rappeler et nous mettre face à nous-mêmes, à la douleur de ce qu'on a vécu. C'est humain. »
Alice posa ses affaires et prit une chaise en face de lui.
« Toutes ces choses auxquelles tu te raccroches malgré tes dénégations, ces fragments d'émotions qui dirigent ta vie depuis la mort de ton père, ont fait qu'aujourd'hui, tu es ce que tu es... Mais ce que t'a fait cette créature a remis en cause tout ça, n'est-ce pas ? »
Il ne répondit pas, tête toujours baissé.
« Redeviens ce que tu étais, Swan. Même si c'est douloureux, évoque ton passé. Rejoue cet événement fondateur, ça va t'aider à te retrouver. »
« Tu sais ce qui me vient à l'esprit, en cet instant ? Que c'est un exercice ridicule qui ne va rien résoudre ! » maugréa t-il en secouant la tête.
Il commença à marcher de long en large dans la cuisine, le front soucieux.
« Tu as une autre solution ? » Elle laissa passer un temps. « Écoute, tu n'en sais rien tant que tu n'as pas essayé... Je peux te poser des questions, si tu préfères ? »
Il ne répondit rien et elle prit cela comme un signe encourageant.
« Comment tu étais, adolescent ? » commença t-elle prudemment.
Il ne répondit pas immédiatement si bien qu'elle crut pendant quelques secondes qu'il allait de nouveau s'en aller.
« Bon élève, taciturne et bagarreur... Je jalousais mes camarades qui ne se rendaient pas compte de la chance qu'ils avaient d'avoir leurs deux parents... Pour le reste ? J'avais l'impression de fréquenter des idiots immatures, seulement intéressés par des futilités ou les filles... C'était la même chose pour moi à l'époque. »
Alice eut un sourire à ces mots et tenta de détendre l'atmosphère :
« Ça a bien changé depuis. »
« Je me focalisais sur l'apprentissage. Je passais mon temps le nez dans les bouquins à apprendre. J'étais curieux de tout, je dévorais les classiques... Savoir, c'est pouvoir... C'est aussi contrôler. »
« Tes émotions ? »
« Tout... Ma vie, mes projets, mes ambitions... même mes amours. »
« Tu parles d'idiots... Est-ce que tu te sentais plus mature à cause du drame que tu avais vécu, plus intelligent que les autres ? »
Il eut un rire bref.
« Pourquoi le nier ? Ce n'est pas faire preuve d'arrogance que d'affirmer une vérité ! »
« Toi et ton ego abyssal... Un peu de modestie dans les rapports humains adoucit les mœurs, tu ne crois pas ? »
« Pure hypocrisie ! »
« Tu ne cherchais pas à t'intégrer, alors ? »
« Pourquoi faire ? J'étais entouré d'imbéciles insouciants qui ne comprenaient rien à rien. Pourquoi aurais-je voulu m'en faire des amis ? »
Cette attitude n'avait certainement pas contribué à sa popularité et avait probablement renforcé sa solitude, mais elle décida de ne pas relever.
« Tu rêvais de devenir quoi, à cette époque ? Médecin ? Chercheur ? Militaire ? » Elle lui fit un clin d'œil. « … Agent secret ? »
« Je voulais être professeur. Tu imagines ? Moi, enseignant ? » Il eut un nouveau rire sarcastique. « Jamais je n'aurais eu la patience avec des gamins ingrats et indisciplinés ! Je déteste les chouineurs, en plus... Heureusement, le professeur de sciences a su déceler mon potentiel. Il m'a recadré et j'ai pu trouver ma voie vers l'ingénierie. »
« Ce professeur, c'était quelqu'un d'important pour toi ? »
« Aucun intérêt. Il s'est fait renvoyer pour avoir eu un comportement inapproprié avec un élève. »
Alice écarquilla les yeux en comprenant.
« Et avec toi, il était comment ? »
« Correct. À l'écoute. »
Il n'allait pas en dire davantage. Alice sentit la trahison derrière les mots amers, il avait perdu un soutien, peut-être même un confident.
