Chapitre 27 : Bootcamp à l'italienne

Après avoir marché toute l'après-midi sous une chaleur écrasante, le petit groupe s'était arrêté en bordure de forêt, dans une clairière, non loin d'un ruisseau. Aussitôt, malgré la fatigue, chacun des protagonistes s'était réparti les tâches : aller chercher du bois, aménager un espace pour dormir à la belle étoile, faire le feu pour réchauffer le repas du soir. Leur petit campement était sommaire, mais Alice avait l'esprit pionnier et s'en contentait avec le sourire.

Laurence avait depuis longtemps abandonné ses culottes de boy-scout. Il n'envisageait pas de gaieté de cœur de dormir à même le sol, ce que remarqua immédiatement Alice en le voyant observer l'endroit qu'elle avait choisi d'un œil critique et enlever le moindre caillou ou la moindre racine qui dépassait.

Il ne fait certainement pas ça pour mes beaux yeux, ou alors il a l'intention de se coucher non loin de moi ?

Autant en avoir le cœur net...

« On dirait que Monsieur aime son confort ? » se moqua-telle.

« Le Maquis ne m'a pas laissé que de bons souvenirs, Avril. »

Aussitôt, le visage d'Alice s'éclaira de curiosité et il précisa :

« Passe quelques nuits dehors par tous les temps. Tu comprendras ce que je veux dire quand tu seras gelée jusqu'aux os, sans pouvoir fermer l'œil. »

Alice leva la tête vers le ciel sans l'ombre d'un nuage.

« On ne devrait pas subir d'intempéries » Comme il faisait tout de même la grimace, elle le motiva : « Haut les cœurs ! Demain matin, je t'apporterai ton petit déj' ! Café, tartines et bœufs séchés, ça te va ? »

« On en reparle quand la marmotte percluse de courbatures, aura réussi à se lever sans un palan ? » ricana t-il.

Elle lui fit un sourire complaisant. Il reprit vite son sérieux et observa les alentours :

« Nous sommes à découvert. Je n'aime pas ça. »

« Gennaro a dit que Spender était parti loin d'ici, à Rochester... »

« Gennaro n'est pas dans la tête de Spender ! Je connais ce genre d'individus : c'est un pitbull, il ne délaisse aucune piste, si minces soient-elles ! On reste sur nos gardes. »

« Alors, tu m'accompagnes faire un brin de toilette avant qu'on mange ? »

Il voyait bien qu'Alice mourrait d'envie de s'isoler avec lui, loin des regards. À dire vrai, il n'était pas contre l'idée de se rafraîchir aussi. Laurence jeta un œil vers Giuseppe, posté à la lisière. L'un des hommes s'occupait de réchauffer le repas – des pâtes, sans surprise – tandis que le troisième surveillait également les abords de la clairière.

« Je t'accorde un quart d'heure. »

En passant non loin de lui, Laurence fit un signe à Giuseppe qui devina leurs intentions en apercevant la serviette de la jeune femme sur son épaule.

Il s'enfoncèrent en silence sous le couvert des arbres et suivirent le ruisseau jusqu'à un endroit bien à l'écart des autres hommes.

« On a eu beau marché à l'ombre, on a crevé de chaud ! Qu'est-ce que ça va faire du bien de se décrasser ! »

Déjà, elle savourait la perspective de l'eau fraîche sur sa peau, et il n'était pas loin d'être d'accord avec elle. Elle enleva son tee-shirt et resta en culotte et soutien-gorge pour pénétrer dans les vingt centimètres d'eau. Torse nu, il la suivit plus lentement avec une idée derrière la tête.

« Oh, la vache, qu'est-ce qu'elle est froide ! Mais ça fait tellement de bien de se rincer ! »

Laurence ne put évidemment pas résister à l'envie de l'asperger en riant. Alice se mit à danser sur place en poussant des petits cris et en traitant Swan de tous les noms. Une telle attaque vicieuse ne pouvant rester impunie, ils se retrouvèrent vite trempés, puis dans les bras l'un de l'autre.

