« Puisque tu seras un hôte dans cette maison, il tombe sous le sens qu'on te la fasse visiter » commenta Svadilfari, « et j'ai justement la personne adéquate sous la main. Eisa, arrête de te cacher derrière le rideau et entre. »

Un petit hoquet se fit entendre derrière la tenture servant de porte, puis celle-ci se souleva et la fillette Géant du Feu fit son apparition en traînant les pieds.

« Je m'étais bien cachée, pourtant » fit-elle d'un ton boudeur.

L'elfe lui adressa un regard pas du tout impressionné.

« Je suis ton père, je sais tout. Et qu'est-ce que c'est que ces manières ? Depuis quand tu te réfugies derrière les rideaux plutôt que de venir saluer un invité ? Je croyais que tes mères t'avaient mieux élevée que ça. »

« J'ai déjà dit bonjour » râla l'enfant. « Avant que mère ne vienne le voir. »

« C'est la vérité » appuya Loki occupé à observer la gamine du coin de l'œil.

Dès qu'on passait outre la couleur de la peau et des cheveux, c'était facile de voir la ressemblance : la fille avait le menton, le nez et les pommettes aristocratiques de son père. Elle n'en restait pas moins perturbante : quel créature saine de corps et d'esprit voudrait coucher avec un eldjotunn ? En matière de bestialité et d'inculture, ceux-ci rivalisaient avec les Géants des Glaces. Sans compter qu'après les incursions de Surtur sur Alfeim plusieurs siècles auparavant, un hybride elfe-géant du feu aurait dû être impensable.

« Cela n'en fait pas une présentation dans les règles » rétorqua Svadilfari d'un ton sévère. « Loptr, voici Eisa Svadilfaridottir, ma première-née et fille aînée de ma seconde épouse. Eisa, mon invité Loptr… »

« Fils de personne » se hâta d'ajouter Loki – et n'était-ce pas la vérité ? Il ne pouvait plus se réclamer d'Odin, et n'avait aucune idée de sa vraie parenté. Pourquoi se réclamer de cette dernière, de toute façon ?

Les yeux nacrés de l'elfe s'étrécirent imperceptiblement, mais il ne dit rien, tandis qu'un large sourire plein de dents parfaitement blanches apparaissait sur le visage de sa fille.

« Tu resteras combien de temps ? » interrogea-t-elle.

Loki haussa les épaules.

« Le temps de réfléchir » annonça l'elfe d'un ton énigmatique. « Maintenant, si tu voulais bien lui montrer la maison ? »

« Ouais ! » s'écria l'enfant avant de se reprendre. « Je veux dire, oui, père. »

Les lèvres argentées s'étirèrent sur le visage blême.

« File » ordonna Svadilfari. « Mais défense de rentrer dans les chambres de tes parents, c'est compris ? »

La fille hocha la tête d'un ton boudeur avant de se remettre à sourire et d'aller tirer sur le bras de Loki pour l'inciter à se lever.

« Allez, allez » ordonna-t-elle, « il faut que tu voies le jardin, et ma chambre, et la bibliothèque, et je dois te présenter maman et mon poney et ma poupée… »

Sans voix, l'adolescent se laissa entraîner.


La première chose qu'apprit le prince qui ne l'était plus sur Eisa Svadilfaridottir était que la fillette était capable de parler sans respirer, puisqu'elle jacassait joyeusement sans prendre de pauses tandis qu'elle le traînait dans les couloirs, lui décrivant les motifs des tapisseries et des tapis et ce qu'ils étaient supposés représenter. Loki en avait les oreilles qui tintaient.

« Et là, c'est le tapis que ma troisième grand-mère a apporté dans sa dot et que maman a toujours voulu jeter mais d'après mère ça fait partie de la famille depuis trop longtemps alors c'est impossible… »

Le cerveau de Loki était sur le point de lui couler par les oreilles.

« Comment ta mère peut-elle vouloir deux choses différentes ? » demanda-t-il, saisi dans les affres d'une confusion digne de Thor.

La fille cligna ses yeux rouges – des rubis nageant dans une sclérotique noire.

« J'ai dit que maman voulait jeter le tapis et que mère refusait de le faire. C'est pas compliqué, si ? »

« Si » répondit platement le jeune homme.

Eisa prit l'air excédé.

« Maman, c'est-à-dire ma maman, la deuxième femme de papa, veut jeter le tapis, et mère, qui est la première femme de papa, elle dit non. Il te faut un dessin aussi ? »

« …Ton père a deux femmes ?! »

L'enfant hocha la tête, ignorant superbement la tête de son interlocuteur.

« Il est tellement riche qu'il pourrait en avoir cinq comme grand-père, mais il aime tellement mère et maman qu'il ne veut pas d'une autre » déclara-t-elle fièrement. « Et il sait qu'une troisième femme ne s'entendrait pas du tout avec elles, alors il refuse un nouveau mariage. Papa dit qu'il préfère deux femmes heureuses à quatre femmes malheureuses. Est-ce que ton père aime autant ses femmes ? »

« Sa femme » rectifia l'adolescent sans réfléchir – et rien qu'à penser à Frigga, son cœur se serrait douloureusement.

