Chapitre 28 : Les tracasseries du quotidien, selon Swan et Alice
« Tu penses qu'on est au bon endroit ? » demanda Alice, perplexe une fois de plus.
Avril et Laurence avaient marché toute la mâtinée dans de bonnes conditions pour croiser enfin un cours d'eau digne de ce nom, c'est à dire suffisamment large pour être navigable. En se fiant à la carte et à la boussole, Swan avait suivi les instructions données par Giuseppe juste avant de mourir.
« C'est la bonne » affirma l'intéressé, excédé par la énième remise en cause d'Alice et ses doutes sur le chemin emprunté.
« Oh, quelqu'un est particulièrement ronchon ce matin ! »
Avec un regard noir, Laurence lui fit comprendre que sa patience était à bout.
« Bon, reste à trouver ce fichu abri à bateau maintenant. Je serais bien tentée d'aller à droite... »
« Ah oui ? Et sur quels critères farfelus bases-tu cette décision complètement arbitraire ? » grogna Laurence.
« Il faut bien choisir un côté, non ? Cinquante pour cent de chance d'avoir raison, après tout ! »
« Cent pour cent de chance de se tromper en écoutant tes âneries, Avril ! »
Alice encaissa la remarque acerbe et plissa les yeux :
« Tu sais quoi ? Ce qui me fascine chez toi, c'est ta constance... » Comme il la dévisageait avec un air interrogatif, elle ajouta perfidement : « … C'est plus poli que de dire que t'es toujours aussi con ! »
Voilà, ça devait finir par sortir... Ils étaient sur les nerfs tous les deux depuis le réveil, désagréables, se cherchant au moindre prétexte, clairement tendus par les enjeux sur leurs vies et leur fuite vers l'inconnu. Bref, ils s'insupportaient comme aux plus belles heures de leur « partenariat ».
Redevenu un monstre d'orgueil, Laurence la fusilla du regard.
« Très bien ! » déclara t-il, un sourire mauvais aux lèvres. « Si tu veux aller à droite, va à droite, ça ne me pose aucun problème ! Bonne chance, Avril ! »
Le sourire d'Alice disparut, alors qu'il s'éloignait d'elle promptement. Soudain, en panique, elle se mit à lui courir après.
« Non, mais, Laurence ? Attends ! Je disais ça... Tu sais bien que je le pensais pas ! »
Il poursuivit son chemin en l'ignorant superbement.
Ce qu'il est soupe-au-lait quand même !
La rousse n'eut pas d'autres choix que de le suivre en faisant profil bas. Malgré ses appels, Laurence ne l'attendit pas et ne se préoccupa plus d'elle. Il tentait de prendre trois repères spatiaux et topographiques. C'était d'autant plus difficile qu'ils se trouvaient toujours en zone fortement boisée.
Elle l'observa alors qu'il se tenait à l'écart, positionnait la boussole sur la carte et la faisait tourner. Concentré, il devait faire de nouveaux calculs, pensa t-elle. Il n'avait pas pris la peine de lui expliquer comment cela marchait mais apparemment, il savait ce qu'il faisait.
Quand il se releva, il sembla prendre conscience qu'Alice se trouvait à quelques mètres de lui.
« Encore là, Avril ? Je te croyais partie ? »
« C'est quoi le verdict ? » demanda t-elle en ignorant son commentaire ironique.
« Il faut remonter la rivière sur environ cinq cent mètres. A gauche donc. »
Elle essuya son regard donneur de leçon, mais ne releva pas. Inutile de continuer à jeter de l'huile sur le feu, elle avait compris le message.
Ils n'eurent pas à marcher bien longtemps lorsqu'ils tombèrent enfin sur le but de leur quête : un petit embarcadère abrité.
« Dis-moi que c'est ce qu'on cherche. »
Laurence leva une épaule et elle accéléra l'allure pour aller s'en assurer en premier.
« Ouais ! C'est bien ça ! » Elle lui fit un petit sourire pour se faire pardonner son attitude : « Ah ! Qu'est-ce que tu m'énerves quand tu as raison ! »
« Les mathématiques et la logique n'autorisent aucune improvisation, contrairement à ton sens de l'orientation totalement approximatif, Avril. »
Alice eut envie de lui arracher son sourire arrogant.
« Allez, viens m'aider, plutôt que de te foutre de moi ! On dirait que personne n'est venu ici depuis une éternité. »
Ils dégagèrent la végétation et purent enfin accéder au ponton à proprement parler. Une embarcation se trouvait là, bâchée, protégée des intempéries. A l'intérieur, ils trouvèrent un jerrican d'essence et le moteur que Laurence eut toutes les difficultés à installer à l'arrière.
