« Dis, maintenant que Vali est là, pourquoi tu mets pas l'anneau ? »

Cette question incongrue valut à Eisa un regard vide de la part de Loki. Assise en tailleur sur la courtepointe du lit, tenant le plus soigneusement possible son frère nouveau-né dans ses bras, la fillette haussa les sourcils, comme pour dire tu sais parfaitement de quoi je parle alors n'essaie pas de jouer au petit malin ça ne prendra pas. Loki le connaissait bien, ce regard, vu que Mè – la Reine d'Asgard le lui avait souvent adressé quand un des domestiques ou des courtisans se retrouvait victime d'une plaisanterie douteuse.

« Puis-je te rappeler que je ne suis pas natif d'Alfheim » finit par lâcher l'adolescent d'un ton las et quelque peu irrité. « Je n'ai aucune idée de ce dont tu me parles. »

« Oh ! » s'écria la petite. « Vraiment ? »

Dérangé par l'éclat de voix, le bambin gigota dans ses couvertures et émit un geignement. Paniquée, la fillette le berça maladroitement, le faisant renifler, mais au moins s'apaisa-t-il.

« Alors ? » insista l'apprenti sorcier, bien déterminé à ne pas lâcher sa proie.

Eisa tourna la tête à droite puis à gauche, montrant bien ses oreilles : un clou d'argent tout simple perçait chaque lobe.

« Une dame alfe porte des bijoux très précis » déclara-t-elle d'un ton récitatif, comme si elle passait un examen sur l'étiquette et le raffinement. « Quand un papa a une fille, il lui donne des clous parce que ça porte bonheur, et c'est pour la santé. Quand elle se marie, elle enlève les clous pour que son mari lui donne des anneaux à la place. »

Loki repensa aux pendants d'oreille arborés par Tamamo et Glöd. L'idée lui rappelait en outre une vague coutume vane, où les époux échangeaient des bagues en gage d'affection et de fidélité. Vanaheim et Alfheim avaient toujours été proches, alors peut-être ne s'agissait-il que d'une seule et même tradition sous deux formes différentes ?

« Et puis, quand une dame a un bébé garçon, son mari doit lui offrir un autre anneau. Mais pour le mettre, il faut faire un trou dans la narine » dévoila la fillette.

L'adolescent mis plusieurs secondes à comprendre.

« …Attends un peu, tu es en train de me dire que je devrais me faire percer le nez ?! » lâcha-t-il, incrédule.

« Tu es la maman de Vali » rappela Eisa d'un ton boudeur, « et c'est un garçon. Papa aurait dû te donner l'anneau ! Pourquoi il l'a pas fait ? »

Personnellement, Loki n'en avait aucune idée, mais il se moquait bien du pourquoi de la chose.


« Alors » annonça Svadilfari d'un ton quelque peu amusé, « figure-toi qu'Eisa m'a bondi dessus cet après-midi pour m'ordonner de remplir mes devoirs de mari envers toi. Une petite idée de ce qui l'a poussée à faire ça ? »

Loki releva la couverture sur son visage, les oreilles incandescentes.

« Je suis sincèrement désolé. »

« Oh, ne t'excuse pas » répondit l'elfe avec indolence, « ce serait plutôt à moi de le faire. Après tout, je ne peux pas dire quelque chose et faire le contraire. Ce n'est ni cohérent ni respectable. »

L'apprenti sorcier sentit ses intestins se tricoter d'eux-mêmes sous l'effet de l'horreur.

« Vous – vous comptez me… »

« Loptr » interrompit doucement l'elfe, « ça ne dépend que de toi. »

Très lentement, l'adolescent abaissa le drap, glissant un regard effaré et timide en direction de son interlocuteur.

« …Êtes-vous sérieux ? »

« Contrairement à ce que pensent les Asgardiens, un mariage nécessite deux personnes pour fonctionner » rappela Svadilfari. « Si ça ne dépendait que de moi, je te reconnaîtrais comme la mère de mon fils et héritier devant toute la guilde marchande ainsi que son Excellence Frey Njördson. »

Loki ne put retenir un petit hoquet. Non seulement son hôte parlait de se dévoiler publiquement à son royaume de naissance – rien de plus bavard que les marchands – si le prince Vane entendait parler de quoi que ce soit, Vanaheim en entendrait forcément parler et par contrecoup Asgard aussi…

Svadilfari était prêt à reconnaître avoir eu une liaison avec un jotunn devant Asgard. Un tel culot insensé lui vaudrait l'admiration éperdue de Thor et de ses quatre faire-valoirs attitrés, certainement.

L'elfe n'en avait pas fini.

« Mais tu vois, tu es aussi concerné par cette histoire. Si tu ne veux pas reconnaître Vali pour fils, je ne vais pas t'imposer une preuve de cette filiation. »

« Même si c'est ce que vous voulez ? Que je reste ici ? Que j'élève votre fils ? » interrogea le garçon d'un ton plus provocateur qu'il ne l'aurait voulu.

« Est-ce que c'est ce que tu veux ? » lui renvoya l'elfe.

Loki avait mal à la tête. Pour un peu, il aurait regretté de ne plus se trouver à Asgard, où tout le monde décidait pour lui sans prendre la peine de le consulter. Il ne savait même pas ce qu'il voulait ! Il n'avait pas demandé à avoir un bébé, jamais, et pourtant…

C'était à lui. Intouché par Asgard, intouché par Thor, intouché par Odin lui-même. Vali avait la possibilité de grandir en aimant Loki d'abord plutôt que comme un second choix, une rechange déficiente et décevante.

Vali était indésiré, indésirable mais il était à Loki. Loki n'avait jamais aimé jeter ses affaires ou les partager.

Il se frotta rageusement les yeux.

« Je ne sais pas. »

La longue main de l'elfe se posa délicatement sur son épaule en guise de consolation.