Chapitre 36 : Retour en France
Comme Alice l'avait annoncé à Laurence, le passage à la douane à l'aéroport de Montréal fut une simple formalité pour le jeune homme bien sous tous rapports qu'elle était devenue, et ce, malgré les minutes teintées d'angoisse qui précédèrent et qui lui semblèrent durer des heures.
Le soulagement fut de courte durée cependant. Ce ne fut qu'une fois qu'elle eut pénétré dans l'avion qu'une nouvelle appréhension surgit : celle de ne pas y trouver Swan. A peine la jeune femme eut-elle trouvé sa place qu'elle chercha machinalement Brigitte des yeux.
Impossible de manquer la silhouette massive de Laurence, pourtant. Il accueillait les passagers à l'arrière de l'avion avec forces sourires et courbettes. Peut-être en faisait-il trop, mais il avait l'air de gérer, même s'il s'attirait quelques regards curieux ou surpris de la part des nouveaux entrants.
Tout s'était donc bien passé également pour lui. Alice s'installa et machinalement, surveilla si elle voyait des personnes suspectes, susceptibles de les chercher. Le cœur toujours battant dans ces minutes critiques, elle attendait le décollage avec impatience.
« Monsieur, votre ceinture, s'il-vous-plaît... »
Alice eut un sourire poli à l'encontre de Brigitte qui remontait l'allée centrale sous le prétexte de contrôler que chaque passager était attaché. Leur bref contact visuel suffit à les rassurer et Laurence reprit les vérifications comme si Brigitte avait fait ça toute sa vie.
L'annonce de la fin d'embarquement résonna dans l'appareil et les hôtesses embrayèrent sur les consignes de sécurité pendant que l'avion se mettait en branle vers la piste.
Ça y est ! se dit Alice. Cette fois, plus de retour en arrière possible !
Elle se rendit compte à cet instant, à quel point elle était stressée. Pourtant, l'avion n'en était pas la cause. Son cœur battait à cent à la minute et elle jetait de fréquents regards angoissés vers Laurence. Comment faisait-il pour rester aussi calme ? Brigitte était concentrée sur les recommandations qu'elle adressait aux passagers et tentait de rassurer ceux qui en avait besoin.
Le voisin d'Alice remua dans son siège et lui tendit un sac en papier qu'elle regarda sans comprendre.
« Vous êtes tout blanc. »
« Merci, ça va aller. »
« Vous êtes sûr ? »
Alice hocha la tête et inspira profondément en essayant de se détendre. Un nouveau regard vers Brigitte et elle croisa cette fois les yeux de Swan, attentifs, tendus. Que n'aurait-elle pas donné en cet instant pour lui serrer la main et se sentir rassurée ?
Sur un signe de sa collègue, Brigitte alla s'asseoir à son tour. L'avion se présenta en bout de piste, puis s'élança en mettant les gaz. Il roula et quitta le sol en s'envolant vers l'horizon, et ce qu'Alice pensait être un nouveau départ.
oooOOOooo
Malgré un léger retard à l'atterrissage, le vol s'était déroulé sans encombre. Alice prit son temps à la sortie de l'avion, Swan devant se changer et la rejoindre, en ayant retrouvé sa véritable identité.
Elle aperçut enfin Laurence venir vers elle, dans son éternel costume bleu de France, qu'elle retrouva cette fois avec un plaisir manifeste. Sans hésiter, ils se mêlèrent à la foule d'un autre avion arrivé quelques minutes auparavant.
« Merde, on a réussi ! » s'exclama t-elle discrètement après avoir passé la douane, un grand sourire aux lèvres.
Alice était restée le jeune homme bien sur sa personne. Soucieux de ne pas se donner en spectacle, Laurence fut circonspect et entraîna Alice vers les tapis pour récupérer son bagage. Il jetait de fréquents regards autour de lui, et elle ne tarda pas à le trouver nerveux et tendu.
Elle s'apprêtait à lui dire de se détendre quand l'annonce d'une compagnie aérienne résonna, l'empêchant de s'adresser à lui normalement. Quand elle s'interrompit enfin, ce fut lui qui la retint discrètement par le bras :
« Avril ? »
Alice se tourna vers lui alors qu'il ôtait ses lunettes de soleil. Brièvement, il observa les autres passagers évoluer autour d'eux, pressés de sortir du terminal et d'aller retrouver leurs proches. Devant la gravité de son expression, Alice s'alarma et eut un mauvais pressentiment.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Le visage de Swan se crispa. Il fit une grimace et détourna le regard, tant ce qu'il avait à lui dire devait lui coûter, pourtant il finit par se lancer :
« Des agents de la Sécurité du Territoire se trouvent à la sortie, dans le hall. »
« Hein ? Comment tu le sais ? Tu les as vus ? »
Soudain inquiète, la jeune femme tourna vivement la tête vers les sorties, en cherchant des hommes en noir parmi la foule. Elle ne vit personne venir à leur rencontre, mais malgré tout, elle réalisa l'urgence de leur situation.