Quand il eut fini les vérifications d'usage, Swan prit à nouveau la carte et fit de nouveaux calculs, pendant qu'Alice sortait de quoi les restaurer.
« On va descendre la rivière pour rejoindre le lac Champlain. Une fois là-bas, on va devoir se ravitailler sinon on va manquer de carburant pour la traversée. »
« La frontière canadienne est loin ? »
« Une centaine de kilomètres. J'ignore quels sont les endroits où Giuseppe avait prévu de s'arrêter. » Il marqua une pause. « On va peut-être devoir se débrouiller autrement et louer un voilier. »
« Tu sais faire du bateau ? »
« Je sais naviguer... » articula t-il précisément, comme si c'était un crime de simplement faire du bateau.
« Où ça ? Sur le canal de la Deûle, en tant que capitaine de bateau-lavoir ? » se moqua t-elle.
« En baie de Somme. »
« Un vrai marin, alors ! Je parie que t'as fait ça pour épater une gonzesse, hein ? »
« Avril, tout ne tourne pas autour des femmes... » lui annonça t-il, de façon blasée. « L'homme que j'accompagnais, est un colosse de près de deux mètres, un amoureux de la mer et de la nature. »
« Oh ? »
« Monsieur François, comme on l'appelle, est avant tout un flic bienveillant et respecté de tous. »
« Je rêve ou c'est la seconde fois que je t'entends parler de quelqu'un avec admiration ? »
« François Flament est en effet un homme admirable. »
Encore un pan de son histoire personnelle qu'il décidait de lui dévoiler...
« Ton mentor ? »
« Mon... avatar, plutôt. »
« Avatar ? C'est quoi, ça ? »
Laurence se tut. Alice sut qu'il n'élaborerait pas davantage et revint à ses premières préoccupations :
« Va pour un voilier, alors. En espérant que l'on ne doive pas justifier de nos identités, il y a moyen de nous faire passer pour un couple de touristes en pleine lune de miel... »
Laurence ouvrit la bouche, prêt à protester, puis se ravisa quand il vit l'expression malicieuse de la rousse qui l'avait fait exprès. Lentement, il remua la tête et prit un air nettement sadique :
« Si tu veux mon avis, cette romance est condamnée. Le mari excédé va probablement noyer son insupportable bonne femme dans les eaux du lac... »
Alice leva les yeux au ciel.
« Tu es encore d'humeur merdique ou tu le fais exprès, histoire de me faire dégoupiller ? »
« Tu restes la cible préférée de mes sarcasmes, surtout quand je découvre au quotidien toutes tes sales petites manies. »
« Mes manies ? »
« Par exemple, celle de remuer inlassablement ta cuillère le matin dans ton bol, histoire de faire du bruit et de montrer que tu existes... »
« Hein ? Mais n'importe quoi ! »
« … Ou bien celle de te coller à moi pour que je te prenne dans mes bras à la moindre contrariété – mes remarques acerbes incluses... »
« Mais toutes les filles font ça ! »
« … Et je ne parle même pas de tes pieds glacés le soir avant de dormir, même en plein été... C'est juste insupportable. »
« Parlons-en de tes manières ! Tu es maniaque comme c'est pas possible, à vérifier et à repasser derrière moi à chaque fois, comme si j'avais tout fait de travers ! »
« Tu ne fais rien correctement, Avril ! Ton café est tellement infect que c'est une atteinte à la paix des ménages ! »
« Hein, quoi ? Mais c'est pas vrai ! »
« Cite-moi quelque chose que tu fais bien, alors ? »
Alice resta un moment interloquée, en train de chercher désespérément une réponse.