« Dis-moi quand même que tu t'es fait quelques copains ? »
« Non. J'étais le gamin à part, le bizarre, qui ne rentrait que rarement à la maison, seulement aux vacances, et encore... qu'on venait toujours chercher en dernier et à qui on faisait sentir qu'il perturbait la routine bien établie. »
Le laissé pour compte. Pas étonnant qu'il en veuille à l'humanité toute entière. Cela forge un caractère, mais sans l'empathie, il ne peut pas se lier aux autres.
L'empathie envers les autres, ça suppose de connaître ses propres émotions, ses propres limites... Swan refuse de les voir. C'est pour ça qu'il est un sauveur. Il n'a pas de limites, il se sacrifie, il s'oublie, il se valorise ainsi à ses propres yeux, mais il ne se lie pas.
« Et tu n'as pas eu un autre professeur marquant pour te guider, une sorte de figure paternelle ? »
Il prit quelques secondes avant de répondre.
« Mon père avait une sœur, plus jeune que lui. Ma tante Sarah était une aventurière qui vivait en marge de la famille, en femme libre et indépendante. Ma mère était ravie de se débarrasser de moi tous les étés en me confiant à elle. »
« La fameuse Queen Sassy ? »
« Oui, c'est elle. »
Un sourire nostalgique revint flotter sur les lèvres de Laurence.
« J'ai des souvenirs de voyages extraordinaires avec elle. Pendant deux mois, Sarah m'entraînait dans ses périples en Égypte, en Syrie, en Turquie, dans tout ce Moyen-Orient étrange et mystérieux pour un jeune garçon bercé par les Orientalistes. C'était exaltant ! Tous les ans jusqu'au lycée, je cochais avec impatience les jours jusqu'au départ vers une destination inconnue. Jamais Sarah ne me disait où l'on partait. C'était la surprise ! L'aventure avec un grand A ! Et c'était un sacré petit bout de femme. »
« Tu parles d'elle avec admiration. »
« Sarah ne se laissait pas marcher sur les pieds du haut de son mètre cinquante. Elle pouvait argumenter pendant des heures avec des hommes qui la prenaient de haut mais qui comprenaient vite leurs erreurs... Elle jurait comme un chamelier au souk et pouvait discuter du mauvais temps qu'il faisait à Londres avec un Ambassadeur ! Par dessus tout, elle détestait les injustices... Dès qu'elle le pouvait, elle prenait la défense de ceux qui étaient faibles ou opprimés, au mépris de sa propre sécurité. »
« Intéressant. »
« Pourquoi ? »
« Tu ne vois pas le parallèle ? »
« Si, bien sûr. Elle a fortement influencé ma façon d'être et de me comporter. »
Et il a reproduit avec moi l'attitude que Sarah a eu avec lui.
Alice réprima un sourire en faisant le rapprochement avec sa propre personnalité, débordante, enthousiaste, généreuse, entière, son statut particulier d'orpheline.
« Tu as partagé avec elle des moments de bonheur. Elle était comment avec toi ? »
« Tout ce qu'il y a de plus attentionné. Elle m'adorait et me comblait de cadeaux, sans doute, à cause de ma condition d'orphelin, mais surtout, elle me traitait en adulte, malgré mon jeune âge et mes erreurs. Elle me disait toujours qu'on apprenait plus de ses erreurs que de ses succès, et qu'il fallait toujours insister, ne jamais se décourager. »
« Sarah était ton héroïne... Sans doute qu'Alexina était consciente de ce que ta tante t'apportait et que tu étais heureux avec elle ? »
« J'aurais été plus heureux avec ma mère, Avril, c'était d'elle dont j'avais besoin ! » rétorqua t-il sèchement. « Probablement que les choses auraient été différentes si une tierce personne n'en avait pas décidé autrement. »
« Comment ça ? »
Laurence se rembrunit.
