« Tu devrais te coiffer mieux, tu sais. »

La réflexion d'Eisa fit dresser la tête à Loki – jusqu'alors observant pensivement Vali occupé à sucer goulûment son mamelon indigo. Il avait fini par perdre ses réticences pour ce qui était de donner le sein devant la fillette – celle-ci ayant vu Glöd effectuer la procédure pour sa petite sœur, ce qui l'avait poussé à déclarer candidement que la seule différence, c'était la couleur des nichons.

« Comment ça ? »

La fillette renifla et tritura l'extrémité de l'une de ses longues nattes foncées.

« Tu sais bien. Pourquoi tu ne les ranges pas sous un foulard ? Ou pourquoi tu ne les attaches pas ? Là, ils te cachent la moitié de la figure et Vali leur tire dessus tant qu'il veut. »

Loki ne put retenir une grimace. Cacher ses traits bleus horriblement scarifiés, c'était un peu le but d'accepter des cheveux bien plus longs que ce qu'il avait eu sur Asgard – ses boucles noires lui tombaient à présent bien en dessous des épaules et si ça continuait, il sentait qu'elles ne tarderaient pas à atteindre le milieu de son dos. Seulement, il existait un défaut majeur à ce plan, et c'était l'insistance du bambin mi-jotunn à confondre les mèches pour quelque chose d'appétissant, si bien qu'il était toujours à les empoigner pour les mettre dans sa bouche.

A la longue, l'apprenti sorcier commençait à sentir son cuir chevelu lui faire des reproches. Sans parler du fait que c'était tout de même rudement dégoûtant de se retrouver avec des cheveux emmêlés tout pleins de salive…

« Je pourrais toujours les couper » suggéra l'adolescent – c'était ce qu'il avait toujours fait quand il trouvait ses boucles trop impossibles à gérer.

Le regard de lapin affolé que lui renvoya Eisa lui donna l'impression de n'être qu'un renard aux babines couvertes de sang.

« Des beaux cheveux comme ça ? Je vais te montrer comment les coiffer, moi ! Au moins, tu feras pas de bêtises ainsi. »

Mine de rien, Loki décida de rester sceptique. Toute aguerrie qu'elle se prétende, Eisa n'en restait pas moins qu'une gamine, et l'étendue de son expérience en matière de soins capillaires se bornait probablement à ses poupées.


En fin de compte, la séance de coiffure se retrouva placée sous l'égide de Glöd, laquelle non plus ne se faisait guère d'illusions sur les compétences réelles de sa progéniture mais n'en était pas moins assez bonne pâte pour lui conférer une illusion d'autorité sur l'affaire.

Sur Asgard, Loki n'avait que rarement croisé de femmes elfes – mais on croisait rarement d'autres races que les Vanes et les Ases sur Asgard – et lorsque cela se produisait, celles-ci arboraient invariablement foulards et voiles savamment brodés qui ne laissaient pas échapper la plus petite mèche de cheveux. A l'époque, l'apprenti sorcier avait conclu qu'il s'agissait de se protéger du soleil – Alfheim et Asgard étaient après tout connus comme deux Royaumes implacablement illuminés.

« C'est pas seulement ça » avait déclaré Glöd. « C'est que ça se fait pas de se montrer tête nue au-dehors. C'est les catins qui font ça. Quand t'es chez toi, avec ton mari et tes enfants, ça va. »

« Mais tu mets un foulard à l'intérieur » avait fait remarquer Loki.

« Parce que c'est plus simple. Je sais comment coiffer – c'est juste que ça prend du temps, et le faire sur moi, ça m'énerve. Je suis pas ce genre de femme. »

Il fallait bien le concéder, Glöd n'était pas le genre de femme à l'image de laquelle venait s'accoler le terme dame. Suivante de dame, là oui, ça passait on ne peut mieux, mais dame en elle-même, ça ne collait vraiment plus.

Ses larges mains sombres étaient d'une surprenante délicatesse tandis qu'elles maniaient le peigne, séparaient les mèches et enfilaient des perles. Elles étaient bien un peu trop chaudes pour le confort de l'apprenti sorcier, mais ça restait tolérable.

Au bout de pratiquement trois heures de délibération et d'hésitation, les deux semi-eldjötnar se déclarèrent satisfaites du résultat et permirent à Loki d'évaluer l'ampleur du désastre dans un miroir.

Ses longues mèches noires avaient été arrangées en plusieurs petites nattes, ensuite rassemblées en un chignon maintenu en place par de fines épingles d'ivoire. Ça et là, quelques perles également d'ivoire enfilées sur les tresses ressortaient vivement contre le noir des cheveux, rappelant des étoiles pâles dans le ciel nocturne.

Loki faillit ne pas reconnaître le visage désormais dégagé qu'il voyait dans le miroir : ce n'était pas juste la peau bleu cobalt rehaussée par l'entrelacs de cicatrices plus claires ou les yeux rouges, non, ses traits eux-mêmes lui paraissaient changés. Moins anguleux. Plus doux. Plus… féminins.

Comme le reste de son corps, réalisa-t-il. Ce corps qui avait porté et mis au monde un enfant était le corps d'une femme, avec des courbes de femme, des proportions de femme – il savait qu'il n'avait pas encore fini l'adolescence, mais c'était facile de voir qu'il aurait les hanches larges et les épaules étroites.

La femelle jotunn qu'il voyait dans le miroir, avec ses jupes brodées et ses longues tresses, ne ressemblait pas du tout au second prince d'Asgard, le garçon maladif et dégingandé.

Si Thor me voyait, il me ferait un baisemain. Si mère me voyait, elle m'inviterait à tisser à son rouet.

L'idée était incongrue. Il ne savait pas quoi en penser. Et dans le miroir, la femelle jotunn continuait de lui renvoyer un regard rouge.

« Tu n'aimes pas ? » demanda Eisa, prête à être déçue.

« Je ne sais pas » répondit Loki en toute sincérité. « Ce qui est sûr, c'est que ça me change. »

« Et bien, on pourra toujours essayer autre chose la prochaine fois » décréta Glöd qui rangeait le matériel. « Qu'est-ce que tu en dis, Loptr ? »

Les lèvres bleuâtres de la fille à l'intérieur du miroir s'entrécartèrent.

« Pourquoi pas. »