Les rires moururent et ils s'embrassèrent en profitant de chaque seconde, de chaque baiser, de chaque caresse aventureuse, de leurs peau à peau sensuels. Très vite, l'intensité monta entre eux, mais Laurence finit par reculer.

« On va s'arrêter là, on n'est pas venu ici pour ça. »

« Dommage... »

Elle prit une pose provocante.

« Alice, n'y pense même pas. »

Elle fit l'innocente.

« Mais quelles intentions me prêtes-tu ? Franchement, si on ne peut plus profiter du peu de temps qu'on passe l'un avec l'autre ! »

« Je n'ai jamais vu une femme autant gluon que toi ! Tu sais que c'est précisément ce comportement qui m'incite à fuir ? »

« Oh, cette excuse bidon ! Tout ça pour me rendre responsable d'une rupture que tu veux initier ! »

« Pas du tout ! Je te préviens seulement des conséquences de ton attitude ! Tiens, attrape ! » Il lui lança le savon. « Et frotte bien ! Tu sens l'écurie ! »

« Et toi, le bouc ! » Elle posa les yeux sur son entrejambe. « … en rut ! »

Elle se savonna en se gaussant de lui. Il l'ignora en maudissant la traîtrise de son corps et attendit stoïquement qu'elle en termine, allongé dans l'herbe, sans s'interdire de lui jeter parfois quelques œillades intéressées.

Marcher lui avait permis de prendre du recul. Le traumatisme de l'Urvod était à présent dans un coin reculé de son esprit, bien muselé. D'ailleurs, la voix s'était tue et il ne craignait plus d'affronter le fantôme de l'entité parasite, parfaitement conscient à présent que ce n'était que le fruit de son imagination.

Alice l'ancrait dans sa réalité avec son quotidien ordinaire et son amitié solide. Il retrouvait ses marques et en découvrait de nouvelles, en repoussant les frontières de leur relation. Même lui reconnaissait qu'il serait difficile de revenir en arrière après ça. Il craignait toutefois qu'Alice vive mal leur inévitable rupture, même si elle semblait s'en ficher comme de sa dernière chemise. Là encore, il savait qu'il ne devait pas se fier aux apparences avec les femmes.

Elle s'ébroua juste à côté de lui et le sortit de ses pensées. Alors qu'il allait se lever en pestant, elle se jeta sur lui, peau mouillée bien fraîche contre peau brûlante, et le renversa.

« Je te tiens, espèce d'ours mal léché ! »

« Avril ! Bon sang ! »

Faussement contrarié, il se laissa faire en appréciant finalement le contact rafraîchissant du corps de la jeune femme. Elle resta malicieusement au dessus de lui, en savourant sa victoire.

« Aguicheuse... » murmura-t-il enfin. « Quand tu as une idée quelque part, tu ne l'as pas ailleurs, hein ? »

Elle se mit à rire, se pencha et l'embrassa en prenant son temps. Leurs baisers s'enchaînèrent doucement, sensuellement, sans qu'il n'ait rien à redire. Laurence intervertit leurs positions en la faisant rouler sous lui.

Alice ferma les yeux en se laissant dévorer par la bouche aventureuse de Swan dans son cou, puis sur sa poitrine. Son cœur battait sauvagement sous le poids de Laurence et son souffle court trahissait son envie de lui. Il ralentit pourtant, et l'embrassa doucement encore une fois avant de calmer une nouvelle fois les choses entre eux.

« Pourquoi tu t'arrêtes ? On est seuls ! » protesta t-elle.

« Tu crois ça ? » Il tourna la tête et son regard se porta à droite et à gauche. « La forêt a des yeux... »

Alice fronça les sourcils.

« Non ? Tu ne veux pas dire que... On m'a vu ? »

« Tu savais que, dans la mythologie, la naïade est toujours une source d'emmerdements infinis pour les mortels curieux ? »

« Je suis flattée par la comparaison, mais... tu me fais marcher, là ? »

L'incertitude de son ton la trahit et il eut un sourire moqueur.

« Si seulement ça pouvait calmer tes ardeurs ! »

« Dis donc, mauvaise langue, tu n'es pas le dernier à faire la fête ! »

Laurence prit le savon et se releva.

