Chapitre 35 : Jeux de Glace
Ça fait vraiment bizarre de le revoir tel qu'en lui-même.
Avec un sentiment mitigé, Alice observa Laurence en train d'ajuster sa mèche de cheveux dans le miroir. Impeccablement rasé, les cheveux coupés courts et disciplinés – peut-être un peu plus poivre et sel – il était redevenu le Swan Laurence qu'elle associait à des souvenirs pénibles et pas particulièrement heureux, celui d'avant.
Involontairement, elle remua de façon inconfortable en faisant la grimace. Ce mouvement n'échappa bien évidemment pas à l'homme du miroir.
« Quelque chose ne va pas, Avril ? »
Trop tard... Elle se reprit et s'adressa au reflet de Swan en essayant de plaisanter :
« Tu as retrouvé ta pauvre tête de macho minable ! »
« À une différence prêt : je n'ai d'yeux que pour toi, ma chérie. »
Le sourire charmeur et ironique qui accompagna ses propos légers n'eut pas du tout l'effet escompté sur la jeune femme, qui se tendit et soupira :
« Quel hypocrite ! Ne m'en veux pas si je préfère le vieux flibustier au fils de bonne famille arrogant et méprisant. »
« Je ne fais preuve d'aucune arrogance en ce moment » se défendit-il doucement. « Je veux juste t'être agréable en te montrant combien tu comptes pour moi. »
Elle le dévisagea et secoua la tête.
« Laisse tomber, c'est cette expression moqueuse et ce petit sourire narquois ! Avec moi, il n'est jamais franc, il est toujours à double sens, et je sais jamais... »
Cette fois, il tourna la tête vers elle.
« Désolée, j'y arrive pas ! Quand tu es toi, je repense au Laurence qui m'a bien pourri pendant des années ! Et ça fait resurgir des tas de trucs en moi, pas spécialement agréables !»
Elle accompagna son explication avec des gestes des mains pour signifier que quelque chose grossissait en elle. Il s'observa dans le miroir pour vérifier une dernière fois sa mise impeccable, sans toutefois paraître vexé.
« Question de perspective, je suppose. »
Il se retourna enfin et prit l'une des mèches lisses d'Avril entre ses doigts :
« C'est quoi cette coloration brune, qui ne te va pas du tout ? La prochaine étape, tu te fais couper les cheveux à la garçonne ? »
« C'est temporaire »
« C'est affreux. »
« Merci, ça fait toujours plaisir. »
« Je vois que Mademoiselle Gromeuleumeuleu est de retour ! Avril, ce n'est pas parce que l'on est ensemble que je vais perdre l'occasion de me défouler sur toi quand tu le mérites. »
« Et moi, je me moque bien de savoir si ça te plaît ou non ! » s'agaça t-elle. « Pourquoi tu remets tout le temps en cause chacune de mes décisions ? D'une, je fais ce que je veux ! Et de deux, c'est la nécessité de cacher mes cheveux roux qui m'a poussée à faire une couleur ! »
« Tes choix sont plus que discutables ! » ricana t-il. « Quant à tes goûts ? Mon Dieu ! Demande des conseils avant de commettre l'irréparable sur ton apparence ! »
Vexée par sa remarque, Alice releva le menton de façon agressive.
« Et ta sœur ? Elle apprend à nager pour faire le trottoir à Venise ? »
« Très classe ! En parlant de ça... Tu sais ce que je me suis dit quand je t'ai vue la première fois dans ton costume de blanc bec ? »
« Je m'en fous, Laurence. »
Un sourire volontairement provocateur étira cette fois les lèvres de Swan.
« On aurait dit un jeune puceau coincé qui s'en allait, la mort dans l'âme, se faire déflorer par une professionnelle ! »
Cette fois, elle se mit à applaudir doucement.