« Vite ! Il ne faut pas qu'on reste là ! Suis moi, on va trouver une autre sortie ! »
Elle tenta de l'entraîner, mais il la stoppa tranquillement.
« C'est moi qui les ai appelés avant qu'on embarque à Montréal. »
« Quoi ?! »
Incapable de le concevoir, Alice ouvrit des yeux comme des soucoupes et en resta muette de stupéfaction pendant quelques secondes. Qu'avait-il fait ?
« Attends un peu ! Tu peux me redire ça ? »
« Des hommes vont m'arrêter. Je te demande seulement de ne pas intervenir et de les laisser faire, sans provoquer d'esclandre. »
« Mais, pourquoi ? » murmura t-elle finalement, sans comprendre, toujours sous le choc.
« Les autorités ont besoin de savoir ce qu'il s'est passé, parce que la menace est bien réelle et qu'elle est aujourd'hui l'affaire de tous. Cela me dépasse, nous dépasse, toi, moi, mais aussi l'Ordre des Gardiens, auquel Gennaro appartient. Sous son impulsion, les Gardiens ont pris conscience qu'ils ne pouvaient plus taire ce qu'ils défendent, seuls, dans le plus grand secret. Il faut combattre cette pieuvre qui grandit dans l'ombre de gouvernements qui n'en soupçonnent pas même l'existence. Qui sait ? Peut-être est-on déjà concerné par ce fléau ? »
« Et peut-être vas-tu te jeter dans la gueule du loup ? »
« C'est un risque à prendre. »
« Mais ? Mais, enfin, c'est de la folie ! Personne ne va te croire sans une preuve ! Swan, si tu racontes ce qui t'es arrivé, on va te prendre pour un fou et t'enfermer dans un asile ! »
« Ce n'est pas à exclure » répondit-il toujours aussi calmement.
« Et c'est tout l'effet que ça te fait ? » S'agaça t-elle prodigieusement. « Enfin, c'est insensé ! Je ne peux pas te laisser faire ça ! »
Il s'approcha d'elle à la toucher.
« Non seulement tu vas me laisser faire, mais tu ne vas pas lever le petit doigt, tu m'entends ? » Il inspira profondément. « Tu n'as pas arrêté de me seriner que je ne pouvais pas agir seul. Compte tenue de la situation, ma marge de manœuvre est faible, alors j'ai fait appel à d'anciennes connaissances. Elles se portent garants de ma sécurité. »
Elle l'observa quelques secondes en silence, en faisant le lien avec son absence de quelques heures la veille.
« Les services secrets ? »
« Si je peux me disculper, en sauvant la vie d'un homme et en contrecarrant les plans du Consortium, alors j'aurais prouvé mon point. »
« Il faut encore que tu découvres l'identité de cet inconnu. C'est mal engagé, tu ne crois pas ? »
« Les Gardiens ont accepté de participer à l'enquête, même s'ils savent que cela va prendre des mois. Il y a un mince espoir, Alice, que je puisse faire bouger les choses de ce côté de l'Atlantique. Aux États-Unis, c'est déjà trop gangrené. »
Le masque d'Avril se fendilla et ses yeux brillèrent de larmes contenues. Voilà que Swan poursuivait désormais une chimère ! Son monde était en train de s'effondrer. C'était un cauchemar.
« Non, Swan ! On n'a pas fait tout ça pour en arriver là, tout de même ! C'est du suicide ! »
« Alice, c'est mon choix et mon devoir. »
Devant la calme détermination de Laurence, la jeune femme sut qu'il avait pris sa décision et que rien ne le ferait changer d'avis. La colère l'envahit. Elle secoua la tête et serra les poings de rage.
« Et nous deux ? Tu y as pensé ? » Elle eut un geste de dérision. « Non, bien sûr que non ! Suis-je bête ! Monsieur Laurence ne pense encore et toujours qu'à sa petite personne ! »
La voix d'Avril se brisa. Il secoua tristement la tête.
« Comment peux-tu croire que je ne pense qu'à moi en cet instant ? Il y va de la sécurité de tous, de notre sécurité à tous les deux. Si je ne fais rien, tu seras toujours une cible. Toi comme moi, jamais nous ne pourrons avoir un semblant de vie normale... si tant est que notre situation soit normale... » ajouta t-il avec sarcasmes.