« Pas cette fois. J'ai faim ! Toi, tu t'es empiffrée de friandises durant tout le parcours ! Seigneur ! Je n'ai jamais vu quelqu'un avaler autant de saloperies ! »

« Ben, quoi ? J'ai fait des efforts ! »

« Pour une fois ! Tu ne regrettes pas ta chaise à roulettes dans ton bureau ? »

« Ça peut aller » répondit-elle crânement, alors qu'elle se ressentait tout de même de leur crapahutage.

Laurence n'était pas dupe et le lui fit savoir d'une moue dubitative. Il se déshabilla et entra dans l'eau, puis commença à se laver énergiquement. Grelottant, il ne s'attarda pas et se rinça dans la foulée. Il était en train de sortir lorsque des détonations d'armes automatiques explosèrent soudain dans la quiétude de cette fin de journée estivale.

Laurence et Avril se figèrent, alors que l'échange de tirs, interrompu quelques secondes, reprenait de plus belle, suivis de cris et d'appels, cette fois.

« Habille-toi ! Vite ! » réagit Laurence en sautillant vers ses vêtements.

Désemparée et apeurée, Alice s'exécuta sans protester. Il fit de même dans la précipitation, rongé par l'incertitude et l'inquiétude. Ainsi, il avait eu raison de se méfier... Les tirs semblèrent se rapprocher, ce dont Alice s'aperçut :

« C'est tout près... »

« Avril, tu te cherches un abri dans le creux d'un arbre, un trou, n'importe quoi, et tu ne te montres en aucune façon, tu m'as bien compris ? »

« Mais ?... et toi ? »

« Je vais aller voir ce qui se passe. Va te cacher ! » Comme elle hésitait, il insista : « Allez ! Fais ce que je dis ! »

« Ok... Swan, fais attention ! »

Laurence était déjà parti. Il se déplaça le plus vite possible en direction de la clairière, en veillant bien à faire le moins de bruit possible. Parfois, il s'arrêtait et observait les alentours, guettant le moindre mouvement.

C'est alors que Laurence l'aperçut. L'homme tout de noir vêtu arrivait sur sa droite. Il regardait partout autour de lui, signe certain qu'il n'avait pas repéré sa position. En revanche, l'individu se dirigeait ostensiblement vers le ruisseau.

Laurence comprit le danger. Il devait couper la route à ce mercenaire, sinon il allait finir par trouver Alice. Rompu à ce genre d'embuscade, il mit au point un plan rapidement et suivit une trajectoire d'interception en veillant toujours à mettre de la végétation entre l'homme et lui, un rocher ou à se servir des accidents de terrain.

Désarmé, Laurence avait l'effet de surprise pour lui, mais pas le droit à l'erreur. C'était sans compter l'imprévisibilité d'Avril qui l'avait suivi, sans obéir à ses instructions une fois de plus...

L'homme en noir aperçut Avril en même temps que Laurence et accéléra le pas dans sa direction. La pauvre fille ne l'avait pas vu ! Avec un sentiment d'urgence, Swan pesta contre l'inconscience et l'imprudence de la journaliste. Faisant fi de toute précaution, il se lança à la poursuite de l'individu pour l'empêcher de commettre l'irréparable... Heureusement, ce dernier était focalisé sur la rouquine et ne regardait pas ailleurs...

« Stop ! On ne bouge plus ! »

Trop tard ! Le mercenaire pointait déjà son arme sur Alice qui s'immobilisa, prise au piège.

« Mets toi à genoux ! » lui cria l'homme armé en s'approchant d'elle. « Tout de suite ! »

Paniquée, Alice obtempéra alors que le type la rejoignait, le doigt sur la détente, prêt à tirer.

« Tes mains bien en évidence au dessus de ta tête !

« D'accord ! D'accord ! »

L'homme allait lui passer des menottes lorsque Alice détourna son attention en regardant dans une direction derrière lui, comme si quelqu'un se trouvait là. Machinalement, il se tourna vers ce que regardait Alice et ne vit pas arriver Laurence dans son dos. Swan passa son bras droit autour du cou de l'individu et serra, pendant qu'il lui faisait une clé de bras avec le gauche pour l'obliger à lâcher son arme.

