C'est étrange que le chagrin puisse s'étioler. Bien sûr, Thor a entendu mille et mille fois que les larmes finissent forcément par se tarir, qu'il faut tourner la page à un moment ou à un autre, mais il n'y a jamais réellement cru. C'est toujours le même problème avec lui, il lui faut expérimenter les choses de première main pour qu'elles laissent un impact sur lui.

C'est odieux que maintenant, il puisse penser à Loki sans rien éprouver de plus que chagrin lassé. Mais il a vidé toute sa colère, il a donné tout son chagrin, et cela n'a pas réussi à le ramener. Loki reste perdu.

(pas mort, Thor refuse de croire à cette atrocité, pas son petit frère)

La vie doit continuer. Et Asgard ne s'arrête de tourner pour personne. Même pas pour ses princes. C'est indiscutablement la leçon la plus cruelle que Thor a jamais été contraint d'apprendre – que le monde refuse de s'écrouler alors que les bases de son propre univers s'effondraient.

D'après le Père de Tout, c'est une leçon toujours dure à accepter, surtout pour ceux qui ont toujours joui d'une vie favorable : que parfois, vous êtes impuissant et qu'il n'y a rien à faire pour arranger cela.

Mais alors, à quoi bon devenir Roi si tout ce pouvoir ne sert à rien quand on en a réellement le besoin ?

À presque trois siècles d'existence, Vali Svadilfarisson n'avait encore jamais eu sérieusement l'occasion d'être malheureux.

D'accord, il lui arrivait d'être contrarié ou même irrité par ses sœurs – Eisa était une peste qui voulait toujours lui donner des ordres et Einmyria une poltronne qui pleurait pour rien – mais ça durait généralement l'espace d'un soupir. Le reste du temps, il était très satisfait de sa condition.

Pourquoi ne l'aurait-il pas été ? Il avait une grande maison et un jardin où il pouvait courir partout, son papa n'oubliait jamais de s'intéresser à lui quand il était à la maison, et il avait trois mamans qui l'aimaient.

Bon, même s'il en aimait une plus que les deux autres. Parce que mère savait bien tout expliquer et racontait des histoires géniales, et maman n'hésitait jamais à distribuer les câlins et les gâteaux quand on lui demandait même si elle râlait un peu, mais mamou restait mamou.

Des fois, mamou était bizarre, un peu triste, un peu rêveur. Il faisait de la mélancolie, disait maman, et c'était pas grave, juste un peu embêtant parce que personne n'aime vraiment les choses tristes, mais elles viennent quand même.

Mais la plupart du temps, mamou était là pour Vali, et Vali adorait ça. Il adorait essayer de jouer avec ses cheveux noirs toujours bien coiffés, toujours pour que mamou l'arrête avant qu'il puisse toucher la moindre mèche. Il adorait fourrer son nez dans le creux de son cou pour respirer l'odeur florale de son savon, bien perceptible même au travers de ses robes en soie et coton. Il adorait regarder mamou faire naître des étincelles et des bulles dans ses longues mains bleues pour les attraper et qu'elles le chatouillent en se dissipant.

Oui, Vali était vraiment un petit garçon très, très heureux.