Avertissement pour contenus explicites : Ce chapitre contient des descriptions d'actes sexuels. Si votre sensibilité ne vous porte pas sur les scènes de ce type, je vous incite vivement à passer votre chemin. Pour les autres, enjoy !
Chapitre 29 : Le Lac Champlain
« Jamais je ne m'habillerai comme ça ! Tu m'entends, Laurence ? Ja-mais-de-la-vie ! »
« Avril, notre scénario tombe à l'eau si tu ne mets pas ces vêtements. »
Redevenus chien et chat, nos deux protagonistes s'affrontaient avec toute la « délicatesse » de leurs caractères entiers et passionnés, sans que chacun ne démorde de sa position...
« Notre scénario ? » s'insurgea la rousse bien remontée. « Tu as décidé seul de tout, sans me demander une seconde mon avis ! »
« Je te rappelle que c'est toi qui as suggéré sans équivoque que nous formions un couple. »
« Un couple normal ! Pas ce que cet accoutrement ridicule semble suggérer ! » Alice tendit la main vers la tenue posée devant elle et cracha finalement : « Cet ensemble est une abomination avilissante, une représentation rétrograde et sexiste de la femme ! »
« Que tu le veuilles ou non, il existe des clichés dont il faut savoir se jouer » ricana Laurence, non sans une certaine délectation. « Je suis un homme en compagnie d'une femme beaucoup plus jeune que lui. Que crois-tu que des inconnus qui nous voient ensemble vont en déduire ? »
« Bah, rien ! Dieu merci, on nous a vus ensemble pendant sept années sans que personne, à part ton excentrique de mère, pensent à nous acoquiner ! »
« Alexina était un accident de parcours dont tu t'es servi outrageusement contre moi ! » répliqua t-il sèchement, pas prêt d'oublier comment Avril avait manipulé la vérité pour faire croire qu'ils étaient fiancés. « Tu es passée à un cheveu que je te torde le cou à la suite de cette comédie lamentable ! »
« Ça m'étonne pas ! J'avais jamais vu un type aussi odieux et imbu de lui-même, qui ose accuser sa propre génitrice de meurtre ! Quand j'ai compris, il n'était pas question que je sois associée de près ou de loin à un minable qui, en plus, se la pète auprès des gonzesses, comme s'il était la huitième merveille du monde ! »
Laurence fusilla Avril du regard et fit jouer sa mâchoire.
« Ah oui ? Et maintenant ? On en parle de celle qui montre clairement des signes d'addiction et de dépendance ? »
« Je le fais pour deux, tu ne sais même pas ce que c'est que d'éprouver des sentiments ! »
Laurence plissa les yeux et lâcha de façon venimeuse :
« Il faut bien que je me montre raisonnable pour préserver le peu de santé mentale qu'il reste dans cette association contre-nature ! »
Vexée, Alice se redressa comme un ressort et explosa :
« Rhaaaa ! Comment oses-tu nous qualifier ainsi ? C'est lamentable de petitesse ! » Elle aperçut la lueur de satisfaction dans les yeux de Laurence et comprit qu'elle était tombée une fois de plus dans le panneau. « Ah ! Qu'est-ce que tu m'énerves ! »
A la grande satisfaction de Laurence, Alice s'éloigna pour se calmer, puis se mit à ressasser leurs dernières paroles. Visiblement, elle n'en avait pas fini avec lui.
« Toi et moi, on n'a jamais rien eu en commun, on ne s'entendait pas et à la première occasion, on se faisait vacheries sur vacheries... »
« Comme je regrette cette époque bénie ! »
« Le contraire m'aurait étonné, vu le plaisir que tu y as pris ! Tu es tout de même conscient que ce n'étaient que des faux-semblants ? Des manœuvres pour cacher nos faiblesses ? Pour ne pas trahir l'amitié et la complicité qu'on éprouvait en réalité l'un pour l'autre ? »
« Parle pour toi seulement ! Malgré tous mes efforts, c'est toi qui t'es accrochée à moi comme une tique ! Si je t'avais montré une once d'intérêt, Avril, je n'aurais plus eu de vie ! »
« C'est comme ça que tu me vois toujours ? » demanda t-elle, sidérée. « Comme une parasite ? »
Pour toute réponse, il eut un large sourire arrogant.
« Tu ne disais pas ça il y a quelques jours quand tu avais besoin de moi ! » gronda-t-elle.