Désespérée, elle secoua la tête.
« Laisse moi venir avec toi, laisse moi t'aider à les combattre... »
« Non, pas cette fois... Tu dois penser à toi, à ton père qui se retrouve malgré lui en danger. » Il prit une profonde inspiration tremblante et porta la main vers la joue de la rousse. « Je suis désolé. »
« Désolé ? » Alice se débarrassa vivement de sa main. « Tu fous en l'air tout ce que l'on est en train de construire ensemble, et tu es simplement désolé ?! Mais quel genre de personnes es tu pour ainsi te complaire dans le mensonge et la souffrance d'autrui ? »
Laurence fit jouer sa mâchoire, alors qu'elle le dévisageait avec un tel mépris qu'il se mura dans le silence, en acceptant le blâme.
« Depuis combien de temps me balades tu ainsi ? » Il continua à soutenir son regard sans ciller. « Tu m'avais pourtant mise en garde, en préparant le terrain en quelque sorte ! Ta décision était prise depuis un bon moment, n'est-ce pas ? »
Il regarda ailleurs, une attitude si hautaine qu'elle sentit la fureur l'emporter.
« Je te déteste ! Tu n'es qu'un minable, Laurence ! Une ordure ! Tu ne respectes rien, ni personne ! » Elle pointa un doigt vers lui, préférant laisser la fureur l'envahir plutôt que de lui faire le plaisir de craquer. « Tu sais quoi ? C'est moi qui te quitte, et pas l'inverse ! Il est inutile de revenir, tout repentant, si jamais ton plan foire ! Tu peux aller au diable, Laurence, ça m'est complètement égal ! »
La colère lui faisait dire n'importe quoi. Il laissa passer l'orage, quand bien même il savait que les mots durs d'Alice reviendraient le hanter par la suite.
« J'ai ta parole que tu vas rentrer à Lille sans faire de vagues ? » demanda t-il simplement, toujours aussi impassible.
Alice ne l'écoutait pas, toute à sa fureur, poursuivant son idée.
« Plutôt deux fois qu'une ! Oh, j'aurais dû me douter que tu allais me jouer un sale tour ! On ne peut décidément pas te faire confiance, espèce de fourbe ! »
« Avril... »
« Et puis d'abord, qu'est-ce que ces types des services secrets vont faire de toi ? Ils sont peut-être de mèche avec les Américains et vont te livrer à eux, tu y as pensé ? »
« Mon sort t'intéresserait-il donc finalement ? » demanda t-il avec ironie.
Ce fut au tour d'Alice de se taire et de ravaler sa fierté. Il n'insista pas et répondit :
« La France n'extrade pas ses ressortissants. »
« Mais on risque de te juger ! » réalisa t-elle soudain avec alarme. « Tu ne vas quand même pas aller en prison pour quelque chose que tu n'as pas commis ?! »
« Probablement, mais ça n'a aucune importance, puisque je peux aller au diable. »
A ces mots, les larmes se mirent à couler sur les joues de la jeune femme qu'elle essuya rageusement.
« Swan, je... Non, tu ne mérites pas que je pleure pour un salaud comme toi ! »
Néanmoins, Avril parut si perdue à cet instant que Laurence la prit dans ses bras en soupirant. Elle se laissa faire, sonnée, et ils restèrent enlacés ainsi de longues secondes, silencieux, mille pensées inavouables se télescopant dans leurs esprits, jusqu'à ce qu'il reprenne :
« Je suis sincèrement désolé. J'aurais tant aimé que ça fonctionne... »
Il baissa les yeux.
« … Mais je suis ce que je suis. »
Comme si cette simple explication suffisait à justifier son comportement ! Elle eut un rictus et secoua la tête.
« Un minable... »
« Nous ne serons plus en contact, Alice. Ne cherche pas à me retrouver, ça ne t'attirerait que des ennuis. »
« Non ! »
« Il le faut. Pour ta sécurité. »
« Je m'en fous ! Si je dois aller te chercher en enfer, j'irais ! »
Il posa son front contre le sien et murmura :
« Pourquoi est-ce que je me doutais que tu me ferais cette réponse, petite tête de mule ? »
« Personne ne m'empêchera de te retrouver ! »
« Ne le fais pas, idiote. On n'a rien à y gagner, toi comme moi. »
« Menteur ! Je sais que tu tiens à moi, alors ne me laisse pas toute seule ! »
Laurence mourrait d'envie de lui dire que la quitter était un véritable arrachement pour lui, que c'était un vrai crève-cœur, mais se rendit compte que le moment ne pouvait pas être plus mal choisi. Il lui fallait couper les ponts, pas la laisser espérer à des lendemains meilleurs en lui mentant, sinon il allait paraître insensible et cruel.