« Tu vois, même toi, tu ne sais pas ! On dirait que tu es totalement inadaptée à la vie dans cette société ! »
« C'est pas ma faute, j'aime bien faire les trucs... à ma façon ! »
« Tu t'affranchis allégrement de toutes les règles établies, ça, c'est sûr ! »
« On m'a jamais montré comment faire, voilà ! Il a fallu que je m'adapte, d'accord ? »
« Rebelle un jour, rebelle toujours, avec une tendance emmerdeuse à temps complet ! »
Alice se renfrogna, comme si elle tergiversait et continuait à chercher quelque chose pour le contredire. Finalement, comme rien ne lui vint à l'esprit, elle laissa tomber, puis eut un petit rire surpris en se rendant compte de quelque chose :
« On vient d'avoir notre première vraie dispute de couple ! »
« On n'est pas un couple, Avril ! »
« Et voilà ! Réflexion typique d'un mec qui, à la cinquantaine, se comporte dans la vie exactement comme un débutant ! »
Laurence se redressa d'un coup, vexé. Alice savoura sa réaction avant de lui tendre les bras :
« Câlin ? »
« Seigneur, mais qu'est-ce que je Vous ai fait pour mériter ça ? » murmura t-il en levant les yeux vers le ciel, puis il se tourna vers Avril : « Maintenant, ça suffit ! On va arrêter tout de suite cette guimauve émotionnelle ridicule et... »
Il ne termina pas sa phrase. Avec un sourire, Alice venait de se coller contre lui. Droit comme un i, il subit une fois de plus stoïquement son assaut affectueux.
« Si seulement tu n'y prenais pas autant de plaisir, Laurence... »
L'agacement laissa la place à la résignation et il soupira. Elle tendait un rameau d'olivier, autant le saisir et faire la paix...
Swan fit signe à Alice de monter dans l'embarcation. Il détacha l'amarre puis sauta à bord. Lentement, le bateau prit le fil de l'eau, puis Laurence démarra le moteur et ils prirent de la vitesse.
Il leur fallait gagner le plus rapidement possible le Lac Champlain pour mettre le plus de distance possible avec leurs poursuivants.
« Il y a une ville qui s'appelle Burlington toute proche. On devrait y être d'ici deux heures. On va s'y arrêter et se ravitailler. »
« Et pourquoi on prendrait pas une voiture ? »
« Les routes sont surveillées. Sans passeports, on ne passera jamais la frontière. »
La descente de la rivière était agréable, convint Avril. Elle finit par s'allonger au fond du bateau et s'endormit malgré le bruit du moteur.
Quand elle se réveilla, ils se trouvaient sur le lac. Sur la rive, à leur droite, à une cinquantaine de mètres, la forêt s'étendaient en pente douce, alors qu'elle pouvait apercevoir les falaises blanches escarpées de la rive gauche à l'horizon. Partout où elle portait son regard, de l'eau, quelques îles toutes vertes... C'était magnifique sous le ciel bleu, le lac était immense.
Laurence avait réduit la vitesse pour économiser le carburant. L'eau faisait un bruit de clapotis agréable contre la coque et en ce chaud début d'après-midi, la brise qui balayait la surface apportait de la fraîcheur.
« On va s'arrêter à l'ombre, sinon tu vas ressembler à une écrevisse dans pas longtemps. »
Malgré l'exagération, il avait raison. Si le hâle prononcé de Laurence le rendait encore plus séduisant, les rougeurs d'Alice n'étaient pas les bienvenues. À regret, elle passa un pull à manches longues.
« C'est pas juste... » grogna Alice en se couvrant les jambes d'une serviette et en remarquant des boutons apparus depuis peu et qui commençaient à la démanger. « Pourquoi tous les moustiques se sont-ils ligués contre moi ? »
« C'est la rançon du succès » ricana t-il.
« Et toi, bien évidemment, tu n'as rien ! »
« Tu es le plus efficace anti-moustiques que je connaisse ! »
Le tout dit avec un sourire moqueur qu'Alice préféra ignorer.
Ils accostèrent et Laurence s'installa confortablement pour faire une sieste.
« Qu'est-ce que tu fais ? On ne repart pas ? »
« Pas tout de suite. Le plan, c'est de mouiller clandestinement à Burlington, tout proche. J'irai chercher de la nourriture et prendre les nouvelles à la capitainerie avant qu'elle ne ferme. Toi, tu resteras cachée dans le bateau en m'attendant bien sagement. »
La mine soudain soucieuse, Alice resta silencieuse et lança machinalement des petits cailloux dans l'eau.
« Dis-moi ce qui te tracasse » lui demanda doucement Laurence.
« Tu crois qu'ils savent... pour le massacre, là-haut ? »
« Il vaut mieux partir du principe que Spender est désormais au courant. Nous devons prendre toutes les précautions pour ne pas nous faire remarquer. »
« Le peu que j'en ai vu... » Elle frissonna et remua la tête, comme pour chasser ses visions d'horreur. « … Tu vas prévenir Gennaro ? »
Laurence se contenta de hocher la tête, le visage soudain fermé.