« Après le décès de mon père, ma mère trop fragile a été placée en clinique pendant de longs mois pour traiter sa dépression... J'ai découvert dans des vieux papiers de famille que ce n'était pas elle qui avait pris la décision de me mettre en pension, mais sa propre mère. »
« Alexina ne t'en a jamais parlé ? »
« Elle avait honte de m'avoir abandonné. » Quand il vit la tête que faisait Alice, il ajouta : « Oui, c'est le terme qu'elle a précisément utilisé quand je l'ai interrogée à ce sujet. »
Le visage de Laurence redevint dur.
« Ma grand-mère maternelle était une personne âgée d'une tyrannie extrême. Elle a profité de la faiblesse de ma mère pour la placer sous sa tutelle. Elle n'avait jamais accepté le mariage d'Alexina avec mon père, même s'il était un bon partie. Elle l'appelait l'Anglais, le méprisait et était d'une froideur polaire avec lui... Quand j'étais tout petit, elle me regardait sévèrement, parfois avec dédain, comme si j'étais le fruit pourri d'une union infâme ! Je détestais cette femme. »
Atterrée par ces révélations, Alice leva les sourcils :
« Je comprends mieux maintenant pourquoi tu m'as dit un jour que tu m'enviais le fait de ne pas avoir de famille ! »
« Même s'ils étaient très différents l'un de l'autre, qu'il leur arrivait de se disputer, de se séparer même parfois, mes parents s'aimaient. Ma mère n'a plus jamais été la même après le départ de mon père, comme s'il avait emporté une part d'elle-même avec lui... » Le regard de Laurence devint lointain et il murmura : « … ça l'a brisé. »
Alice ne put s'empêcher de penser à Maillol et il y eut un long silence comme si le fantôme de la légiste venait de se glisser subrepticement dans la pièce.
« Il vous arrive d'évoquer ensemble sa mémoire parfois ? »
Il secoua la tête négativement.
« Très peu. J'ai longtemps cru que ma mère était en colère, qu'elle lui en voulait de nous avoir laissés derrière, seuls, face à la ruine... avant de prendre conscience qu'elle était autant dans l'incompréhension que moi et qu'elle culpabilisait de ne rien avoir vu venir. »
Son regard redevint vague.
« J'avais perdu mon grand-père paternel l'année précédent la mort de mon père. C'était ma première expérience du deuil. Même encore maintenant, je garde une image précise de lui sur son lit de mort à la veillée, ça m'avait profondément choqué. La nuit suivante, j'ai fait des cauchemars et c'est mon père qui est venu me consoler. Ma mère n'était pas bien. Je ne l'ai su que quelques jours plus tard, en surprenant une conversation entre mon père et le médecin, elle venait de faire une troisième fausse couche... Je ne savais pas ce que cela voulait dire du haut de mes neuf ans, mais le médecin a dit à mon père qu'il ne fallait plus essayer, que la santé de ma mère était en jeu, peut-être même sa vie... Ça m'a terrorisé. »
« Tu le leur as dit ? »
« J'ai tout gardé pour moi. J'ai commencé à traverser une période difficile pendant laquelle je dormais mal la nuit. Le jour, je surveillais ma mère alors qu'elle se remettait lentement et qu'elle allait mieux. Je m'étais fait la promesse de veiller sur elle pour empêcher ce quelque chose d'arriver. Mon père a cru que j'étais obsédé par la vision de mon grand-père décédé. »
« Swan, tu n'étais qu'un enfant qui aime sa mère et ne veut pas la perdre. Ta réaction était normale, tu étais dans l'incompréhension. »
Il marcha de long en large, plus calme à présent, mais toujours aussi soucieux.