« Avril, encore une fois, je te rappelle que je ne t'ai rien demandé, mais non, il a fallu que tu t'imposes avec tes gros sabots, comme à ton habitude. »
« Cette mauvaise foi... »
« Si j'avais eu toute ma raison, jamais toi et moi, on aurait couché ensemble ! »
« Ose dire que tu le regrettes ! » s'insurgea t-elle encore. « Ose prononcer ces mots et je te plante là, immédiatement ! »
« Mais je t'en prie... Prends tes cliques et mes claques, et pars te noyer dans ce lac ! »
Elle resta un moment bouche bée, déstabilisée par son jeu de mots, puis se reprit :
« Tu n'attends que ça pour te débarrasser de moi, hein ? Et bien, tu peux toujours courir ! »
Il se mit à rire.
« Sangsue est le terme qui te convient le mieux... Avril, je n'ai pas besoin de tous ces prétextes pour te larguer, il me suffit de te laisser ici et de partir sans te fournir d'explications. Après tout, je ne te dois rien. »
Duel de volontés et de regards... L'incertitude passa dans les yeux d'Alice. Laurence en était capable, elle le savait.
« Je me brûlerai les ailes pour être avec toi. Je sais qu'au fond tu le sais, et je sais aussi que tu veux me protéger... » Alice soupira et devint grave soudain. « … Le plus difficile pour moi, c'est de voir que tu ne fais pas l'effort d'essayer. Tu n'envisages même pas la possibilité que toi et moi, on vive quelque chose de fort, même si c'est pour quelques jours. Ça me désole que tu ne t'investisses pas, parce que tu as peur. »
« Les hommes sont lâches. Je suis un homme, donc... »
« … Tu es lâche. CQFD. »
Le silence s'abattit sur eux. Laurence la contempla et fut frappé par sa lucidité et la tristesse qu'elle trahissait pour la première fois. Involontairement, son cœur se mit à battre plus fort dans sa poitrine, signe qu'elle ne lui était plus tout à fait indifférente. C'était déjà trop tard pour elle, comme pour lui, et il réprima une envie de la serrer dans ses bras.
Je la fais souffrir. Pourtant, si elle arrive à vivre sans moi, elle me sera reconnaissante à jamais... Elle m'oubliera, et moi aussi, je finirai par l'oublier...Tout est question de timing.
Quelle admission de sa part ! Il sentit un grand poids disparaître de ses épaules, soulagé de ne plus batailler contre lui-même à ce propos.
En attendant... Ces introspections ne résolvaient rien de leur situation. Il se fit violence pour revenir au présent.
« Il faut qu'on aille de l'avant, Avril, qu'on pense avant tout à notre sécurité, c'est la seule priorité... Je te laisse un moment pour t'habiller. »
Son affirmation finale la fit immédiatement bondir. Elle s'assombrit et cracha :
« Je ne mettrai pas cette horreur ! »
« Si tu ne la passes pas de ton plein gré, je vais t'habiller moi-même ! »
Cette fois, le ton de Laurence trahissait de l'impatience, voire de l'agacement, devant son entêtement. Mais la rousse ne s'en laissa pas compter, malgré la menace.
« J'ai une envie folle de t'insulter, là, maintenant, ou bien de te trucider ! Je n'ai pas encore décidé ! »
Tout dans l'attitude de Laurence indiquait qu'il n'attendait que cette occasion et qu'il était prêt à lancer les hostilités plus avant. Il la défia du regard et la considéra de façon moqueuse de la tête aux pieds, en changeant de tactique avec elle.
« Je ne suis pas certain que ces vêtements auront l'effet escompté sur toi, de toute façon. À l'Éden, malgré ta tenue aguichante, tu faisais fuir les hommes ! »
« D'abord, c'était mon uniforme de serveuse et je ne me baladais pas à moitié à poil avec, dans les rues de Lille ! » Elle jeta un œil sur le petit tas devant elle. « Tandis que ça... Ces fringues sont une atteinte à la décence et au bon goût ! »
« En quoi le mauvais goût te dérange t'il ? » ricana t-il. « Tu as l'habitude de t'habiller comme un sac ! »
La petite flamme vindicative dans les yeux de Laurence montrait qu'il le faisait exprès pour la faire dégoupiller. Alice serra les dents, se retenant encore de lui adresser une volée d'insultes.