« Il faut qu'on sache ce qui était prévu, une fois que nous serions arrivés au Québec. Giuseppe n'a pas eu le temps d'expliquer. »
Le silence se fit entre eux.
« Alice, je ne te cache pas que nous sommes dans une situation précaire. En restant avec moi, je te fais courir un grand danger. C'est pourquoi je préférerais que tu envisages... »
« N'y pense même pas ! » l'interrompit-elle brutalement. « Je t'ai suivi jusqu'ici, je ne t'abandonne pas ! »
« Tu n'es pas obligée de poursuivre ta cavale avec un fugitif. Pense à toi, sauve ta peau. »
« Et si je ne veux pas être sauvée ? » Comme il la dévisageait sans rien dire, elle ajouta : « Tu n'as toujours pas compris ce que tu représentes pour moi ? Jusqu'où je suis prête à aller ? »
« C'est de la folie, Avril. »
« C'est surtout la première et la dernière fois que je fais ça... »
« Aimer passionnément, sans réfléchir ? »
« Baisser autant mes standards... »
Elle éclata de rire devant sa mine soudain renfrognée.
« Allez, ne fais pas cette tête ! Ce sera toi et moi. Ensemble. Pour le meilleur, comme pour le pire ! »
Il ouvrit des yeux ronds et eut une expression horrifiée en faisant inévitablement le rapprochement avec un serment vieux comme le monde, devant Dieu et les hommes.
« Surtout le pire ! Je ferais mieux d'aller tout de suite me noyer dans ce lac ! »
Le souvenir de ce qui lui était arrivé rejaillit, et Avril se crispa.
« C'est pas drôle, Swan. »
« Non, en effet, mais la perspective de vivre avec toi sur une embarcation pendant quelques jours, me donne déjà l'envie de fuir ! »
Avril croisa les bras.
« … Peut-être que si je te laissais en douce sur l'une de ces îles et que je repartais seul... ? » se demanda t-il en souriant d'un air sadique.
« Je sais que tu es en capable, mais tu ne le feras pas. »
« Et pourquoi pas ? »
« Parce qu'à Montréal, je n'ai qu'à passer un coup de fil à ma banque pour me voir dérouler le tapis rouge ! »
Laurence plissa les yeux.
« J'oubliais, tu es riche... »
« … Et présentement, un cœur à prendre. »
Elle leva rapidement ses deux sourcils de façon explicite.
« Même pas en rêve, Avril... »
« Possible, mais moi, je suis prête à envisager une histoire qui dure. Et j'attendrai le temps qu'il faudra pour que tu le sois également. »
« Ne te berce pas d'illusions, tu risques d'attendre en vain ! » ricana t-il. « Enfin, Avril, tu sais qui je suis... Tu ne souhaites même pas ça à ton pire ennemi ! »
« Intéressante remarque concernant mon ennemi, parce que tu es justement celui à qui je souhaite de connaître le bonheur d'aimer et d'être aimé. »
« Mon dieu, comment peut-on être à ce point décérébrée ? »
« Ce n'est pas là que ça se passe, idiot ! » Tout en parlant, elle indiqua son crâne, puis posa la main sur le cœur de Laurence. « … mais, ici... Il va falloir l'écouter davantage, sinon tu vas passer à côté de l'essentiel. »
« L'essentiel pour toi, sans doute, mais moi, j'ai d'autres priorités, comme celle de sauver ma tête ! »
« C'est pour ça que je suis prête à attendre. »
Elle n'en démordrait pas, prête à se jeter dans l'inconnu de façon totalement inconsciente, prête à souffrir pour vivre à fond sa passion... Pourquoi ne suis-je pas comme elle ? Pourquoi je ne peux pas me laisser aller à l'aimer ? Des arguments défilèrent dans sa tête, tous aussi rationnels les uns que les autres. C'étaient des limites raisonnables qu'il s'imposait, des peurs qu'il ne contrôlait pas aussi, il le savait.
Les hommes et leurs lâchetés... J'aurais tant à dire à ce sujet, tellement je suis un spécialiste dans ce domaine ! Mais le reconnaître devant elle ? Jamais de la vie !
Il prit la main d'Alice dans la sienne et la porta à ses lèvres pour y déposer un simple baiser.
« Tu sais bien que ce n'est pas aussi simple » murmura-t-il simplement, le visage soudain crispé.