« Tu évoques ton père avec beaucoup d'affection. Parle-moi de lui. »
« J'en ai forcément un souvenir flou. Je l'adorais, même s'il n'était pas le plus présent des pères. Il m'a manqué énormément. Je sais aussi qu'il pouvait être dur, assez rigide... »
« Tiens, donc... »
« Ma mère lui en faisait le reproche, mais elle a toujours été fantasque et extravertie par rapport à lui, beaucoup plus cérébral. Elle avait besoin d'avoir un parterre d'amis autour d'elle, de profiter de la vie (on comprend mieux pourquoi avec une mère comme la sienne), alors que lui préférait être seul... Il leur arrivait de se séparer. Bien sûr, elle me disait qu'il travaillait, qu'il était à Londres pour quelques semaines, mais la période s'allongeait, durait parfois deux mois. Il revenait toujours et ils filaient alors le parfait amour jusqu'à la crise suivante. »
« Il avait une double vie ? »
« Honnêtement ? Je n'en sais rien. »
« Et ta mère, comment elle réagissait ? »
« Elle m'a avoué un jour crûment qu'elle avait trompé mon père une fois et qu'elle le lui a dit. J'ai eu l'impression qu'elle avait fait ça en représailles, par défiance, que cette aventure n'avait aucune importance pour elle, mais qu'elle servait à prouver un point : qu'elle pouvait le quitter si elle le souhaitait. »
« Ils n'étaient peut-être pas si unis que ça ? Aussi aimants l'un envers l'autre ? »
« Peut-être... »
Il resta un long moment silencieux.
« Comment tu as réagi quand elle t'a dit ça ? »
« J'ai été choqué, et en même temps, presque pas surpris. Je crois qu'elle cherchait à attirer l'attention de mon père... Et ironiquement, la mienne aussi, quarante ans plus tard. »
« Il y a tellement d'incompréhensions et de non-dits entre vous, alors que vous vous aimez. Vous devriez vous parler, je suis sûre qu'elle t'expliquerait des souvenirs qui sont forcément biaisés par ton regard d'enfant. »
« Si elle accepte d'être honnête, ce dont je doute fortement ! »
« Va la voir quand tu rentres et ne porte pas de jugement hâtif sur ce qu'elle voudra te dire. Elle a sa version à livrer, et elle est probablement plus proche de la vérité que la tienne. »
Il se servit un verre d'eau et lui en donna un, puis se rassit.
« Tu en apprendras peut-être aussi davantage sur les circonstances de la mort de ton père, qui sait ? Comment il était dans les jours précédents ? Ce qui l'a poussé à faire ce qu'il a fait ? »
Il se tut pendant un long moment, perdu dans ses souvenirs.
« Je ne sais pas ce qu'on t'a raconté mais j'ai découvert le corps de mon père, Alice. Le revolver était encore fumant... Je jouais dans la pièce juste à côté quand le coup de feu a... » Swan ferma les yeux, comme s'il entendait encore la détonation. « … Comme un film qui tourne en boucle, il m'arrive encore de cauchemarder ce moment... Je me vois en train d'ouvrir la porte de son bureau en l'appelant, puis je le découvre, effondré sur sa table de travail... il y a du sang... partout... »
Il s'interrompit et se passa la main sur le visage, comme pour chasser la vision d'horreur. Alice se leva et le serra contre elle.
« Mon Dieu, c'est d'une violence inouïe... » murmura-t-elle. « Quel traumatisme... Comment as-tu survécu à ça ? »
Elle lui embrassa le front alors qu'il posait sa tête sur son épaule.
« Je sais pas... J'ai vu ma mère s'effondrer sous mes yeux, et moi, je n'ai pas prononcé un mot pendant des jours... À ses obsèques, c'était comme si je n'étais pas là... J'entendais les gens me parler de loin. Rien ne m'atteignait... Il n'y avait plus que du vide autour de moi. J'étais en état de choc... D'ailleurs, à part voir son cercueil disparaître en terre, je n'ai aucun souvenir de cette journée... »
Il en parlait encore d'un ton si détaché, sans doute un processus de protection pour ne pas affronter l'horreur... Elle le serra encore davantage contre elle en l'assurant de sa présence.
