Lorsqu'arriva l'heure du souper, Loki avait eu le temps d'apprendre tout ce qui concernait le poney d'Eisa, Chandelle – parce que tu lui trouves pas la couleur d'une chandelle, toi ? – ainsi que l'histoire de la famille de Svadilfari, lequel était ce qu'on appelle vulgairement un nouveau riche.

Le père de l'elfe avait gagné la propriété et les terres attenantes – plutôt étendues car elles incluaient un village et une forêt de belle taille – en défiant en holmgang l'ancien maître qu'il avait ensuite tué pour s'être permis des libertés avec sa promise. Si l'aristocratie avait vu cette ascension d'un mauvais œil, les paysans du coin avaient accueilli leur nouveau seigneur sans chichis et même avec un peu d'enthousiasme, vu que la fiancée du parvenu n'était pas la seule avec qui l'ancien maître s'était permis des libertés.

Svadilfari avait été son troisième fils, et comme tous les cadets, s'était attendu à mener sa vie comme il l'entendait tandis que son frère aîné se trimballerait toutes les responsabilités du domaine. Et puis était survenu le Mal Rouge, la fièvre qui avait emporté près d'un quart des résidents d'Alfeim, et un Svadilfari d'à peine un millier d'années s'était retrouvé à la tête du domaine. Après la mort de son père, de ses cinq mères et de ses frères.

Pour ce prix-là, Loki n'aurait pas voulu des lieux. Même lorsqu'il se croyait encore prince d'Asgard, l'une des raisons pour lesquelles le trône ne l'intéressait guère était le fait que Thor serait obligé de disparaître pour que le Thing envisage de couronner Loki.

A présent, seul un imbécile penserait que je suis digne du trône, songea Loki tandis qu'Eisa le traînait jusqu'à la cuisine, où se trouvait quelqu'un qui stoppa net le cours des pensées de l'adolescent.

« Maman ! Voici Loptr, père a dit que c'est notre invité. Est-ce qu'il pourra faire la course avec moi ? »

La Géante de Feu ne leva pas le nez de la pâte qu'elle était occupée à pétrir sans merci.

« Tu pourrais d'abord lui demander son avis » lâcha-t-elle d'une voix étrangement rauque, presque masculine.

Eisa parut foudroyée.

« Oups ! Loptr, tu veux bien faire la course avec moi ? Je te prêterais mon poney, si tu veux ! »

Loki avala sa salive, incertain de la réponse à donner à la gamine qui dardait sur lui ses yeux rouges étrangement… innocents.

« Heum… »

« Eisa, va me chercher les tomates » ordonna la Géante. « Les séchées, pas celles ramassées. »

« Mais maman, elles sont dans le cellier… »

« Eisa » gronda la Géante, avec le même ton employé par Frigga quand celle-ci découvrait les résultats d'une des bêtises de ses garçons.

La fillette prit l'air boudeur et quitta la pièce en traînant lourdement des pieds pour bien faire savoir qu'elle n'était pas contente. Loki se retrouva donc seul avec la Géante. Quoique, en y regardant de plus près, elle ne correspondait pas tout à fait aux critères de la race.

Sa peau était couleur d'humus fraîchement retourné et non ébène, la lourde tresse émergeant de sous son foulard brodé aurait pu sembler noire sans les reflets violets qui en rehaussaient la teinte pourpre, et elle avait beau avoisiner les deux mètres quarante, elle n'atteignait certes pas les cinq habituels pour la race.

« Farce. »

« Hein ? »

« La farce » répéta la femme. « Dans le grand saladier. Sur le buffet à côté de toi. »

Avisant le plat, Loki s'en empara et le lui tendit. Elle entreprit aussitôt d'en déverser le contenu dans le moule posé à côté d'elle.

« Alors, c'est toi l'invité de mon mari. »

Elle n'avait pas l'air ouvertement hostile, mais l'adolescent décida de rester prudent. Après tout, il y avait une très jolie collection de couteaux de cuisine accrochée au mur.

« J'espère que ma présence ne vous incommode pas, madame » fit-il prudemment.

Cette fois, elle se tourna vers lui. La sclérotique entourant ses prunelles rouge garance était bordeaux sombre, pas entièrement uniforme comme les propres yeux de Loki.

« Tu ne m'incommode pas » décréta-elle. « Et c'est Glod, pas madame. »


Lorsque le dîner fut prêt et tous les convives réunis autour des plats – disposés sur une table basse cernée de coussins – Loki décida que son hôte devait aimer les femmes au teint sombre lorsqu'il vit reparaître l'elfe au teint gris, qui lui fut présentée comme Tamamo au Cheval Lumineux, première épouse de Svadilfari. Oh, et apparemment, elles devaient aussi être plus grandes que lui : Tamamo faisait une demi-tête de plus que son mari qui n'était pourtant pas rabougri vu ses deux mètres dix de hauteur.