« Je sais que tu tiens à moi. Il y a peu de personnes dans ton entourage qui peuvent en dire autant. »
« Mais ça ne veut pas dire que j'éprouve pour toi une affection... débordante. »
« Quoi que tu en dises, il y a de l'amitié et de l'amour entre nous, Swan. C'est une réalité qui ne correspond sans doute pas à ta définition, mais à laquelle je suis prête à m'accrocher, malgré les obstacles entre nous. »
« L'amour ? L'amitié ? » Il secoua la tête de façon pessimiste et ricana : « Le monde est un vaste orphelinat où tous les laissés pour compte cherchent à s'adopter en vain entre eux... »
« Ton romantisme me donne la migraine, Laurence... » lâcha t-elle, désabusée par son cynisme.
Le visage de Swan se ferma et elle sut qu'il ne lui disait pas tout. Elle n'insista pas. Bien sûr, elle s'inquiétait de la situation mais elle n'exprima pas ses doutes. Elle avait pris le parti quelques jours plus tôt de profiter de ces moments rien qu'à eux, de positiver leur relation pour en conserver de bons souvenirs par la suite, qu'elle qu'en soit l'issue.
Swan s'allongea et posa son chapeau sur ses yeux, mettant un terme à leur conversation. Alice le laissa se reposer. Il faisait également des efforts pour ne pas l'inquiéter et semblait accepter, quoique avec réticence, cette intimité imposée... Pour combien de temps encore ? Sa volonté irrépressible de la protéger allait-elle se manifester dès qu'ils arriveraient dans cette ville, Burlington ? Non, Alice était prête à parier que Swan la mettrait tout d'abord à l'abri, hors de portée de la clique de Spender, car si jamais l'homme du Consortium mettait la main sur elle, il se servirait d'elle comme appât pour le capturer.
Elle soupira. Il ne lui restait plus beaucoup de temps pour passer à l'offensive.
oooOOOooo
Laurence s'absenta près de trois heures, à tel point qu'Alice finit par s'inquiéter de ne pas le voir revenir.
« Qu'est-ce que tu fichais ? » Demanda t-elle quand il fut de retour.
« La pêche à l'info demande du doigté et du tact, pas de foncer à l'aveugle dans toutes les directions en espérant débusquer le scoop, Avril. »
« Bon sang, on s'en fiche, raconte ! »
« La première bonne nouvelle, c'est que les hommes de Spender ne semblent pas encore être parvenus jusqu'ici. Pas l'ombre d'une voiture officielle ou d'un costume noir devant le bureau du shérif. Aucune agitation au bar où j'ai discrètement bu une bière. »
« Personne ne t'a regardé de travers ? »
« La saison touristique est commencée. Ils ne font plus attention aux nouvelles têtes par ici. La seconde bonne nouvelle, c'est qu'à la capitainerie, j'ai trouvé une annonce pour un voilier. Je suis allé le voir. La propriétaire a accepté de nous le préparer pour une croisière de quelques jours en amoureux. »
« Tu lui as vendu mon histoire ! » s'exclama Alice, soufflée.
« … En lui disant que c'était une surprise pour ma chère et tendre, qu'il ne fallait rien dire à personne, etc, etc... Je lui ai déballée le grand jeu, avec les affreux clichés, le coup de foudre, les violons, tout ce glamour dégoulinant de romantisme que tu ne renierais pas et que je déteste ! »
« T'en as pas trop fait ? »
« Voyons, Avril... » Il leva les sourcils et prit son petit air irrésistible. « Tu me connais, non ? »
Elle fit une grimace significative.
« Elle pense désormais que je suis l'horrible patron marié qui s'envoie en l'air avec sa jeune maîtresse en cachette... »
« Salaud ! Je m'en doutais ! »
Il se mit à rire pendant qu'elle ruminait un instant, consciente qu'il était redevenu l'homme qui attirait l'œil des femmes, certes dans un autre genre que lorsqu'il portait si bien le costume. Avec son bronzage et sa barbe de quelques jours, il pouvait passer pour un baroudeur qui avait traîné sa bosse dans le monde entier... L'aventurier, quoi !
« On part quand ? »
« Demain matin de bonne heure... En passant au drugstore, j'ai fait quelques courses pour nous aider à surmonter les journées pénibles qui nous attendent... »
Il lui tendit une barre de chocolat, dont elle s'empara, les yeux brillants.
« Tu es une perle, Laurence ! »
Il eut un rire bref.
« Je peux te rappeler ces paroles le jour où tu m'insulteras copieusement ? »
Pour toute réponse, Alice lui jeta son chapeau à la figure.
A suivre...
