Chapitre 31 : Le Temps des Décisions

Alice Avril boudait...

À l'écart, la rouquine n'avait toujours pas digéré d'avoir été balancée cavalièrement à la flotte par un Laurence goguenard quelques heures plus tôt. Le pire, c'est qu'elle était désormais sûre qu'il l'avait fait exprès pour la mettre en pétard et ne plus l'avoir dans les pattes !

Seul maître à bord, le capitaine Laurence n'avait pas quitté la barre de la mâtinée et semblait extrêmement satisfait de lui-même, alors que le voilier avançait à vive allure sous des vents favorables. Il avait savouré sa petite plaisanterie d'un œil pétillant et se fichait pas mal qu'Alice ne lui adresse plus la parole. Au contraire, il en avait été ravi ! Pas une seule fois, ce minable n'avait trahi un signe que cette situation lui pesait.

Comme il était difficile d'avoir une relation apaisée avec Laurence et de lui grappiller de l'affection... C'était un combat épuisant de tous les instants. Alice avait l'impression d'être en permanence ballottée émotionnellement entre insécurités et certitudes, comme si elle se trouvait dans un wagonnet hors de contrôle sur une montagne russe. Elle s'accrochait avec toute son énergie et sa rage ordinaire, mais Dieu que c'était dur !

Jusqu'à quand vais-je pouvoir faire front ?

Cette question déprimante revenait trop souvent dans ses pensées, bien qu'elle tentât d'étouffer le doute à peine formulé, chagrinée par un constat d'échec qui la mettait à mal. Malgré tout, elle n'avait pas dit son dernier mot. Avec son petit cœur vaillant, elle n'allait pas abandonner maintenant, pas après tous les efforts consentis. Avec sa détermination qui frôlait l'entêtement aveugle, elle tiendrait coûte que coûte, quel qu'en soit le prix.

Face à elle-même, Alice s'occupa, nettoyant et frottant ce qu'elle pouvait pour passer ses angoisses et sa rage. Sur les coups de midi, enfin, Laurence rompit le silence ambiant par trop pesant.

« Avril ? Cesse de m'ignorer et viens manger au lieu de ruminer seule dans ton coin. »

La rouquine s'obstina farouchement à lui tourner le dos en ressassant son ressentiment. Il n'avait pas le droit de la traiter comme une moins que rien, comme ça l'arrangeait ! Il était largement temps de fixer des limites et de lui faire comprendre qu'elle n'était pas devenue son jouet.

Elle allait l'envoyer bouler quand deux bras masculins surgirent dans son dos et vinrent s'enrouler autour de ses épaules. Avant qu'elle puisse protester et réagir, Swan la serra affectueusement contre lui et déposa un long baiser sur sa joue.

« Viens là, petite entêtée... » prononça t-il d'une rare voix cajoleuse.

Aussitôt, comme par magie, elle sentit fondre ses résolutions et ferma les yeux pour retenir des larmes – ça n'allait pas le faire. Elle tenta ensuite de se sortir de l'étau tendre de ses bras, mais sans succès. Il insista doucement et elle se retourna, toujours prisonnière, en conservant la tête basse.

Lentement, Laurence lui releva le menton. Il y avait désormais de la curiosité dans les yeux du policier, comme s'il prenait la température de leur relation.

Il lut simplement de la tristesse dans ceux de la jeune femme, mais ne modifia pas pour autant son attitude suffisante.

« Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu me fais la tête parce que je t'ai fait prendre un bain forcé ? » lui demanda t-il, un brin chambreur.

« Tu as dépassé les bornes, Swan ! » lâcha t-elle sèchement.

Il adopta ce ton supérieur qui avait le don de la rendre furieuse.

« Avril, je fais d'énormes efforts pour supporter ton caractère brouillon et imprévisible. Un peu de distraction est toujours la bienvenue. »

« Tu te fiches de moi, là !? » s'exclama la rouquine en manquant s'étrangler. « Qu'est-ce que je devrais dire, moi qui ne sait jamais sur quel pied danser pour ne pas te froisser ? Je fais des efforts en permanence, mais tout ce que je récolte, c'est du mépris et de l'arrogance ! »

« Ne me fais pas le reproche d'être impossible à vivre » ricana t-il, égal à lui-même.

