Quand ce fut l'heure du dîner, l'épouse du prince héritier de Vanaheim sortit de sa suite sans que rien n'indiquât en elle un trouble quelconque. Elle avait choisi de revêtir une robe dos-nu en mousseline lavande quasi transparente au décolleté vertigineux, ses cheveux cuivrés avaient été remontés en un chignon tressé compliqué et elle arborait une moue ennuyée des plus étudiées.
Sa camériste suivait trois pas derrière elle, le regard résolument fixé par terre. Contrastant avec sa maîtresse, Loptr portait une robe à manches longues et col montant en coton orangé imprimée de motifs géométriques brun clair, tandis qu'une écharpe également orangée lui couvrait la tête.
Son Altesse royale Frey Njördson les attendait, et il était vêtu aussi légèrement que sa femme, une chemise en lin pâle à peine couverte d'un gilet de même matière assorti d'un pantalon de lin noir. À côté de lui, un elfe en tenue de chasse s'examinait les ongles.
« Je vois qu'on s'est préparé pour la guerre » commenta le prince alors qu'il tendait son bras à son épouse, laquelle renifla dédaigneusement.
« C'est plus fort que moi, un environnement hostile réveille ma garce intérieure. Loptr ? Je te remets aux bons soins de l'aide de camp de mon mari, Tilion. Dis-le-moi s'il te contrarie pour que je lui arrache personnellement les tripes. »
Le Jotunn brun loucha d'un air dubitatif sur l'elfe qui lui adressa une petite révérence.
« Madame, si vous acceptez de m'accompagner aux quartiers du personnel, j'en serais honoré » fit-il poliment.
Loptr lui accorda un sourire pincé avant d'accepter son bras.
« Je le pensais, pour ce qui est de lui arracher les tripes » insista Gerdr en les observant s'éloigner.
« Je sais, mon amour. Mais si tu pouvais réfréner ton vitriol et le rediriger vers les courtisans avec lesquels nous allons bientôt souper, j'apprécierais beaucoup. »
C'est l'une des conventions sociales universelles que la valetaille mange à part des maîtres, et cette règle valait aussi chez les dieux (ou toutes entités se déclarant de souche divine).
La cafétéria du palais royal d'Asgard faisait à elle seule la taille d'un large restaurant, et était organisée à peu près de la même manière, avec un large buffet où chacun pouvait se servir avant d'aller s'installer à une des nombreuses tables disséminées dans la pièce. Un nuage de bruit ambiant s'attardait à flotter sous les solives du plafond.
Loptr éprouvait une furieuse impression de dissonance alors qu'il laissait Tilion le mener à une table libre.
« Mon maître m'a informé de votre état de santé du moment. Voudriez-vous un plat en particulier ? »
« Juste une soupe » s'entendit répondre le sorcier brun – vu ses nerfs, il voulait éviter les plats trop lourds. Hors de question de se faire remarquer par un vomissement intempestif.
Quand l'elfe s'éloigna, Loprt déglutit pour essayer d'humidifier sa gorge, en pure perte. Il posa les mains sur son ventre faiblement gonflé, s'efforçant de respirer.
Une pression dans l'air le poussa à tourner la tête : trois Ases à la carrure de guerrier, assis à deux tables de distance, fixaient le Jotunn solitaire.
Loptr se força à se détourner.
Ne leur donne pas de prétexte. Ne leur donne aucune raison de bouger.
Quand Tilion revint porteur d'un bol de soupe soigneusement refroidie, il aurait pu fondre en larmes de soulagement.
La réception puait l'hypocrisie coutumière à ce type de soirée. Vraiment, tous ces Asgardiens avaient beau se prétendre trop supérieurs pour s'abaisser à coucher avec un Enfant d'Ymir, mais ça ne les empêchaient pas de lui reluquer les fesses et les nichons, hein ?
Gerdr méritait la couronne de la plus grande actrice pour sourire bénignement à tous ces porcs sans leur dire ce qu'elle pensait exactement d'eux.
« Votre Excellence ? »
Moustachu, l'air apprêté, le guerrier ne lui aurait rien dit si elle ne l'avait pas croisé quelques heures à peine.
« Monsieur » se borna-t-elle à lui dire.
Le moustachu blondinet grimaça.
« J'espérais pouvoir vous présenter mes excuses concernant l'altercation plus tôt… Il n'était absolument pas dans mes intentions d'incommoder votre suivante. »
« Vos excuses sont entendues » lâcha Gerdr sans accepter lesdites excuses. « A l'avenir, abstenez-vous de recommencer. Le seigneur Svadilfari est un cher ami de mon époux, et il serait très contrarié d'apprendre que sa troisième épouse a subi une fausse couche au sein de la court d'Asgard, pour quelque raison que ce soit. »
Le blondinet tiqua, et elle retint un sourire triomphal. Débaucher une domestique, c'était une chose. Mais jamais l'astringent code d'honneur dont le Royaume d'Or se vantait tant n'irait accepter la séduction d'une femme mariée et pire encore, enceinte, tant que celle-ci avait les bonnes connexions.
Si tu recherchais une amourette exotique sans conséquence, il te faudra aller voir ailleurs, mignon.
Sur ce, elle lui tourna le dos. Elle avait de plus gros poissons à pêcher.