« Bravo, j'ai bien saisi l'image... C'est pas toi qui m'as dit un jour que les mots ne blessaient pas ? Attends que je te balance un dictionnaire à la gueule, et on en reparle après, d'accord ? »
« Toute cette violence dirigée contre moi, tu ne m'en voudrais pas, par hasard ? »
« Mais, de quoi, mon chéri ? Tu es tellement charmant quand tu me pousses à bout ! »
« Voyons, Avril, tu ne vas pas me priver de ce petit plaisir ? »
Ses yeux brillaient effectivement d'anticipation et Alice se fit la réflexion que c'était comme s'il se nourrissait de l'effet de ses provocations, en s'en délectant d'avance.
Ils s'affrontèrent du regard pendant quelques secondes, puis la brunette inspira profondément en se retenant de repartir sur un cycle de conflits ô combien familiers, qui ne donneraient satisfaction qu'à Swan et la dévasteraient, elle.
C'était en ça qu'elle avait changé dernièrement, et sans doute mûri. Elle n'évitait pas les conflits, mais n'y fonçait plus tête baissée comme une vache landaise. Elle pensait également à eux deux et à leur bien vivre ensemble. Pour l'instant, ce fait passait encore au dessus de la tête de Laurence, qui reprit :
« Il y a des types sensibles au charme trouble d'un homme aux traits féminins, Avril. Un conseil : rase les murs, fais profil bas ou tu pourrais avoir des surprises. »
« Comme toi, par exemple ? L'androgynie de ta fiancée devait fortement te titiller pour que tu succombes à son attrait ! »
Cette fois, Alice avait fait mouche : elle vit Swan pâlir sous son hâle.
« Tu m'expliqueras un jour ce que tu lui trouvais, à ta Meredith ? »
Les yeux de Laurence lancèrent des éclairs et il gronda :
« Ce qui est mort, est enterré ! Au même titre que je ne veux rien savoir de tes précédentes aventures, je n'aborderai pas ce sujet avec toi. C'est compris une bonne fois pour toutes, oui ou non ? »
« Oulah ! Ne monte pas sur tes grands chevaux ! »
Alice porta avec exagération la main à son cœur en soufflant comme si elle avait eu la peur de sa vie. En réalité, en bonne éponge empathique qu'elle était devenue, elle tentait de masquer un désarroi bien réel devant la dureté de ses paroles et son inflexibilité.
« On va se calmer avant que tout ça ne dégénère, d'accord ? » proposa t-elle. « Ces changements, ces tenues, ce n'est que pour quelques heures ! Pas la peine d'en faire tout un fromage ! »
Comme il restait silencieux, elle sortit l'argument ultime.
« Cathy, Pierre-Louis et Gennaro se donnent de la peine pour nous sortir de ce merdier, alors fais un effort encore quelques jours, d'accord ? »
« Ces costumes, c'est ton idée. Je m'y soumets, n'ayant pas le choix, mais je ne suis pas obligé d'adhérer... Maintenant, si tu veux bien m'excuser ? »
Sans attendre sa réponse, il sortit de la pièce, le visage fermé. Alice soupira. Laurence recommençait à être difficile. C'était prévisible, et cela lui brisait le cœur. Elle était tentée de le rejoindre mais se raisonna : il fallait lui laisser de l'espace, sinon il allait exploser.
Elle le voyait s'assombrir à la perspective de tourner en rond dans cette maison en attendant que tout soit réglé pour leur départ. Que pouvait-elle y changer ? Pas grand chose. Il était intrinsèquement un homme d'action, devenu une cible, et il restait là à attendre qu'on décide pour lui. Connaissant son caractère, elle imaginait aisément à quel point il devait bouillir intérieurement.
La jeune femme baissa la tête, toujours hantée par des doutes et des interrogations. Ses yeux se brouillèrent alors qu'elle se rendait compte que malgré tous ses efforts et sa bonne volonté, rien ne serait jamais acquis avec Laurence. Cette pensée la découragea tellement qu'elle se sentit fragilisée.
Agacée, elle écrasa rageusement deux grosses larmes qui avaient roulées sur ses joues et se traita d'idiote. Comme toujours, elle demeurait seule face à ses tourments, face à la tempête qui faisait rage dans son cœur. Où était donc Laurence, quand elle avait besoin de lui ? En bon individualiste, il était champion du monde pour la déséquilibrer et se fichait de ce qui pouvait advenir d'elle.