« Ça ne t'empêche pas de te montrer plus agréable ! »

« La gentillesse n'est pas dans ma nature. Ne m'en demande pas plus. »

« Pas plus ? Tu ne donnes rien, espèce de mufle ! Pas un brin d'attention ! Pas même le respect auquel j'ai droit ! »

« Alice... »

« Ah non ! Ne me Alice pas ! Je te déteste, Swan Laurence, tu m'entends ?! » Elle sembla un moment surprise par sa déclaration virulente, puis s'abandonna à la fureur, en frappant le torse de son compagnon avec ses poings serrés. « … Oh, qu'est-ce que je te hais ! Je te hais ! Je te hais ! Je te hais ! »

Laurence s'empara de ses poignets avant qu'elle ne l'adopte définitivement comme punching-ball favori.

« D'accord, Avril, j'ai compris le message ! »

Il l'immobilisa enfin.

« J'ai compris... » lui dit-il calmement pour la ramener à la raison. « … Moi aussi, je te déteste, mais je fais contre mauvaise fortune, bon cœur ! »

Dans son état de déception extrême, Avril n'entendit pas la nuance ironique de ses propos, ne retenant que le poids des mots. Les larmes lui montèrent aux yeux immédiatement et elle craqua :

« Lâche-moi ! Tu n'es qu'un sale monstre égoïste, incapable d'aimer quelqu'un d'autre que lui-même ! »

D'ordinaire, cette affirmation péremptoire aurait ravi Laurence, mais Alice avait touché une corde sensible, et il se crispa :

« J'espère que tu ne penses pas ce que tu dis, Avril ? »

Il fit jouer sa mâchoire, et lâcha perfidement :

« Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain, ta bêtise ne connaît pas de limites, n'est-ce pas ? »

À ces mots durs, la rousse explosa en voyant rouge :

« Parasite, idiote, emmerdeuse, incapable, fouineuse, et j'en passe ! Tous ces noms d'oiseaux dont tu m'affubles depuis des années avec désinvolture montrent bien le fond de ta pensée ! En réalité, tu te fiches complètement de ce que je peux ressentir, de ce que je suis réellement, pourvu que tu puisses continuer à m'insulter et à m'utiliser comme bon te semble ! »

« T'utiliser ? Ton insécurité te fait raconter n'importe quoi ! Retrouve tes esprits, bon sang ! »

Alice se rendit compte de ce qu'elle venait de dire et sembla perdue l'espace de quelques secondes. Il soupira devant sa détresse et tenta de la rassurer :

« Tu sais très bien que ce que nous avons dépasse le cadre d'une simple relation sans lendemain. »

Il venait de reconnaître enfin explicitement que ce qu'ils vivaient ensemble, comptait pour lui. Alice éprouva un soulagement sans nom, mais que ne fallait-il pas faire pour en arriver là ? Elle retrouva sa combativité.

« Alors, prouve-le en ne te comportant plus comme un con ! »

Tous deux se dévisagèrent intensément, la vérité au bout des lèvres.

« Ça t'intéresse de savoir que tu ne me laisses pas indifférent ? » lui demanda t-il finalement d'une voix rendue rauque par de fortes émotions contenues. « … que j'aime sentir ton corps vibrer sous le mien quand je te touche ?... » Il se pencha et murmura sensuellement à son oreille : « … Que j'aime te posséder et te donner du plaisir ? »

Malgré elle, Alice sentit ses entrailles se tordre à ces mots emplis de passions. Des images érotiques de leurs deux corps enchevêtrés l'envahirent, accompagnées de leur cortège de désirs enflammés. Brièvement, elle ferma les yeux pour masquer ses pupilles dilatées. Mais, trop tard... Quand elle les rouvrit, Laurence avait retrouvé son sourire arrogant devant une réaction sensuelle qu'il avait provoquée délibérément.

« … J'aime te voir devenir femme entre mes mains, comme si j'étais un sculpteur qui te modèle et te révèle » fit-il, les yeux brillants. « C'est un petit miracle dont je ne me lasse pas. »

L'ironie sous-jacente n'échappa pas à la rousse, qui répliqua sèchement :

« Je ne t'ai pas attendu pour être une femme ! Tu t'es obstiné à l'ignorer tout ce temps, parce que ça te plaît de m'humilier gratuitement dès que tu le peux ! »

« Avoue que tu ne fais guère d'efforts non plus pour changer ton image et éviter que je m'en donne à cœur joie... Curieux, c'est comme si tu adorais que je te punisse ? »

« Je n'avais certainement pas envie de te plaire, macho de mes deux ! »

« Et maintenant ? »

« Quoi, maintenant ? »

« Avoue que tu donnerais n'importe quoi pour me séduire et me faire ramper à tes pieds ? »

« N'importe quoi ! » se défendit-elle.