Le mercenaire poussa un cri de douleur et se débattit énergiquement mais Laurence était plus grand que lui, plus fort aussi, et le souleva. Sans appuis au sol, l'étranglement avec l'avant bras était encore plus efficace.

Pendant tout le temps que cela dura, le visage de Laurence resta concentré sur son objectif, presque impassible. Il se contentait de maintenir l'homme plaqué contre lui et de serrer. L'individu se relâcha d'un coup en perdant connaissance.

« Il est mort ? » demanda Alice d'une voix incertaine, quand Laurence le coucha au sol.

« Étourdi seulement. Donne moi les menottes. » Il attacha l'homme inconscient. « On le laisse là, ses amis le récupéreront plus tard. »

Laurence ramassa l'arme.

« Tu n'as pas fait ce que je t'ai demandé » affirma t-il d'un ton très calme pendant qu'il désarmait l'homme et vérifiait les munitions.

« Je m'inquiétais trop pour toi. »

Laurence planta un regard implacable dans celui de la jeune femme.

« Quand je te dis de faire quelque chose, Avril, tu le fais ! Sans discuter, sans te poser de questions ! Tu as failli nous faire tuer ! »

Cette fois, Alice ne protesta pas et baissa les yeux, vertement châtiée.

« Viens, on va retrouver les autres. Et tu m'écoutes, cette fois ! »

Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais il l'interrompit d'un « Pas un mot ! » péremptoire. En silence, consciente que Laurence était classiquement en colère contre elle, Alice le suivit et fit tout ce qu'il lui indiqua jusqu'à la clairière.

En lisière de forêt, Laurence retint Alice à l'abri des hautes herbes. Là, le silence régnait. Même les oiseaux ne chantaient plus, et surtout, ils ne virent personne.

« Où sont les Italiens ? »

Laurence ne répondit pas et scruta attentivement les alentours en quête d'un mouvement quelconque.

« Tout est trop calme » murmura la rousse.

Il ne pouvait pas lui donner tort et cela ne fit qu'ajouter à la tension présente.

« Tu me suis en faisant le minimum de bruits, d'accord ? » chuchota t-il.

Ils se faufilèrent lentement, précautionneusement. Laurence entendit un bruissement et arrêta Avril. Il mit son arme en joue et attendit, tous les sens en éveil...

Giuseppe sortit de la forêt à une vingtaine de mètres de leur position. Il marchait en claudiquant et en se tenant le flanc. Laurence retint Avril en lui faisant signe de ne bouger qu'à son signal. La jeune femme visiblement tendue obtempéra sans un mot.

L'Italien continua à se traîner vers le campement. Laurence surveilla les abords de la forêt mais toujours aucun mouvement.

« Reste là. Je reviens dans une dizaine de minutes. »

Laurence s'allongea et se mit à ramper avec toute l'expertise d'un ancien soldat. Il entra sous le couvert des arbres et trouva refuge derrière le tronc d'un arbre. Méthodiquement, il écouta et surveilla le moindre souffle d'air, le moindre craquement... qui vint inévitablement.

Là, un homme se faufilait en prenant mille précautions. Laurence l'aperçut et ne le quitta plus des yeux. Comme son camarade, il était tout de noir vêtu et avançait, plié en deux. Il s'arrêta un moment, et Laurence comprit que ce qu'il avait pris pour une racine, était le corps allongé d'un autre homme, probablement mort, que l'autre retourna.

L'individu reprit sa progression silencieuse vers la clairière. Laurence le suivit des yeux et attendit de voir s'il était couvert par l'arrière ou s'il était lui-même le back-up... Comme rien ne bougeait, il revint vers Avril.

« Giuseppe est blessé. Il y a un type en noir qui le menace » chuchota Alice, inquiète. « Je crois qu'il essaie de le faire parler. »

À peine venait-elle de le dire qu'ils entendirent une plainte de souffrance très nette.

