Thor était enragé. Si furieux qu'il ne cassait plus rien du tout, sa colère lui faisant bouillir le sang au point de le transformer en bloc de marbre. Il parlait bas, bougeait à peine, et à la façon dont il regardait le Père de Tout, un aveugle aurait vu qu'il ne demandait qu'à lui défoncer le crâne à grands coups de marteau et qu'il le ferait avec beaucoup de préméditation.
C'était le jour des funérailles de Loki Odinson, second prince d'Asgard, déclaré mort après une demi-année de recherches infructueuses.
Mon frère n'est pas mort voulait rugir le tempétueux, si tel est le cas où sont ses restes ?
Il ne pouvait pas reconnaître cette cérémonie comme légitime. Pas sans son frère, mort ou vivant.
Et son père – Odin avait autorisé cette farce, cette insulte envers son deuxième-né. Loki n'avait donc aucune importance à ses yeux ? La chair et le sang du Roi d'Asgard ne comptait donc pas plus que les convenances exigées par une bande de vieux croûtons incapables de comprendre l'amour d'un frère ?
Si cela n'avait tenu qu'à lui, Thor aurait tout net refusé d'assister à cette absurdité. Mais non, Odin avait exigé qu'il se montre, soi-disant car tel était son devoir.
Il n'avait pas exigé cela de Mère. En fait, il ne s'y était même pas risqué lorsque Frigga avait déclaré placidement que suivre la cérémonie était au-delà de ses forces. Thor s'était émerveillé de voir sa mère imposer sa volonté à l'homme le plus puissant des Neuf Mondes sans même élever la voix.
Si seulement il avait pu être avec elle. A la place, il se retrouvait coincé dans l'une des salles de réception du palais, obligé de recevoir des condoléances à n'en plus finir. Pour leur part, les courtisans et autres diplomates avaient assez de bon sens et d'instinct de survie pour décamper tout de suite après les politesses, craignant visiblement de s'attirer les foudres du prince blond.
Thor ne savait pas s'il devait les en remercier ou les maudire de le priver de cibles.
« Quelle perte immense pour vous, jeune prince » lui disait Frey Njordson de sa voix aux intonations chantantes, accentuées par ses siècles de vie parmi les Alfes. « Croyez bien que je vous accorde ma compassion sans réserve. »
Le Tempétueux doutait franchement de la sincérité du prince Vane : tout un chacun et leur chien connaissait sa rancune envers Asgard, surtout Odin, le Roi qui avait écrasé l'insurrection de Vanaheim dans le sang, prenant la vie de la sœur-épouse de Njord au passage et exilant le prince héritier sur Alfheim tout en emportant la princesse comme otage au Royaume d'Or.
Ce ne serait pas surprenant que Frey soit venu se réjouir du malheur de ses ennemis, mais si tel était le cas, il le dissimulait à la perfection, et Thor n'eut d'autre choix que d'accepter ses condoléances.
Cependant, le compagnon du Vane – ou sa compagne ? Ces elfes avaient tous les cheveux jusqu'aux fesses et des jupes brodées – palabrait avec Odin.
« La perle de mes écuries » déclarait-il – définitivement une voix masculine. « Le moindre des prix, pour vous consoler de la perte de votre enfant. »
« Très bien » soupira le Père de Tout. « J'espère vous revoir en des circonstances moins tragiques. »
Voilà qui ne serait pas dur, songea Thor dans un accès de sarcasme peu coutumier pour lui – les remarques coupantes enrobées de miel avaient toujours été le moyen de communication préféré de Loki.
Reviens-moi, petit frère. Je ne me moquerais plus jamais de toi, je te le promets.
Svadilfari devait se faire violence pour ne pas sourire tel un simplet – il assistait à un enterrement, que diable. Un peu de respect pour ses hôtes.
Mais tout s'était si parfaitement déroulé qu'il aurait voulu avoir une de ses épouses près de lui afin de l'embrasser longuement et passionnément. Ou peut-être Loki – après tout, le garçon venait de devenir sa troisième épouse.
Une fois de plus, l'arrogance des Ases se retournait contre eux. Si le Père de Tout avait été plus familier avec les règles elfiques de la dot, il aurait tout de suite compris ce que le marchand cherchait à conclure comme accord.
Mais il avait accepté le cadeau, et donc cédé son fils adoptif à Svadilfari. Oh, l'elfe regrettait bien un peu d'avoir dû se séparer de Sleipnir pour ce faire – jamais il ne retrouverait pareil étalon – mais le sacrifice en valait la récompense.
C'était également ce que pensait Frey Njordson. En rétrospective, Svadilfari n'aurait pas dû se demander quoi proposer à l'exilé pour le convaincre de l'assister, le Vane ne demandait qu'à se venger de l'homme responsable de ses malheurs. Quoi de mieux que de dérober l'un des butins de guerre d'Asgard et de priver l'héritier du Roi du consort lui étant destiné depuis sa toute petite enfance ? C'était presque de la justice poétique.
Pour les deux conspirateurs, la journée n'aurait pas pu être plus radieuse.