« C'est ce que je dis... » fit-il ironiquement en détournant son propos.

Alice se retrouva coincée et haussa les épaules, gênée qu'il lise aussi bien dans son jeu. Swan se mit à rire doucement, puis prit la main d'Alice dans la sienne et la posa sur sa poitrine.

« Là, regarde... Tu sens à quel point tu fais battre mon cœur, maudite effrontée sans foi, ni loi ? Avec toi, je me sens vivant, tout simplement. »

Alice déglutit devant son aveu de faiblesse et sentit son propre palpitant s'emballer follement. Elle réprima une envie irrésistible de l'embrasser quand il se recula pour reprendre contenance, après ce bref moment de détente.

« … Je ne suis pas prêt à te dire ce que tu as envie d'entendre, Avril, mais j'y travaille... Ça ne signifie pas non plus que je le ferai un jour, je ne te promets rien que je ne puisse tenir. »

« Avec un champion de l'esbroufe comme toi, j'ai intérêt à m'attendre à rien du tout » ironisa Alice, redevenue raisonnable.

Il eut un sourire imperceptible.

« Il faut juste que tu te rappelles que je suis avant tout un solitaire. J'ai un besoin vital d'espace personnel, de liberté, et ce d'autant plus, depuis ce que je viens de vivre récemment... »

Alice laissa passer un temps en assimilant ce fait nouveau. Après tout, ils étaient en période d'apprentissage l'un avec l'autre.

« … Et puis, j'ai tout de même beaucoup de mal avec cette promiscuité inédite... et forcée. »

« Pourquoi ne m'as tu pas clairement dit plus tôt que tu voulais être seul ? Je suis à même de comprendre. »

« Tu es envahissante comme du lierre qui grimpe partout ! Quand bien même je te l'aurais dit, tu ne m'aurais pas écouté, ni lâché la grappe. »

« Tu veux que je te laisse respirer, c'est ça ? »

Il soupira, et redevint sérieux.

« Je veux pouvoir te rendre heureuse comme tu le mérites, Avril. Je veux pouvoir t'aimer, comme tu aimerais être aimée. Seulement... »

« Seulement ? »

« J'éprouve quelques difficultés d'adaptation avec ta petite tête butée, remplie de neurones d'amibe ! »

« Et une vacherie gratuite, une ! » grogna t-elle.

« Si je m'écoutais, tu en aurais droit à bien plus ! » ricana Laurence. Il secoua la tête, comme s'il n'y croyait pas lui-même : « Faut-il que je sois désespéré pour m'intéresser à une anomalie de la nature telle que toi ! »

« Et moi, donc ! Tu es mal placé pour me qualifier ainsi, toi qui as accueilli un parasite venu de l'espace ! Un monstre qui a fait de toi – comment ils appellent ça ici ? Ah oui, un freak ! une space oddity ! »»

Avril sut immédiatement qu'elle avait fait une erreur. À ces mots, Swan s'était renfrogné brusquement, preuve s'il en est qu'il n'était pas encore prêt à prendre avec légèreté son aventure hors du commun. Il redevint le rigide Laurence, froid et guindé.

« Il vaudrait peut-être mieux... »

« Quoi ? »

« Si cet amour est trop lourd à porter, alors oublie-moi, c'est sans doute la chose la plus raisonnable à faire. »

Elle écarquilla les yeux devant son commentaire acide et eut un rire amer.

« Bien sûr ! Comme s'il suffisait d'appuyer sur un bouton et de crier Stop ! »

Laurence demeura imperturbable, à tel point qu'il était difficile de lire sur son visage ce qu'il pensait réellement. Le doute reprit immédiatement le dessus dans la tête d'Alice et elle lui prêta des intentions cachées.

« Lâche comme tu es, ça t'arrangerait que je fasse le premier pas et que je décide de rompre, hein ? »

Le regard empli de défi, Alice le dévisagea. Il prit une profonde inspiration avant de lâcher un énigmatique « Peut-être ?... ».

Avec un serrement de cœur, elle hocha simplement la tête.