« J'y vais. Tu ne bouges pas d'ici. »

« Swan ! Attends... »

« Quoi ? »

Alice se contenta de déposer un baiser rapide sur les lèvres de l'homme de ses pensées.

« J'ai pas eu le temps, tout à l'heure »

« Les femmes et leurs priorités... » grommela-t-il.

Laurence lui avait répondu d'un ton désabusé, mais, au fond, il jubilait secrètement comme à chaque fois qu'il pouvait passer pour un héros à ses yeux. Il oublia très vite cette tendre distraction pour se concentrer sur ses prochaines actions.

Si Giuseppe ne pouvait plus se défendre, cela allait compliquer leur tâche. Il s'approcha suffisamment du campement et les vit. Giuseppe était allongée au sol, les mains attachés. Son tortionnaire était penché sur lui, et lui enfonçait la lame de son couteau dans les chairs en l'interrogeant.

De là, où il se trouvait, Laurence ne distinguait pas les paroles échangées, mais entendait les gémissements de douleurs et voyait les sursauts de l'Italien qui grimaçait, pris au piège de son agresseur. Ulcéré, il s'approcha dans le dos de l'homme en noir, avant de se mettre debout.

« C'est moi que vous cherchez ? » demanda t-il calmement.

L'homme sursauta et se retourna brusquement. Immédiatement, il se redressa en sortant une arme de poing de sa ceinture, puis ajusta Laurence. Swan n'hésita pas une seconde de plus. Il tira une rafale alors que le coup de feu partait, ne l'atteignant heureusement pas.

Mortellement atteint, l'homme s'effondra aux pieds de Giuseppe et ne bougea plus.

« SWAN ! »

Il entendit le cri paniqué d'Alice avant même de la voir débouler du coin de l'œil dans sa direction, comme si sa vie en dépendait ! Sans l'attendre, Laurence se précipita vers Giuseppe pour lui porter secours alors que dernier souffrait le martyre. Il entendit la rousse arriver dans son dos et essaya de détourner son attention :

« Quel sprint, Avril ! Tu veux concourir aux prochains Jeux Olympiques ? »

« Oh, put*** tu m'as fait une de ces peurs ! »

À peine eut-elle posé les yeux sur Giuseppe qu'elle pâlit et détourna la tête : l'Italien baignait dans une mare de sang. Son visage était ruisselant de sueur et son regard brillait d'un feu indescriptible, comme si ces derniers instants de vie s'y étaient concentrés.

Laurence sut qu'il n'allait pas s'en sortir. Inutile que la jeune femme voit ça...

« Alice, va chercher la gourde qui se trouve près de mon sac... » lui demanda t-il doucement.

Giuseppe saisit la main de Laurence et commença à parler dans un italien haché. Attentivement, Laurence l'écouta...

De son côté, Avril cherchait la fameuse gourde... sans la trouver. En désespoir de cause, elle déballa le sac de Laurence, puis le sien, sans parvenir à mettre la main sur un quelconque contenant. Elle chercha autour d'elle et aperçut enfin les gourdes, toutes rassemblées près d'un tronc. L'un des italiens avait pris la peine de les remplir. En courant, elle revint vers les deux hommes.

Laurence s'était relevé, le visage grave et peiné.

« J'ai fait aussi vite que j'ai pu... »

Alice se hasarda à regarder le visage de l'Italien et comprit tout de suite. C'était fini, mais sous le choc, elle avait besoin d'une confirmation pour mieux assimiler.

« Est-ce qu'il... ? »

« Oui... Tu veux bien ? »

Laurence lui tendit ses mains couvertes de sang et elle se mit à frémir. Sans regarder, elle lui versa de l'eau pour qu'il se rince.

« Il t'a dit quelque chose ? »

« Je t'expliquerai. Il faut qu'on parte. »

Il l'entraîna vers le centre de leur campement.