Cathy entra sur ces entrefaites dans la pièce et Alice se reprit immédiatement. La française avait les yeux encore un peu trop brillants et les traits crispés, et la vieille dame s'en aperçut.
« Ça va, Alice ? Vous avez l'air toute chose ? »
« Un peu de fatigue, après pas mal de tensions. »
« J'ai croisé Swan qui allait dans le jardin, il n'avait pas l'air très en forme non plus. Vous avez des soucis ? »
« En ce moment, il n'a pas toutes ses frites dans le même cornet ! Mais ça va passer, vous inquiétez pas ! »
Cathy eut un léger sourire en comprenant la situation. Ils avaient dû se disputer.
« Vous avez pris la bonne décision en convaincant votre partenaire de se métamorphoser. Même si je dois l'avouer, on l'imagine mal en femme, quand on découvre sa prestance. »
« Vous croyez que Jacqueline va péter sa coche quand elle va le voir demain soir ? »
Cathy se mit à rire en l'entendant prononcer l'expression québecoise préférée de Pierre-Louis.
« Il en impose, c'est sûr ! Comme vous, d'ailleurs. Il faut un caractère bien trempé pour accepter de le suivre dans l'inconnu, avec tous les dangers qui gravitent autour de lui. »
Alice haussa les épaules.
« D'habitude, c'est plutôt moi qui suis vectrice de catastrophes. Il n'aime pas cet aspect de ma personnalité et le souligne tout le temps»
« Vous en êtes sûre ? » Cathy eut un sourire. « J'ai plutôt l'impression que vous êtes faite du même bois que lui, courageuse, déterminée, audacieuse. Et c'est ce qu'il aime chez vous. »
Alice leva les yeux, surprise.
« Les hommes essaient toujours de nous faire croire que nous n'avons pas d'importance dans leurs vies, de minimiser notre place dans leurs cœurs. Votre chum n'échappe pas à la règle. »
« Je n'ai pas votre expérience, mais je sais comment il est. C'est un combat de tous les instants pour composer avec lui »
« Il tient à vous, Alice. Ça se voit à sa façon de vous regarder, de vous suivre des yeux quand vous vous déplacez. Il vous couvre, comme si vous étiez ce qu'il a de plus précieux au monde... Vous faites inconsciemment la même chose avec lui mais vous n'êtes pas encore... ajustés l'un à l'autre, si je puis m'exprimer ainsi. »
Alice eut un ricanement doux amer. Elle redécouvrait sans enthousiasme des aspects de vie commune qu'elle avait oubliée en embrassant le célibat après son divorce, et ce n'était pas particulièrement facile d'accepter de faire des concessions, surtout avec un homme comme Laurence, qui refusait tout bonnement d'en faire.
« Rien n'est simple dans un couple qui traverse des orages. Faut-il faire le dos rond, attendre que ça passe ? ou bien affronter la situation et s'exposer à souffrir ? Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? La tentation de renoncer est si forte... »
« Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ? »
« Non, mais j'ai parfois l'impression qu'on s'est toujours connus ! Tout nous oppose et nous sépare, et pourtant, on est là depuis des années à veiller l'un sur l'autre, de près ou de loin, et je ne me vois pas faire autrement. »
« Il faut juste qu'il prenne conscience qu'il a besoin de vous. »
« Lui, avoir besoin de quelqu'un ? » Alice secoua la tête en riant jaune. « Je peux toujours courir pour qu'il l'admette un jour ! »
« Ça va s'arranger, j'en suis sûre... » Cathy eut un sourire gêné et décida de changer de sujet pour détendre l'atmosphère. « … On a très peu parlé de vous au final et je suis curieuse. Vous faites quoi dans la vie ? »
« Je suis journaliste d'investigations. Avant de venir aux États-Unis, j'étais en plein dans l'écriture d'un livre. »
« Ah oui ? Quel genre ? »
« Un roman policier... Avec des meurtres ! »
« Évidemment ! Et ça fait peur ? »
« Oui et non... C'est surtout le style qui fait peur ! »
Elles se mirent à rire toutes les deux.
