Loki n'avait encore jamais eu l'occasion de voir un elfe de près. Les ljosalfar étaient notoirement isolationnistes et n'avaient guère d'affection pour Asgard, sans doute à cause de la tendance des Ases à utiliser leur terre comme réserve de chasse ou bordel gratuit. De fait, l'ambassadrice d'Alfeim avait tendance à se cloîtrer dans ses quartiers et à fuir autant que possible les regards.

Installé en tailleur sur un coussin, le maître des lieux dévisageait le jeune jotunn de ses yeux nacrés à la sclérotique noire. Son teint était d'un gris si pâle qu'il en devenait blanc, tandis que les longs cheveux retombant sur ses épaules étaient carrément privés de couleur. Il portait une longue robe bleu marine sur un pantalon vert mousse, ainsi qu'une longue veste également vert mousse. Il n'avait pas de chaussons.

Loki n'aurait su dire quel âge il avait. Tout comme les Géants de glace et de feu, les elfes manifestaient peu ou presque pas de signes de vieillissement. Il se disait que le plus vieux d'entre eux était né en même temps que Bor et avait quitté les vivants peu de temps après la naissance de Thor, aussi beau et robuste à sa mort qu'au début de sa vie d'homme.

Un tapis – une nappe – avait été déroulé au sol et couvert de bols en céramique. Il y avait des ravioles, des boulettes, des légumes coupés en morceaux à tremper dans différentes sauces, des petits pains et un flacon de vin jaune.

L'estomac de Loki se manifesta bruyamment et sans la moindre élégance. Le garçon sentit ses joues bouillir et se demanda du fin fond de son horreur si sa rougeur – les jotunns avaient-ils le sang rouge ? – se voyait.

Un sourire se dessina sur le visage blême de l'elfe, étirant ses lèvres argentées.

« Assieds-toi » fit-il, accompagnant ses mots d'un geste vers le coussin placé de l'autre côté de la nappe, « et sers-toi. Tu sembles en avoir besoin. »

Muet, Loki s'installa, les jambes repliées sous lui. L'elfe souleva le flacon de vin d'une longue main pâle et fit mine de verser dans le gobelet de l'adolescent.

« Vous ne pouvez pas faire ça » protesta le garçon.

Le sourire ne vacilla aucunement.

« Quel hôte serais-je si je n'assurais pas le service de mes invités ? » répondit l'elfe.

Mais je suis un jotunn, faillit s'écrier Loki. La courtoisie ne s'applique pas aux bêtes, encore moins à ce qui est encore plus bas que les bêtes.

Il serra les dents – ou plutôt les crocs – et baissa les yeux sur ses mains bleues aux ongles noirs. La situation était tellement faussée qu'il sentait poindre la migraine.

Son estomac gargouilla de nouveau. Avec hésitation, il tendit la main vers l'un des plats, s'attendant à un coup ou une réprimande. Rien n'arriva.

Contrairement à ses attentes, la nourriture n'était pas brûlante et saturée d'épices comme à Asgard, une combinaison qui donnait immanquablement la nausée et des maux de ventre à Loki. Toute la cour le traitait de sac d'os, l'accusait de faire des caprices, mais comment pouvait-il digérer des plats qui le rendaient malade ?

Pendant une bonne demi-heure, il ne se préoccupa que du contenu des assiettes, trop heureux d'avoir en perspective une nuit de sommeil imperturbé par une digestion chaotique. Il n'en sentait pas moins le regard étrange de l'elfe sur lui, probablement amusé par le grotesque de la chose, et se répétait en boucle tous ses manuels d'étiquette pour ne pas avoir l'air de bâfrer. Si seulement il y avait eu des couverts… !

« Tu avais vraiment faim, dis-moi » commenta l'elfe d'un ton amusé lorsque le garçon ne donna plus signe de vouloir se resservir.

Loki aurait voulu disparaître sous terre. A lui seul, il avait vidé les trois quarts des plats. De quoi passer pour un horrible goinfre. L'elfe agita une longue main.

« Inutile de t'excuser » déclara-t-il, « je suis au courant de la situation sur Jotunheim. Même les nobles commencent à connaître des difficultés, paraît-il. »

L'adolescent avala sa salive. Tout le monde savait que les Géants des Glaces étaient affligés par la pestilence et la famine. Les Ases riaient et disaient que c'était bien fait pour les monstres. L'elfe en parlait comme d'une réalité vaguement déplaisante.

Pourquoi fais-tu ça ?

« Si mon attention te trouble, je t'en demande pardon » poursuivit l'elfe. « Mais je n'avais encore jamais vu de vierge des glaces, même voilée. Une fois mariées, plus question de se laisser apercevoir par un autre homme que leur seigneur et maître, il faut croire. »

Loki fronça les sourcils. Qu'est-ce que c'était, une vierge des glaces ? Il n'était qu'un géant raté, un vulgaire avorton… n'est-ce pas ? Peut-être y aurait-il plus d'informations dans la grande bibliothèque d'Asgard…

Mais si tu poses ne serait-ce qu'un pied à Asgard, tu te feras tuer immédiatement lui rappela sa raison.

Il était jotunn. Où qu'il aille, on essaierait immédiatement de le dépecer. Sauf dans cette curieuse maison, semblait-il. Le garçon tordit machinalement un pli de son surcot entre ses doigts – le tissu était juste un tout petit peu plus foncé que sa propre peau.

« Qu'allez-vous faire de moi ? »

L'elfe haussa un sourcil incolore, presque invisible sur son front.

« Tu es mon invité, et cela signifie que je te dois protection et abri. Tant que tu seras sous mon toit, tu n'auras rien à craindre de moi ou de quiconque d'autre. Si ton désir est de rester, une chambre t'attend. Si ton désir est de partir, je t'accompagnerais là où tu le souhaites. Que veux-tu faire ? »

La question laissa Loki sans voix.

Que veux-tu faire ?

Personne ne lui avait encore jamais demandé son avis. Odin l'envoyait s'instruire auprès du maître d'armes, Thor l'entraînait dans ses escapades, Frigga lui apprenait la magie… sans lui demander ce qu'il en pensait. D'accord, il se sauvait quand il n'aimait pas ce qu'il devait faire, et on ne lui reproposait plus après, mais… les gens ne se souciaient pas de ses opinions.

Que veux-tu faire ?

L'elfe le considérait placidement, attendant sa réponse. Loki se gratta nerveusement le poignet.

« Je… je ne sais pas » avoua-t-il piteusement. « J'ai le droit de rester… jusqu'à ce que j'aie les idées claires ? »

« Mais oui » fit l'elfe.

Le garçon déglutit.

« D'accord. D'accord. Merci beaucoup, monsieur. »

« Appelle-moi Svadilfari, si tu veux » suggéra l'elfe, la mine amusée. « En échange, j'aimerais bien pouvoir t'appeler autrement que garçon ou toi. »

Oh, Nornes. Loki ne pouvait pas se présenter comme le second fils d'Odin, ce serait pire que ridicule. Sans compter qu'il n'était pas le fils d'Odin par le sang. Un pseudonyme, un nom qui ne provoquerait pas de suspicion, vite…

« Loptr » finit-il par déclarer.

Le sourire de Svadilfari s'élargit.

« Je sens que j'aurais plaisir à t'accueillir sous mon toit, Loptr. »