Il ne pouvait plus reculer, maintenant. Les robes affectionnées par les elfes avaient beau être larges, celles-ci ne pouvaient plus cacher le bedon désormais très prononcé de Loki. Son état crevait littéralement les yeux, alors autant cesser de se voiler la face et tout déballer. Après… après il verrait bien.
« Tu voulais me parler, Loptr ? »
L'apprenti sorcier déglutit douloureusement. Dans son ventre, le fœtus donna un coup de pied dans la peau tendue de son abdomen. Pour une fois incapable de trouver les mots – Thor n'en serait pas revenu – Loki posa les deux mains sur son bedon, cherchant à se tranquilliser.
Le regard de Svadilfari suivit son geste et se fit… tendre ?
« Ah, je vois. Et bien, mieux vaut tard que jamais, n'est-ce pas ? »
Des larmes piquèrent les paupières de Loki.
Il va me virer. Ne te fais pas d'illusions, il va te jeter dehors. Comment réagirait un noble si une paysanne venait se plaindre d'avoir été engrossée ?
L'elfe poussa un soupir.
« Il faudra que je contacte ton père, bien entendu. Laufey Roi ne sera sans doute pas enthousiasmé par la tournure qu'ont prises les choses, mais c'est quelqu'un de très raisonnable, la tête très froide, si tu me pardonnes le terme… »
L'apprenti sorcier avait cessé de respirer à la mention du monarque jotunn.
« Je – je ne suis pas un enfant de Laufey » bafouilla-t-il – de tous les Géants, Laufey était le seul nommé, le seul identifiable, le monstre qui régnait sur les autres monstres, la bête qui avait envahi un autre monde par convoitise et arraché un œil au Père de Tout. Être son enfant, non !
Svadilfari ne se démonta aucunement.
« Loptr, j'ai des yeux, tu sais. Tu portes la couronne d'Ymir. Si tu voulais essayer de passer inaperçu, tu aurais au moins pu modifier tes marques familiales. »
L'adolescent était au bord de l'asphyxie. Alors, c'était ça, les cicatrices ? Des indicateurs pour la lignée biologique ? De quoi identifier aussitôt à qui on avait affaire quand on s'adressait à un Géant des Glaces ?
De quoi identifier un prince nouveau-né pour le prendre en otage, souffla un instinct vicieux dans un recoin de son esprit, mais il n'y prêta qu'à moitié attention.
« Tu voulais rester ici, d'accord, je peux comprendre, même si j'espère que tu as laissé un mot derrière toi » poursuivait Svadilfari. « Mais maintenant, la situation est sérieuse. Comptes-tu ramener le bébé à Jotunheim à ton retour ? »
Le cerveau de Loki mit un certain temps à redémarrer.
« P-pardon ? »
« Il faudra bien que tu rentres chez toi à un moment ou à un autre. Mais cet enfant que tu portes, il est à moitié d'Alfheim par moi. M'autoriseras-tu à lui rendre visite, tant que tu l'élèveras ? »
Un long silence.
« …Vous voulez ce bébé ? »
L'elfe cligna ses yeux nacrés.
« C'est mon fils. Pourquoi n'en voudrais-je pas ? »
Parce qu'il sera à moitié moi, eut envie de crier Loki. A moitié ergi, monstrueux, dénaturé. Aucun Ase ne voudrait de ça !
Mais c'est un elfe devant toi.
Dans son ventre, le fœtus décocha une telle ruade que l'adolescent ne put s'empêcher de tressaillir. Svadilfari réagit immédiatement.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« C'est… c'est rien » souffla Loki en se massant l'abdomen. « C'est juste que ça remue, là-dedans. »
L'expression de l'elfe se fit songeuse, et il fit mine de tendre le bras.
« Me permets-tu… ? »
L'apprenti sorcier mit quelques secondes à comprendre. Laissant échapper un petit bruit, il hocha la tête, un nœud d'anxiété tentant de lui obstruer la gorge.
Un frisson lui courut le long de l'échine lorsque la longue main fine se posa délicatement sur son ventre distendu, sa chaleur transperçant le tissu de la robe avec aisance. Le fœtus remua de nouveau, assénant des coups de pieds moins vigoureux mais qui n'en firent pas moins grimacer Loki que la sensation mettait mal à l'aise.
Svadilfari souriait.
« Bonjour, là-dedans » fit-il, très sérieux. « Vous savez que vous dérangez votre maman à danser de la sorte ? Un peu de gentillesse, voyons. »
Pour toute réponse, un nouveau coup de pied fit ciller Loki et l'elfe ne put retenir un rire espiègle.
« Alors ça, c'est un vrai manque de savoir-vivre » déclara-t-il, agitant un index réprobateur. « Petit vaurien. »
C'était tellement incongru, cette situation, que Loki sentit des bulles d'hilarité remonter le long de sa trachée et fut contraint de se plaquer les mains sur la bouche pour s'empêcher d'éclater de rire.