« Je suis sûre que vous avez une imagination débordante. Hier, vous nous avez faits un sacré numéro d'improvisation. »
Modestement, Alice haussa les épaules.
« Question d'habitudes... »
« Venez, il faut que je vous raconte la fois où j'ai croisé un Prince, un vrai... »
Cathy la prit par le bras et l'entraîna au salon pour la distraire.
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« Swan est parti ? » s'étonna Alice. « Depuis longtemps ? »
« Un bon moment. Un taxi l'attendait dehors. »
« Mais... Mais je croyais qu'on ne devait pas sortir ? »
« J'ai insisté, mais votre ami est quelqu'un qui n'en fait qu'à sa tête, je me trompe ? »
« Hélas ! Et bien évidemment, il ne vous a pas dit où il allait et quand il reviendrait ? »
« Désolé, Alice, il s'est bien gardé de me répondre. »
Pierre-Louis lui serra brièvement le bras et s'excusa pour aller aider sa femme. Alice resta seule, face à ses interrogations. Pourquoi Laurence avait-il quitté la résidence, sans rien lui dire ? Où avait-il pu aller, dans une ville qu'il ne connaissait pas ?
Elle tiqua immédiatement avec un pressentiment. Il lui semblait que Swan avait évoqué un séjour au Québec dans sa jeunesse en utilisant une expression locale typique qui l'avait faite rire... courir la galipote... C'est ça, maintenant, ça lui revenait ! Alice avait compris à mi-mots ce que cela signifiait dans le cas de Laurence et en éprouva une amertume soudaine.
La jeune femme se reprit immédiatement en accordant du crédit à Swan. Elle ne pouvait pas partir dans cette direction et le soupçonner à chaque fois qu'il s'absentait. Elle revint à ses préoccupations.
Tant de questions lui traversaient l'esprit qu'il lui était impossible de trouver une réponse satisfaisante. Avec un homme tel que lui, son absence pouvait avoir n'importe quel motif.
À le voir tourner en rond et s'agacer depuis la veille, il en éprouvait certainement le besoin. N'empêche, elle s'inquiétait. Jamais jusqu'à récemment, elle ne s'était préoccupée de savoir ce qu'il advenait de lui, quand elle avait le dos tourné.
Elle en éprouva de la culpabilité, car Laurence lui faisait suffisamment le reproche de ne pas réfléchir aux conséquences de ses actes quand elle se lançait tête baissée dans les ennuis. Elle avait lu entre les lignes, et comprit qu'il pensait tout le temps à elle, tout égoïste qu'il soit, et qu'il devait composer bon an, mal an, avec la variable incontrôlable qu'elle était.
À une époque, Alice pensait seulement qu'il aimait se faire prier pour intervenir et qu'il n'en avait cure d'elle, que c'était seulement son complexe de Superman qui le faisait agir, pour avoir le beau rôle et apparaître comme un sauveur aux yeux de Marlène.
En réalité, il n'était que blasé par la nature irréfléchie de la rousse, par son attitude perpétuellement insouciante, persuadé qu'elle n'apprendrait jamais de ses erreurs, que si elle connaissait un sort funeste, c'est qu'elle l'avait bien méritée...
Comme les choses avaient changé entre eux ! Combien les rôles s'étaient inversés ! Avec sa nature combattante, elle décida que ce n'était pas la peine de se ronger les ongles davantage. Il fallait agir !
À son retour, il allait surtout devoir lui fournir une explication.
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« J'ai fait quelques emplettes... C'est tout ce que tu trouves à dire ? »
« Qu'est-ce que tu veux que je te réponde ? » Laurence montra les paquets posés sur la table de leur chambre. « Brigitte avait besoin de se faire belle. Un sac à main, un peu de maquillage, des bijoux... »
La jeune femme roula des yeux devant la légèreté de ses propos.
« Je te connais, Swan. Tu n'es pas sorti pour juste faire des courses. Tu es allé voir quelqu'un ? »
« Oui, une vieille amie, et alors ? »
Imperceptiblement, Avril se raidit.