« Et les autres ? »

« Il n'y a plus que nous. »

« Merde... »

« Spender va envoyer d'autres hommes quand il n'aura plus de nouvelles. On va rassembler nos affaires et partir tout de suite. »

« Où ? »

« L'itinéraire est dans le sac de Giuseppe avec la boussole. On prend de l'eau et de la nourriture et on avance jusqu'à ce qu'il fasse nuit. On doit avoir trois heures devant nous, à tout casser. Après, on se reposera, d'accord ? »

« Pas le choix, hein ? »

Il hocha la tête devant la détermination de la rouquine qui avait compris l'urgence. C'était probablement l'avantage d'avoir une baroudeuse qui n'avait pas peur de grand chose et qui ne se plaignait pas (trop) finalement.

« Tu m'impressionnes. Je pensais que tu te serais embourgeoisée en embrassant la belle vie, Avril. »

« Tu trouves que j'assure ? » Elle lui montra ses mains qui tremblaient. « J'en mène pas large pourtant ! »

« Tu es la fille la plus courageuse que je connaisse. »

« Mon dieu ! Un premier vrai compliment de ta part ! Il faut que je le garde précieusement celui-là ! »

« C'est sûrement l'unique que tu recevras, parce que pour le reste, il y a toujours à redire ! » ricana t-il.

« Peuh ! »

Les sourires sincères qu'ils échangèrent furent brefs mais leur réchauffèrent le cœur et les rassurèrent.

« Allez, viens, il faut qu'on se prépare. »

Ils refirent leurs sacs en prenant des réserves dans les autres et en se débarrassant du superflu. Ils prirent une rapide collation, puis se mirent en marche en suivant les instructions de Laurence.

Le terrain était plat, pas trop encaissé, heureusement, mais Laurence se rendit compte de la fatigue d'Avril qui traînait des pieds et marchait légèrement courbée, sans se plaindre. Elle serrait les dents, mais pour combien de temps ?

« On peut faire une pause ? » demanda t-elle à un moment, alors qu'elle commençait à boiter bas.

« La luminosité diminue très vite. On va se chercher un endroit où dormir avant qu'il ne fasse nuit. »

Ils marchèrent encore une quinzaine de minutes avant de trouver le lieu idéal. Avril ne fit aucun commentaire, lui faisant implicitement confiance, puis se posa contre un arbre et ne bougea plus, pendant qu'il s'affairait.

Laissée à elle-même, Alice revint inévitablement sur les événements arrivés plus tôt. Laurence l'avait ménagée en l'éloignant de la scène mais elle restait marquée par le visage de Giuseppe et son sang répandu partout.

Des hommes étaient morts pour les protéger, des hommes qu'ils connaissaient à peine, qui avaient donné leurs vies. Elle pensa à Gennaro qui avait peut-être perdu un ami, au fait qu'ils les avaient laissés sans sépultures, à la merci des bêtes sauvages.

« Ça va, tes pieds ? »

Laurence avait visiblement dit ça pour la sortir de ses sombres pensées.

« Je sais pas. Je suis trop crevée. »

« Enlève tes chaussures. »

Swan fit la grimace en voyant les rougeurs et les ampoules. Il sortit le kit médical et s'occupa patiemment d'elle. Le silence s'installa entre eux, sans qu'elle éprouve le besoin de parler.

« T'es une mère pour moi ! » se moqua t-elle finalement quand il eut terminé, ce qui lui valut un regard noir en retour.

Trop lasse, Avril le regarda s'activer. Il coupa des fougères et en fit des litières pour dormir le plus confortablement possible, puis ramassa du bois et alluma un feu avant – enfin ! – de se poser et de dîner... de dévorer dans son cas !

« Ah, ouais ! Toi, quand t'as faim, tu fais pas semblant ! »

« Ça te pose un problème, toi qui bâfre d'ordinaire comme un petit goret ? »

Il y eut un silence où visiblement elle mourrait d'envie de lui demander quelque chose.

« Swan ? Toute cette énergie, cette facilité avec laquelle tu fais les choses ? On est d'accord que tu n'es pas comme ça normalement ? »

« Ça dépend de ce que tu entends par normal » grogna t-il.