« Avril, réfléchis pour une fois… Nous allons vivre ensemble sur un voilier de quinze mètres carrés pendant quelques jours. On n'y emmène pas une simple amie, une collègue ou une vague connaissance, mais une conquête avec tout ce que ça suggère en matière d'intimité. »
« Et alors ? Pourquoi ne puis-je pas être une femme honorable ? Une simple épouse ? »
« Toi, honorable ? Tu ne coches aucun critère de l'épouse modèle ! »
« Et tu sais de quoi tu parles, n'est-ce pas ? » lui demanda t-elle de façon sarcastique « Toi, l'incorrigible coureur de jupons qui se tape toutes les infidèles de la Terre ! »
Laurence ravala une remarque bien sentie et grinça :
« C'est pourquoi nous serons beaucoup plus crédibles en amants plutôt qu'en couple marié. » Il prit une profonde inspiration et reprit : « Aussi bizarre que ça puisse te paraître, il faut de l'outrance pour que l'on passe inaperçu. Personne ne fera le rapprochement entre un mari infidèle qui s'octroie quelques jours de vacances en compagnie de sa maîtresse aussi vulgaire et sexy qu'un blindé russe, et un couple de fugitifs sur le qui-vive, sapés comme des clochards, qui cherchent par tous les moyens à ne pas se faire remarquer. »
Alice pâlit devant l'insulte.
« Aussi sexy qu'un blindé ? »
« Si tu pouvais gommer cet aspect brut de ta personnalité par quelques artifices vestimentaires... »
« Je t'en foutrais, moi, du char d'assaut ! » Hurla-t-elle.
Inconsciente de lui donner indirectement raison, Alice fonça sur lui et il battit en retraite précipitamment.
« Avril ! Sois raisonnable ! Ce n'est qu'un déguisement pour quelques heures ! »
« Porte-le donc, toi, puisqu'il te plaît tant ! »
Laurence s'apprêta à répliquer quand elle le fit taire en pointant l'index vers lui.
« Pas un mot de plus ! Je ne veux plus en entendre parler, c'est clair ? »
Avec un sourire complaisant, Swan n'insista pas et préféra laisser les choses retomber entre eux. De toute façon, il ne lui avait pas laissé le choix. Par la force des choses, Avril allait se calmer, réfléchir, puis se ranger finalement à son avis.
L'attente dura quelque peu, et même s'il ne trahissait aucune impatience, Laurence fut soulagé quand il aperçut Avril emporter l'objet de discorde avec elle et s'éloigner. A cet instant, il se garda bien de faire un commentaire !
Voilà ce qu'il en retournait exactement : Laurence avait imaginé Alice en train de jouer le rôle de la ravissante idiote, tête en l'air, amoureuse de son patron plus âgé. Pour se faire, Swan lui avait acheté une panoplie intégrale de pin-up, en laissant libre court à des fantasmes masculins universels – qui n'étaient pas particulièrement les siens, soit dit au passage.
Et arriva ce qui devait arriver : une engueulade mémorable entre eux avant un revirement d'Alice, comme il avait prévu. D'abord réfractaire au scénario qu'il avait imaginé, la rousse avait finalement compris la nécessité de détourner l'attention de la propriétaire du voilier.
Quand Alice pointa son nez une demi-heure plus tard, elle était maquillée comme une voiture volée et avait mis un foulard à pois pour retenir ses cheveux roux. Montée sur des talons hauts, elle portait son short kaki très court et un corsage vichy rockabilly largement échancré sur une poitrine artificiellement rebondie, la taille serrée par un nœud formé par les pans de son chemisier.
Pour la forme, Laurence la considéra d'un œil critique. L'ensemble n'était pas si mal que ça sur elle finalement, mais il ne l'aurait jamais admis. Les chaussures à talons allongeaient sa silhouette et fuselaient ses jambes, affûtées par les longues heures de marche. On voyait son nombril et la peau de son ventre, suffisamment pour suggérer, plutôt que montrer. Quant à sa poitrine... La courbure de ses seins laissait largement la place à l'imagination. Un sourire coquin ne tarda pas à gagner ses traits.
« Ne dis rien ! » le prévint-elle, fumasse.
« Tu es parfaite, ma chérie... »
La surprise s'inscrivit brièvement sur les traits d'Alice, avant qu'elle ne se rende compte que le ton était délibérément ironique.