« Pour quoi faire ? »
Cette fois, il marqua une pause et elle sut qu'il ne répondrait pas directement.
« Est-ce que je devine une pointe de jalousie dans ta question ? » la titilla t-il plutôt avec un sourire arrogant. « T'es-tu imaginée que je te faisais faux bond après nos petites fâcheries ? »
« Je ne me suis rien imaginée » répondit-elle d'un ton bougon qui indiquait tout le contraire. « On est un couple, on partage des choses. Pourquoi tu ne veux rien me dire ? »
Il eut un petit rire.
« Tant que ta jalousie reste distrayante, je vais continuer à m'en amuser, mais n'abuse pas de ma patience. »
« Et toi, ne joue pas avec mes sentiments ! » répliqua t-elle sèchement.
Le sourire de Swan s'élargit, et Alice s'en agaça.
« Ah ! Tu m'énerves ! Je m'en vais ! »
Il ne lui en laissa pas le temps et l'attrapa en riant.
« Viens ici ! »
« Lâche-moi ! » dit-elle en se débattant entre ses bras. « Je te déteste ! »
Seul un nouveau rire résonna alors qu'il resserrait son étreinte. Il se pencha et l'embrassa. Alice finit par se laisser faire et ils terminèrent sur un baiser langoureux. Elle n'était cependant pas dupe.
« Je te préviens, tu ne t'en tireras pas à si bon compte à chaque fois ! »
« Idiote... »
Le tout dit avec une tendresse inédite qui la fit chavirer. Il l'embrassa à nouveau et dans les minutes qui suivirent, ils ne tardèrent pas à oublier leurs divergences dans les bras de l'un et de l'autre.
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Le lendemain arriva trop vite pour le couple. Très tôt, Jacqueline apporta leurs tenues et fit les derniers ajustements. Ils la laissèrent travailler et eurent un dernier contact avec Gennaro.
Les adieux téléphoniques avec le moine furent déchirants pour Alice qui versa des larmes et se promit de venir le voir dès que tout se serait tassé. L'Italien leur souhaita le meilleur pour la suite et les laissa se préparer pour le grand départ.
Sans surprise, Avril fut la première à être prête. Habillée en homme, Alice s'avança dans le salon, les mains dans les poches de son pantalon. Pierre-Louis et Cathy la contemplèrent des pieds à la tête, muets de stupéfaction. Avec sa perruque noire, ses lunettes en écaille, Alice avait tout du jeune homme de bonne famille sérieux, prêt à se rendre à un pince-fesses.
« Je vous préviens, ça va vous faire un choc... »
« Tabernak ! » s'écria Pierre-Louis. « C'est rien de le dire ! »
« Je parlais de Swan. Il finit de se maquiller et il descend... » Alice eut un sourire malicieux. « Si vous l'entendiez râler... Il n'arrête pas de répéter qu'il est trop vieux pour ces conneries ! »
Cathy eut un petit rire.
« On a bien remarqué sa susceptibilité quand il a mouché Jacqueline tout à l'heure ! »
« Cette pauvre femme, tout de même... Elle en est restée toute bouche bée comme une carpe ! »
« Pauvre, c'est vite dit ! Elle a cherché Swan, elle l'a trouvé ! Il est d'humeur massacrante, alors si vous lui faites une remarque, il va vous atomiser sans vous laisser aucune chance ! »
« Et vous n'êtes pas non plus du genre à vous laisser faire, Alice, n'est-ce-pas ? »
Alice releva le menton d'un air rebelle.
« Il n'est pas question une seconde que je le laisse me marcher sur les pieds ! »
La nouvellement brune se crispa cependant. Leurs hôtes avait dû entendre leurs prises de bec un peu plus tôt, dues cette fois à la tension qui montait avant leur départ.