« D'accord, je vais le formuler autrement. Est-ce que ton invité indésirable aurait modifié ton corps au point que tu fais des choses inhabituelles ? »

« Tu penses à quoi ? »

« Je te vois grimper et courir comme un lapin en étant à peine essoufflé, récupérer plus vite que des hommes plus jeunes. Tu es moins fatigué et peut-être... »

« Je suis crevé ! Je n'ai même qu'une envie maintenant : m'allonger et dormir ! » Comme elle le regardait fixement, il précisa : « Dormir vraiment, Avril, pas batifoler avec toi. »

« Tu détournes encore la conversation. »

Laurence ne releva pas et prit du temps avant de répondre :

« Il est possible que je dispose de certaines facultés. Cette chose a nettoyé mon corps en quelque sorte, comme si la chimie humaine n'était qu'un jeu pour elle, et a dû améliorer certaines fonctions, l'endurance notamment. J'ai l'impression d'avoir un cœur tout neuf... »

« Non, ça, c'est l'effet Alice Avril ! » lui dit-elle malicieusement en soulevant explicitement ses sourcils.

« Très drôle... »

Elle éclata de rire devant sa mine déconfite et s'approcha de lui.

« J'ai remarqué aussi quelque chose. Je peux ? »

Elle souleva son polo et considéra sa taille.

« J'ai l'impression que tu fonds comme neige au soleil. »

« Oh non, j'aimais bien mes petites poignées d'amour ! »

Le ton ironique qu'il employa indiquait tout à fait le contraire.

« Je ne peux pas dire qu'elles vont me manquer » souligna Alice doucement.

« Sérieusement, je mange davantage, mais je brûle tout. Comme si j'étais devenu énergivore. »

« C'est peut-être temporaire ? »

« J'espère ! Je n'ai pas envie d'être disséqué sur une table d'examens pour qu'on comprenne ce que j'ai subi ! »

« En attendant que ça disparaisse, cette endurance est la bienvenue, non ? »

Elle glissa ses mains plus avant vers son torse, mais il stoppa ses caresses en posant ses mains sur les siennes au travers du tissu.

« Alice Avril, tu es une coquine... »

« Juste un petit câlin ? »

Après tout ce qu'ils venaient de vivre, il pouvait bien lui concéder une étreinte. Il fit néanmoins une tête peu ravie avant de l'attirer à lui. Alice trouva refuge dans ses bras et soupira d'aise.

« On n'est pas bien, là, tous les deux ? »

« Je préférerais qu'on ne soit pas pourchassé par des tueurs, Avril. »

Le rappel des terribles événements la crispa.

« Tout ça, c'est ma faute » murmura la rouquine. Elle releva la tête et le dévisagea. « Si je n'avais pas fourré mon nez, là où il faut pas... »

« … Comme à chaque fois, non ? »

« … On n'en serait pas là » fit-elle en terminant sa phrase, pleine de regrets.

« Non, on n'en serait pas là » admit-il en la serrant davantage contre lui.

Il l'embrassa tendrement pour lui faire comprendre que de belles choses pouvaient aussi ressortir des plus terribles moments. Comme leur rapprochement et le fait qu'ils se découvraient l'un et l'autre, qu'ils partageaient enfin leurs sentiments... ou presque.

« Heureusement que tu es là » lui murmura-t-elle, contentée par sa réaction.

« Allonges-toi, tu seras mieux. »

« Tu es tout ce dont j'ai besoin. »

« Tu as besoin de dormir, Alice. »

« Toi aussi. »

« Je vais chercher un peu de bois pour la nuit, et je me couche. »

« Avec moi, d'accord ? »

Sa vulnérabilité si typiquement féminine le fit sourire. Même si c'était toujours périlleux avec elle, il aimait la protéger, et ce, depuis le premier jour. Jamais personne ne leur enlèverait ces instants rien qu'à eux.

« Je serai sage, promis » ajouta la rousse en se méprenant sur sa réaction.

« Dors » lui répondit-il simplement.

Elle s'allongea, le dos au feu. Il s'affaira encore et rompu de fatigue, se coucha à ses côtés, où il ne tarda pas à s'endormir comme une masse.

A suivre...