« Tu ne perds rien pour attendre, Laurence » grinça t-elle, les yeux noirs, toujours en pétard.
« N'oublie pas de mâcher du bubble-gum et de faire des bulles, histoire de te donner un genre… »
Cette fois, elle fut à deux doigts de justement lui montrer… un doigt !
Plus tard, ils appareillèrent sous les yeux désapprobateurs de la propriétaire puritaine qui considérait clairement Avril comme une pécheresse et qui devait regretter de leur avoir loué le voilier. La pauvre femme ! Elle n'était pas au bout de ses peines, mais Laurence avait déjà prévu de lui laisser un généreux pourboire !
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Agenouillée à la proue, Alice regardait avec fascination la façon élégante dont l'étrave du voilier fendait la surface. La vitesse générait des petites bulles qui couraient le long de la carène et qui finissaient par éclater avec un doux bruissement régulier. La sensation de voler au-dessus de l'eau était grisante...
Laurence faisait des « bords ». Tout ce qu'elle avait compris, c'est qu'il allait grosso modo en zigzagant, pour « remonter le vent au près ». Elle l'avait écouté discourir sans piper un mot, jusqu'à ce qu'il lui explique enfin tout ce langage technique propre à la navigation à la voile.
Maintenant je sais ce qu'est un bout – qu'on prononce boute, allez savoir pourquoi ? – et une drisse. Malheur à ceux qui prononcent le mot « corde » sur un bateau, c'est le naufrage annoncé ! Aux virements de bords, il faut faire attention à la boum... non, à la bôme ! Sinon, la rencontre malencontreuse avec la tête va justement faire boum !
Alice se retourna vers l'arrière et observa Laurence à la manœuvre. Concentré, il tenait la barre et assurait le cap dont il ne fallait jamais se détourner, selon lui. Comme il avait fière allure avec ses Ray Ban ! Le vent agitait son polo en une vague incessante et soulevait anarchiquement sa mèche de cheveux dans tous les sens.
Indéniablement, le mec est dans son élément... Mais que ne sait-il pas faire ?
Leur prise de bec un peu plus tôt était oubliée. Peu rancuniers, ils étaient tous les deux passés à autre chose. Elle leva la tête et observa les voiles tendues...pardon, bordées. Tout n'est que réglages, lui avait-il expliqué. Encore quelque chose qu'on ne laissait pas au hasard ! Depuis leur départ, elle s'était contentée de suivre ses instructions à la lettre sans rien dire et de l'aider à faire les manœuvres.
« Ça va être long si on avance en crabe » cria Alice depuis l'avant.
« On avance, c'est l'essentiel, peut-être pas aussi rapidement qu'on le voudrait, c'est vrai mais les vents tournent... Il y a un bulletin météo régulier toutes les heures à la radio. »
« Y'a pas grand-chose à faire. »
« Tu as peur de t'ennuyer ? »
« Tu as l'air de gérer. Je me sens un peu inutile. »
« Tu n'es pas inutile... »
Malgré ses lunettes de soleil, il ne se gêna pas pour se rincer l'œil sur le corps à demi nu d'Avril, ce qui était volontairement provocateur et eut évidemment l'effet escompté : celui d'exaspérer une fois de plus Alice.
« Ça te plaît de m'humilier, pas vrai ? »
Laurence ne répondit pas mais son sourire s'élargit néanmoins. Avril comprit le message au travers des lignes. Elle croisa les bras sur sa poitrine et secoua la tête.
« Rhaaa ! Je vais me changer ! »
Alors qu'elle allait disparaître dans la cabine, il l'interpella :
« Si tu l'enlèves, tu ne verras pas la surprise que j'ai prévue pour toi ce soir ! »
Alice s'arrêta nette.
« Une surprise ? » Elle demeura indécise. « Tu bluffes, Laurence... »
Il haussa une épaule.
« Vraiment ? C'est toi qui vois. »
Agacée, elle allait lui répondre par la négative quand elle se fit la réflexion qu'il prenait décidément trop de plaisir à l'observer avec ce sourire ironique qu'il réservait d'ordinaire aux femmes qu'il draguait. Et si cette tenue l'émoustillait en fait, mais qu'il jouait le vieil indifférent à qui on ne la fait plus ? Ce serait elle qui posséderait le pouvoir en réalité...
