Après la vaisselle, Eisa avait été expédiée au lit – ce qui n'avait pas manqué d'entraîner plaintes et récriminations outrées – si bien que Loki s'était retrouvé sans guide pour lui corner aux oreilles. Parfait, ça. La fillette avait de bonnes intentions, un peu comme Thor, mais elle s'avérait fatigante à supporter… tout à fait comme Thor.
Premier réflexe quand on est seul en terrain inconnu : trouver un lieu où se renseigner. Il avait donc demandé à Glod la localisation de la bibliothèque, l'avait remerciée après avoir reçu le renseignement et s'était sauvé.
Comparer la bibliothèque de Svadilfari à celle du palais d'Asgard, c'était à peu près comparer un salon de lecture à une bibliothèque publique midgardienne. Enfin, il n'allait pas se plaindre, il y avait un gros sofa chargé de coussins, des tapis confortables comme le péché, et surtout des étagères bourrées à craquer de manuscrits et de cristaux de stockage de données.
Loki alla d'abord vers les livres – il préférait de loin la sensation du papier sous ses doigts à un écran impersonnel – et hésita longuement. Son œil s'arrêta brièvement sur Chroniques de Glace : une étude des résidents de Jotunheim et il faillit tendre la main vers le livre pour s'en emparer. La couardise et la honte le retinrent.
Finalement, il se rabattit sur Annales de l'obscur et de la lumière, les deux peuples d'Alfeim, se laissant tomber à plat ventre sur le tapis pour feuilleter l'ouvrage.
Thor étouffait. Il avait eu beau tempêter, il avait eu beau supplier, il avait eu beau exiger, tous ses efforts étaient demeurés vains et son père avait refusé de le laisser quitter l'enceinte protégée du palais. Soi-disant parce qu'il devait rester en sécurité.
Mais je m'en fiche de l'être, hurlait intérieurement le dieu blond, Loki ne l'est pas, pourquoi le serais-je plus que lui ? Pourquoi est-ce que je mériterais seulement de l'être ?
Loki. Son frère cadet. Que lui arrivait-il en cet instant même ? L'esprit de Thor s'obstinait à lui montrer l'image cauchemardesque de son benjamin piégé dans le noir, appelant désespérément son nom et ne recevant aucune réponse.
Il savait que cette image reviendrait le hanter cette nuit et toutes les nuits suivantes jusqu'au retour de Loki. Une fois celui-ci délivré de ses geôliers.
Cela ne faisait aucun doute que Loki avait été enlevé, l'apprenti sorcier avait beau être de nature rancunière et aimer les blagues douteuses, il n'aurait jamais laissé sa famille dans l'angoisse où celle-ci était actuellement plongée. Et il n'avait pas non plus été volé pour un talent quelconque dont bénéficieraient ses kidnappeurs – Loki était faible et bon à rien sur le champ de bataille, sans parler de ses petits tours de magie stupides. Sans compter qu'avec son teint blafard, sa silhouette décharnée et ses cheveux noir de jais, il n'était pas le genre d'enfant qu'une mère en mal d'amour aurait choisi de voler.
Non, il n'y avait qu'une seule raison pour laquelle Loki aurait pu être enlevé, et il s'agissait de son statut de second Prince d'Asgard. Loki avait été enlevé pour raisons politiques.
Thor n'avait jamais autant haï la politique qu'en cet instant.
Et le pire était que personne n'avait la moindre idée de par où démarrer les recherches. Loki était-il sur Muspellheim, entre les mains de Surtur l'éternel opposant du Royaume d'Or ? Etait-il sur Svartalfeim, prisonnier d'une troupe d'elfes noirs n'ayant pas pardonné à Borr le génocide de presque toute leur race ? Etait-il à bord d'un vaisseau Skrull, ces monstrueux polymorphes dégénérés ?
Thor aurait voulu prendre Mjolnir et ravager planète après planète jusqu'à ce que son petit frère lui soit présenté sain et sauf. Mais il ne pouvait pas faire cela. Uniquement serrer les poings, grincer des dents et attendre son heure.
L'heure de broyer ceux qui avaient osé prendre ce qui était à lui. Car Loki était à lui, Loki appartenait à Thor comme seul un membre de la famille peut appartenir à un autre membre de la famille. Loki était la charge de Thor, sa responsabilité. Et il lui avait fait faux bond.
Tout ira bien, petit frère. Tu reviendras à la maison et je ne laisserais plus jamais personne t'emmener au loin. Plus personne. Plus jamais.
Svadilfari n'en revenait pas qu'il fasse si froid. D'accord, Jontunheim était une planète de glace, mais il devrait y avoir des limites.
Pas étonnant que les jötnar aient tenté de conquérir Midgard, je donnerais n'importe quoi pour un peu plus de chaleur…
Il se laissa aller à frissonner un peu et resserra les pans de sa cape autour de lui. Presque au même instant, de lourds pas résonnèrent sur le dallage de glace derrière.
« Un ljosalfr entre ces murs » gronda une voix rocailleuse. « Voilà qui faisait bien longtemps. »
« Beaucoup trop pour certains, Majesté » répondit l'elfe en se retournant.
Le dominant de ses trois mètres cinquante, Laufey Roi arborait un visage de marbre, ses yeux rouges luisants seuls trahissant un soupçon de curiosité.
« Aux dernières nouvelles, il était impossible d'atteindre Jotunheim sans le Bifrost » rappela le Géant.
« Depuis quand les ljosalfar ont-ils eu besoin d'Asgard pour aller où bon leur semble ? » rétorqua Svadilfari. « Et pour quelle raison iraient-ils demander l'aide des Ases ? »
Le sourire de Laufey dévoila des crocs acérés.
« Pour quelle raison, en effet. Mais c'est une raison autre qui m'importe, celle de ta présence ici. »
Cette fois, ce fut le tour de Svadilfari de sourire.
« La malice, Majesté. Je me sens d'humeur malicieuse à l'encontre des Asgardiens. Que diriez-vous de briser le blocus imposé sur votre Royaume par le Seigneur des Pendus ? »
Les yeux luisants jetèrent un éclat cramoisi.
« D'aucuns jugeraient cela impossible. »
« Me voici devant vous, Majesté, et je vous garantis que le gardien du pont n'a aucune idée de ma présence ici. Si j'ai pu passer, je peux repasser, et d'autres que moi passeront également » déclara l'elfe. « Que dites-vous de ceci, Laufey Roi ? »
Le Géant médita l'espace de plusieurs minutes sur les mots.
« Je connais les elfes » finit-il par énoncer. « Toi et les tiens exigez toujours un prix pour votre aide. Si j'accepte ton marché, quel paiement réclameras-tu de moi ? »
Le sourire de Svadilfari s'élargit dans la semi-obscurité de la pièce.
« Comme je suis heureux que vous ayez demandé… »