« Très bien, je te laisse tranquille » dit-elle en tâchant de masquer sa peine. « Je mangerai seule et me ferai toute petite pour le reste du voyage. Quand on quittera le voilier, je te laisserai partir de ton côté. »

« Alice... » Il soupira avec lassitude. « Je sais par quoi tu passes en ce moment. Je ne tiens pas à ce qu'on en arrive là, sans qu'on ait essayé auparavant. »

« Alors, fais ce qu'il faut dès maintenant pour montrer que tu tiens à moi. »

Alice passait d'une émotion à une autre, sans pouvoir contrôler son ressenti. Elle allait avoir le cœur brisé si elle poursuivait dans cette direction et ne voulut pas lui faire le plaisir d'assister à son désespoir naissant. Elle s'apprêta à descendre dans la cabine pour cacher la peine qui l'envahissait, quand il l'arrêta :

« Attends ! J'ai quelque chose que je tiens à te donner. »

Il fouilla dans la poche de son bermuda et en sortit un petit carré de papier blanc.

« Je voulais te l'offrir à l'occasion d'un dîner, mais ça me semble plus judicieux maintenant... Prends-le. »

Clairement stressé, il lui tendit son présent. Alice le dévisagea avant de lentement l'accepter avec réticence. Le contenu devait être très petit s'il tenait ainsi dans un papier plié au creux de sa main.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Ouvre-le. »

Encore ce long regard supputatif vers lui, et puis soudain, elle se retourna et lança son cadeau dans le lac !

« NON ! » s'écria Swan avec horreur au même moment.

Alice se retourna vers lui en l'observant. Il avait les yeux exorbités, le visage déformé par le choc.

« C'est pas vrai ? » murmura un Laurence qui n'en revenait pas. « Elle l'a fait ! »

Elle ouvrit lentement les doigts de sa main gauche. Le papier s'y trouvait. Il fut d'abord soulagé, puis la fixa comme s'il voulait lui faire un trou dans le crâne.

« Oh, arrête avec tes regards de tueur, tu vas finir par blesser quelqu'un. »

« Ne me refais plus jamais un coup pareil, Avril, ou tu rentres à Lille à la nage ! »

Alice haussa les épaules et déplia le papier. A l'intérieur, la rouquine découvrit un étrange caillou doré irrégulier, plus ou moins en forme de larme, qu'elle soupesa et fit rouler au creux de sa main avec curiosité.

« C'est lourd pour ce que c'est... C'est quoi ? »

« Une pépite d'or. »

« Oh ? Alors, ça ressemble à ça... »

« Je l'ai trouvée dans la vitrine d'un prêteur sur gages à Burlington. C'est le cadeau idéal pour une femme comme toi, au physique... » Il jeta un œil critique sur sa silhouette « … mal dégrossi... brute de caractère... »

Il vit qu'Alice serrait les dents, à nouveau vexée. Satisfait, il lui fit un sourire désarmant et ajouta malicieusement :

« ... avec un cœur en or. »

Quand elle réalisa le compliment miraculeux qu'il venait finalement de lui faire, Alice déglutit, incapable de prononcer un mot, soudain émue. C'était typiquement le genre d'attentions paradoxales dont Laurence était capable, qui trahissait sa complexité et qui la touchait, elle, au plus profond de son être.

La rouquine inspira et tenta de masquer son trouble pour reprendre la direction des opérations qui venaient singulièrement de lui échapper.

Je connais le loustic. C'est un fieffé scélérat, doublé d'un traître.

« Qu'est-ce qui me dit que ce n'est pas un cadeau d'adieu ? »

« Tu me fais confiance ? »

« Non. »

« Dans ces conditions, tu peux en déduire ce que tu veux. »

Alice le dévisagea encore, assaillie par le doute. Il soupira.

« J'avais l'intention de la faire monter en pendentif à Montréal et d'acheter une chaîne pour que tu puisses la porter... » Il s'approcha d'elle. « … Je sais que ce n'est pas ce que tu attends de moi, mais je te demande de me croire quand je te dis que je n'ai pas l'intention de te quitter. »

Ce sont les personnes que nous aimons le plus qui peuvent nous faire du mal, mais ce sont ces mêmes personnes qui peuvent réparer nos cœurs, quand nous en avons besoin.