Pour tester sa théorie, elle posa de façon nonchalante les mains sur ses hanches, ce qui eut pour effet d'écarter les pans de son chemisier et de dévoiler davantage la courbure de ses seins.
Bingo ! L'expression du visage de Laurence se modifia légèrement et il déglutit très nettement, soudain plus fasciné par la plastique de sa compagne que par la direction que prenait le voilier... Elle se délecta un instant, avant de lâcher, faussement agacée :
« Laurence, ton cap ! Bon sang ! »
En grommelant, il détourna prestement le regard derrière ses lunettes de soleil et le reporta sur l'horizon. Alice se moqua alors ouvertement de lui et il se renfrogna, vexé de s'être fait avoir...
Et voilà, tel est prit qui croyait prendre... Fière d'elle, Alice sut qu'elle venait de marquer des points et que le manque d'intérêt de Laurence était feint. Son ventre se tordit délicieusement à la pensée de ce qui les attendait une fois seuls dans la cabine. Il était grand temps qu'ils retrouvent un peu d'intimité...
oooOOOooo
Laurence tenait la barre, désireux de mettre le plus de distance possible avec leurs poursuivants. D'après ses calculs, il estimait qu'ils franchiraient la frontière avec le Canada dans trois jours si tout se passait bien, sachant qu'ils s'arrêtaient de naviguer à l'approche de la nuit.
La tension était légèrement retombée depuis leur départ mais il restait vigilant, observant les mouvements sur le lac et restant à bonne distance des berges et des autres embarcations.
De manière réflexe, il avait retrouvé des habitudes acquises pendant ses années dans la Résistance. Apprendre à vivre avec le danger au quotidien, décompresser dans les moments de répit et se préparer à affronter le pire en permanence, il fallait une bonne dose d'inconscience et de courage mêlés, de convictions aussi, des qualités qu'il avait trouvées sans surprise chez Alice.
La valeur de l'amitié n'est pas un vain mot pour elle, au point que je suis devenu son combat, sa raison d'être, avec toute son énergie et la force de sa légendaire détermination.
Aussi improbable que ça puisse être, cette imbécile est tombée amoureuse de moi...
Il ne pouvait pas cautionner cette abnégation insensée, mais il ne pouvait pas non plus la rejeter, c'eut été... malhonnête, et surtout impardonnable. Passer pour un goujat était dans ses habitudes avec les femmes de passage dans sa vie, mais Avril n'appartenait plus à cette catégorie depuis longtemps.
Je suis forcé d'admettre qu'elle... compte.
Cela faisait sept années qu'il la supportait, bon gré, mal gré, sept années qu'il souffrait, qu'il pestait contre elle, qu'il s'en donnait à cœur joie pour la faire (invariablement) dégoupiller, qu'elle était devenue de ce fait son souffre-douleur par plaisir sadique. Mais aussi qu'il la sauvait inlassablement en la sortant de ses galères, et qu'il éprouvait pour elle un attachement indéfinissable parce qu'elle avait du caractère et surtout de la générosité à revendre. Malgré tous ses défauts, elle était indéniablement attachiante.
Malgré son antipathie passée pour la jeune femme, leur lourd passif, il ne pouvait pas la jeter comme ça... Ces quelques jours en sa compagnie lui avait permis de se rendre compte que l'amitié de la rousse, sa seule présence chaleureuse, étaient bien trop précieuses pour être sabordées de façon mesquine et brutale... Mais en même temps...
Laurence cherchait un moyen d'échapper à une catastrophe programmée d'avance. Bien plus réaliste que sa compagne, il savait qu'ils n'avaient aucun avenir ensemble. Une fois qu'ils seraient revenus dans leurs quotidiens, ils reprendraient leurs rôles respectifs. Il savait qu'une fois de plus, il tournerait la page, mais Avril ? Avec son état d'esprit, elle se préparait des moments difficiles...
Et lui, donc ? Il repoussait le moment où il devrait considérer la réalité en face, préférant profiter de la présence de la rousse, de son affection, de leur intimité nouvelle, même s'ils s'étaient à peine touchés en quarante-huit heures, ni même embrassés. Il est vrai que les circonstances ne se prêtaient guère à des moments d'effusions entre eux, surtout pour des caractères aussi peu démonstratifs que les leurs.
