chapitre 23 : Annabella
Salieri était anxieux, entouré de toute cette foule qu'il fréquentait régulièrement. Et si quelqu'un le reconnaissait ? Il était aussi très mal à l'aise, les regards sur lui avaient changé. Les hommes autour de lui, pensant qu'il était une femme, le regardaient comme s'il était une sucrerie. Il n'aurait pas imaginé qu'être une femme soit si difficile. Sans parler du corset qui enserrait ses hanches et ses côtes. Accroché au bras de Mozart tandis qu'ils avançaient dans l'immense hall qui accueillait cette réception, il se reconcentra lorsqu'il vit des nobles qu'il avait coutume de voir traîner au palais venir à leur rencontre.
- Monsieur Mozart, quel plaisir de vous voir, est ce vous qui avez composé les partitions qui seront jouées ce soir par l'orchestre ?
- Merci pour ces mots, s'inclina le jeune autrichien en souriant, non, c'est le maestro Salieri qui a travaillé pour préparer cette soirée. Ne l'avez vous pas vu, j'aimerais le saluer ?
L'homme en face lui sourit, inconscient de la tromperie du blond, qui savait parfaitement où était Antonio.
- Il a fait savoir qu'il serait absent ce soir, il est tombé malade, c'est pourquoi j'avais présumé que la charge vous était revenue. Mais j'aurais du savoir qu'il aurait malgré tout fait son devoir, c'est un homme qui ne se focalise que sur le travail. Même souffrant, il a du terminer ce qu'il avait à faire pour assurer ses responsabilités, et confier ses partitions à l'orchestre.
- Oui, cela lui ressemble bien.
- Et, pardonnez ma curiosité, intervint l'autre noble, mais il ne me semble pas avoir croisé la charmante jeune femme qui vous accompagne mon cher Mozart, est-elle nouvelle à la cour ?
Salieri aurait du se sentir rassuré que l'on parle de lui à la troisième personne, comme s'il n'était pas là, cela lui évitait de répondre, mais il ne put s'empêcher de se sentir agacé. Est ce que l'on s'adressait ainsi à toutes les femmes ? Comme si elles étaient absentes, incapables de converser ?
- Oui tout juste, sourit Wolfgang en regardant Antonio avec amusement, je vous présente Annabella, une amie très proche.
Antonio s'inclina doucement les saluer, avec grâce et réserve, ce qui sembla plaire à leurs interlocuteurs. L'un d'eux donna une légère tape dans le dos de Mozart.
- Vous êtes toujours accompagné des plus belles femmes, à croire que la gente féminine ne peut vous résister, si un jour vous vous mariez, votre épouse aura du souci à se faire.
Et sur un rire, les hommes les laissèrent. Wolfgang se pencha pour murmurer à l'oreille de son compagnon.
- Je ne sais pas si je dois préciser que vous ne vous focalisez pas que sur le travail depuis que je vous ai fait découvrir un autre centre d'intérêt plus… physique.. Ou bien si je dois vous demander si vous vous faîtes du souci.
Piqué par la provocation, Antonio répondit tout bas.
- Nous ne sommes pas mariés il me semble.
- Croyez bien que si les unions entre hommes étaient possibles, ce serait déjà le cas depuis un bout de temps, mon cher.
Salieri ne répondit rien, mais il rougit sous les paroles, ce qui fit ricaner le plus jeune. Ils prirent chacun une coupe de champagne, et essayèrent d'écouter les conversations autour, pour trouver des indices, en plus de profiter de la musique. Voyant Salieri fixer l'orchestre, Mozart vint de nouveau lui murmurer quelques mots.
- Ce n'est pas le moment de vérifier si les musiciens respectent correctement votre partition, essayons de trouver des informations sur qui vous en veut.
Antonio reporta son regard sur l'assemblée, et il vit arriver un homme visiblement hors de lui. Mais ce dernier ne lui jeta pas un regard, et il vint saisir Mozart par le col de sa veste.
- Toi, sale musicien dépravé, je te reconnais espèce d'enfant du démon.
- Bien le bonsoir à vous aussi, répondit insolemment l'autrichien néanmoins surpris, par quel hasardeux plaisir me connaissez vous ?
- Ne joue pas au plus malin avec moi, le petit génie, ne fais pas comme si tu ne te souvenais pas de moi. Je t'ai retrouvé dans MON lit en train de prendre MA femme il y a quelques mois, et tu as osé te glisser par la fenêtre avant que je ne t'étripe !
Wolfgang eut un rire nerveux.
- C'est laquelle votre femme déjà ? Veuillez m'excuser, mais je suis très demandé, et je ne me souviens pas là de suite…
Salieri, malgré l'inquiétude qui l'avait pris, ne put s'empêcher de souffler. Pourquoi Mozart était si.. lui même ?
- ÉLISABETH ! hurla le cocu hors de lui.