Alice hocha la tête et craqua en se jetant dans les bras de Laurence. Ce dernier leva les yeux au ciel, résigné, mais ne la repoussa pas. Ils se tinrent enlacés pendant de longues secondes, sans prononcer un mot, juste pour forger un peu plus les liens entre eux.

Les yeux larmoyants, Alice se recula en reniflant et murmura un faible « merci », alors que Laurence, galant, lui tendait son mouchoir.

« Je sais que l'amour est une bonne raison pour que tout se passe mal... » ironisa t-il, « … mais il va falloir que tu gardes à l'esprit ce qui nous unit, Alice, sinon on se prépare de sacrés orages. »

« Si seulement tu faisais des efforts pour les éviter... Mais non, tu vas te complaire à me faire péter les plombs ! »

« Si j'agissais autrement avec toi, ma chérie, ma santé mentale n'y résisterait pas ! »

« Plutôt mourir que de te faire plaisir ! » persifla t-elle, en notant toutefois que c'était la seconde fois qu'il l'appelait familièrement ainsi, toujours avec cette ironie qui montrait qu'il se se prenait pas au sérieux.

Comme les yeux de Laurence se mettaient à briller, elle ajouta d'un ton las :

« Je te préviens, je ne supporterai pas longtemps ton comportement d'enflure et tes vacheries. »

« Tu improviseras bien quelques contre-attaques féroces de ton cru, non ? En attendant, viens manger, l'Ogresse, on a encore un long chemin à parcourir. »

Au sens propre comme au sens figuré... Ces montagnes russes émotionnelles vont me tuer... Déjà que c'est pas la forme...

Alice fit la grimace et ne bougea pas. Depuis quelques instants, elle se sentait bizarre et avait anormalement chaud. Elle avait surtout l'impression que les forces avaient déserté son corps.

« Alors, tu viens ? »

« Non. J'ai pas faim. »

« Alice Avril qui n'a pas faim ? » S'étonna Laurence, surpris. « Tu es sûre que ça va ? »

« Bof... »

La sensation de ne pas être bien s'accentua alors qu'elle était prise de vertiges.

« Swan... » dit-elle d'une voix hésitante. « J'ai la tête qui tourne... »

« Oh, oh, oh ! » s'écria t-il soudain en la voyant vaciller. « Avril ! Assieds-toi, tu es toute blanche ! »

Il la rattrapa in extremis alors qu'elle était en train de s'effondrer.

« Alice ? Tu es avec moi ? »

Comme elle ne répondait pas, il l'allongea sur la banquette. En voyant sa pâleur, il lui donna quelques petites claques sur la joue, mais elle ne réagit pas. Il posa alors sa main sur son front : elle n'était pas fiévreuse.

« Alice ? Tu m'entends ? » Pas de réponse. « … Et merde ! »

Jamais Laurence n'avait vu Avril malade. C'était arrivé, mais il n'y avait jamais prêté attention. Inquiet, il chercha la raison de son malaise et repensa à son geste plus tôt. Et si elle avait pris froid après qu'il l'ait jetée à l'eau ?

Ça, plus ce qu'elle traverse en ce moment... Elle fait sa dure à cuire, celle qui peut tout encaisser, mais elle est fragile... Je la déstabilise en soufflant le chaud et le froid sur notre relation.

Il éprouva une culpabilité inhabituelle qu'il écarta rapidement, comme à son habitude quand il s'agissait d'elle. Il lui redonna quelques petites tapes, et enfin, Avril papillonna des yeux en reprenant contact avec la réalité.

« Alors, comme ça, tu me lâches, Avril ? » ironisa t-il. « Un petit coup de mou ? »

« Je comprends pas, c'est venu d'un coup, puis le trou noir... »

« Tiens... » Il l'aida à boire un peu d'eau. « … Et tu vas aussi manger quelque chose avant que ça te reprenne. »

Elle fit une grimace explicite quand il lui tendit un sandwich.

« Nauséeuse ? »

« Oui. » Quand elle vit son regard suspicieux, elle ajouta : « T'inquiète, y'a pas de danger que je sois enceinte. »

« Hum... C'est un simple malaise vagal, rien de grave. Dans le doute, le mieux, c'est que tu te reposes, ok ? »

« Oui, Docteur Laurence. »

« Viens. »

Il l'aida à descendre dans la cabine, puis Alice s'allongea.