Ils s'étaient focalisés sur leur sécurité, rongés par l'inquiétude, obnubilés par leur survie, mais à présent, avec cette nouvelle promiscuité, tout pouvait arriver. Ils pouvaient tout aussi bien s'aimer, que s'engueuler violemment et se quitter fâchés. La seconde option était peut-être envisageable dans un proche avenir, mais pas immédiatement. Ils avaient encore besoin l'un de l'autre.
La preuve, elle l'appelait...
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Alice était allongée sur le roof en maillot de bain, à l'ombre de la grand-voile pour prendre le soleil avec parcimonie. Pour s'occuper, elle avait rangé la cabine, organisé leur petite vie de plaisanciers, vérifié qu'ils ne manqueraient de rien, car ils ne s'approcheraient pas des côtes pendant trois jours, à moins d'y être contraints.
Même si le danger n'était pas écarté, l'heure était tout de même à la détente. Alice éprouvait à présent le besoin de savourer ces moments de répit, de repenser à leurs péripéties depuis que Laurence et elle s'étaient retrouvés – et trouvés.
Pour elle, le fait le plus marquant était l'évolution de leur relation. Ballottés au gré des épreuves qui avaient révélées la profondeur de leurs sentiments, ils étaient passés du statut de meilleurs ennemis à amants.
Quand j'aime, je ne compte pas, mais je suis tout de même bien mal embarquée ! se fit-elle comme réflexion. D'un côté, si je ne fais rien, Laurence va partir. De l'autre, plus je vais chercher à le retenir, plus il va vouloir se détacher de moi... C'est un casse-tête insoluble ! Je dois maintenir son intérêt, mais comment ?
Je ne vais pas l'aguicher, il va pas se gêner pour se foutre de moi ! De toute façon, il ne me trouve pas sensuelle ou sexy... Le rendre jaloux ? Avec Arno, j'ai vu qu'il réagissait très mal, et vu nos caractères, ça va fatalement se retourner contre moi.
Alors, quoi ? Mets au point une stratégie, ma vieille, sinon tu vas rentrer à Paris le moral dans les chaussettes...
D'abord, je vais changer de comportement et lui montrer que je ne suis plus une pelote de nerfs qui part au quart de tour, dès qu'il me provoque.
Hum ! Plus facile à dire qu'à faire !
Ensuite, il n'est pas aussi indifférent qu'il le prétend, donc je vais tâcher de savoir ce qui le titille. J'ai obscurément la sensation que c'est l'intensité de nos rapports physiques qui l'intéresse. Cette alchimie sexuelle est rare au début d'une relation, il faut bien le reconnaître, il faut le temps de s'ajuster l'un à l'autre, de se connaître... C'est peut-être parce qu'on est proche que ça se passe de façon aussi naturelle ?
Alice se retourna et reprit ses introspections.
Qu'est-ce que ce serait si on était réellement en vacances tous les deux, l'esprit libéré de toutes contraintes ? Elle se mit à rire doucement. On copulerait probablement comme des lapins ! Faut le reconnaître, on est plutôt doués au pieu tous les deux ! C'est pas désagréable de se faire du bien... En parlant de ça...
« Swan ? »
« Oui ? »
« Tu veux bien m'étaler de la crème solaire sur le dos, s'il-te-plaît ? »
Laurence ne répondit pas, de prime abord, puis il soupira quand elle insista. Lentement, il la rejoignit sur le roof, alors qu'elle se couchait sur le ventre et qu'elle dégrafait l'attache de son haut.
« Nous sommes seuls. Tu devrais te mettre nue si tu veux bronzer sans avoir les marques du maillot. »
Son raisonnement était censé. Elle se tortilla légèrement et il fit glisser lentement le slip de bain le long de ses jambes. Sans s'en cacher, il admira en silence le joli postérieur d'Alice et la cambrure délicate de ses reins. Indéniablement, la rousse avait des arguments indiscutables à cet endroit stratégique !
« N'hésite pas à en mettre en épaisse couche. »
Il s'exécuta et commença à répartir la crème puis à la masser pour qu'elle pénètre. Au fur et à mesure, il accentua les pressions des paumes de ses mains. Alice ne tarda pas à partager oralement son appréciation.