Plusieurs têtes s'étaient tournées vers eux, et Mozart sourit doucement, avant de poser sa main sur celle de l'homme qui le maintenait par le col, rapprochant volontairement leurs deux corps tout en papillonnant des yeux avec innocence, et impertinence.
- Veuillez m'excuser pour cela monsieur, susurra-t-il d'une voix doucereuse et séductrice. Si j'avais su, je vous aurais proposé de vous joindre à nous, cela vous aurait un peu détendu, vous semblez bien frustré, je suis tout à fait friand de ce genre d'exotisme, et vous avez l'air fort et d'une bien belle carrure, j'adore cela…
L'homme blêmit subitement, cet avorton était-il en train de lui faire des avances ? Devant une foule d'aristocrates qui n'en perdait pas une miette ? Sa réputation pourrait voler en éclat pour ce genre de rumeurs. Il lâcha le musicien et recula.
- Ne t'approche pas de moi avec tes déviances !
Et il partit simplement, Wolfgang éclata de rire.
- Transmettez mes salutations à Élisabeth !
Certains nobles rirent discrètement, peu surpris par le comportement de ce prodige qui était réputé pour sa décadence et son manque de manières, et l'attention se reporta ailleurs. Salieri ne put s'empêcher de se pincer l'arête du nez, exaspéré.
- Je vais aller reprendre un verre, lui annonça le blond avec un sourire, le mien a été renversé.
Il partit joyeusement vers le buffet, et l'italien soupira. Son amant était incorrigible. Il sursauta en sentant une main sur sa taille, et tourna la tête pour voir un noble d'une cinquantaine d'années le regarder avec intérêt.
- Bonsoir ma jolie, vous êtes d'une grand beauté… Je vois à votre main aucune alliance, quel dommage pour vous de ne pas être mariée, et quelle aubaine pour moi…
Salieri se figea, horrifié par cette proximité, ces paroles, ce visage avide de désir, par ce contact non consenti. Il essaya de reculer mais l'autre saisit ses hanches fermement.
- Lâchez moi, dit doucement le brun en adoucissant sa voix comme il s'était entraîné à le faire.
- Voyons, ne faîtes pas la timide, nous allons bien nous amuser… Votre peau est si douce, c'est très agréable, et si nous allions nous balader.. ailleurs… pour faire connaissance…
Antonio commençait à paniquer, mais il fut soudainement tirer hors de l'emprise de ce noble répugnant tandis qu'une voix froide résonnait dans ses oreilles.
- Ne vous avisez pas de vous en prendre à ma compagne, elle vous a clairement dit de la lâcher. On ne force pas avec les dames, on les respecte. De plus, il s'agit de ma cavalière.
Refusant de regarder de nouveau l'homme qui venait de le dégoûter, Salieri cacha son visage dans le cou de son sauveur, se plaçant avec facilité dans le rôle de la demoiselle en détresse qui ne ferait que renforcer son déguisement. Le noble recula en grommelant, maudissant Mozart. L'autrichien n'avait jamais semblé si sérieux qu'à cet instant, avec un regard glacial qui s'adoucit quand il regarda Antonio.
- Je ne sais pas si vous jouez la comédie ou si vous avez vraiment paniqué, mais c'est bon, c'est terminé.
- Un peu des deux, murmura Antonio doucement.
Wolfgang, qui n'avait pas eu le temps de prendre un nouveau verre, prit celui de son partenaire pour le poser, avant d'entraîner ce dernier sur la piste de danse.
- Est ce vraiment nécessaire ? rougit le maître de la chapelle, peu à l'aise dans sa robe.
- Je meurs d'envie depuis longtemps de danser avec vous.
Il posa sa main sur la taille de son aîné, et l'entraîna dans une danse délicate, en rythme avec la musique. Antonio se perdit dans les yeux de son amant, et le temps sembla suspendu. Ce n'était pas si mal après tout, et Mozart était un excellent danseur. Lorsque la musique s'arrêta, l'autrichien s'excusa avant d'aller leur chercher de l'eau.
- Quel dommage que Salieri ne soit pas là, dit une femme dans son dos, attirant son attention.
- Oh, je trouve qu'on ne perd rien à le voir absent, répliqua un homme à la voix insupportablement mielleuse.
- Vous n'appréciez pas le compositeur de la cour, monsieur Thun und Hohenstein ?
- Je l'ai rencontré quelques fois, et je l'ai trouvé très arrogant, et peu respectueux, continua dédaigneusement Archibald. J'ai entendu dire qu'il était malade, en ce qui me concerne, s'il venait à succomber un jour d'une maladie, cela ne m'attristerait pas le moins du monde.
La femme allait lui répondre, mais quelqu'un vint lui parler avant, et elle s'excusa avant de s'éloigner, Archibald, désormais seul, ajouta quelques mots.
- Au contraire même…
Salieri s'éloigna à son tour, il venait de trouver un suspect de choix.
