Chapitre 26 : Le jour d'après
Malgré les apparences, Laurence était préoccupé par l'attitude d'Avril depuis qu'elle lui avait fait sa déclaration. Quand la rousse aimait, elle se donnait entièrement, corps et âme, et laissait librement parler son cœur, sans rien retenir.
Cette confiance aveugle l'honorait mais l'effrayait à cause de l'intensité des sentiments d'Alice. La forteresse dans laquelle il tentait de retrouver de la sérénité était clairement assiégée. Bombardée par des émotions qu'il n'avait pas ressenties depuis longtemps, il était bousculé, partagé entre le plaisir et la peur de s'engager plus avant.
S'investir émotionnellement avait toujours été son problème, parce que même avec la meilleure volonté du monde, il n'y arrivait pas. Les mécanismes de défense étaient trop bien en place et le bloquaient, l'empêchait d'avancer. Les très rares fois où il avait réussi à baisser sa garde et à exprimer de l'affection, il était allé de désillusions en désillusions et avait souffert.
Refuser d'aimer par peur de souffrir, c'est comme refuser de vivre par peur de mourir.
Il n'avait plus peur de mourir, il avait déjà coché cette case ! Dans cette nouvelle perspective, pouvait-il encore se permettre le luxe de refuser de vivre ? De se refuser même le droit d'aimer ? Là était toute la question et il avait encore bien du mal à y voir clair. C'était une possibilité à ce stade, mais pas la seule.
Laurence redoutait également le retour à la normale dans quelques jours. D'une façon ou d'une autre, la réalité allait finir par les rattraper tous les deux à un moment ou à un autre.
Comment lui faire comprendre que les circonstances de leur « rapprochement » étaient exceptionnelles, et qu'à ce titre, leur relation ne pouvait être qu'éphémère ? Il avait bien tenté de le lui glisser avec humour le matin même, sans vouloir être cassant et brutal, pour une fois.
« Avril, tu ressembles à ces jeunes chiots patauds aux yeux tristes remplis d'espoir, ces petits cockers aux poils roux et aux oreilles tombantes... Ils s'attachent à la première personne qu'ils croisent et ne la lâchent plus ensuite » lui avait-il dit en se moquant. « … Au début, ils paraissent tout mignons mais ils deviennent vite insupportables, tout le temps, dans les jambes. Et que dire quand ils bouffent les savates, rongent les meubles et pissent partout ? »
« Pardon ? C'est moi que tu traites de cocker ? Après tout ce que tu m'as fait endurer ces derniers jours, je me demande encore comment j'arrive à te supporter ! » lui avait-elle répondu, vexée de la comparaison.
« Jusqu'où serais-tu prête à aller avec moi ? Jusqu'à ce que je sois bon pour la camisole ? »
Elle avait levé les yeux au ciel.
« Mais tu es une vraie Drama Queen, en fait ! »
« La mort, peut-être ? Le parasité précédent a fini par se jeter du haut d'une falaise, tu le savais ? »
« Sauf incident, tu es tout à fait le genre de type archi raisonnable à mourir dans son lit... Et vieux, avec ça ! »
« Et seul. »
« Personne ne veut mourir seul, enfin ! »
« Moi, si. »
Elle l'avait regardé en fronçant les sourcils et en inclinant la tête.
« Es-tu en train de me signifier que tu as l'intention de me larguer prochainement ? »
« Je n'ai pas mon bouquet de roses sous la main. »
« Donc tu vas attendre qu'on soit arrivé à Montréal ? » Comme il n'avait rien dit, elle l'avait dévisagé un long moment, puis lui avait souri malicieusement. « Tu sais ce que ça veut dire ? »
« Pas vraiment, mais je crains le pire. »
« Que nous devons profiter du peu de temps qu'il nous reste pour que je te fasse changer d'avis ! »
Le regard coquin qu'elle lui avait lancé ne laissait planer aucun doute sur ses intentions.