A part ces détails, les deux femmes de l'elfe semblaient aussi différentes que l'huile et l'eau : Tamamo paraissait sophistiquée, gracieuse et d'une politesse glaciale là où Glod avait les mains enfarinées, un corps encombrant et des manières qui trahissait des origines quelque peu paysannes.

Loki leur trouvait une ressemblance désagréable avec l'ancien tandem des princes d'Asgard.

L'atmosphère avait été vaguement froide, Svadilfari interrogeant sa première épouse sur la bonne marche du domaine tandis que la seconde le couvait des yeux en soupirant de temps à autre, Eisa persistant à babiller dans l'oreille de l'adolescent de choses et d'autres – de ses talents désastreux pour la couture et de sa petite sœur encore au sein et désespérément ennuyeuse vu son statut de bébé.

Il éprouva un tel soulagement de voir l'épreuve prendre fin qu'il ne broncha même pas quand Glod décida qu'il ferait un parfait plongeur et lui demanda de s'occuper de la vaisselle en compagnie de la petite qui se plaignit bruyamment et ne se tut qu'après menace d'une taloche sur l'arrière du crâne.


Lorsque Glod quitta la pièce en compagnie des morveux, Tamamo plissa ses lèvres couleur ardoise en une moue boudeuse.

« Il n'a pas l'air très dégourdi » laissa-t-elle tomber avec mépris.

Svadilfari ne cilla pas.

« Il est intimidé » décréta-il. « Laisse-lui le temps de s'adapter. Je suis certain qu'il sera bien plus captivant une fois à l'aise. »

La femme renifla.

« Et dans le cas contraire ? Glod est bien assez cruche pour trente-six. Tu mourrais du manque de stimulation de sa part. »

« Tamamo. »

« Quoi ? » rétorqua-t-elle, pas du tout déphasée par le regard réprobateur de son mari. « Tu sais très bien que c'est vrai. Glod t'aime et c'est une bonne ménagère… mais quand il s'agit de converser avec toi, elle n'est bonne à rien. J'aimerais mieux que ce garçon ne soit pas coulé dans le même moule, pour toi comme pour moi. »

Svadilfari poussa un long soupir.

« Même s'il est bête comme ses pieds, je dois tenter ma chance. Tu sais pourquoi. »

La femme baissa les yeux sur ses genoux.

« Il pourrait te donner une fille » souffla-t-elle. « Skadi de Thrymheim n'a donné qu'une fille au souverain de Vanaheim quand celui-ci en a fait sa concubine. »

« Et lorsque le prince Freyr s'est apparié avec Gerdr Gymirsdottir, il en a eu cinq fils » répondit l'elfe pâle. « Les jötnar conçoivent plus facilement les garçons que les filles, le fait est avéré. »

Tamamo détourna la tête. Une lueur peinée s'alluma dans les yeux de son époux qui éleva le bras et lui toucha délicatement la joue.

« Mo ghrà » fit-il. « Regarde-moi, mon amour. »

Elle s'exécuta.

« Tu sais combien je t'aime. Tu le sais bien. Mais il me faut un héritier. Rien qu'un fils. »

« Et ni Glod ni moi ne t'avons donné ça » murmura Tamamo d'une voix lasse.

Il empauma la joue de sa femme aussi doucement que si celle-ci avait été faite de la plus fine porcelaine.

« Les ljosalfar ont toujours eu du mal à planter leur graine » déplora-t-il, « ce n'est pas la qualité du sol qui est en faute. N'importe comment. Si vraiment sa présence est trop insupportable pour toi ou pour Glod, il partira. »

« Comme ça ? » s'étonna Tamamo, vaguement sceptique.

Svadilfari hocha la tête avec gravité.

« Si je l'épouse, tout est parfait. Mais je ne condamnerais pas une seule de mes épouses à souffrir à cause d'une autre. Il doit rester au moins pendant toute sa grossesse et le temps de récupérer de l'accouchement, mais après cela… après cela, il est libre. »

Tamamo considéra attentivement les pupilles nacrées de son mari et n'y lut que la pure sincérité. Elle posa sa main sur celle chauffant sa joue.

« Parfois » dit-elle, « j'arrive à peine à croire qu'il existe un mari comme toi. Un mari qui se soucie de ses épouses. »

Un sourire étira les lèvres de Svadilfari.

« Si ce n'est pas le cas, je doute que ce soit un vrai mariage. »