« Tu sais que je suis sensé barrer un voilier, là ? »
« S'il-te-plaît, encore un peu. »
Il se pencha vers elle et murmura à son oreille :
« Plus tard. Tu apprendras qu'il est bon de se faire désirer. »
Alice frissonna très nettement sous cette voix grave qui lui susurrait des promesses de volupté. Il s'en aperçut et se mit à rire doucement en se relevant.
Laurence reprit la barre en souriant. Alice venait de se faire prendre à son propre jeu. Sans plus rien trahir, elle se retourna sur le dos et se tartina lentement le ventre et la poitrine de crème. La rousse se trouvait dans l'angle de vision de Laurence et il ne pouvait ignorer les mouvements qui attiraient irrésistiblement son œil.
Avril s'était peut-être trahie mais il reportait un peu trop souvent son regard sur le corps mince de la rousse. Derrière ses lunettes de soleil, il ne se gênait pas pour admirer les courbes parfaites de ses flancs, son ventre plat et la petite toison rousse à l'intersection de ses cuisses. Il suivit les mains de la jeune femme en imaginant que c'étaient les siennes qu'il promenait sensuellement sur elle. Très vite, les caresses réveillèrent chacune de ses cellules nerveuses et allumèrent au plus profond de lui-même un désir que seules leurs étreintes pourraient assouvir.
Au bout d'un moment, il n'y tint plus, obsédé par des images impudiques de leurs deux corps enlacés. À la jumelle, il vérifia qu'ils étaient seuls à quelques encâblures, puis il réduisit la voilure. Les voiles claquèrent, alors qu'il modifiait légèrement l'angle au vent. L'allure du voilier ralentit. Il bloqua la barre, puis l'appela...
« Avril ? »
« Quoi ? »
« Tu veux bien m'étaler de la crème solaire avant que je brûle ? »
Alice se redressa et remarqua que Laurence avait ôté son polo et était torse nu. Calmement, il l'attendait avec indifférence et elle masqua un sourire en se levant. Le petit jeu auquel ils se livraient sans y toucher l'un comme l'autre, portait ses fruits et commençait à lui plaire...
Il l'observa alors qu'elle avançait vers lui, aussi à l'aise que si elle s'était trouvée entièrement vêtue. Décidément, leurs comportements l'un envers l'autre avaient bien changé en l'espace de quelques jours...
« Je vais commencer à apprécier le naturisme » murmura-t-il quand elle fut près de lui.
« Nous ne sommes pas tout à fait à égalité » lui fit-elle remarquer.
Aussitôt, sans hésiter, il se leva et ôta son bermuda.
« Tu veux tenir la barre ? » lui demanda-t-il malicieusement.
« Une telle proposition ne se refuse pas. »
En souriant, Alice le poussa. Déséquilibré, il dut se rasseoir sur la banquette, alors qu'elle se mettait à califourchon sur lui.
« J'aime bien conduire. »
Elle le repoussa encore une fois alors qu'il cherchait à l'attirer à lui. Elle voulait d'abord toucher sa peau, s'emplir de sa virilité et glisser les doigts dans la fine toison qui lui recouvrait le torse.
Avec un sourire, il se laissa faire, en ne s'autorisant qu'à lui caresser paresseusement le bas du dos. Très vite, cependant, Alice montra des signes d'impatience. Elle voulait nettement plus que ça.
Ils s'enlacèrent, peau contre peau et leurs lèvres se trouvèrent enfin pour un baiser si intense qu'elle en eut le souffle coupé. Tremblante d'émotion, elle s'accrocha à lui.
« Embrasse-moi, Swan, embrasse-moi encore... »
Laurence s'exécuta et l'enlaça avec passion, s'imprégnant de son odeur, de la douceur de sa peau, conscient du contact affolant de son intimité sur son érection. Il se mit à la caresser de ses mains possessives avec une telle expertise qu'Alice gémit de plaisir et oublia qu'elle était sensée être aux commandes. Chacun des gestes de Swan sur elle était un enchantement, une explosion sensorielle, destinée à attiser les braises qui couvaient en elle.
Ses doigts sont magiques, pensa-t-elle, émerveillée et déjà perdue dans des sensations électriques. Ils glissaient sur sa peau, s'attardant sur la rondeur d'un sein, la courbure d'une hanche ou d'une fesse, se glissant à l'intérieur de ses cuisses avec de plus en plus d'insistance... Et que dire de sa bouche et de ses lèvres ? De sa langue experte, qui s'enroulait autour de ses mamelons durcis et qui lui arrachait des halètements de plaisir quand il s'acharnait... Quand enfin il s'aventura au cœur de sa féminité, elle ne put retenir un cri.