« C'est beau, l'espoir... Avril ? »
« Oui, mon amour ? »
« Tu m'épuises ! »
Plus tard, il lui avait dit qu'elle avait l'âme d'une sauveuse mais qu'on ne pouvait pas tout sauver. Là, elle s'était vraiment interrogé sur les raisons de son sabordage affectif.
« Tu as vraiment un problème avec le bonheur, Laurence. Tu devrais peut-être aller voir un psychologue et creuser ça ? »
« C'est toi qui devrais consulter, Avril. »
« Ouais, c'est moi qui ai un problème... » Elle avait encore éclaté de rire. « J'irais pour apprendre quoi ? Que je suis en manque grave d'attentions et de tendresse, au point de coucher avec le pire phallocrate et égoïste qui soit ? Pas besoin d'un psy pour ça, ça fait trente ans que je le sais, Laurence !»
Swan avait souri imperceptiblement.
« Et puis, pourquoi j'irais voir quelqu'un, d'abord ? Je suis heureuse comme ça ! C'est un crime ? » Elle l'avait ensuite regardé droit dans les yeux. « Et je suis prête à parier que tu l'es également, même si tu ne veux pas l'avouer ! »
« Présomptions totalement hypothétiques basées sur quoi, je te prie ? »
« Cette nuit, tu t'es laissé aller à aimer, Swan, pas seulement à... tu sais quoi... »
« Allons, bon ! C'est la première fois que nous sommes intimes et tu as l'outrecuidance de croire que tu me connais ? »
« Je sais faire la différence !» l'avait-elle coupé de façon incisive. Le regard de la rousse s'était ensuite adouci. « Une femme sait instinctivement ça. »
« Tu ne vois que ce que tu as envie de voir ! » avait-il simplement ricané. « Ne présume de rien. »
« Je sais ce que j'ai vu : un homme tendre, attentionné, aimant, joueur, et surtout sans filtres, en totale harmonie avec sa partenaire. »
« Et moi, je vois une fille désœuvrée qui est en train de se faire un film ! »
Le ton était devenu moins conciliant. Laurence s'était levé en disant cela et avait passé un peignoir.
« Swan, je chéris ces instants précieux, je ne vais pas les utiliser contre toi, si c'est ce que tu crains. »
« Je n'ai rien à craindre, en revanche, toi, tu devrais te méfier de tes impressions déformées et totalement fausses ! »
« Ah, oui ? Là, par exemple, tu viens de te cadenasser et d'ériger des barbelés ! J'ai tout faux, peut-être ? »
Il n'avait pas répondu et était sorti de la chambre, avec le sentiment rageux tout de même de s'être bien fait avoir.
Il avait baissé sa garde une fois et voilà ce qu'il récoltait ! Il ne pouvait pas lui en vouloir mais il n'arrivait pas à définir leur nouvelle relation. De toute façon, elle avait toujours été chaotique et complexe. Rien de nouveau là-dedans !
Il lui fallait remettre de l'ordre dans sa tête et dans sa vie. Avril l'avait aidé, c'est vrai, mais jusqu'où devrait-il aller pour payer sa dette ?
Elle était descendue peu de temps après lui, en ne portant sur elle que sa large chemise blanche, comme si elle savait déjà l'effet que cela avait sur lui. Sans un mot, elle s'était servie du café, avait posé son bol sur la table et lui avait donné un baiser sur l'un de ses golfes frontaux avant de s'asseoir à ses côtés comme si de rien n'était, et de beurrer tranquillement ses tartines.
Impossible de lui en vouloir après ça ! La mine faussement irritée, il avait secoué la tête en la regardant. Sans le voir, elle avait deviné son geste et souri légèrement. Était il devenu si prévisible ?
Autant profiter, comme elle avait dit, d'autant que ce n'était pas si désagréable que ça de lui faire l'amour... Ce qu'elle ne s'était pas gênée de lui faire remarquer !
