« Mais… son Excellence ne trouve pas ça bizarre qu'un autre homme demande à voir sa femme ? » interrogea presque timidement Loki, sourcils froncés.

« Pour un alfe, ça ferait des histoires, mais son Excellence est un Vane » rappela Glod dans un reniflement. « Sa dame pourrait se taper les domestiques, et il n'y verrait aucun problème. Puis, Svadilfari ne vient pas pour elle en particulier, il t'accompagne toi. Personne ne reprochera à un mari dévoué de chaperonner sa femme pour une visite, si ? »

« Ce n'est pas comme si j'étais sa femme » protesta l'adolescent, sursautant sous le coup d'un tiraillement au niveau de son cuir chevelu.

« Tu lui as donné un fils, tu mérites tous les égards d'une épouse » rétorqua la semi-eldjotunn. « Voilà, tu es présentable, maintenant. »

Les cheveux de l'apprenti sorcier avaient été soigneusement tressés et assujettis en chignon à l'aide d'épingles en os, avant d'être recouverts d'un foulard brodé qui ne laissait pas dépasser la plus petite mèche.

Pour aller avec ceci, Loki avait été habillé d'une longue jupe plissée aux broderies savantes, assortie d'un corsage dont les manches s'arrêtaient au coude et d'un châle aussi long que lui était grand, drapé de manière à enrouler sa taille avant de partir de sa hanche pour rejoindre l'épaule opposée et lui retomber dans le dos.

Il lissa nerveusement sa jupe, ses doigts s'arrêtant brièvement sur le relief d'une fleur en fil d'argent. La psyché lui renvoya l'image d'une fille au teint bleu, au regard rouge nerveux, habillée de brocart rose saumoné, un pendentif en argent autour du cou. Impossible de reconnaître le prince pâle vêtu de vert dans cette créature si visiblement autre : même si un Asgardien venait à le croiser, il ne penserait jamais à faire le rapprochement.

Bien sûr, pour qu'un Asgardien se rende sur Alfheim, il faudrait qu'Heimdall lui donne une raison d'y aller. Loki avait vérifié et revérifié ses runes une vingtaine de fois au minimum, le collier devrait remplir son office de dissimulation. Sinon…

Sinon, Loki n'aurait plus qu'à prier pour que la chevalerie ase l'emporte sur leur haine des jötnar. Une jeune fille désarmée ne serait probablement pas tuée, peu importe sa race. Probablement.


Svadilfari n'employait pas de postillon, préférant s'installer lui-même au poste de conducteur de la calèche. Avec le temps, ses chevaux s'étaient si bien familiarisés avec lui qu'il n'avait besoin que de siffler ou de donner un ordre verbal pour qu'ils aillent où il le désirait, supprimant le besoin d'une cravache ou de rênes.

Ses deux pangarés trottaient rapidement sous un soleil radieux et la route était bonne, si bien qu'en l'espace de trois heures, ils arrivèrent en vue de leur destination.

« Je ne savais pas que la ville était si proche » commenta Loptr confortablement installé à l'arrière, protégé de la lumière insistante par la capote, ouvrant de grands yeux devant le panorama.

« Oh, ce n'est pas vraiment une ville » rectifia l'elfe en s'engageant dans un boulevard bordé de chaque côté par de modestes demeures encadrées de jardins. « plutôt un bourg bien installé. En général, les elfes n'aiment pas beaucoup vivre les uns sur les autres. »

A cette heure-ci, il n'y avait guère de monde dehors, mais quelques passants n'en flânaient pas moins aux alentours. Certains se donnaient la peine de saluer l'attelage de la main, mais pour la plupart, ils ne leur accordaient qu'un bref coup d'œil avant de se détourner respectueusement, à la fois car les occupants de la calèche avaient visiblement autre chose à faire, et car l'un de ses occupants était une femme respectable, donc à ne pas importuner.

« C'est vraiment très tranquille, dites. »

« Généralement, oui » reconnut l'elfe, « ceci dit, rends-toi au marché et ce sera tout aussi bruyant que sur Nidavellir ou Asgard… Ah, nous y sommes. »

La demeure de son Excellence Frey, prince de Vanaheim, se distinguait des résidences alentours par son architecture nettement plus orientale. À peine la calèche s'était-elle arrêtée devant la porte qu'un valet se présentait.

« Nous venons visiter Gerd Gymirsdottir » annonça Svadilfari. « A-t-elle prévenu de notre venue ? »

« Entrez, entrez » répondit le domestique, « la maîtresse attend. »

Le ljosalfr sauta à bas de son siège puis alla aider Loptr à descendre avant de confier les rênes au valet, non sans un sourire vaguement menaçant pour lui faire bien comprendre que les chevaux n'avaient pas intérêt à être malmenés. Puis ils entrèrent.

Le vestibule d'entrée était assez large pour tenir lieu de salon à lui seul, avec des murs recouverts de tapisseries à motifs sylvestres, ainsi qu'un véritable fouillis de plantes en pot – nombre d'entre elles en fleurs qui remplissaient la pièce d'une odeur entêtante.

« Ah, vous voilà. »

Svadilfari s'empressa de regarder par terre alors que leur hôtesse approchait, vêtue à la mode Vane - une ample robe en gaze jaune transparente, qui ne cachait pas du tout une absence criante de sous-vêtements. À la façon dont les doigts de Loptr s'étaient resserrés sur son biceps, le pauvre petit trouvait la tenue des plus scandaleuses.

« Madame » fit-il, s'entêtant à fixer le plancher, « puis-je vous présenter Loptr de la maison d'Ymir, qui aimerait bénéficier de vos conseils. »

Le rire de Gerd tinta alors qu'elle se penchait pour embrasser les joues de l'adolescent qui sursauta.

« Nulle inquiétude à avoir là-dessus, mon cher. C'est toujours un honneur d'aider la famille royale, et c'est un devoir d'aider un semblable dans la même situation que soi. »