Trois siècles après le fait et Loki n'en revenait toujours pas d'avoir eu un enfant.
Quand on les voyait ensemble, impossible de nier que Vali était bel et bien de sa chair, et pas juste à cause du teint bleuâtre (dilué par le sang elfique de son géniteur), des yeux rougeâtres et des frisettes noires. Ça tenait surtout à la conduite.
Vali refusait tout bonnement de tenir en place. Quand il n'allait pas explorer les placards, il allait courir dans le parc ou grimper sur le toit du zénana – occurrence qui avait failli faire mourir de peur Glöd – ce qui lui valait de tacher continuellement ses chemises ou de déchirer ses chausses, au point que Svadilfari envisageait sérieusement de lui apprendre à laver et recoudre ses habits tout seul. On avait beau le gronder, impossible de le freiner.
Et impossible de le faire taire également ! Le garçonnet ne cessait de jacasser, que ce soit pour raconter toutes les péripéties rocambolesques lui passant par la tête, pour demander pourquoi le ciel était bleu ou que le magnolia sentait trop fort, ou pour réclamer son propre poney ou un souvenir de Muspellheim. C'était à en attraper le tournis.
Tout à coup, Loki comprenait bien mieux pourquoi c'était une malédiction de souhaiter à quelqu'un que ses enfants lui ressemblent. Comment mè-Frigga avait-elle réussi à se débrouiller, avec lui et Thor sur les bras ?
Parfois, il lui semblait tenir un soupçon de réponse, lorsque le bambin venait lui offrir une brassée de fleurs quelque peu boueuses avec un immense sourire. Ou qu'il venait l'étreindre sur une impulsion, appuyant sa joue fraîche contre le ventre l'ayant porté près d'un an et demi. Ou qu'il venait lui soumettre un problème comme s'il venait supplier les Nornes en personne.
C'était presque déroutant, être aimé à ce point pour la seule raison d'un lien du sang. Presque effrayant, surtout pour l'éternellement second prince d'Asgard, brutalement réceptacle d'une adoration sans rime ni raison. Comment y répondre correctement ?
C'était l'une des raisons pour lesquelles il redoutait autant sa période de chaleurs. Il avait eu beau donner le sein aussi longtemps que possible à sa progéniture, le moment fatal était revenu où il s'était retrouvé fiévreux et incohérent au fond de son lit. Le moment où il lui avait fallu ouvrir de nouveau ses draps à Svadilfari.
Ce n'était pas que l'elfe était un amant brutal ou déplorable – en fait, Loki avait presque pris goût à la perspective de jouir exclusivement de sa compagnie nocturne pour un mois à intervalles réguliers. Il aurait juste beaucoup plus apprécié sans sa constante peur sous-jacente d'être engrossé à nouveau.
Malheureusement, les miracles de la contraception n'étaient guère répandus sur les Royaumes d'Alfheim et de Jotunheim. Côté elfes, ceux-ci avaient tellement de mal à concevoir qu'ils prenaient comme une incongruité toute idée à compliquer encore davantage la procréation. Côté jötnar, ceux-ci préféraient laisser la sélection naturelle agir et n'avaient de toute façon pas de ressources à gaspiller sur la question.
Quant à utiliser des remèdes vanes comme le faisait le prince Frey avec sa propre épouse, la différence de races constituait un barrage des plus insurmontables. Non seulement ça ne marcherait pas, l'écart biologique signifierait que Svadilfari ou Loki risquait de tomber dangereusement malade, ce qu'aucun des deux ne voulait risquer.
Le sorcier en était donc réduit à prier tous les trois mois, espérant ardemment que la semence clairette de Svadilfari échouerait une fois de plus à féconder sa propre matrice si déplorablement fertile. Oh, il ne se faisait pas d'illusions, un jour viendrait où son corps lui ferait défaut et s'arrondirait de plus belle.
Il voulait juste que ce soit le plus tard possible. Ce n'était pas déraisonnable, comme vœu.
