« Mais maman... »
Les yeux de chien battu d'Eisa ne trouvèrent aucune traction chez sa génitrice qui la considérait sévèrement, les bras croisés et le sourcil haussé, visiblement pas du tout encline à se laisser fléchir. Au désespoir, la fillette se tourna vers un Loki s'efforçant de garder une expression impassible.
« Aux dernières nouvelles, jeune fille, tu ne pouvais pas supporter les mathématiques. Et maintenant, tu voudrais me faire gober une brusque affection pour elle ? »
« C'est tellement mieux que la couture ! » gémit l'enfant.
« Eisa » insista Glod, « ces fonds de culotte ne vont pas se raccommoder tous seuls. »
Après sept minutes supplémentaires de récrimination et de supplication sans aval, la pré-adolescente fut bien contrainte de se résigner à son sort, se laissant entraîner vers le supplice du fil et de l'aiguille par l'auteure de ses jours, laissant l'apprenti sorcier avachi sur le sofa de la bibliothèque avec une pile de grimoires à proximité.
Cela avait beau faire une dizaine d'années depuis qu'il avait quitté Asgard, cela lui faisait toujours étrange de ne plus entendre siffler les commentaires négatifs ni de croiser les regards désapprobateurs lorsqu'il parlait de tel sort découvert lors de telle lecture ou de telle application de l'arcane selon tel expert.
Les Nornes savaient pourtant qu'Odin lui-même usait du seidr, mais le Royaume d'Or n'en persistait pas moins à mépriser ceux qui étudiaient les arts mystiques, sans parler d'en vivre. Plus encore si l'utilisateur était du genre masculin.
Sur Alfheim, la tendance se retrouvait inversée, avec la glorification de la manipulation sous toutes ses formes tandis que le recours à la force brute était considéré comme le dernier refuge des esprits faibles. Pas étonnant que les elfes dénigrent allégrement le Père de Tout et son peuple avec pareil bagage culturel.
Pour Loki, cela signifiait la possibilité de se plonger dans ses études dès qu'il avait un moment de libre. Qui aurait été lui dire non, alors qu'il manifestait un tel enthousiasme pour l'art ?
(et puis ce n'était pas comme s'il était toujours de la persuasion mâle, s'entêtait à lui souffler un murmure insistant tout au fond de sa psyché, une fille peut apprendre la magie sans que ça choque nulle part)
Pour être franc, ce n'était pas comme si l'adolescent était bon à autre chose. D'accord, il se débrouillait en matières administratives, mais… l'administration. Assez dit. Une autre raison de ne pas soupirer après le trône, un roi semblait constamment enterré sous la paperasse. Thor n'y survivrait jamais.
Pour ce qui était des affaires domestiques, le tempérament princier de Loki poussait des cris de putois rien qu'à la perspective d'effectuer un travail de domestique. Des siècles à se faire servir plutôt qu'à servir autrui ne s'effaçaient pas si rapidement, après tout.
La magie, donc. Il aurait pu tomber plus mal en matière d'hôte, Svadilfari avait daigné consacrer deux rayons de sa bibliothèque aux arts ésotériques, et ce avec des livres de qualité. Même à Asgard, Loki ne pensait pas pouvoir dénicher Des mystères et rites aux origines des Neuf. Quoique, il se serait vraiment passé de plonger le nez par inadvertance dans Hiérogamie et syzygie, de la fusion et de la réunion. Comment Svadilfari pouvait-il laisser traîner pareil ouvrage là où sa fille encore naïve risquait de mettre la main dessus ! Rien que ces illustrations !
Et non, ça n'avait pas donné d'idées à l'apprenti sorcier. Du tout. Il n'allait tout de même pas abuser de la générosité de son hôte, voyons.
(même si question abus, la limite avait probablement été dépassée depuis belle lurette. Il fallait bien tenter de conserver une once de dignité, voyons)