Le regard de Laurence se ferma soudain. C'était le moment qu'il avait joué maintes fois dans sa tête et qu'il redoutait tant. À chaque fois, il s'était détourné, lâchement. Pas cette fois, il le lui devait. Il planta des yeux douloureux dans les siens, inondés de larmes.
« Je vais avancer seul vers le terminal. Promets moi que tu ne feras pas de vagues, quand ils viendront. »
« Non... non ! »
En pleurant, Alice se jeta à nouveau dans ses bras et il ne put que la serrer contre son cœur, en lui rendant son étreinte désespérée. Il ferma les yeux, enregistrant ses sanglots, l'odeur de son désespoir, la douceur de son amour, tous ses moments précieux qu'ils avaient partagés ensemble. Alors qu'il se sentait gagné par l'émotion, il la repoussa doucement en se libérant d'elle.
« Alice, ces derniers jours avec toi sont parmi les plus intenses qu'il m'ait été donnés de vivre. » Il déglutit, la vérité au bord des lèvres. « Tu comptes probablement plus que je ne veux l'admettre, mais oublie moi, je ne ferais que te rendre malheureuse. »
« Je t'en supplie, reste... Reste avec moi, Swan... »
Image même de la désolation, Alice donnait l'impression qu'elle allait s'effondrer. Pâle, elle tremblait des pieds à la tête, sans pouvoir contenir sa peine et son désespoir.
« Qu'est-ce que je vais devenir sans toi ? » murmura t-elle, éperdue de chagrin.
« Tu es forte, tu surmonteras tout ça... Quand ton ressentiment et ta colère seront retombés, j'espère que tu comprendras... et que tu me pardonneras. »
Faisant fi des autres personnes qui les regardaient, choqués, il déposa un long baiser sur le front d'Alice, alors qu'elle fondait en larmes. Différentes émotions passèrent sur le visage de Laurence, de la tristesse, de la culpabilité, des regrets, puis il se reprit en réendossant l'armure, et il ne trahit plus rien.
Il se détacha d'Alice et se détourna d'elle. Sans se retourner, il se dirigea vers la sortie.
« Swan ! Swan ! »
Mais il ne s'arrêta pas. Alice aurait aperçu son expression tourmentée à cet instant qu'elle n'aurait pas douté de ce qu'il ressentait pour elle.
C'est mieux ainsi... avait-il fini par se persuader. Notre histoire n'a aucun avenir. Autant en terminer maintenant, avant que ça ne fasse trop de dégâts... Sans ménagement, il écarta la douleur de la séparation, pour se concentrer sur ce qui allait advenir dans les minutes suivantes.
Le terminal s'était vidé et il ne restait plus que quelques personnes isolées dans le vaste hall. Laurence les vit alors.
Il compta pas moins de six hommes en costumes, répartis à différents points stratégiques. Probablement qu'il y en avait d'autres, postés aux entrées. C'était presque flatteur, alors qu'il n'avait pas la moindre intention de s'enfuir. Sans fléchir, il avança d'un pas déterminé et franchit les portes en verre. Aussitôt, trois hommes vinrent à sa rencontre.
Un bref échange avec le chef au centre et Laurence leur tendit ses poignets de manière convenue. On lui passa les menottes et on l'enjoignit à avancer en l'escortant.
Derrière les baies vitrées, Alice n'avait pas perdu une miette de la scène, le visage décomposé, inondé de larmes. Elle ne tenait debout que par un miracle de volonté. Étrangère à tout ce qui l'entourait, elle ne quitta pas des yeux le dos de Laurence, mais à aucun moment, il ne se retourna.
Deux autres hommes suivaient également attentivement la scène depuis une coursive, sans possibilités d'intervenir. Les américains jurèrent tout bas, et repartirent bredouilles.
A suivre...
Ce n'est probablement pas ce que vous attendiez, mais j'ai privilégié le comportement qui serait le plus plausible de la part de nos protagonistes dans une telle situation, quand devoir, raison et sentiments s'opposent.
Comme c'est Noël, je vous annonce que ce n'est pas la fin de l'histoire. Je ne peux pas terminer sur une note aussi tragique, n'est-ce pas ? Il y aura encore au moins 2 chapitres, avec des remises en cause profondes de part et d'autres.
Je vous souhaite un excellent réveillon et vous retrouve avec plaisir l'année prochaine !