« Tu ne me fais ni chaud, ni froid, Avril. » avait-il répondu, cassant, cette fois.
« Menteur ! »
Avec un sourire machiavélique, elle l'avait alors embrassé. Comme il ne voulait pas lui donner raison, il n'avait pas réagi à son baiser. Elle s'était alors faite plus insistante. L'entêtement patient de la rousse avait fini par avoir raison de ses résistances. Laurence avait joyeusement rendu les armes lorsque son corps l'avait trahi.
Il faut bien reconnaître qu'Avril sait ce qu'elle veut et n'a pas froid aux yeux...
Pourquoi ne pas être honnête à ce sujet ? Avril n'était pas une oie blanche et aimait les plaisirs de la chair tout autant que lui. Parce qu'elle avait été le témoin d'une conversation osée avec l'une de ses anciennes maîtresses, elle savait quel type d'amant il pouvait être. C'était sans doute pour cette raison que cela fonctionnait si bien entre eux. Il restait tant à explorer...
Il aimait voir ses partenaires prendre l'initiative. Entière, généreuse dans l'amour, Alice aimait sans rien s'interdire. Sans artifice, elle donnait autant qu'elle recevait. Il n'aimait pas cette idée de lui être redevable mais il n'était pas un ingrat non plus, et s'il pouvait y trouver son compte également... Pourquoi pas ? A condition de ne pas plus s'impliquer que nécessaire.
« Alors ? C'est fini, la gamberge ? »
Alice avait posé la question de façon moqueuse pour ramener Laurence au présent. Le regard perçant que Swan lui retourna, suffit à la convaincre qu'il avait pris une décision.
Quand il se regarde dans une glace, je suis prête à parier que c'est son reflet qui baisse les yeux !
Alice tenta sans succès de dissimuler son amusement. Et voilà que maintenant l'expression de Swan venait de se modifier subtilement en miroir à sa réaction. Il la dévisageait en la jaugeant avec cette expression supputative et arrogante qui le caractérisait. Qu'est-ce qui pouvait bien lui passer par la tête ?
Comme si tu ne le savais pas ! Tu as ouvert la boîte de Pandore, ma vieille, tu assumes maintenant !
Le regard de Swan était devenu beaucoup trop sardonique pour qu'elle ignore le message d'avertissement : il préparait un mauvais coup.
Et voilà qu'il se lève comme un grand chat sauvage, sans me quitter des yeux... À quelle sauce va t'il me manger cette fois ?
Comme Swan s'approchait lentement d'elle, Alice baissa la tête pour ne pas trahir le sentiment de triomphe qu'elle ressentait. Avec anticipation, elle sentit ses entrailles se nouer délicieusement.
Fichu charmeur ! Voilà désormais l'effet qu'il me fait...
Laurence donnait l'impression d'avancer en territoire conquis.
Dans mes bras, il a retrouvé toute son assurance, avec cette touche de virilité qui me fait littéralement chavirer.
…
Laurence passa à côté d'elle et l'ignora superbement.
Espèce de salaud !
Alice préféra en sourire. La séduction était un jeu dont les règles s'écrivaient au fur et à mesure, alternativement entre les deux partenaires, un jeu auquel il était davantage rompu qu'elle, elle devait le reconnaître.
A moi de faire preuve de créativité et de jouer aussi de mes atouts pour le surprendre et continuer à me faire désirer !
Swan pouvait toujours feindre l'indifférence, elle ne le laissait plus de marbre. Il avait cependant une longueur d'avance puisqu'il savait ce qu'elle ressentait exactement. Tandis que pour elle, Laurence restait un mystère total sur le plan sentimental.
Alice se retourna en entendant la voix grave de Giuseppe. L'italien venait d'arriver sous le porche, à la rencontre de Laurence. Elle entendit le nom de Gennaro dans la conversation en italien et comprit avec un serrement au cœur qu'ils allaient probablement quitter Willow Creek.
