« Coucou ! Tu as bien dormi, maman Loptr ? Parce que moi, oui ! »

Tétanisé par les mots qu'il venait d'entendre, Loki se laissa enlacer par Eisa qui posa la tête contre son ventre distendu avec un petit sourire qui s'effaça pour céder la place à des sourcils froncés.

« Maman Loptr ! Il vient de me filer un coup de pied ! »

« Maman… Loptr ? » répéta l'adolescent, son cerveau réussissant enfin à redémarrer – non sans un mal titanesque.

La fillette leva vers lui un regard rempli d'une innocence et d'une candeur absolument sincères.

« Ben, oui. Comme tu va être la maman de mon petit frère, tu es maman Loptr. Ça te plaît pas ? »

Si ça lui plaisait ? Pourquoi elle voulait savoir ça, de toutes les questions à poser ? Pourquoi le regardait-elle comme ça, comme si c'était une situation totalement acceptable ?

« …Tu n'es pas fâchée ? »

Eisa pencha la tête sur le côté.

« Pourquoi je le serais ? Tu es gentil. Si je dois avoir une troisième mère, je suis contente que ce soit toi. »

Contente. Elle était contente. De le savoir ici, de penser qu'il allait rester, de l'accueillir dans sa famille.

Elle ne crachait pas sur sa magie, elle ne l'accusait pas de manquer de virilité, elle se fichait de sa race. Elle voyait juste qu'il était gentil. Rien que ça.

Une petite main vint se poser sur sa joue.

« Pourquoi tu pleures, dis ? Je t'aime bien. »

Oh. C'était vrai que sa vue venait de s'embrumer.

« Je ne sais pas. »


Loptr n'était décidément pas du genre ouvert, et cela frustrait Svadilfari à n'en plus finir.

Ceci dit, il ne pouvait pas réellement en vouloir au pauvre garçon. Quand on avait été élevé sur Asgard dans des conditions entièrement inappropriées pour son espèce, cela laissait forcément des cicatrices.

Mais il avait été tolérant, il avait dit que peu importait la vérité, il ne se fâcherait pas, et Loptr ne voulait toujours pas dire la vérité. Avouer la fausse identité que le Seigneur des Pendus l'avait contraint à endosser.

Bon, l'elfe avait bien sa petite idée sur la question – depuis les funérailles du second prince d'Asgard, et n'était-ce pas évident quand on regardait en arrière ? Cette intelligence, ce talent pour la magie, et n'oublions pas, le physique si différent du modèle Ase ordinaire. Bien sûr, les langues se bornaient à accuser la Reine d'infidélité – elle n'aurait pas été la première femme avec un mari à la guerre se consolant dans les bras d'un autre – jamais personne n'aurait imaginé que le second prince n'était pas du tout Asgardien.

Svadilfari se perdait toujours en conjectures sur l'intérêt de cette manœuvre. Pourquoi faire passer une vierge des glaces pour un Asgardien, et un Asgardien mâle de surcroît ? Il aurait été bien plus raisonnable d'informer l'enfant de son statut dès que possible et de lui procurer l'éducation nécessaire à une future épouse et maîtresse de maison – les vierges des glaces devenaient toujours mères et éducatrices, leurs instincts de reproduction ne leur laissaient tout juste pas d'autre option.

Mais bon, pour suivre ce plan, il aurait fallu que l'Agent du Mal réfléchisse, ce que sa nature d'Asgardien lui interdisait selon un principe fondamental de l'Univers. Par les couilles de Jah, comment Loptr avait-il pu survivre au sein de pareil ramassis de veaux ?

Si seulement le garçon acceptait de lui dire la vérité. Comme pourrait-il s'intégrer à leur famille tant qu'il se refuserait à leur accorder sa confiance ?


On avait beau chanter les louanges de la maternité, le processus de gestation en lui-même s'avérait singulièrement déplaisant.

Loki ne pouvait plus rester debout plus d'une demi-heure sans que ses pieds ne commencent à enfler comme des outres trop remplies, n'arrivait plus à se pencher en avant – pour cause d'obstacle plutôt encombrant – et ne pouvait pas éviter de suer comme un morceau de viande mis à sécher – raison hormonale, apparemment.

Il détestait cet ancrage brutal dans le côté physique de l'existence. Il avait toujours détesté tout ce qui se rapportait à l'exercice du corps – car il n'était jamais à la hauteur, toujours derrière à l'entraînement, pas du tout à la hauteur des canons de beauté, il n'était rien qu'un minable, il était faible et il ne pouvait pas le supporter.

Si bien que sa condition actuelle l'avait poussé plus d'une fois à hurler dans son oreiller. Qu'il voyait vraiment beaucoup depuis quelques semaines, vu qu'il avait un mal fou à s'extirper de ses draps.

Il détestait être gravide ! Et lorsqu'il sentait le fœtus se tortiller dans son ventre et lui meurtrir les côtes de coups de pied, il ne savait pas ce qui le retenait d'aller chercher un couteau dans la cuisine et d'extirper de ses propres mains son locataire indésirable.

Vu la taille de son abdomen, il devait en être aux deux tiers de la gestation. Il ne savait s'il pouvait aller jusqu'au bout du processus sans perdre complètement l'esprit.