« Tu es une vraie petite fée du logis quand tu t'y mets ! » lui fit-il remarquer pour détendre l'atmosphère. « Nos disputes domestiques pourraient avoir une utilité après tout... »

« Peuh ! »

Elle se coucha sur le flanc et il lui caressa la joue, en laissant transparaître son inquiétude. Sur un dernier sourire, elle ferma les yeux. Swan l'observa. Encore une fois, la culpabilité vint le tarauder. Il lui en demandait tellement. À part leurs sempiternelles prises de bec, elle ne s'était pas plainte une seule fois de la situation. Elle donnait sans compter, trop sans doute, avec sa générosité habituelle, son petit cœur de guerrière...

Un élan de tendresse l'envahit et il se moqua de lui-même et de son sentimentalisme tardif. Telle les vagues de la mer, Avril entame inlassablement la digue qui retient le flot de tes émotions. Quand le rempart va céder, elle va tout emporter avec elle.

Laurence chassa prestement cette idée qui le mettait mal à l'aise, parce qu'elle signifiait qu'il allait irrémédiablement perdre le contrôle et accepter quelque chose que son ego de grand bourgeois coincé et d'intello arrogant refusait toujours d'admettre :

Je t'aime bien finalement, petite tête de mule...

Swan fut presque surpris de le formuler déjà en pensées, de reconnaître qu'il éprouvait des sentiments aussi positifs et affectueux envers Avril, et ce, depuis toujours, en fait !

Il était cependant incapable de dire depuis quand l'amitié de cette petite enquiquineuse ne lui suffisait plus. Peut-être tout simplement parce que le socle de leur attachement s'était bâti au fil des années et s'était renforcé récemment, paradoxalement, avec son départ aux États-Unis.

On dit loin des yeux, loin du cœur, mais rien n'est moins vrai. C'est même souvent le contraire : plus il y a de distance, et plus le manque est profond.

Avec nostalgie, Laurence pensa à sa chère Marlène avec sa beauté lumineuse, son doux sourire, ses yeux parfois tristes et sa gentillesse désarmante. Je vais bientôt la revoir, se réjouit-il. Aussitôt, cette joie disparut, remplacée par une culpabilité abyssale. Elle va se sentir trahie et nous en vouloir à mort. Jamais elle ne comprendra ce qui nous a poussés à nous rapprocher, Avril et moi.

Swan se sentit tellement minable à cet instant qu'il rejeta toutes formes d'émotions et s'enferma à nouveau en cadenassant tout. Il jeta un dernier regard vers Alice, qui remua un peu, puis revint à ses préoccupations : la navigation dans les heures à venir. Il mordit dans le sandwich en étudiant la carte maritime.

Dans la journée demain, Alice et lui allaient franchir la frontière avec le Canada. C'était une ligne virtuelle sur la carte mais là où ils accosteraient, ils étaient sensés se présenter aux autorités locales et présenter leurs passeports. Ils ne pouvaient bien évidemment pas le faire. Il leur faudrait redoubler de vigilance, une fois le voilier abandonné discrètement quelque part. Même au Canada, tout danger n'était pas écarté, loin de là.

L'urgence était de contacter Gennaro pour rejoindre Montréal par des moyens sûrs. Quand Laurence l'avait contacté à Burlington, le moine l'avait assuré de son soutien pour les aider tous les deux à quitter le pays. Swan disposait également d'une autre carte en main mais il lui déplaisait d'en user, sous peine de devoir rendre un service qui lui en coûterait. Et puis, il devait penser à Avril et la promesse qu'il s'était faite de la protéger.

Swan n'avait pas menti à Alice. Malgré le danger qu'elle courait en restant avec lui, il ne souhaitait pas la quitter. Ensemble, ils avaient commencé cette aventure, ensemble, ils la finiraient.

Pour le pire, comme pour le meilleur.

A suivre...

Personne n'a jamais dit que ce serait facile entre eux...

Laurence fait son chemin, même si ce n'est pas encore clair en lui. Peut-être se cherche t-il des excuses pour ne pas s'engager, ou est-il en déni, comme à son habitude ?

Alice, quant à elle, vit une relation torturée en ayant un avant-goût amer de ce que pourrait être leur vie et en se préparant aussi au pire. Personne n'a envie d'être dans cette situation d'entre deux, de douter en permanence, d'affronter des tumultes tels que les siens, et en même temps, comment pourrait-elle ne pas se brûler les ailes à la chaleur de l'amour ?

La suite, dans quelque temps.