Le désir montait en flèche, incontrôlable, balayant tout autre considération sur son passage, comme un raz-de-marée. Plus rien ne comptait que ces forces qui les poussaient irrésistiblement l'un vers l'autre, ce besoin primal de s'unir au plus profond de leurs êtres.
Avec empressement, Alice s'empala sur lui jusqu'à la garde et il étouffa un grognement rauque. Immédiatement, la fièvre monta en eux à l'unisson, et bientôt, ils perdirent conscience du monde extérieur, de tout ce qui les opposait, des circonstances étranges qui les avaient réunis. Ils s'abandonnèrent aux sensations exquises et folles qui envahissaient leurs sens. Le rythme de leur danse d'amour s'accéléra et il serra les dents pour retarder le moment de sa jouissance.
Swan voulait voir l'expression extatique de la délivrance envahir les traits d'Alice et empourprer sa chair nue. Des gémissements de plus en plus forts montaient de la gorge de la rousse, l'encourageant à tenir encore. Quelques secondes de plus, et la déferlante s'abattit sur Alice : elle rejeta la tête en arrière, le corps secoué de spasmes incontrôlables. Avec un sentiment de plénitude, il s'autorisa alors à savourer son propre plaisir, le corps vrillé par des ondes de volupté incomparable. Ce fut un plaisir d'une telle violence, un tel oubli, qu'ils mirent de longues secondes à recouvrer leurs souffles et à reprendre pied dans la réalité.
Alice se lova contre Swan avec gratitude. Encore une fois, elle venait d'éprouver la sensation de ne faire plus qu'un avec lui, de partager plus que du simple plaisir. C'était comme si tout les avait conduit à ces instants hors du temps, à vivre ensemble ces moments incroyables.
Laurence lui caressait doucement le dos en faisant de petites arabesques. Jamais, avec aucune autre femme, il n'avait eu cette sensation merveilleuse de parfaite communion, et l'idée de ne plus connaître cette expérience extraordinaire lui parut tout à coup insupportable.
Pour la première fois depuis une éternité, il se sentit vivant, connecté... Heureux, tout simplement.
Au bout d'un moment, elle déposa un baiser sur son épaule, en murmurant :
« On dirait bien qu'on en avait besoin ! »
« Avril, on ne peut pas régler tous nos différends de cette façon. »
« Et pourquoi pas ? C'était parfait. »
« Certes... La prochaine fois, nous ferons encore mieux, si c'est possible. »
« Si tu parles de nous disputer, ce sera sans moi. »
« Tu es joueuse, tu ne manquerais pas une occasion de me remettre en place, tout de même ? » ricana-t-il.
« Swan, ne le prends pas mal, mais tu n'es pas simple à aimer. »
« Personne n'a jamais dit que ce serait facile. »
Quelques secondes passèrent en silence et la rousse soupira, contentée, sans bouger davantage.
« Alice ? »
« Oui ? »
« Tu te lèves ? »
« Non, je recharge mes batteries pour le prochain round. »
Il se mit à rire doucement.
« Tu as le temps, il faut que je reprenne le contrôle du Hollandais Volant. »
« C'est quoi, ça ? »
« Un vaisseau perdu dans les Limbes. Ce qui sera bientôt notre cas, si je laisse le nôtre partir à la dérive, sans pilote. »
À regret, elle se détacha de lui et se mit debout.
« Tu me rejoins en bas ? »
Laurence leva les yeux vers le ciel. Le soleil accélérait sa descente vers l'horizon. Il était temps de chercher un endroit où mouiller pour passer la nuit.
« Dès que je peux. » Il eut un sourire sardonique. « Ne t'inquiète pas, je suis bien loin d'en avoir fini avec toi. »
Elle lui retourna un sourire éclatant.
« Sandwiches, pendant la trêve ? »
Il opina du chef, affamé comme un loup... à plus d'un titre !
A suivre...
Encore merci pour vos petits mots d'encouragements et de soutien. J'essaie de trouver un peu de temps pour écrire, mais c'est un peu plus compliqué ces derniers temps, entre travail et obligations familiales, et bientôt vacances.
Pour ceux qui y sont, profitez bien, et pour les autres, courage !