« Désolée pour le dérangement occasionné. »
Cathy s'approcha, prit Alice par le bras et lui parla sur un ton confidentiel :
« Tous les couples traversent des crises, mon petit. Ceux qui disent le contraire sont des imbéciles. »
« Peut-être, mais il y en a peu comme le nôtre qui élèvent la dispute au rang d'institution ! »
« Vous seriez surprise ! Ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose, vous savez ? Très souvent, on se dit des trucs affreux, on met les choses à plat, et puis ensuite, ça va mieux ! On se bécote, et c'est reparti ! »
« Sauf que lui et moi, ça fait huit ans qu'on s'envoie des saloperies à la figure. J'en éprouvais même une certaine satisfaction, mais maintenant... C'est préoccupant ! »
« Malgré son amour vache, vous êtes toujours avec lui, non ? »
« Il y a un truc qui cloche chez moi ? »
« Non ! On achale ceux qu'on aime !* »
« Hein ? »
Des pas dans l'escalier interrompirent leurs confidences.
« Je vous expliquerai... »
Quelques secondes plus tard, Brigitte faisait son entrée dans le salon. Un silence abyssal s'installa, que seule la réflexion de Pierre-Louis brisa après un long moment...
« Tudieu... »
L'expression stupéfaite sur le visage du vieil homme résumait à elle seule la situation. Dans la tenue bleu ciel d'Air France, Laurence avait de l'allure, on ne pouvait le nier. Cependant, l'expression peu avenante du visage de Swan n'engageait guère à la sympathie...
« Jacqueline a réalisé un travail remarquable ! » annonça le québecois avec diplomatie.
« Arrêtez de dire n'importe quoi ! J'ai les épaules si larges qu'on dirait une nageuse est-allemande ! »
« Briguiteu, meine Liebe ? »
Vexé, Laurence fusilla du regard une Alice hilare alors qu'elle se moquait de lui en exagérant l'accent allemand.
« Voyons, Alice, un peu d'indulgence ... Le tailleur confectionné par Jacqueline met en valeur la silhouette élancée de Swan, c'est indéniable. »
« Mais ça s'arrête là » indiqua t-elle en montrant la limite de son cou. « Elle n'a rien pu faire pour sa tronche de cake ! »
Sous l'insulte, Laurence se redressa comme un ressort.
« Parce que tu crois que tu ressembles à quelque chose dans ce costume bien taillé ? Avec ta mèche tombante, on dirait un petit Minet tout droit sorti du 16ème arrondissement ! Tu vas manger ton ronron au Drugstore* ? »
Se faire traiter de bourge !? L'insulte ultime pour la prolétaire dans l'âme qu'était Avril !Alice serra les poings et ravala un commentaire bien senti, alors que Cathy levait la main pour les tempérer.
« S'il vous plaît ? Je vous rappelle que vos avatars n'existent que pour quelques heures, le temps d'un vol. Swan, vous acceptez un dernier conseil ? »
Laurence ne répondit pas.
« … Essayez de sourire davantage. Cela va vous faciliter la tâche pour paraître plus féminine. »
« Comme si on ne demandait aux femmes qu'à être des potiches souriantes ! » grommela Laurence.
« Particulièrement les hôtesses de l'air, malheureusement. »
« On vit bien dans un monde d'hommes, tiens ! »
Cathy et Alice échangèrent un regard, et Avril ajouta malicieusement :
« Et n'oublie pas d'être aimable ! »
Laurence adressa cette fois à Avril un sourire forcé, mais ses yeux trahissaient des envies de meurtre.
« Si vous êtes prête... hum, prêt ? Pierre-Louis va vous déposer à l'aéroport, au départ des personnels navigants. Voici votre bagage de cabine avec votre costume à l'intérieur pour vous changer à votre arrivée à Paris. Vous n'aurez pas à l'ouvrir à votre passage en douane. Vous n'aurez qu'à présenter votre passeport que voici... »
Elle lui tendit le document.
« … Vous remplacez au pied levé l'une de vos collègues malade. Vous avez pris connaissance des consignes de vol et de votre ordre de mission ? »
« Nous avons répété, Cathy, et il s'en sortira. Swan, vous devrez vous présenter en arrivant au bureau de M. Massenet pour pointer. Comme c'est un remplacement, vous n'avez qu'à signer la feuille de présence. D'accord ? »
Laurence hocha simplement la tête, toutes ses instructions en tête.