La fille le considéra d'un air mi-surpris mi-horrifié.

« Tu es un paysan ?! »

Un instant, il voulut protester, proclamer qu'il était un prince d'Asgard, plus important et mieux né que ne le serait jamais une gosse de marchand si dépravé qu'il lui fallait un harem… mais il ne pouvait plus se raccrocher à cela, n'est-ce pas ?

Tu n'es pas un prince. Tu n'es même pas d'Asgard.

Une petite main fiévreuse se posa sur son bras. Eisa le considérait d'un air coupable.

« Pardon » fit-elle timidement. « Ça doit être horrible de n'avoir qu'une mère. Est-ce que tu as été assez aimé ? »

Il faillit éclater de rire… un rire qui l'aurait mené aux larmes… Pour avoir repensé à Odin, toujours si distant, toujours si prompt à l'oublier, à le rejeter de côté en faveur de Thor… A Frigga, distante aussi en dépit de leurs séances de magie ensemble, qui lui disait juste de serrer les dents quand on se moquait de lui… A Thor lui-même, qui prenait tant de place, qui se souvenait de lui uniquement après coup, ridiculisant toujours tout ce qu'il faisait, préférant la compagnie des soldats à son cadet trop chétif…

« Je me demande si je l'ai seulement été » avoua-t-il, un sourire dément aux lèvres.


« Thor, tu ne peux partir comme ça ! » fulmina Odin.

Le prince blond se leva si brusquement qu'il en renversa sa chaise par terre.

« Comment osez-vous ? » s'écria-t-il, toute la salle se remplissant du fumet d'ozone de sa furie. « Loki a disparu ! Loki a disparu ! Mon frère a disparu ! Votre fils a disparu ! Comment pouvez-vous rester assis là sans rien faire ? Vous devriez vous précipiter à sa recherche ! »

« Ne crois pas que je ne fais rien » gronda le Roi d'Asgard. « J'ai envoyé des patrouilles aux quatre coins du royaume… »

« Des patrouilles ? » s'insurgea Thor. « Des patrouilles ?! Vous abandonnez à des inconnus le soin de retrouver Loki ? Quel père êtes-vous donc ? »

« Le Père de Tout ! » éclata Odin.

Les cheveux blonds du dieu des tempêtes crépitèrent bruyamment, raidis par un brusque jaillissement d'électricité statique.

« Vous prétendez être le Père de Tout ? Mais vous n'agissez même pas comme le père de Loki ! Au moins puis-je agir comme son frère… ! »

« Essaye de partir et je te fais jeter dans une cellule ! » rugit le Roi. « Me suis-je bien fait comprendre ? »

Thor devint pâle comme un linge, puis rouge brique, ouvrit et referma la bouche, et finit par tourner les talons et quitter la pièce tel une tornade. Frigga pinça les lèvres.

« Tu n'aurais pas dû lui dire ça. »

Odin laissa un soupir lui échapper. Il paraissait tout d'un coup extrêmement vieux.

« Thor est vulnérable » déclara-t-il. « Si les ravisseurs de Loki cherchent à affaiblir notre famille, ils n'hésiteront pas à attaquer Thor. »

« Tu aurais pu lui dire cela. »

« Aurait-il écouté ? » répondit le Roi. « Je ne pense pas. Et je ne pense pas non plus pouvoir perdre mes deux fils. »

La grimace de Frigga se tordit, prenant des accents douloureux.

« Je ne le peux pas non plus » avoua-t-elle.


Les lèvres argentées de Svadilfari s'étaient retroussées tandis qu'il feuilletait le livre qu'il avait fait apparaître de sa bibliothèque. Peu s'en souvenaient aujourd'hui, mais les ljosalfar et les jötnar avaient été proches, autrefois. Suffisamment pour que leurs peuples écrivent des traités l'un sur l'autre, sur leurs coutumes respectives, leurs particularités physiques. Telle celle des marques familiales.

Sur les pages jaunies dont les bords commençaient à frayer, le croquis à l'encre noire d'une tête de Géant, arborant des marques circulaires sur le front. Une note à l'encre surplombait le dessin : couronne d'Ymir.

Très intéressant comme mot, le terme couronne. Plus instructif encore quand on savait qu'au sein des Géants, seuls les descendants du fondateur du royaume pouvaient monter sur le trône. Et que seuls les membres de la famille royale immédiate portaient la marque distinctive de leur lignage…

L'elfe faillit rire. Fils de personne, vraiment. Le petit était soit culotté en diable, soit naïf à pleurer. Personnellement, il pencherait davantage pour la deuxième option. Laquelle l'arrangeait beaucoup. Oui, vraiment beaucoup.

Loptr était splendide. Une véritable poupée de saphir. Et comme tous les elfes, Svadilfari avait une certaine tendance à se conduire en pie voleuse : il avait vraiment beaucoup de goût pour les belles choses. Et une fois qu'il les tenait… il oubliait souvent de les rendre.

Et puis, ce n'est pas comme si Laufey Roi était en mesure de s'opposer à moi… En vérité, je crois qu'il me remettra son enfant avec empressement, une fois que je lui aurais expliqué la situation.

Oui, tout s'annonçait à merveille. Tout à fait à merveille.