« On a beau avoir l'expérience de décès de gens proches, ce n'est rien en comparaison de la perte d'un de ses parents... Soudain, c'est comme si la mort devient réelle, tangible, que tu réalises véritablement que tout s'arrête, que tu ne pourras plus rien partager avec ton père, les rires, les jeux, les conseils, les mises en garde... Rien, pas même des souvenirs... C'est un gouffre qui s'ouvre sous tes pieds, dans lequel tu tombes sans espoir que quelqu'un te rattrape... Un océan de vide et de souffrances dans lequel tu te noies... Du jour au lendemain, je me suis retrouvé seul... orphelin, pas seulement de mon père, mais aussi de ma mère, devenue... absente. »
Il ferma les yeux.
« J'en voulais à la Terre entière. Le temps n'y a rien fait. J'ai même l'impression que c'est la colère qui m'a guidé tout au long de ma vie... et encore aujourd'hui. »
Il eut un frisson.
« La mort de Maillol a rouvert la plaie. Pendant des semaines, je me suis demandé à quoi tout ça rimait, à quoi bon continuer si c'était pour voir disparaître tous ceux que j'aime... Heureusement que Marlène et toi étiez là, sinon je me serais foutu en l'air. »
« Seigneur, ne dis pas ça ! »
« Même encore maintenant, la colère me poursuit. Quand j'ai vu cette arme pointée sur toi, j'ai cru qu'Arno allait tirer. L'espace d'un bref instant, j'ai voulu la mort de cet enfoiré avec une telle rage... C'est là que je me suis rendu compte... »
« De quoi ? »
« … Que ce serait la goutte ultime qui ferait déborder le vase, que je ne supporterai pas l'idée de perdre encore quelqu'un de proche. »
Alice écarquilla les yeux devant un aveu conséquent qui ouvrait tellement de perspectives. Pour l'instant, il avait besoin d'être rassuré.
« Swan, je suis là, bien vivante, et il n'est pas question qu'il m'arrive quoi que ce soit. Et tu sais pourquoi ? »
Il la dévisagea dans l'attente.
« Parce que tu es toujours là pour me sauver, et ce, depuis le premier jour. Et moi aussi, je suis là pour te protéger, parce que tu es devenu la personne la plus importante dans ma vie, parce que j'ai besoin de toi, parce que je t'aime d'un amour si profond que ça en dépasse l'entendement, et que je me fous du reste, du moment que tu es là, à mes côtés... Je t'aime, Swan, tu comprends ? »
Ils s'embrassèrent maladroitement, désespérément. Il se leva et la souleva dans ses bras. Immédiatement, elle passa ses jambes autour de sa taille, s'accrochant à lui, comme si sa propre vie dépendait du lien qui les unissait. Ils s'embrassaient comme s'ils buvaient à la même source et qu'ils avaient peur qu'elle se tarisse d'un coup.
« Tu veux être à moi ? » demanda-t-il, éperdument entre deux baisers enfiévrés. « Dis, tu veux ?
« Oui, viens, on va se fabriquer des moments de bonheur tous les deux. »
Alice entraîna Swan dans sa chambre à l'étage.
oooOOOooo
Swan pressait ses lèvres contre celles d'Alice.
Un souffle d'air frais en provenance de la fenêtre enveloppait leurs deux corps nus plaqués l'un contre l'autre, comme maintenus par une force magnétique. Il approfondit son baiser et savoura un instant la saveur et la douce texture des lèvres d'Alice contre les siennes. Seulement un instant, car il laissa libre cours au désir qu'il avait d'elle.
« J'ai tellement envie de toi » lui murmura t-il ardemment entre deux baisers.
La rouquine noua ses bras autour de son cou. Un geste comme une évidence, la nécessité de se toucher, de se caresser. Dans le silence seulement perturbé par leurs soupirs tremblants, ils continuèrent à s'embrasser, leurs langues et leurs souffles se mêlant dans une harmonie parfaite.