« Quant à vous, Alice, je vous dépose au terminal A, celui des vols internationaux. Voici votre passeport et votre billet. Vous vous enregistrez, vous êtes sur le même vol que Swan. Ensuite, vous passerez la douane, et là, ce sera le vrai test. »
« Ça passe ou ça casse. »
« Ne vous faites pas remarquer. Si on vous interroge, dites que vous êtes venue pour affaires, que vous travaillez pour un importateur de bois en France, ça marche toujours, ils ne posent pas plus de questions. »
« Ils ne font pas une fouille corporelle systématique ? » s'inquiéta Laurence.
« Non. Si vous faites ce qu'ils vous disent, tout se passera bien. »
Laurence échangea un regard inquiet avec Avril. Si les douaniers la fouillaient ou lui demandaient de se déshabiller, elle se ferait inévitablement prendre, la supercherie découverte.
« Ça va aller » lui dit-elle.
Il lui fit signe d'approcher et ils s'éloignèrent du couple de canadiens pour parler en aparté.
« Je sais ce que tu vas me dire : je ne commettrai pas d'imprudences. »
« Notre marge de manœuvre est étroite. Si tu n'embarques pas, je ne pourrais pas venir te chercher, tu en es consciente ? »
Il est réellement inquiet. Elle roula néanmoins des yeux.
« Je peux me débrouiller toute seule ! » Comme elle le voyait dubitatif, elle ajouta : « Tout va bien se passer. Toi et moi, on va embarquer sur ce vol et rentrer chez nous. »
Laurence la dévisagea gravement.
« On ne se connaît pas, Alice. Pas de sourires ou de clins d'œil appuyés, d'accord ? »
« Je sais » répondit-elle d'un ton las.
« Avec toi, il faut s'attendre à tout, surtout au pire ! » ricana t-il.
« Arrête de raconter des carabistouilles ! »
Il jeta un œil par dessus l'épaule d'Avril pour vérifier que la voie était libre et attira Alice à lui. Il la gratifia alors d'un long baiser qui fit battre le cœur de la jeune femme plus vite.
« Ben dis donc, on devrait se séparer plus souvent » se mit-elle à plaisanter quand il la relâcha. « Oh, merde ! Ton rouge à lèvres ! »
Elle lui fit un signe évocateur autour de la bouche. Laurence se précipita vers le miroir de l'entrée et jura en constatant les dégâts.
« Swan, vous êtes prêt ? » demanda t'on depuis la cuisine.
« Un instant, Pierre-Louis ! »
Laurence venait inconsciemment de prendre sa voix de Brigitte, ce qui fit rire Alice. Après lui avoir adressé un regard significatif, il monta à l'étage pour se refaire une beauté.
« Brigitte arrive. » Alice s'essuya les lèvres et confirma son impression à Pierre-Louis : « Elle est bien dans son rôle. »
En grande tenue d'hôtesse de l'air, Laurence rejoignit le groupe et fit ses adieux à Avril en la serrant dans ses bras une dernière fois.
« Fais attention à toi, d'accord ? »
« Mais t'es une vraie mère poule, en fait ! »
Laurence prit un ton confidentiel et sa voix de fausset :
« Entre nous, ce Swan, je ne sais pas comment vous faites pour le supporter, c'est un vrai connard ! »
Alice ne put s'empêcher de pouffer. Laurence posa affectueusement une main sur sa joue et se contenta de la dévisager, puis il rejoignit Pierre-Louis qui l'attendait dans la voiture.
A suivre...
*On achale ceux qu'on aime ! = Qui aime bien, châtie bien !
* Tu vas manger ton ronron au Drugstore = petit emprunt à la chanson « Les Play Boys » de Jacques Dutronc (sorti en 1966). Pardon pour l'anachronisme, mais c'était trop tentant !
Je tenais à m'excuser pour les publications plus espacées ces temps derniers, le travail, la fatigue, les lectures, le rugby, l'écriture (quand mon unique neurone sous l'emprise de la grippe, est encore fonctionnel !) pas facile de toujours tout concilier, bref, la vie ! A très bientôt pour la suite !