Ce fut confirmé quelques minutes plus tard quand Laurence rejoignit Avril dans la cuisine, tout amusement écarté.
« On part d'ici une heure. J'espère que tes affaires sont prêtes ? »
Elle hocha la tête. Cette fois, une tension d'un autre ordre l'envahit et elle se crispa involontairement. Swan s'en aperçut et lui serra brièvement l'épaule en comprenant.
« Ça va bien se passer. »
Elle eut un soupir et décida de passer outre. Déjà, Laurence s'activait et était passé en un mode action qui lui correspondait mieux.
Rassurée par son attitude, elle sortit seule sous le porche et observa le paysage pour s'en imprégner. Comme elle regrettait de ne pas avoir d'appareil photo pour immortaliser les lieux. En même temps, elle n'était pas prête d'oublier son séjour, vu la tempête d'émotions qui l'avait submergée !
Son estomac se tordit à nouveau, mais d'inquiétude cette fois. L'avenir était incertain pour eux deux. Swan et elle allaient s'exposer dans les jours prochains en tentant de regagner la France. Si jamais cela tournait mal...
Alice ne voulait pas y penser. Elle écarta la peur et décida de faire comme lui : se concentrer sur le présent et la longue marche qui les attendait vers la frontière canadienne.
Dans l'heure qui suivit, ils échangèrent peu, tout à leurs derniers préparatifs, chacun perdu dans ses pensées. Laurence vérifia les paquetages, lui donna des instructions et ils rejoignirent Giuseppe quand il donna le signal du départ en compagnie de deux autres hommes.
Il s'enfoncèrent dans la forêt et commencèrent à avancer à la boussole sur un parcours uniquement balisé par les bêtes sauvages, parfois facile, parfois plus accidenté. Swan marchait devant Alice et l'aidait à franchir les obstacles quand il le fallait. Comme quelques jours plus tôt, il avançait toujours avec une facilité déconcertante qui la faisait s'interroger, surtout quand il ne paraissait pas essoufflé ou qu'il récupérait plus vite que les autres hommes, pourtant athlétiques.
Ironiquement, Alice ne put s'empêcher de faire le rapprochement avec le comportement de Laurence dans l'intimité de la chambre à coucher.
Elle ne savait pas si c'était l'attrait de la nouveauté entre eux, une explosion réelle de désirs longtemps refoulés ou l'envie de prouver à l'autre quelque chose, mais elle avait été surprise et enchantée par leurs prestations nocturnes plutôt encourageantes ! Si elle avait su plus tôt...
Inutile de refaire l'histoire, ça n'aurait rien changé. C'était l'attitude hautaine, froide et cynique de Laurence, son arrogance excessive, ses positions sexistes d'un autre âge, sa misogynie poil à gratter, ce jeu auquel il jouait exprès pour la faire dégoupiller systématiquement, qui l'avait rebuté. Ce comportement volontairement provocateur allait inévitablement refaire surface prochainement. Allait-elle être obligée de reprendre son rôle de sparring partner ?
Il fallait l'avouer, elle adorait elle aussi le prendre en défaut, lui faire ravaler sa fierté, ses beaux discours, lui tenir tête pour l'agacer prodigieusement et le rendre minable... Le rendre minable ? Maintenant qu'elle l'avait vu réellement au fond du trou et vulnérable, ça lui paraissait totalement puéril...
Bien sûr qu'elle avait encore envie de se moquer de lui et de sa rigidité d'esprit, mais elle savait que ce serait désormais teinté d'autre chose de beaucoup plus bienveillant, de plus profond.
Après tout, elle avait accepté l'idée qu'elle l'aimait. Elle le prendrait comme il était, avec ses qualités, et malheureusement, ses trop nombreux défauts !
A suivre...
Petit chapitre de transition. On s'achemine tranquillement vers la fin.
Merci pour vos retours.