Tout le corps de Swan vibrait, tout son être réclamait le corps d'Alice, ses courbes sensuelles, ses baisers mouillés, son souffle tremblant, l'odeur de sa peau, le sel de ses fluides, il avait besoin de s'enivrer d'elle, de se perdre en elle aussi.
Il glissa la main dans les cheveux d'Alice pour approfondir leur étreinte. Ses doigts voyagèrent sur sa nuque, dans son dos et descendirent au creux de ses reins, avant de remonter sur son ventre, puis sur ses petits seins pointus.
« Continue, c'est tellement bon » chuchota t-elle, le souffle tremblant.
« Oui » répondit-il simplement.
Il reprit ses lèvres en réprimant un sourire. Alice le désirait et c'était peu de le dire ! Elle gémissait et s'arquait sous ses caresses aventureuses, sans presser toutefois, pour profiter de chaque contact. Elle avait beau tenté de résister à la vague de désir, son corps fiévreux, ses gestes appuyés, son souffle inégal commençaient à prendre le pas sur sa volonté.
A trop faire tarder l'inéluctable, Swan perdait aussi du terrain, devenait impatient. Des émotions inédites le submergèrent, de plus en plus intenses, auxquelles il s'abandonna. Il ferma les yeux pour goûter totalement à ce déluge sensuel et vertigineux.
Il glissa enfin la main dans l'intimité d'Alice qui se mit à gémir en s'ouvrant davantage à sa caresse. Il introduisit alors un doigt, puis deux dans la moiteur accueillante de son sexe.
« Oh, Swan... C'est si bon... »
Dans un halètement, elle se serra encore plus contre lui en s'agrippant à ses biceps. Il sentit le souffle chaud de sa respiration saccadée contre sa peau. Ses gémissements s'intensifièrent.
Il était comme ivre, tant elle le rendait fou de désir. Son sang bouillait dans ses veines comme du magma en fusion. A chaque nouvelle caresse, à chaque nouvelle contraction de ce sexe qu'il sentait sous ses longs doigts patients, il s'embrasait un peu plus. Enfin, avec un cri et un ultime sursaut, plus fort que tous les autres, Swan sut qu'elle succombait à la jouissance qu'il lui offrait.
Et ce n'était que le début. Après avoir repris son souffle, la rouquine le dévisagea, avec dans les yeux la lueur trouble qu'avait laissée le plaisir. Elle eut un sourire puis enroula ses doigts autour de son sexe en érection.
« Tu triches, Avril » grogna t-il, éperdu, au bord du précipice.
« Juste retour des choses »
Dans une caresse affolante, la main chaude d'Alice allait et venait sur son sexe gorgé de désir, caressait ses bourses tendues. Si elle continuait ainsi, il ne répondait plus de rien. Il ne voulait pas s'abandonner au plaisir sans lui faire connaître une nouvelle fois l'extase.
Il la poussa vers le lit. En l'allongeant sous lui, il la trouva belle. Ses lèvres pulpeuses étaient rougies par leurs baisers enfiévrés. De la sueur perlait légèrement sur son front, sur sa peau pâle et velouté. Elle était si menue contre lui, si délicate, si terriblement vulnérable, presque la proie d'un grand prédateur. Il voulait la faire sienne avec une férocité rarement égalée, la dévorer, la posséder sauvagement comme cette première fois.
Ils roulèrent l'un sur l'autre et il la saisit par les poignets. Avec sa peau de porcelaine, ses cheveux roux et ses yeux de chat, elle était magnifique et il la désirait plus que tout au monde.
Alice frissonna sous le regard brûlant de Swan. C'était une mauvaise idée et elle le savait. Mais ce qu'elle savait aussi, c'était qu'elle ne pouvait plus résister au désir de sentir Swan en elle. Elle voulait s'ouvrir à lui, qu'il la remplisse de tout son être. Elle voulait ressentir une nouvelle fois ce sentiment d'être complète qu'elle n'avait éprouvé qu'avec lui.
Dans quelques jours, elle aurait tout le temps de se maudire, mais pour le moment, elle voulait simplement savourer l'instant présent, emplie de sensations extraordinairement fortes.
Leur couple n'avait aucun avenir, Swan n'allait pas rester ou bien c'était elle qui le quitterait. Mais pour goûter une nouvelle fois au plaisir, à l'extase de son étreinte, Alice était prête à tout donner pour le sentir s'abandonner encore en elle.
Comme elle le voulait ! Les caresses et les baisers de Swan allumaient en elle une passion sensuelle évidente, naturelle, violente.
Avec un soupir de bien-être, elle l'accueillit enfin. Ils furent rapidement à l'unisson, chacun donnant et recevant, dans un ballet insatiable et intense. Leurs corps affamés l'un de l'autre s'épousaient à la perfection.
A chaque coup de reins de Swan, Alice sentait le plaisir monter irrésistiblement en elle, puissamment, de façon irrépressible. Et bientôt, un cataclysme d'une intensité inédite déferla en elle. Quand Swan la rejoignit dans la jouissance, ils s'abandonnèrent tous deux à cet instant de pure extase commune.
Avec un dernier râle, il s'effondra sur elle, dans un même battement de cœur, dans un même souffle. Le reste du monde n'avait plus la moindre importance.
oooOOOooo
Elle sortit lentement de son état de douce léthargie, détendue après leurs ébats bruyants et passionnés, et le regarda dormir paisiblement à ses côtés.
Ils s'étaient totalement donnés l'un à l'autre, corps et âmes. Ça avait si fort entre eux, qu'elle en avait pleuré, en libérant d'un coup toutes les tensions et les peurs accumulés depuis des jours. C'était la première fois que cela lui arrivait, après un déferlement de plaisir si intense qu'elle avait cru mourir. Swan l'avait serrée contre lui en la rassurant alors qu'elle en tremblait encore.
C'était comme s'ils avaient tout remis à plat, tout patiemment réinitialisé. Elle avait pu mesurer combien elle l'aimait. A cause de ses fragilités, de ses souffrances, à cause de ce qu'il était devenu... Et que dire de lui ? Cette tendresse, cette attention qu'il dégageait quand elle était dans ses bras ? Il était inconcevable pour elle qu'il ne l'aima pas en retour. Il se mentait à lui-même s'il osait lui dire le contraire.
Il avait d'autres priorités, elle le savait. S'il voulait s'autoriser à être heureux, il fallait qu'il surmonte d'abord cette épreuve. Elle lui donnerait tout l'amour dont elle était capable pour l'aider, mais la décision restait la sienne.
Alice soupira et se retourna. Elle le réveilla en bougeant, puis vint se blottir immédiatement contre lui.
« Ça va ? » murmura t-il en lui donnant un baiser sur le front.
« Oui, comment pourrait-il en être autrement après ce que tu viens de m'infliger ? »
« Tu es une agréable distraction » admit-il avec un léger sourire.
« Seulement ? »
Il ne répondit pas, mais le sourire resta accroché à ses lèvres.
« Ça me va parfaitement, parce que j'ai l'intention de te bombarder d'hormones du bonheur pour que tu te sentes mieux. »
« Hum, voilà un programme alléchant. »
« La conquête commence maintenant. »
« Alice, je ne suis plus un jeune homme » se plaignit-il, mi sérieux, mi-moqueur.
« Hon-hon, ça n'a rien à voir avec l'âge. C'est dans la tête. »
Elle recommença à le caresser et à le couvrir de baisers partout.
« Crois-moi quand je te dis que je sais me montrer très convaincante et obstinée. »
« Oh, je n'en doute pas un instant ! »
Le sourire s'élargit sur le visage de Swan quand elle prit résolument le chemin vers le sud, vers ce membre qu'elle convoitait. Il la laissa faire en fermant les yeux, tout en sensations, désireux de s'oublier encore...
Une dizaine de minutes plus tard, il partageait son opinion avec un nouvel enthousiasme...
A suivre...
